‹ Essai d'hématologie pathologiqueChapitre 10 sur 11 · DE LA MEILLEURE MÉTHODE A SUIVRE DANS LES ÉTUDES · texte numérisé non relu

DE LA MEILLEURE MÉTHODE A SUIVRE DANS LES ÉTUDES

d’hématologie pathologique.

C’était un des dogmes professés par l’école de Cos, que, pour expliquer les phénomènes de la santé et de la maladie , il fallait prendre également en considération les solides qui entrent dans la composition du corps humain , les liquides dont il est si abondamment pourvu , et les forces qui le régissent. Cependant peu de médecins restèrent fidèles à ces principes qu’Hippocrate a exposés dans plusieurs de ses ouvrages, et spécialement dans son livre de \ ancienne médecine^ et nous voyons Galien reprocher avec une sorte d’amertume à ses contemporains d’avoir brisé ce bel ensemble de l’ancienne école grecque, pour ne plus faire intervenir , dans l’explication des maladies , les uns que les solides , les autres que les liquides, les autres enfin que les forces qui pénètrent etani-

ment la matière organisée (i). Et ainsi se marquaient, dès ces temps antiques, les trois grands points de vue qui , tour à tour abandonnés et repris , ont produit les trois systèmes du solidisme , de rhumorisme et du vitalisme.

Un des caractères, et, jW le dire, une des gloires de l’époque médicale actuelle , est d’avoir compris à quels résultats incomplets et nécessairement erronés conduisent ces morcellements de la science ; et , en même temps que, dans les théories pathogéniques , elle a fait une part convenable au dynamisme et au solidisme , elle est revenue à l’étude des altérations du sang ; elle a reconnu leur existence , et elle leur a accordé un rôle dans la production des maladies. Mais, chose singulière ! ces altérations , dont la réalité et l’importance ne sont plus contestées par personne, sont cependant encore à peine connues , et très peu de faits pourraient être cités à l’appui des convictions qu’on s’est faites sur ce sujet ; l’observation directe du sang a été jusqu’à

(i) Hippocrates, cum trifariam hominis elementa divisisset, in conlinentia , contenta , et ea quæ impetam faciunt..., haud scio quomodo successores ejiis iinam illam révéra divinam Æsculapii medicinam in très partes sibi coliærentes distribiierintatque divulserint. Alii enim bumidis , tum causam eoriim quæ secunduin naturam liabent constiuuionem , tum causam eorum quæ præter naturam , solis attribuere , ut Praxagoras et Heropbilus. Alii , solidis corporibus initia et elementa attribuentes, ex bistumquænatura consislunl, tum morborum causas inde capiunt, ut Erasistrates et Asclepiades, Athenæi vero et Arcbigenis imitatores, spiritu solo ea penetranle, tum naturalia consislere ac gubernari , tum morbos universos hoc priusoffenso creari dixerunt. (Medicus.)

riqiie? Quoi de plus rare au contraire que le déve^ loppement des tubercules avec de telles conditions de Forganisme? Sans doute les cas ne sont pas rares dans lesquels on voit de jeunes sujets , chargés d'embonpoint , à teint fleuri , et qui ont iine certaine apparence de force , devenir tuberculeux : mais ces individus n’ont qu’une fausse pléthore ; ils ont au fond un tempérament lymphatique , et , si on analyse leur sang , on y trouve les globules abaissés à la limite inférieure de leur quantité physiologique , ou même descendus un peu au-dessous de cette limite.

Lorsque la cachexie cancéreuse est bien établie , il y a lieu à se demander s’il n’y a pas eu résorption delà matière morbide arrivée à l’état de détritus , et si on ne pourrait pas en trouver quelques traces dans le sang. Pour m’en assurer, j’ai plusieurs fois soumis, avec M. Gavarret, à l’examen microscopique , du sang recueilli sur des cadavres d’individus morts de diverses affections cancéreuses , et dans quelques cas nous avons trouvé au milieu de ce sang des globules de pus très bien caractérisés. Ces globules ne sont pas sans doute la matière du cancer ; ils sont tout simplement le produit du travail phlegmasique qui , à une certaine période de l’existence du cancer, se développe dans le tissu où ce produit accidentel a pris naissance. Toutefois , c’est là , dans l’histoire du cancer, un fait important à connaître , puisqu’il prouve la possibilité , dans cette maladie , d’une infection du

sang par du pus. Dans un cas surtout d’ostéosarcome, avec production consécutive d’une grosse masse cancéreuse dans le médiastin antérieur, nous avons rencontré une très grande quantité de globules de pus au milieu du sang que contenait le ventricule droit du cœur. Mais à côté de ces globules , nous trouvâmes d’autres corps d’un aspect tout particulier, et que le sang ne nous a offerts que dans cette circonstance. C’étaient des lamelles elliptiques, granitées à leur surface, d’un volume beaucoup plus considérable que les globules de pus, et d’une forme beaucoup plus régulière que celle des simples plaques albumineuses. Mais ces lamelles n’existaient pas seulement , mêlées aux globules de pus , dans le sang du ventricule droit : nous les retrouvâmes en grand nombre, en déposant sur le porteobjet du microscope un peu du liquide ichoreux recueilli au sein de la masse cancéreuse du médiastin. Ces lamelles seraient-elles donc la forme par laquelle se révélerait à nous la matière cancéreuse ramollie, ou l’espèce d’ichor qu’on en retire? Tout ce que nous pouvons dire , c’est que , dans d’autres masses cancéreuses , nous avons encore retrouvé ces mêmes lamelles. C’est un sujet de recherches à poursuivre.

Avant d’en finir avec ce sujet, j’ajouterai que, chez un individu mort d’un cancer ramolli du foie, j’ai constaté l’existence de quelques globules de pus dans le liquide du canal thoracique ; ce liquide était rougeâtre , et à côté des globules purulents le

microscope montrait des globules de sang , la plupart dentelés à leur circonférence, et bien distincts des globules de pus.

Du reste , si , avant ou pendant le développement des divers produits accidentels , il y a dans le sang quelque altération de composition qui soit un des éléments de leur production , ce n’est vraisemblablement ni dans la fibrine , ni dans les globules , ni dans l’albumine qu’on la trouvera , mais bien plutôt dans ces nombreuses matières, de nature également organique , et la plupart encore mal déterminées , qui se confondent sous le nom d’extractif. S’en produit-il alors de nouvelles? Celles qui appartiennent à l’état normal viennent-elles à se modifier soit en quantité, soit en qualité? Qu’arrive-t-il au sang, lorsque , au lieu de continuera se former, la matière tuberculeuse disparaît , et laisse à sa place un dépôt calcaire? Dans le cas où les produits accidentels sont formés par de pures matières inorganiques , comme par une accumulation de sels de chaux , que devient dans le sang la proportion de ces sels? Que devient-elle dans ces cas où de toutes parts le système vasculaire se remplit de concrétions ossiformes ? Que devient-elle encore, lorsque les os ramollis se sont dépouillés d’une grande partie de leur phosphate de chaux , et qu’ils semblent presque revenus à l’état cartilagineux? Est-ce aussi dans quelque changement de composition du sang , appréciable par l’analyse , que résiderait la cause de ces remarquables hypersécré-

fions d’acide urique qui ont lieu dans la goutte et dans la gravelle? La médecine attend une partie de ses progrès de la solution de ces questions el de beaucoup d’autres analogues.

ARTICLE vin.

Du sang dans les névroses.

Le titre de cet article peut d’abord paraître singulier. Qu’y a-t-il en effet à trouver dans le sang dans ces maladies qui ont pour siège le système nerveux , pour symptômes des troubles variés dans les actes dont ce système est l’instrument, et qu’on est habitué à ne rapporter à aucune altération appréciable soit dans les solides , soit dans les liquides? J’accepte ces idées, et cependant je vais essayer de prouver que , même dans les névroses , la considération de l’état du sang peut avoir son importance.

L’observation clinique a depuis long-temps montré qu’une des causes les plus puissantes de beaucoup de névroses , c’est un certain degré d’affaiblissement de la constitution ; de là , dans beaucoup de ces maladies , l’incontestable avantage d’un traitement tonique qui , en relevant les forces , ramène le système nerveux à l’équilibre , et fait disparaître le désordre de ses fonctions.

Les résultats fournis par l’étude du sang viennent confirmer ceux que donne ici la clinique.

mais encore en poursuivant dans les solides euxmêmes l’étude importante des changements de proportion ou de nature des principes élémentaires qui composent ces solides.

Du reste, ce n’est pas seulement de nos jours que s’est produite l’idée de rechercher l’origine des maladies dans une altération des principes élémentaires qui' entrent dans la constitution du corps des animaux. Cette idée s’est fait jour dès les premiers temps de la science : mais longtemps elle resta stérile, parce qu’au lieu de chercher à constater expérimentalement l’altération de ces principes , on ne fît le plus souvent que la supposer. L’ancien humorisme , à toutes les époques où il a régné , n’a été que l’expression exagérée et hypothétique de cette idée. Elle se retrouve tout entière dans les dogmes de la philosophie grecque , qui attribua les maladies à un certain nombre de modifications qui survenaient dans les éléments dont elle supposait le corps humain primitivement composé. Cette doctrine régna dans la science sans contrôle depuis Thalès jusqu’à Galien, et depuis Galien jusqu’aux chimistes du xvi® siècle. Ceux-ci , en brisant l’antique doctrine des quatre éléments , abattirent aussi les théories médicales qui s’y rattachaient ; mais ils en conservèrent l’idée-mère : car eux aussi établirent que l’origine des maladies devait être rapportée à une combinaison vicieuse ou à quelque altération des principes simples qu’ils croyaient avoir découverts dans la nature en général et dans les

corps organisés en particulier. Mais ils s’embarrassèrent peu de faire des expériences pour prouver leurs assertions ; ce qu’ils voyaient se passer dans leurs creusets , ils le supposaient hardiment dans le corps vivant ; ils faisaient réagir au sein des organes les acides , les alcalis , les sels , qu’ils y avaient découverts , sans s’occuper de démontrer par l’expérience la réalité de ces réactions ; et ils arrivèrent ainsi, dans leurs doctrines pathogéniques, aux conceptions les plus étranges : il nous reste , par exemple , de cette époque une nosologie de Schenneman , disciple de Paracelse , où cet auteur établit dix classes de maladies , qu’il fonde sur un certain nombre de modifications survenues dans trois principes constituants du corps ; savoir ; le mercure, le soufre et le sel (i).

A cette époque , Sylvius Deleboë essaya de fonder tout un système médical , en rapportant aussi les maladies à une altération des principes que la chimie venait de découvrir. Il faisait jouer un grand rôle , dans la production des maladies , à l’état d’acidité ou d’alcalinité des humeurs. Une des causes les plus fréquentes de la fièvre était, selon lui , un acre , doué de propriétés chimiques diverses , qui allait exciter le cœur (2). Il faisait dé-

(1) Voyez Sennerli opéra, tom. I, de chemicorum cum Aristolelicis et Galenicis consensii ac dissensu liber, cap. III.

(2) Quolibet acre , mine acidum , nunc lixivo-salsum , mine mu- . riatico-salsum , per venas imà cum sanguine ad cor propulsum , alque interné cordis parenebyma mordicans Francisci Sylvii De-

plusieurs états morbides. C’est en procédant ainsi que M. Magendie a prouvé la pari que peut avoir un sang, moins chargé de fibrine que de coutume, dans l’apparition des congestions sanguines et des hémorrhagies. Par l’analyse directe du sang de l’homme malade , je suis arrivé , sous ce rapport , à des résultats semblables aux siens.

Telles sont les voies dans lesquelles il faut nécessairement marcher , si l’on veut imprimer quelques progrès à l’hématologie pathologique. A quoi servira-t-il, par exemple, de s’épuiser en pures considérations , comme on l’a fait souvent , sur le rôle joué par le sang dans l’organisme, sur l’influence réciproque de ce liquide sur les solides , et des solides sur lui? A quoi servira-t-il encore de déduire, par le raisonnement, l’existence des altérations du sang et leur rôle dans les maladies , de la considération d es causes et des symptômes de ces dernières ? Sans doute , il y a là de très bons arguments à faire ressortir; mais ils ne peuvent conduire qu’à de simples probabilités , ou bien l’on en reste ainsi à des notions tellement incomplètes qu’elles sont le plus souvent inutiles et quelquefois même dangereuses. C’est ainsi qu’on a conclu que le sang ’ devait s’altérer, et que cette altération devait être le point de départ de la maladie , lorsque celle-ci reconnaît pour cause l’absorption d’un miasme, d’un virus ou d’un poison. Mais ce n’est là qu’une présomption , et on peut aussi bien admettre que le sang , dans des cas de ce genre , a servi de simple

véhicule à l’agent délétère qui l’a traversé sans l’altérer, pour aller plus ou moins rapidement s’attaquer aux seuls solides. Je pourrais citer bien d’au-' très exemples du vague déplorable dans lequel on est forcé de rester^ lorsque de la nature des symptômes ou des causes on veut déduire directement la nature de l’altération que le sang a pu subir : eût- il été possible, par exemple, en procédant de la sorte , de reconnaître en quoi diffère l’altération du sang dans le scorbut et dans la chlorose ? Qu’avait-on dit en effet de l’état du sang dans ces deux maladies ? Rien autre chose , sinon qu’il était appauvri , et de cet appauvrissement on faisait dépendre les symptômes du scorbut et ceux de la chlorose. Mais pourquoi ces symptômes sont-ils à tant d’égards si différents ? C’est que dans le scorbut et dans la chlorose la nature de cet appauvrissement n’est pas la même; dans chacune de ces maladies , c’est un élément différent du sang qui fait défaut, et ainsi l’analyse vient apprendre comment le scorbut et la chlorose ne sont pas des maladies de même nature , et l’on s’explique dès lors la grande différence de leurs symptômes, malgré la - circonstance d’un sang appauvri qui existe dans toutes deux. Ainsi , là où l’anatomie ne nous découvre plus d’altération , la chimie nous en montre, et je ne doute pas qu’elle ne devienne de plus en plus une des bases de la pathogénie, non seulement, comme elle le fait surtout aujourd’hui, en analysant les liquides modifiés par la maladie ,

En effet , on trouve que , dans beaucoup de cas de névroses , le sang est remarquablement pauvre en globules ; or, on sait de reste que ce sont les globules qui par l’élévation ou l’abaissement de leur chiffre marquent dans le sang la force ou la faiblesse de la constitution. Si l’on diminue encore ces globules soit par des saignées , soit par une alimentation insuffisamment réparatrice , on accroîtra, à coup sûr, le désordre nerveux; que si on procède en sens inverse , il y aura grande probabilité que le désordre nerveux diminuera. Voilà comment l’on peut expliquer l’heureuse influence qu’exercent sur la terminaison favorable de certaines névroses , l’administration des préparations ferrugineuses , et l’usage d’aliments substantiels et ré- .parateurs; et c’est parce qu’on diminue à coup sûr les globules par les saignées et par la diète , qu’on voit souvent naître tant de troubles des fonctions nerveuses à la suite des grandes émissions de sang , et de l’abstinence trop prolongée des aliments.

Est-ce à dire cependant que toute névrose reconnaîtra un pareil point de départ? Non sans doute ; il y a de ces maladies , et en grand nombre , dans lesquelles le sang possède sa quantité normale de globules, et dans lesquelles aussi l’aspect général des individus ne dénote nullement un affaiblissement de la constitution. Ici le sang est resté étranger à la production du trouble nerveux , il ne l’entretient pas non plus ; il faut chercher à la maladie une autre étiologie , et lui opposer une

autre thérapeutique. Tous ces faits ne s’excluent pas les uns les autres ; ils répandent seulement un nouveau jour sur une des vérités les plus importantes de la médecine, savoir, que deux maladies, identiques par leurs symptômes , peuvent bien ne pas l’être par leur nature, et qu’il peut arriver que , toutes semblables quelles paraissent, elles réclament cependant des médications diverses , parce que des conditions fort différentes de l’organisme les ont fait naître , ou les entretiennent.

Page 1