DL COMPOSÉ HUMAIN EN GÉNÉRAL
§ 1. — Notions générales.
Les Chinois ont plusieurs manières de distinguer les composants humains. Selon la première, ils reconnaissent le corps sfiin, t*i, hing et l'esprit shên.
Les trois premiers termes désignent la partie matérielle de notre être à trois points de vue différents. Sliin est son ensemble, abstraction faite des parties. Ti est le composé des parties diverses^. Hing indique plus particulièrement la forme extérieure, visible. C'est ce dernier terme qui s'emploie le plus souvent dans la formule dualistique : hing-shen, le corps et l'esprit. Ce qui n'est pas sans importance, car cela implique le shen invisible, immatériel, inaccessible aux sens, puisqu'il est l'opposé essentiel de hing, la forme visible, palpable.
D'ailleurs l'invisibilité, l'immatérialité du shen est attestée par les textes les plus anciens.
« L'arrivée des esprits ne peut être connue avec certitude », est-il dit au Shi-King, III, 3, ode 27, et au Tchong-Yong : (c Qu'elle est grande et parfaite, la puissance des esprits! Nous regardons et nous ne les voyons pas; nous écoutons et nous n'entendons rien; ils pénètrent tout et l'on ne peut les tenir à l'écart. » On lit encore au ShirKing, à la même ode, § 6 : « Prenez
* D'après le Shuo-wen, c'est l'ensemble des douze parties du corps ; pour le Kîiang-yun, ce sont les quatre membres réunis.
garde de commettre quelque faute, quelque injustice; étant dans votre chambre, faites attention à ne pas laiss'er venir la honte par la fenêtre. Ne dites pas : Je suis hors de vue. La présence des esprits ne peut être prévue. » Ces paroles sont reproduites dans le grand recueil philosophique du Sing-li.
Mais pour se faire une idée exacte des conceptions chinoises, il ne faut pas y chercher les notions métaphysiques de matière et d'esprit, telles que nous les concevons de nos jours, avec une précision parfaite, encore moins des définitions exactes.
Les Chinois ont la notion de Têtre perceptible aux sens par les couleurs, le son, le toucher, et de celui qui échappe aux sens, de l'être incapable de penser et de celui qui est le siège de la pensée et de la volonté. Ils les distinguent encore par d'autres propriétés réelles ou imaginaires, tout extérieures, mais ils ne vont guère plus loin et ne considèrent pas généralement les deux grandes catégories des êtres comme irréductibles; souvent ils y voient simplement les deux parties de la masse de l'être primordial, l'une lourde, impure, ténébreuse, non spontanée; l'autre légère, subtile, pure, intelligente, active par elle-même.
Cette division du composé humain en corps et esprit est la plus ancienne, et les Chinois primitifs n'en soupçonnaient point d'autre. Mais quand nous nous rapprochons des temps modernes, nous trouvons une autre conception plus développée, qui distingue dans Thomme le corps et deux principes suprasensibles que l'on appelle le pek et le hwan, et que nous distinguerons d'abord par ces deux notions générales de ce principe vital animal » et « principe intellectuel ».
Le premier réside dans le corps, lui donne la vie et la sensibilité, reçoit les impressions des sens et les communiqué au principe spirituel.
Celui-ci correspond au s lien ancien ou peu s'en faut. Les caractères chinois qui figurent ces deux idées sont formés d'un signe qui représente un esprit, mais avec une nuance indiquant un sentiment défavorable; c'est \e kuei ^ qui désigne aussi les
ce qui fi^ire un homme avec un crocliet indiquant la nuisance.
esprits méchants ou les âmes abandonnées dans Tautre monde par leur descendance, privées de sacrifices et conséquemment de la plénitude des qualités intellectuelles et du bonheur *.
Ce caractère est accompagné, pour le pek, du caractère pek 2, qui signitie blanc et distingue ici la couleur qui rend tout
objet sensible : W pek. Pour le Uivaii, c'est le caractère ywi,
qui veut dire « parler » et qui n'a jamais varié 51%; ^ZT représente les ondes sonores sortant de la bouche.
On ne peut mieux indiquer graphiquement la nature de ces principes : le principe animal produisant et desservant les sensations et le principe qui donne à l'homme la faculté de parler, de raisonner, c'est-à-dire « l'âme ». Le pek descend avec l'homme dans le tombeau et cesse de vivre avec lui.
Voilà les deux systèmes fondamentaux de l'anthropologie chinoise. Mais on doit bien remarquer qu'ils ne s'excluent nullement l'un l'autre. Comme les Orientaux, et spécialement les Chinois, ne vont généralement pas au fond des choses et se contentent de notions extérieures, et que, par conséquent, ils ne précisent pas le sens des mots qu'ils emploient, on ne doit pas s'étonner que les termes de shen, de hivan et autres encore se croisent et se confondent sans que pour cela l'auteur qui s'exprime de cette façon ait changé de principes.
On verra même les termes désignant l'âme immatérielle figurer dans des systèmes qui, à nos yeux, seraient complètement matérialistes. C'est que les Chinois n'envisagent pas les choses comme nous et ne croient pas devoir assigner à Tune des deux grandes catégories de l'être une origine absolument étrangère à celle de l'autre.
Après avoir posé ces prémisses, nous allons examiner en détail les différentes théories émises par les penseurs chinois
" Ce mot kuei a différentes acceptions, mais au fond c'est Vesprit de l'homme. Anciennement il était souvent écrit avec adjonction du caractère ski (113), qui indique une manifestation de l'invisible.
* En caractères antiques ou Ku-wen^ il est écrit autrement, mais ulors il avait un autre sens : « lune décroissante » ; aussi est-il figuré par « la lune » et les nuages ou le brouillard.
en nous bornant pour le moment, à l'exemple de leurs encyclopédistes, aux systèmes de l'école orthodoxe qui se réclame du nom de Kong-tze, bien qu'elle ne puisse avoir en réalité aucun rapport avec un philosophe qui aflSchait une ignorance complète de la nature intrinsèque et de la provenance des êtres. Mais avant de mettre le pied sur le terrain philosophique, rappelons ce que les croyances primitives des Chinois leur enseignèrent quant au principe spirituel de l'homme.
Uès l'aurore de leur histoire et de leurs légendes, les Chinois nous apparaissent comme fermement convaincus de l'existence d'une âme spirituelle entièrement distincte du corps et survivant à sa mort, à sa dissolution. Deux faits suffiront pour le prouver. L'ancienne expression pour indiquer la mort d'un personnage est celle-ci : « Il monta et descendit », ce qui, de l'avis de tout le monde, veut dire que son âme monta au ciel tandis que son corps était descendu dans la terre.
En outre, en plusieurs endroits, le SIm et le Shi nous montrent les rois et les grands hommes antérieurs vivant dans le ciel près de Shang-ti, ou de là protégeant leur descendance.
Le Li'ki dit expressément que le corps est mis en terre, tandis que l'esprit s'en va et se porte où il veut. (Voir liv. XX(, § 2, 1.)
Ces croyances ont survécu à toutes les spéculations, à tous les systèmes, quelque opposés qu'ils puissent être en apparence à ces notions spiritualistes si précises et si claires. Nous les retrouvons dans la philosophie de Tchou-hi, qu'on a voulu faire passer pour matérialiste.
§ 2. — OiigitjLe de Vhomme.
Les croyances primitives des Chinois assignaient à l'homme une double origine : son corps, il le devait à la terre, et son esprit (son âme ou son shen), au ciel lui-même K La terre,
' AnShu-king, il est dit que «le ciel et la terre sont père-mère du peuple». Mais le sens de cette phrase n'est nullement en rapport avec la théorie philosophique dont nous parlons. La phrase suivante porte, en effet, que le prince est père-mère de ses sujets. 11 s'agit simplement de l'affection que le ciel et la terre.ont pour l'homme, du soin qu'ils ont de ses intérêts, le soutenant, le nourrissant, etc. (Voir le Shu-king, V, p. 1, § 3.)
d'après cette théorie philosophique et religieuse, fournit les ëiéments du corps, le ciel lui donne et y réunit Pâme. Comment cette double opération se fait-elle? Les Chinois ne nous l'ont point dit, et peut-être n'y ont-ils jamais pensé. Il leur suffisait de constater la matérialité du corps et l'invisibilité de l'esprit pour décréter que les choses devaient se passer de cette manière.
Quand la théorie cosmogonique du Yin et du Yang ^ eut prévalu, on proclama que le corps était du Fm, et l'âme, l'esprit, du Yang. Cela devait être ainsi, puisque les éléments matériel et spirituel procédaient nécessairement de ces deux principes, selon la nature de chacun d'eux. Mais ici encore nul ne cherche ù justifier ce dire ni à donner une explication quelconque de ce double mode de provenance. Personne aussi ne songeait à contester ce qui paraissait être un fait incontestable et nécessaire.
Il est une expression usuelle qui pourrait faire croire que les Chinois attribuent à la vie humaine une sorte d'éternité.
* Les deux éléments cosmiques qui composent tous les êtres et qui, par leurs combinaisons, leur action successive, produisent la variété de la nature. Le Yang est actif-spontané , lumineux, léger. Le Yin est passifréactif, ténébreux, lourd. L'élément mâle a plus du Yang et le femelle plus du Yin. Dans les anciens kings, cette théorie n'apparaît point encore. Les mots Yin et Yang y sont bien employés, mais ils désignent encore, comme originairement, la lumière et Tobscurité, le côté sud ou nord des montagnes. Les caractères correspondants contiennent la figure des collines, ce qui prouve que c'est bien là le sens primitif.
La conception des deux éléments n'apparait que dans les annales dites Tso-tchuen et Kué-yu, qui datent au plus tôt du V« siècle A. C. C'est une importation étrangère; l'ordre dans lequel ces deux mots sont toujours employés le prouverait à lui seul. Les Chinois inventeurs auraient mis l'élément fort le premier : Yang-yin. (Cf. Shi-king^ III, 2, odes 6, 7. — 1, 2, ode 8, 1. II, 3, 0, 3,4.)
Au Shu-king, voir liv. XX, § 5, ces termes indiquent Tuniversalité des régions : discuter la loi de la sagesse {tao\ mettre en ordre les États, harmoniser, régler le Yin et le Yang, c'est la tâche des trois ministres dits kongs qui ne pouvaient certainement pas prétendre à régler les éléments primordiaux; ou bien ce passage est interpolé.
C'est celle qui désigne le Ciel, la Terre et l'Homme comme les trois puissances de l'univers : San-tsai ^. Mais ce serait la mai comprendre, lui attribuer une portée qu'elle n'a aucunement. Voici en effet l'explication qu'en donnent les lettrés chinois eux-mêmes et que l'on peut lire dans toutes les encyclopédies à l'usage de la jeunesse.
Le ciel a la puissance de recouvrir, de protéger toutes choses ; la terre a celle de les supporter.
L'homme parfait, le saint, sait combiner ce qu'il doit faire pour aider l'achèvement de l'univers et assister le ciel et la terre, en ce qu'ils n'effectuent pas eux-mêmes; il peut ainsi achever, compléter les êtres.
Le ciel et la terre commencent les êtres et les développent, étendent et dispersent; l'homme seul ici-bas sait rassembler, et apprécier; il entretient et transforme; il concourt avec le ciel et la terre à l'achèvement des êtres. C'est pourquoi il est rangé avec eux comme troisième puissance '^.
Cette expression ne dit donc rien de l'origine de l'humanité; force nous est de chercher ailleurs.
D'après Tcheou-lze, le fondateur de l'école du Sing-li ou du i< Système de la Nature », le principe suprême sans principe (Kih wuh kih 3) a produit les deux principes secondaires du mouvement d'impulsion et 'de réaction, de la lumière et des ténèbres, c'est-à-dire du Yin et du Yang. (Voir la note, p. 12.) Ceux-ci ont engendré les éléments premiers dont les
* Les lexiques expliquent isai par neng, pouvoir, être capable de : Les trois tsai, dit le Hi-tze du Yi-king, sont le ciel, la terre et l'homme qui ont chacun leur loi (/ao) particulière. La loi de l'homme consiste à entretenir, développer les êtres produits par les deux autres puissances.
* Voir le Sing-li- tsing-i.
3 Kih est le sommet du toit, la poutre faitière, le principe qui soutient tout, qui est élevé au-dessus de tout. Lui-même est sans principe, il est a se comme disent les théologiens. L'expression chinoise est de beaucoup préférable. « Être par soi », c'est quelque peu contradictoire; c'est (tomme « se donner l'existence ». Cf. notre Sing-li- ising-i traduit, pp. IG et suiv.
Chinois comptent cinq : le feu, le métal, le bois, la terre et Feau ^.
Quand ces principes fondamentaux et généraux sont produits, les êtres particuliers en proviennent. L'essence du premier principe et le principe dynamique du Yin et du Yang, comme celui des cinq éléments, se combinent et engendrent toutes choses. Dans les êtres qui se distinguent par le sexe, le principe mâle prévalant produit les mâles, le principe femelle produit les femelles. Dans cette opération, il est des êtres qui atteignent différents degrés de perfection; celui qui atteint le sommet de la perfection matérielle et intellectuelle, c'est l'homme. La partie matérielle et sensible de son être se forme la première; quand elle est formée, l'esprit y produit la connaissance et avec elle les appétits et volontés 2.
Tcheou-tze ne s'explique pas davantage. Des commentateurs complaisants ajoutent, pour interpréter sa pensée, que le corps vient du Yin et l'esprit du Yang.
Les autres maîtres de l'école ont à peu près les mêmes idées quant à la production définitive de l'être humain, mais ils professent des opinions différentes quant aux bases du système.
* 11 en est déjà ainsi au temps du Shu-king. Les Chinois ne considèrent en ceci que. les éléments terrestres; c'est pourquoi ils ne rangent pas Tair parmi ces éléments, et le bois leur paraît être d'une nature toute particulière ainsi que l'or et les autres métaux du même genre, argent, fer, cuivre, etc.
* Voir le traité Tai-kih-tu au Sing-li-Tsing-i et dans mon livre, pp. 17 et suiv.
Tchou-hi, le grand philosophe du Xll® siècle, qui popularisa le Sing-li et dont les opinions sont encore suivies de nos jours, s'exprime ainsi : C'est du khi, substance vivante universelle, que se forment tous les êtres; ceux-ci sont plus ou moins parfaits; ils possèdent plus ou moins des qualités de l'être sensible et de l'intellectuel. L'homme seul en atteint le point suprême. En l'homme, la partie sensible est formée d'abord, puis le principe intellectuel y produit la connaissance, l'intelligence. (Voir le commentaire du Tai-kih-tu dans mon livre, p. 17.) Tcheou-lze vivait au Xle siècle et fonda l'école du Sing-li.
Tchang-tze^, le plus célèbre des philosophes après Tcheoutze, ne parle pas du premier principe; il établit seulement les différents éléments originaux qui forment les êtres 2. H distingue ainsi :
1® Le Kien et le Kuen ou les principes actif, spontané, impulsif et réceptif, correspondant;
i"" Le Khi ou la masse atomique de la matière qui se disperse, s'unit, se diversifie, pour prendre diverses formes, et le Shen ou principe intellectuel, pur, subtil, impénétrable, sans forme;
Z^ Dans la substance du ciel et de la terre il y a un principe de raison, Li, qui en rend les opérations et les productions exemptes d'erreurs.
L'homme est le produit des combinaisons des deux principes primordiaux qui combinent le Khi pour former les corps et le Shen pour produire l'esprit.
Tchang-tze n'en dit pas plus. Shao-tze 3 est encore moins clair. Il place à l'origine de l'univers le ciel et la terre comme principes producteurs et se contente de dire que l'homme est le summum de l'être. Ses disciples, dans un traité publié sous son nom 4^, lui font dire que les esprits célestes et terrestres sont sans forme visible et tout acte, puisque les organes des sens et les membres de l'homme sont leur œuvre. Comment les produisent-ils? C'est un problème dont ces doctes lettrés ne se
* Tchang-tze, appelé Tchang-lsai et Tchangmin-tao, vécut de 1020à 'J077. Il ouvrit une école et pendit aux murs deux traités qui servaient de base à son enseignement. Voir notre Sing-lûtsing-i, p. H.
2 Voir le traité du Tcfieng-meng, au Sing-li-tsing i, pp. 36 et suiv. de ma traduction.
Tcheng-meng veut dire « correction des esprits grossiers ». C'est un traité d'ontologie et de morale où toutes les conceptions ne sont pas indignes d'attention.
"' Shao-tze ou Shao-yang, autre disciple de Tcheou-lze, vécut de 1057 à 1134. Il se distingua par un commentaire du Yi-king et composa deux traités de philosophie : le Hoang-kih, « principe suprême vénérable », et le King-sse-kuan-wuh ou « examen des êtres ». Le premier est un essai d'explication du premier principe et de l'origine du monde. Le second est un traité ontologique suivi de calculs plus ou moins cabalistiques.
^ La seconde partie du Kuan-wvh, Voir ma traduction, pp. 93 et suiv.
préoccupent aucunement. A l'exemple des autres Orientaux, les penseurs chinois, quand ils ont fait miroiter des mots devant les yeux de leurs lecteurs, croient avoir accompli leur tâche.
Tchou-hi^, le plus renommé d'entre eux, a voulu chercher quelque chose de plus, et voici à quel résultat il aboutit :
« Le Khi '^^ dit-il, se condensant, produit Tétre sensible, les formes. Puis la forme se prêtant à Faction du Khi qui Tinfluence, les êtres sensibles subissent des modifications de production et de transforniation, les hommes et les autres êtres naissent successivement par des modifications et une action incessante.
)) L'homme reçoit le principe rationnel du mouvement et du repos, du Yin et du Yang. Dans la formation des êtres particuliers, le Yin et le Yang, les cinq éléments, l'être matériel et le principe de vie opèrent alternativement et chacun selon son rôle.
» La perfection de leur action combinée produit l'homme; son cœur seul est complètement intellectuel.
» Son corps vient du Yin, son esprit du Yang. Les sentiments naissent du contact des choses. Le caractère de l'homme vient de la prédominance des qualités d'un des cinq éléments, le chaud, le froid, l'humide, le dur, etc. 3. »
Il n'est pas besoin de le faire remarquer, toutes ces dissertations nous tiennent à la surface des choses et ne nous aident point ù en pénétrer la nature intime. Nous chercherions en vain ailleurs des idées plus claires, plus précises.
Le Sing-ming Li-klii du Sing-li-tsing-ij répertoire philoso-
* Tc/iou-hi (1130-1200). On a de lui de nombreux traités de toute espèce, une édition des Kings avec commentaires. Il étudia d'abord le bouddhisme et le taoïsme, puis les abandonna pour s'attacher à Técole de Tcheou-t/.e dont il développa les principes, qu'il propagea avec ardeur. Accusé par ses adversaires de corrompre la doctrine de Kong-tze, il fut disgracié, exilé et mourut dans le chagrin. Après sa mort, il fut réhabilité et ses doctrines font encore loi aujourd'hui en Chine.
' Khi ou souffle ; ce mot désigne Télément général dont les êtres sont formés, mais il a différentes acceptions que l'on verra plus loin.
5 Voir TcHOU-Hi, commentaire du Tai-hik-tu, §§ 5 et 6.
phique rédigé au siècle dernier, nous apprend seulement que l'homme est le produit du ciel et de la terre; qu'il a une nature intermédiaire entre celles de ces deux agents cosmiques; que cette nature est originairement bonne, mais se gâte par les excitations des objets extérieurs. L'homme est le cœur du ciel et de la terre, est-il dit plus loin i.
Plusieurs passages font du ciel seul le producteur de l'homme. Cela est vrai en ce sens que la terre fournit seulement de la matière à l'action du ciel. En tout cela, il y a le manque de pénétration que nous avons signalé plus haut. Au fond, les anthropologistes chinois admettent une sorte d'évolution qui lit que l'homme fut engendré quand l'action combinée des éléments eut atteint le plus haut point de sa puissance, lis se sont arrêtés là. Cela nous surprend; mais, à mon avis, la sélection naturelle chère au darwinisme ne forme pas une thèse plus précise et mieux raisonnée. Et tant de penseurs européens s'y arrêtent, s'en contentent.
Les philosophes taoïstes sont un peu plus explicites; c'est pourquoi nous croyons pouvoir reproduire ici l'explication que donne le célèbre Hoei-nan-tze 2 dans un chapitre spécialement consacré à ce sujet. Bien que ce soit étranger à notre cadre, nos lecteurs désireront peut-être savoir ce qui a été dit de quelque importance en cette matière. Voici cette explication; la comprenne qui pourra :
ce La substance spirituelle est reçue du ciel ; le corps, les membres sont fournis et entretenus par la terre. C'est pourquoi il est dit que un engendre deux et que deux engendrent
* Voir TcHOU-Hi, commentaire du Tai-kik-tu, 1 .
* Hoei-nan-lze, le prince du Hoei-nan, de son nom Hiu-np^nan, était un prince de la famille impériale des Hans, chef de TÉtal feudataire de Kiuing-ling. Ardent scrutateur des mystères de la nature, il s'entourait de philosophes et de charlatans taoïstes II consigna le résultat de ses études dans un gros volume où il accumula, avec des considérations parfois justes et ingénieuses, les idées les plus bizarres et les faits merveilleux. On ignore Tannée de sa naissance ; il mourut l'an 122 A. C, de sa propre main, dit le grand historien Sze-ma-tsien. Mais les taoïstes lui adjugent rimmortalité. Voir mes Textes taaistes, art. Hoei-nan-tze.
trois et trois, toutes choses. Tous les êtres s'appuient sur le Yin et embrassent le Yang. Le Khi qui leur est intermédiaire forme la liaison, l'harmonie. De là vient le dicton :
« En un mois, il y a masse charnue; en deux mois, chair » formée; en trois mois, se forme le ventre; en quatre mois, » se forment les muscles ; en cinq mois, les nerfs ; en six mois, » les os; en sept moi •, le corps est achevé ; au huitième mois, » il y a mouvement ; au neuvième, le fœtus s'agite; au dixième, )) l'homme naît.
» C'est quand le corps est achevé qu'il reçoit l'intelligence, » l'esprit. »
Ceci devient plus clair; mais voici autre chose encore :
Un commentaire du livre de Hoang-ti i, orthodoxe celui-ci, s'exprime de la façon suivante :
« Quand l'homme commence à naître, avant tout, le tsing se parfait ^2. Quand il est achevé, le cerveau et la moelle se produisent. Alors successivement les os se forment en bon ordre, le pouls se meut, les nerfs s'affermissent; la chair prend consistance autour du reste ; la peau se durcit ; les cheveux et les poils grandissent; la substance alimentaire entre dans Testomac, le pouls fait pénétrer le sang dans les veines avec la vie. Tous ces éléments du corps humain n'existent qu'après que le ciel a produit le tshig; c'est après cela seulement que les substances humides et solides se répandent dans le fœtus; ainsi les éléments propres se forment et se développent 3. »
* Empereur légendaire qui vécut de 2697"à 25Ô7 A. C. Les Tao-sse ont publié sous son nom un livre de philosophie et de médecine qui est encore en grand honneur en Chine, à cause du nom de son auteur supposé; car rien n'est plus dépourvu de bon sens en général. (Voir mes Textes taoïstes, art. Hoang-ti.)
* Littéralement : On parfait le tsing. Qui est cet «on»? Le texte n'en dii rien ici, mais plus loin on verra que c'est le ciel. Ce tsing est ici l'élément corporel. On trouvera plus loin l'explication de ce mot et de ses diverses acceptions.
s C'est un fait aussi remarquable qu'extraordinaire que les philosophes chinois ne mentionnent point la part prise par les parents à la formation de l'être humain. Ils ne disent pas même que le ciel produit la matière première du fœtus dans le sein de la femme.
Pour comprendre quelque chose à cette explication tant soit peu fantaisiste, il nous faudrait savoir exactement ce que c'est que le tsing qui est la condition première de l'existence de l'être humain et le khi qui commence la partie spirituelle de notre composé.
Malheureusement les philosophes qui en parlent ont dédaigné de nous dire ce qu'ils entendent par là : force nous est de demander quelque lumière à Tctymologié graphique.
Le caractère qui correspond au mot khi est formé de deux autres, dont le premier désigne un grain, une semence, et le second, la couleur de l'espace céleste, de Féther, l'azur des cieux, et dénote en même temps l'idée de la pureté. C'est le grain, la semence pure, et quand il s'agit de l'être, c'est l'essence, la substance atomique pure. La pureté est expliquée chez les penseurs chinois par cette comparaison : L'eau sort pure de sa source, c'eBt-à-dire qu'il n'y a en elle que l'élément aqueux; plus loin, si elle devient trouble et sale, c'^st que des éléments étrangers s'y sont mélangés. La pureté consiste donc dans l'absence complète d'éléments autres que ceux dont un être quelconque est constitué essentiellement. Ici c'est l'élément de l'être humain, pur et sans mélange.
Le grand appendice du Yi-King, dit Hi-tze, distingue le tsing et son essence, i, du shen ou « esprit ». « Quand le tsing, en sa loi rationnelle, s'unit au shen, à la substance spirituelle, son activité atteint son maximum », et son commentaire Tchou distingue le tsing du ling qui est aussi l'être spirituel, intelligent. Le Yin et le Yang, y est-il dit, sont les substances du tsing et du ling. D'autre part, si nous consultons les dictionnaires chinois indigènes, nous y voyons que le tsing désigne non seulement ce qui est pur, infiniment petit, d'une seule nature, sans mélange, mais aussi profondément caché, immobile et même spirituel, ling. On s'y perdrait à moins.
C'est que les Chinois n'ont pas des idées très claires des termes qu'ils emploient, des notions auxquelles ces termes correspondent et commettent à chaque instant des confusions qui déroutent complètement ceux qui ont la patience de les
étudier. Ling est pris parfois comme signifiant l'esprit animal qui donne la vie au corps, et tsing comme l'élément pur de la matière que Ton confond avec le principe qui l'anime; de là ridentification.
Quant au khi ^ , ce mot signifie proprement respirer, émettre l'haleine. C'est le souffle, le spiritus. Mais il désigne plus proprement l'élément atomique du souffle, comme l'indique le caractère correspondant composé de deux autres dont l'un
représente le souffle v et l'autre, la semence, le germe ^ . Le mot khi a différentes significations selon l'auteur qui l'emploie et le système dont il fait partie. Opposé à tsing, il désigne spécialement l'élément pur, imperceptible, qui sert de germe à l'esprit i.
Dans toutes les explications que les penseurs chinois donnent de ces termes et des objets qui y correspondent, on sent l'embarras qu'ils éprouvent quand ils veulent se rendre compte de la double nature de l'homme, de l'élément matériel avec sa vie physique et du spirituel avec la pensée et la volonté, les affections. Beaucoup reconnaissent que l'esprit est inaccessible aux sens; d'autres ne peuvent comprendre un être absolument imperceptible et douent l'esprit d'une sorte d'élément matériel d'une finesse infinie. Ce n'est point étonnant : des docteurs de l'Église catholique ont eux-mêmes doté les anges de corps éthéréens.
En résumé, les mots tsing et khi sont pris dans des sens divers et c'est au contexte, aux textes plus explicites, qu'il faut demander l'acception dans laquelle ils sont pris par un auteur en un endroit déterminé. En ce qui concerne le sujet que nous
* Dans son fameux système du Li-khi, c'est-à-dire du principe rationnel et de rélément, substance universelle, Tchou-hi donne le khi comme élément premier, le protoplasme d'où tout est sorti, qui a servi à former tous les êtres particuliers en suivant les règles du principe rationnel. Ce dernier ne semble nullement être rélément intellectuel, mais la loi inhérente à tous les êtres et les constituant conformément à leur but spécial ; c'est le dharrna, la loi des bouddhistes, qui n'a pas non plus une existence personnelle.
traitons, ce sont les deux éléments généraux de la malière et de l'esprit. Mais ce n'est point le cas partout.
Tout ce que l'on peut dire en général, c'est que les Chinois, pour la plupart, reconnaissent une différence radicale entre le principe matériel vivant et le principe pensant et voulant; que le tsing et le pek sont attribués plus spécialement au premier, tandis que le khi et le hivaii sont rapportés au second. Mais la théorie du Yin et du Yang, des deux principes universels, actif et passif, lumineux et obscur, comme celle du Ciel-Ymig et de la Teire-Yin, est venue entraver tout essor, tout progrès, toute création d'un système logique. Comment y arriver quand il faut de toute nécessité rapporter tout à ces deux agents imaginaires *?
Ajoutons, pour terminer ce point, une théorie anthropologique qui n'est pas sans quelque teinte de rationnabilité. Elle est de Kuan-Yin-tze '^.
« Quand l'homme naît, le tsing et \e khi s'unissent (pour le former) et cela suffit. Le tsing est congénère au sang, il développe et entretient le corps, conséquemment il appartient au Yin. Le khi a la faculté de savoir, de connaître, de bien agir, de diriger les opérations. Ainsi il appartient au Yang. Les deux réunis composent l'être humain.
» Le tsirig est le pek. Ce par quoi l'oreille entend, l'œil voit, c'est l'œuvre du tsing ; c'est pourquoi on l'appelle pek. Le khi se
* Cette théorie du dualisme élémentaire est sacro-sainte en Chine. Aucun philosophe n'oserait s'en écarter. Ceux-là même qui ont conçu un système plus raisonnable, étonnent en revenant au Yin-yang au moment où Ton s'y attend le moins et d'une manière qui les met souvent en contradiction réelle avec eux-mêmes. Mais c'est là ce dont ils se préoccupent le moins.
* On possède, sous ce nom, un livre de philosophie qui n'est pas sans mérites. Les Tao-tse prétendent que cet auteur vivait au temps de Lao-tze, qu'il était même le fameux gardien des portes de l'ouest, (\\n les ouvrit au maitre partant pour les régions occidentales et avec lequel il eut à cette occasion un entretien resté célèbre. Mais c'est là une fable: rien ne justifie ce dire. Ce livre n'apparut qu'au IV« siècle A. C. et il ne doit pas être beaucoup plus ancien.
parfait dans le cœur. Aussi tout ce que le cœur pense et ce que le corps fait est dû au khi. Les deux se complètent. La vieillesse les affaiblit. Quand Thomme meurt, le hwan va au ciel suivant le Yang, et \epek va en terre suivre le Yin <. »
Voilà, si je ne me trompe, un exposé philosophique qui serait presque sans reproche sans l'intervention inattendue et peu congruente du Yin et du Yang.
Nous avons en effet ici les deux éléments qui constituent réellement tous les êtres : l'élément matériel sous la forme du Tsing, et l'élément spirituel sous la forme du Khi. Le premier constitue le corps de l'homme, et le second, son âme. Le tsiug ou le corps est animé par le pek qui se confond avec lui, qui ne forme pas une substance distincte. Le hwaii, qui est la manifestation du khi dans l'homme, lui donne la pensée et la volonté; il se réalise dans le corps, il n'existe pas d'abord séparément. Le corps et l'esprit réunis complètent l'être humain qui s'affaiblit par la vieillesse; mais la mort même ne détruit pas le hwan; \epek seul suit le corps dans la terre où on le dépose et le hwan ou l'âme va au ciel. La philosophie spiritualiste de nos régions occidentales ne dirait pas mieux que ce taoïste chinois.
Nos recherches anthropologiques nous ont conduit jusqu'ici à ce double résultat: l'homme est le produit de l'action combinée du Yang et du Yin, ou du ciel et de la terre, et de ces principes producteurs il reçoit un corps matériei et un esprit, une âme, ou bien un principe animal et un principe spirituel; le premier anime le corps, le second donne au tout sa nature et ses opérations spirituelles, son esprit et sa volonté. Le premier périt avec le corps; le second lui survit et va dans le ciel; les sages chinois ne le suivent pas plus loin. Dès qu'il a disparu dans les régions célestes, ils ne s'occupent plus de son sort; on dirait qu'ils subissent l'influence du Grand Maître qui ne voulait pas s'enquérir des choses d'outre-tombe.
* Le pek est le principe vital du corps matériel ; le htvan est le principe spirituel de l'homme ; on verra plus loin l'explication de ces termes.
Voyons maintenant ce que nos philosophes nous disent de la nature particulière de chaque partie de ce double ou triple composé.
§ 3. — Du corps hurnain.
Nous suivons ici, jusqu'à un certain point, Tordre des matières établi par les rédacteurs du Tu-shu-tsth-tcheng, puisqu'il nous rend, mieux que tout autre conçu par nous, la vraie pensée des philosophes de la terre des Hans. Cela déroutera quelque peu des lecteurs européens, mais ils n'en seront que mieux transportés dans le domaine intellectuel des lettrés chinois.
Le traité du corps humain dans notre grande encyclopédie commence par nous apprendre pourquoi les parties de gauche et de droite de ce corps ne sont point parfaitement égales. .
Le ciel a un déficit, au nord -ouest; c'est lu le lieu du Yin. C'est pourquoi l'œil et l'oreille de droite ne perçoivent pas aussi clairement que ceux de gauche
Par contre, la terre n'est pas pleine au sud-est, qui est la région du Yang. Aussi la main et le pied gauches ne sont pas aussi vigoureux que les mêmes membres de droite ^.
La substance pure, éthérée, monte et ainsi le haut est éclairé et le bas vide et obscur; cette substance, qui est celle du Yang, est à l'est montant et illuminant; elle donne la clarté à la vue et à l'ouïe; tandis que les pieds et les mains perdent de leur force.
L'ouest, qui est la région du Yin, voit les phénomènes tout contraires. Le sage imite le ciel pour entretenir sa tête 2, c'està-dire la clarté de la vue et de l'ouïe ; il suit la terre pour
1 Extrait du Sku-wen attribué à Hoang-ti. Chapitre de la correspondance du Yin et du Yang.
* La tète est ronde et en haut comme le ciel ; les pieds sont carrés et on bas comme la terre; Thomme est au milieu comme les organes internes, cœur, foie, poumons, etc.
entretenir ses pieds et tout ce qui est en dessous de la ceinture; il s'appuie sur les actes humains pour entretenir les cinq organes vitaux, c'est-à-dire qu'il règle Tusage des cinq goûts et modère les cinq volilions ^.
La substance iKhi) du ciel forme les poumons; celle de la terre pénètre la gorge; celle du vent pénètre le foie; de la même façon, les cléments du tonnerre, des vallées et de la pluie servent au cœur, à l'estomac et aux reins.
Cela doit être ainsi, parce que le tonnerre est un bruit du feu et que le cœur est l'organe du feu, parce que l'estomac est l'organe de la terre et que les reins sont ceux de leau.
Les cinq organes vitaux (à savoir : le cœur, le foie, les poumons, l'estomac et les reins) sont les sources de la force du corps; c'est de là qu'elle se répand dans les membres, les os, les nerfs, etc.
Nos encyclopédies nous donnent encore une foule de détails pltis intéressants les uns que les autres sur la constitution et la formation du corps humain, les uns anatomiques, les autres philosophiques ; mais ces derniers mêmes sont si abondants qu'il nous est impossible de tout reproduire. Nous devons bien nous contenter de choisir les plus importants, que voici :
L'élément du ciel pénètre par le nez et celui de la terre par la bouche. Le ciel nourrit, entretient l'homme par les cinq khis "^y c'est-à-dire la pluie, l'air serein, la chaleur, le froid et le vent, que le nez reçoit. La terre le fait par les cinq
* Il tempère les appétitions et règle les satisfactions sensibles.
* On voit que le mot khi, i< souffle », est un terme commun servant à désigner une foule de choses différentes. Ainsi nous avons vu que c'est tantôt l'élément universel, le protoplasme actif qui a tout formé sous la direction du Li ou principe rationnel; tantôt c'est Télément constitutif du Yin et du Yang; puis c*est la substance du ciel et de la terre ou celle des cinq éléments.
Ici c'est encore autre chose ; ce sont les agents atmosphériques produisant les diverses conditions de la température : éther serein, pluie,, vent, chaleur et froid. Ailleurs on en trouvera encore d'autres emplois différents de ceux-ci. En somme le khi est un élément quelconque doué d'activité.
goûts ^ ou les objets qui ont les divers goûts, c'est-à-dire le doux, Taigre, le salé, le piquant et Tamer, que la bouche engloutit.
Les parties du corps appartiennent au Yang ou au Yin, selon leur nature. En général, le haut du corps est Yang et le bas est Yin. Le sang est Yin comme liquide, mais il appartient au Yang par sa couleur rouge. Les oreilles et les yeux sont du Yang; les mains sont du Yin. On a vu plus haut ce qui détermine leur supériorité de force d'après le côté du corps où ces organes se trouvent.
Il va sans dire que les hommes ont plus du principe actif et les femmes plus du principe réactif. C'est la prédominance de l'un de ces deux agents cosmiques qui détermine le sexe du nouveau-né. Le Yang de l'homme réside principalement dans les reins, centre de h force, et celui des femmes dans le ventre, siège de la génération. L'élément (fr/ii) du ciel, qui est du Yang, descend dans lecorps; celui de la terre, qui est du Yin, y monte. Ainsi les Yangsdu corps, des mains et des pieds vont des mains à la tête et de la tête aux pieds. Les Yins vont des pieds aux intestins et de là aux mains.
L'homme diffère des animaux parce qu'il reçoit la substance complète et pure du ciel et de la terre. La tête a la forme du ciel ; les pieds, celle de la terre 2. Les quatre membres correspondent aux quatre saisons; les cinq organes internes, aux cinq éléments, et de là sa supériorité sur les bêtes de toute espèce qui n'ont point ces privilèges.
On distingue dans lecorps dix organes principaux : la tête,
* Le nombre cinq est un nombre mystique en Chine depuis Tantiquité. De là, des divisions forcées que l'esprit chinois affranchi de cette tyrannie de Tusage n*aurait point admises. Il y a ainsi cinq éléments, cinq conditions atmosphériques, cinq couleurs, cinq goûts, etc. D'où provient ce caractère attribué au nombre cinq ? Il n'est guère po&f;ible de lui trouver une origine autre que celle du nombre des planètes connues de Tantiquité.
* Les anciens Chinois croyaient que la terre est carrée ; oïi ne saurait dire ce qui leur avait inspiré semblable idée. Plus tard ils reconnurent la forme réelle de notre globe; mais Thabitude était prise et les Chinois parleront encore maintenant des pieds carres comme la terre, bien qu*un instant après ils mentionneront la forme réelle de notre planète.
les bras et les jambes désignés spécialement comme les
c< quatre membres » et les cinq organes mystérieux ts'07ig ^C , c'est-à-dire les cinq organes internes, principaux agents de la vie : le cœur, les poumons, le foie, la rate et les reins. Le caractère représentant ce ts'ong est formé de deux autres dont l'un, celui de gauche, figure la chair, le corps, et l'autre un réceptacle, un trésor caché.
En outre, six organes internes appelés fu JÏr ^ forment une catégorie spéciale; ce sont : l'estomac, la vésicule biliaire, le gros intestin, l'intestin grêle, la vessie et le membre émetteur des urines.
Le livre de Hoang-ti a une autre division que nous donnons en entier à titre de curiosité : la tête est le réservoir de l'essence intelligente; tout l'élément spirituel du Yang y monte et s'y rencontre. Toute la substance pure de la moelle se concentre dans le cerveau; c'est pourquoi la tête est le magasin de la moelle pure et de l'intelligence spirituelle. Quand la substance ainsi montante de la moelle est en quantité insuffisante, la tête s'affaisse, la substance de l'esprit s'amincit, la vue s'affaiblit, l'œil perd sa vigueur.
Le dos est le soutien, le magasin de la poitrine; quand il plie, les épaules le suivent et s'inclinent, le réservoir des forces pectorales se détruit.
C'est que les épaules et le dos sont du Yang, tandis que la poitrine et les intestins sont composés de Yin 2. Le Yang forme ces magasins; le Yin constitue les réceptacles internes. Le cœur et les poumons sont dans le sein de la poitrine; et celle-ci s'appuie sur le dos et les épaules, c'est-à-dire que le dos est le magasin ifu) de la poitrine.
Les hanches sont le contenant des rognons ; leur déplacement, leur agitation exagérée font dépérir les rognons.
* Ce caractère est formé du premier, qui entre dans la composillon du précédent, et d'un autre, le fu, qui représente un magasin.
* Encore les inévitables Yin et Yang. Cette distribution des organes n'a d'autre motif que le plus ou moins de consistance de leurs cléments : les os du dos et des épaules sont durs et forts ; c'est là tout.
Les genoux sont le soutien, Je réservoir des nerfs; s'ils s'affaissent, on ne peut plus marcher; alors les nerfs qui s'y attachent, plies eux-mêmes, dépérissent. Les nerfs tiennent ainsi les éléments du Yang et forment leur poiilt de concentration aux genoux. S'ils plient, le corps plie.
Les nerfs forment aussi les liens du foie; s'ils faiblissent, le foie dépérit. Les os sont les contenants de la moelle; si celle-ci est mouvementée, les os s'affaiblissent. Si elle acquiert de la force, on vit; si elle la perd, on meurt.
Le commentaire applique cette dernière phrase aux cinq organes également. Ici les cinq organes vitaux sont donc la tête, le dos, les hanches, le ventre et les os.
Les parties du corps se divisent aussi d'après le nombre et la direction des cinq points cardinaux ^.
L'est ^2, qui est la région du bois, domine le foie, la bile, les nerfs, la peau intérieure et le htvayi (par le bois) 3.
Le sud, région du feu, domine le cœur, les petits intestins, le sang, les veines et l'esprit, shm (par le feu).
L'ouest, région du métal, domine les poumons, le gros intestin, la peau extérieure, les cheveux et le principe vilal, pek (par le métal).
Le nord, région de l'eau, domine les rognons, les côtes,
l'œsophage, les os, le tsing et la volonté ^la* tchi (par l'eau). Le centre, région de la terre, domine la rate, l'estomac, les
muscles, la chair, la pensée, la connaissance ™ tchi (par la terre).
Il n'est pas facile de deviner quelle pensée a présidé à cette distribution des organes et je crois que les auteurs chinois
^ Les Chinois ajoutent le centre à nos quatre points.
* Pourquoi les Chinois commencent-ils «leur énumération des points cardinaux par Test? Deux raisons peuvent être données. La première, c*est que leur marche conquérante se faisait vers Test; la seconde, qu'ils suivaient ainsi la marche du soleil jusqu'à son coucher. Le nord, pays des ténèbres, devait venir le dernier, puis le centre.
5 Littéralement : A l'est, le bois domine, etc.
seraient eux-mêmes très embarrassés s'ils devaient nous la dire ; ils ont procédé au hasard et sans chercher de raison sérieuse. II n*y en a pas plus que dans la supputation suivante.
Le ciel a quatre saisons, cinq éléments, neuf sphères et trois cent soixante-cinq jours; c'est pourquoi l'homme a quatre membres, cinq organes vitaux cachés (tsong), neuf orifices du corps (oreilles, yeux, nez, bouche et orifices d'excrétion) et • trois cent soixante-six nerfs. Le ciel a pluie, vent, froid et chaleur; c'est ainsi que la bile produit des nuages, les poumons du souffle, le foie du vent, les rognons de la pluie et l'intestin du tonnerre pour imiter le ciel.
Mais ne nous arrêtons pas à cette fantaisie dépourvue de sens et continuons notre étude.
Les moralistes chinois ont par rapport à l'intégrité matérielle du corps humain une théorie que l'on ne rencontre nulle part ailleurs et qui vaut la peine d'être citée.
C'est, à leurs yeux, un grave devoir pour l'homme de conserver son corps parfaitement intact, et ce devoir naît des obligations que les enfants ont vis-à-vis de leurs parents, de ces devoirs de la piété filiale qui forment la base de la société chinoise. Aussi ce commandement n'a-t-il d'empire que pendant la vie des parents et grands-parents de l'obligé. Je ne puis mieux définir ce principe qu'en reproduisant en entier un passage de la Siao-hio qui s'y rapporte : Yo-tzeng-tze, disciple du petit-fils de Kong-tze, s'était blessé au pied en descendant un escalier. Comme il avait l'air consterné tout le temps qu'il était obligé de garder la chambre, ses disciples lui dirent : ce Le pied de notre maître se guérit; pourquoi donc a-t-il encore Tair tout affligé?» Yo-tzeng-tze répondit : «Votre demande est faite à propos. Voici ce que j'ai entendu de Tzeng-tze, qui l'avait entendu de Kong-tze : Enfanté par le ciel, nourri par la terre, l'homme seul est grand. Ses parents l'enfantent avec un corps entier; s'il meurt entier également, il est vraiment un fils pieux. S'il n'endommage ni ses bras ni ses mains, s'il ne se fait pas rougir, il reste intact. Cela étant, les sages, quand ils sont en marche, n'oseraient jamais oublier les devoirs de
la piété filiale. À moi donc, qui ai oublié cette loi, mon visage doit garder un air affligé. »
A cela le philosophe Tchou-hi ajoute :
« Quand on se met en marche, on doit se souvenir de son père et de sa mère. C'est pourquoi Ton ne doit prendre que les grands chemins et pas les sentiers; sur l'eau, on ne doit aller qu'en bateau et pas nager. On ne doit rien faire qui soit funeste pour le corps qu'on a reçu de ses parents. Bien plus, dès que l'on profère une parole, on doit penser à ses parents afin de ne pas dire un mot qui provoque la colère ou attire la honte, dont les effets rejailliraient sur les auteurs de ses jours. Celui qui observe ce précepte a la vraie piété filiale.» (Voir Sia<hhio, liv. Il, § 2, 22, pp. 150-151 de ma traduction.)