VOLTAIRE
Le lundi de Pâques, 17 avril 1922, une femme se précipitait du haut de la plate-forme de la cathédrale de Strasbourg.
Le 25 juin de la même année, deux mois plus tard, une seconde femme se jetait à son tour du haut de la même plate-forme.
Huit jours après, le dimanche 2 juillet 1922, une troisième femme enjambait le parapet de cette même plateforme et tentait également de se suicider ; arrêtée in extremis par le gardien, elle alla se jeter quelques instants plus tard dans l'Ill, d’où là aussi on put la retirer à temps.
Cette succession de suicides et tentative de suicide accomplis dans les mêmes conditions au même endroit et
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à des dates aussi rapprochées ne manqua pas de susciter l'attention générale, et dès le deuxième suicide un article de M. le professeur Chavigny dénonçait le danger d’une épidémie de suicides de ce genre et préconisait les mesures à prendre contre ce danger. «Le suicide, disait-il, est épidémique ; le mode lui-même de suicide est également épidémique. » Et plus loin: « Un suicide manqué, irréalisable à un moment précis, donné, peut dans beaucoup de cas être un suicide qui ne seffectuera pas parce que le moment psychologique en est passé. Il est donc du devoir d'une municipalité ou de toute autre organisation semblable de prendre les mesures voulues pour éviter les épidémies de suicides dans un lieu déterminé. »
Partant de ces considérations, il nous a semblé utile et opportun d'approfondir cette question, d'établir les causes d'un phénomène qui prend les proportions d’un véritable fléau social et d'essayer d’en dégager dans une conclusion quelques principes généraux propres à combattre et à enrayer le mouvement morbide et inquiétant qu'est devenu le suicide.
Pour ce faire et afin de bien démontrer l'importance et l'étendue du mal, nous sommes: obligé d’avoir recours à quelques données statistiques.
Cependant, avant d'entrer dans le vif du sujet, il importe de bien définir ia nature des faits que nous nous proposons d'étudier sous le nom de suicides.
Parmi les diverses espèces de morts, il en est qui présentent ce trait particulier qu’elles sont le fait de la victime elle-même, qu’elles résultent d’un acte dont le patient est l’auteur; d'autre part, il est certain que ces mêmes caractères se retrouvent à la base de l’idée qu’on se fait communément du suicide. Et quoique, en général, on se représente le suicide comme une action positive et violente qui implique un certain déploiement de force musculaire, il peut se faire qu’une attitude purement négative ou une simple abstention aient la même conséquence,
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Cest ce dernier genre de mort que von Oettingen appelle suicide chronique en opposition avec le suicide aigu caractérisé par sa violence.
Nous arrivons done à cette formule: On appelle suicide toute mort qui résulte médiatement ou immédiatement d'un acte positif ou négatif accompli par la victime ellemême. Mais, comme le fait remarquer Durkheim, cette définition est incomplète, car elle ne distingue pas l’halluciné qui se précipite d’une fenêtre élevée parce qu'il la croit de plain-pied avec le sol et celle de l’homme, sain d'esprit, qui se frappe en sachant ce qu'il fait.
Prenant ceci en considération, nous pouvons dire qu’un suicide est tout cas de mort qui résulte directement ou indirectement d’un acte positif ou négatif accompli par la victime elle-même et quelle savait devoir produire ce résultat.
Ceci étant posé, voyons quelques chiffres de statistiques pour nous rendre compte et de l'étendue actuelle du mal et de sa tendance continue vers la progression.
D'une manière générale, tous les auteurs qui ont étudié la question (et ils sont nombreux) sont unanimes à déclarer que l’on constate une augmentation constante et continue du taux des suicides dans tous les pays.
Chez les peuples primitifs, le suicide semble avoir été inconnu et l’antiquité paienne la plus reculée désapprouve le suicide et le considère comme un acte dégradant; chez les Grecs, en étroite relation avec les doctrines philosophiques, le suicide est peu répandu jusqu’à la guerre du Péloponèse ; du temps de la République romaine, il n'existe presque pas, tandis que le règne des empereurs et la décadence voient le taux s'élever rapidement. Le Moyen-Age ne connaît pas le suicide, alors que la Renaissance et la Réformation en apportent une recrudescence marquée.
Ce n’est guère que vers 1830 qu’'apparaissent des statistiques auxquelles il est permis d'ajouter foi.