Tout est conforme aux règles
* Les esprits protecteurs viennent jusqu'ici. Récompensant d'une grande félicité, Des milliers d'années comme une digne récompense.
5. Les prêtres habiles viennent annoncer finalement : Les esprits ont bu à satiété.
Le représentant du mort se lève.
■ Les cloches et les tambours l'escortent.
6. Les esprits protecteurs retournent en leur séjour. Tous s'en vont en baissant la tête et disant :
Les esprits ont goûté les viandes et les liqueurs, Ils vous donneront une longue vie.
On ne saurait être plus clair et plus précis.
Le Li'ki nous apprend plus précisément comment l'homme survit à la mort. L'homme a en lui deux principes, le pek et le hwan^ comme nous Favons exposé plus haut. Le pek^ principe vital animal, va en terre avec le corps, et le hwan^ principe intellectuel, agile, subtil, soustrait aux lois de la pesanteur, va oii il veut. Aussitôt après la mort, on monte sur le toit de la maison mortuaire pour rappeler le hwan fugitif; on
semble croire qu'il pourrait répondre à cet appel. Mais ici il n'est plus question de siéger auprès de Shang-ti.
Mention du Dieu n'est plus faite; fâme va où elle veut. Les croyances religieuses s'étaient déjà affaiblies et, probablement, l'influence de Kong-tze n'y avait pas été étrangère. Après cette singulière réponse du maître : a Nous ne connaissons pas , même la vie, comment connaîtrions-nous la mort ? » ses disciples ne s^taient plus préoccupés des choses de l'autre vie et la croyance en l'autre monde était tombée dans une ombre qui l'avait presque entièrement fait oublier.
Ce qu'est l'âme passée à l'autre monde, les penseurs chinois ne l'ont point recherché. Le Li-ki distingue en elle deux états : celui de shen et celui de kuei. Le shen est l'esprit du défunt auquel on a élevé un temple ancestral et à qui l'on présente les offrandes coutumières. Tous les autres sont kuei. Mais il y a cette différence entre le Shen-kuei et les Manes-larvœ des Romains, que primitivement les grands seuls offraient le sacrifice à leurs ancêtres; les autres laissaient tous leurs aïeux à l'état de kuei.
En quoi consistait la différence entre ces deux classes d'esprits, il serait bien difficile de le dire. Le kuei passe généralement pour un esprit malheureux, inquiet, affamé, aimant à tracasser les vivants. Ce qui n'est point exact, au moins quant aux croyances anciennes. D'après ce que dit le Li-ki, la condition du kuei était l'état ordinaire du défunt; les grands seuls s'élevaient au-dessus. Le Shuo-wen, dictionnaire du I*^*" siècle,
définit ainsi le kuei : C'est l'homme retourné à son origine ^ , c'est la condition ordinaire de l'âme séparée.
Quand on se rappelle que les vieux Kings ne représentent comme montés au ciel que les rois et les grands et que le Li'ki n'attribue qu'à ceux-ci, pour cette époque, les honneurs du temple et des offrandes, on se sent autorisé à croire que le shen était le kuei^ divinisé en quelque sorte par son rang terrestre et les honneurs posthumes. Cela ne devait rien changer à sa nature.
Nous parlons ici, bien entendu, exclusivement du kuei en
tant qu'esprit d'un défunt. Ce mot désigne aussi les esprits méchants ; mais ceux-ci sont en dehors de notre sujet.
Les taoïstes avaient imaginé autre chose : à la mort, l'âme retourne au Tao et s'y absorbe, comme l'âme de l'indou dans Brahma.
Ko-Kiuen, auteur du III* siècle A. C, explique la chose de cette façon : Quand on se conduit avec une droiture parfaite, selon ce qu'exige sa nature, on acquiert un cœur droit et pur. Cette perpétuelle correspondance produit le perpétuel repos; quand on en est là, on est réputé avoir atteint la parfaite sagesse, avoir atteint le Tao. Le Tao vrai et éternel, ceux qui le comprennent, l'acquièrent par eux-mêmes. Quand ils y sont parvenus, ils ont atteint la pureté et le repos éternels ^.
Cela ne paraît être qu'une imitation du brahmanisme.
L'école moderne semble avoir voulu, par principe, écarter cette question ; on n'en trouve rien dans les grands ouvrages qui en exposent les théories admises depuis dix siècles. Mais à côté d'elle, les bouddhistes et les taoïstes enseignent la doctrine de la récompense et du châtiment au ciel et dans les enfers.
Les taoïstes ont encore une autre solution en ce qui concerne certains personnages doués de qualités extraordinaires : c'est celle de l'immortalité dont nous avons longuement disserté dans notre Mythologie chinoise ^.
Certains personnages privilégiés ayant compris la nature de l'être infini appelé Tao et la vanité des choses de ce monde, se retirent dans le désert, s'y appliquent à l'étude du Tao infini, éternel, jeûnant et se mortifiant. Par ces pratiques, ils parviennent à transformer leur corps en une matière subtile, impondérable et, un beau jour, ils s'élèvent au ciel où ils vivent éternellement dans ce corps transfiguré.
D'autres obtiennent ce merveilleux résultai en prenant le
* Voir le Shang-tsHng-tsing-king, l*'^ et 2« parties, fin.
* Voir notre livre des Esprits et des Immortels, Essai de Mythologie chinoise.
breuvage d'immortalité, le fameux tan qui répond à Vamrita sanscrit. Les uns et les autres conservent à perpétuité et leur âme et leur corps sans avoir passé par les phases de la mort et de la résurrection. Le principe de destruction est anéanti en eux.
Ceci appartiendrait plutôt, par soi-même, à la théurgie et à la magie qu'à la philosophie. Mais les taoïstes en font réellement une thèse scientifique, et c'est à ce titre que nous devions la mentionner en cet écrit. Il est vrai que cela appartient exclusivement au passé. Les taoïstes contemporains n'ont plus guère la. prétention de créer de nouveaux immortels. Je ne pense pas qu'ils aient peuplé leur ciel de nouveaux habitants immortalisés.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de savoir comment les lettrés chinois accueillaient les prédications bouddhistes relativement aux enfers. Voici à ce sujet un passage des plus significatifs :
c( Les gens du siècle, se fiant aux tromperies et aux fourberies des prêtres de Fo (Bouddha), en toute occasion de deuil, sacrifient à Fo et nourrissent les bonzes, afin de procurer le bonheur aux morts et d'effacer toutes leurs fautes. Ils les font renaître ainsi, disent-ils, dans le palais du ciel et leur procurent tout bonheur. Si l'on ne fait pas cela, les morts, à ce qu'ils prétendent, restent dans les prisons souterraines oii ils sont découpés, brûlés, écorchés, et souffrent tous les maux possibles. Ces gens ne savent pas que les corps des morts périssent et se corrompent, et que l'esprit s'en va et disparaît, de telle façon que si même on voulait les atteindre pour les découper, brûler, déchirer, broyer, on ne pourrait y réussir.
)) En outre, avant que la religion de Fo eût pénétré dans l'Empire du Milieu, des hommes sont morts et ont dû renaître une seconde fois. Pour quelle cause n'en est-il pas un seul qui soit entré dans ces prisons terrestres et qui ait vu les dix rois, juges des enfers, dont parlent les bouddhistes? Cela n'étant jamais arrivé, on ne peut croire à ces dires. Rien de plus clair et de plus évident. »
Ainsi parlait le philosophe du XII^ siècle, et son fameux commentateur Tcheng-siuen confirmait son langage en ces termes :
« Depuis l'empereur Ming-ti (61 P. C.)* si ces gens disent vrai, il y avait onze siècles. Pendant ce temps, bien des morts ont dû renaître ; or, on n'a jamais connu personne qui pût dire avoir vu les juges infernaux ou avoir subi aucun supplice. Le palais céleste et la prison terrestre dont on parle n'existaient pas anciennement. Dire que les hommes sont morts et ressuscites après avoir vu ces choses, c'est un mensonge des prêtres de Fo. » (Voir la Siao-hio, liv. V, sect. 2, § 86, p. 208 de ma traduction.)
On voit que les lettrés chinois ont perdu toute notion d'une rétribution future; leur théorie de la piété filiale ne leur permettait point de supposer leurs parents défunts dans un enfer quelconque.
Nous sommes arrivé au terme de notre tâche, que nous avons remplie le mieux que nous avons pu. Nous ne croyons avoir omis aucun point important des doctrines chinoises relatives à la philosophie de l'homme, les détails des préceptes moraux exceptés. L'insufSsance, les lacunes des théories sont le fait des théoriciens eux-mêmes, qui n'ont point entrevu les problèmes dont il n'est point parlé dans ce petit traité.
Nous nous arrêterons donc ici ; les lecteurs qui voudraient avoir une idée de la méthode suivie par les philosophes chinois dans ces discussions de principes pourront satisfaire leur curiosité en parcourant ma traduction du Tsing-li-tsing i et des Textes taoïstes, ou bien celle de Tchuang-tze ou de Mi-tze, par Giles et Faber. Mais comme ces ouvrages ne sont à la disposition que du petit nombre, nous suppléerons à ce défaut en ajoutant à notre étude une page entière empruntée aux textes originaux. C'est le commencement du chapitre du cœur, au Sing-ming.
a Le cœur est un, mais si l'on veut parler spécialement de sa substance, il est silencieux et immobile. Si c'est de ses actes
que Ton disserte, il «st en mouvement, il pénètre les causes de ce monde. Ce n'est que quand il se manifeste (par ses mouvements) qu'on peut savoir ce qu'il est. Le cœur d'un homme, de tout homme, est celui du ciel et de la terre. Le principe rationnel de chaque être est celui de tous les êtres. Le cœur d'un seul jour est celui de toute Tannée. Le principe rationnel et le cœur sont une seule et même chose, ce n'est point l'homme qui peut les unifier et en faire un même objet. Ce qu'on appelle homme est le cœur du ciel et de la terre. Depuis l'intelligence du peuple jusqu'à celle du ciel il n'y a qu'un seul et même principe rationnel ; c'est par leurs actes seulement que le ciel et l'homme se différencient.
» Le corps de l'homme, la substance du cœur sont bornés, délimités. Si l'homme ne les pénètre pas du principe de justice, comment ne serait-il pas borné? Meng-tze disait : Quand on perfectionne son cœur, on en connaît la nature. Car le cœur dans l'homme est la nature ; dans le ciel, c'est le destin. Et cette nature de l'homme, ce qui la domine, c'est le cœur. Sa vraie et bonne nature n'a qu'une loi. Si Ton sait y faire pénétrer cette loi morale, alors il n'est plus limité.
» Ce monde n'a rien en dehors de la nature; si elle avait des bornes (quand elle est parfaite), alors il y aurait quelque chose en dehors d'elle.
» On dit que le cœur entre, sort, sans qu'on sache jamais où il est. Cela se dit par rapport à la contrainte ou au relâchement. Le cœur lâche est celui qui, bon à l'origine, se laisse allerau mal.
» (}uand le cœur de l'homme n'a pas un maître qui le tient ferme, il est comme un radeau flottant sur l'eau, poussé promptement en tous les sens, ou comme un miroir suspendu où tous les objets viennent se refléter.
» Il y a des gens qui ont dans leur poitrine comme deux hommes. Quand ils veulent faire le bien, ils ont un sentiment qui les porte à haïr ce bien; veulent-ils faire le mal, ils ont un sentiment de honte de ce mal. Ce double homme n'est point en eux originairement : c'est pourquoi ils sentent en eux ce combat.
» On dit de certaines gens qu'ils n'ont point de cœur, mais ce n'est point vrai ; seulement, ils n'ont pas de cœur égoïste.
» Quand on a le cœur bon et juste, la substance de ces qualités se manifeste au dehors. Si on ne les trouve pas dans le cœur, il ne faut point les chercher dans sa substance.
» La joie et la colère naissent de la nature ; quand la connaissance est née, il y a nature; où il y a nature, il y a tendance; sans nature, pas de tendance. »
Arrêtons-nous ici. Voilà le procédé de nos philosophes. Les pensées se succèdent comme les vagues selon que le vent souffle, sans qu'aucun principe général, aucun ordre préside à leur succession.
On comprendra sans peine qu'il n'est pas toujours facile do régulariser ces fluctuations et de mettre de l'ordre dans ce chaos qu'augmentent encore les continuelles répétitions et les amplifications oiseuses. Mais sans un essai du genre de celui-ci on ne pourrait se faire une idée générale des conceptions chinoises. C'est pourquoi nous l'avons tenté, au risque de ne point réussir.