I/nd., 'loc. cit., |>. MO
bord, on le sait, de dériver les sentiments sympathiques des sen-] timents égoïstes, de démontrer que ceux-ci seuls étaient primitifs] tandis que ceux-là étaient dus uniquement à des transformations, à des raffinements des premiers. On a eu recours notamment un phénomène psychologique très intéressant, que Ton a appelé la suhslitution des sentiments, die Gefïihhvmchiebiing, et qui consiste en ce que un timbre émotionnel, attaché primitivement à une représentation, se déplace en quelque sorte et s'attache à une représentation difl'érente. L'amour que l'avare porte à l'argent luimôme et qui, primitivement, ne s'adressait qu'aux jouissances que l'argent pouvait lui procurer, est l'illustra tion la plus simple de ce phénomène. Il se produirait un déplacement de sentiments semblable de l'égoïsme à la sympathie. L'égoïste, qui pour atteindre ses fins a besoin des autres hommes, qui se rend compte que pour être aidé par eux il faut qu'il les aide à son tour, que pour avoir droit à leurs égards il faut qu'il en ait pour eux, devra, à force de tenir compte des autres en vue d'un but intéressé, finir par en tenir compte sans plus se rappeler le dessein auquel cette préoccupation altruiste devait lui servir : de moyen qu'elle était primitivement cette préoccupation devient fin; il y a là, comme dans le phénomène de l'avarice, véritable déplacement de sentiment*.
Quelque ingénieux que soit cet essai de déduire les sentiments de la sympathie des sentiments égoïstes par le moyen de la substitution des sentiments, il nous parait tout à fait illégitime de faire de la sympathie un phénomène dérivé. Les sentiments sympathiques nous semblent aussi primitifs, aussi originellement inhérents à la nature humaine que les sentiments égoïstes. Tout d'abord, l'on peut observer avec le psychologue danois Lehmann que si l'on admet, comme l'admettent les psychologues qui contestent l'originalité des sentiments sympathiques, qu'un sentiment se reproduit grâce à la revivescence d'une représentation primitivement timbrée émotionnellement, on admet par là même l'originalité des sentiments sympathiques. En effet, si la représentation reproduite de ce qui primitivement excitait plaisir ou peine, est elle-même timbrée émotionnellement, la représentation qu'un individu éprouve du plaisir ou de la peine ne pourra pas laisser que de provoquer chez le contemplateur un timbre émotionnel correspondant. Si la simple représentation reproduite d'une peine produit de la peine, il faut qu'il en soit de même de la représentation de la peine d'un autre individu, ne fût-ce que parce que cette représentation reproduit nécessairement des représentations
1. Alfr. Lehmann, Die Hauptgesetze des menschlichen Gefilhlslebens, p. 268 à 275, et
pénibles de peines antérieurement éprouvées parle spectateur'. D'ailleurs, d'après rexplication que nous avons donnée de la genèse des sentiments de sympathie, nous n'avons besoin d'avoir recours ni à la substitution des sentiments qui, nous ne le contestons pas, joue certainement un rôle considérable dans le développement des sentiments sympathiques, ni à la théorie de la reproduction des timbres émotionnels, pour démontrer que les sentiments sympathiques sont aussi primitifs et aussi originaux que les sentiments égoïstes. Nous avons montré que les sentiments sympathiques sont étroitement liés à des phénomènes biologiques aussi essentiels que ceux auxquels sont liés les sentiments égoïstes. Si, en effet, c'est de l'instinct de conservation qu'émanent tous les senti ments égoïstes, c'est de l'instinct de reproduction;, nous l'avons vu que jaillissent tous les sentiments de sympathie, et ceux-ci sont aussi inséparables des sentiments égoïstes, que l'instinct de reproduction est inséparable de l'instinct de conservation, que l'espèce est inséparable de l'individu. Dans les instincts de l'amour maternel et de l'amour sexuel, il est impossible de tracer une limite cuire ce qu'exige l'espèce et ce qu'exige l'individu. Quelque idéal que soit le sentiment, quelque sublime que soit l'objet qui le cause, cet objet fait toujours partie de notre Moi, de notre conscience, c'est toujours notre propre joie et notre propre douleur que nous ressentons. Seulement — comme le fait remarquer Hoffding dans sa très remarquable étude de la sympathie — dans l'amour désintéressé, la joie et la douleur que nous éprouvons, nous ne les sentons pas nôtres, en ce sens que l'affection pour un autre individu ou pour un objet serait considérée comme un moyen d'accroître notre jouissance égoïste. L'amour désintéressé ne peut signifier que ceci : c'est que nous partageons immédiatement la joie ou la douleur d'autrui, c'est que nous nous abandonnons au retentissement que cette joie ou cette douleur causent en nous, sans demander autre chose que d'être émus de cette façon. Tout sentiment désintéressé, que ce soit l'amour pour un autre être ou le dévouement pour une grande idée, une grande cause, est lié, comme toute émotion en général à un déploiement énergique de notre propre être, à un élargissement de notre personnalité, à une excitation de notre imagination, et plus l'objet qui cause l'émotion est grand, noble et élevé, plus ces manifestations sont larges et intenses. Il nous est impossible d'aimer quelque chose sans éprouver de la joie et de la satisfaction; seulement cette joie et cette satisfaction nous ne l'isolons pas du sentiment de l'amour,