‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon Saint Matthieu (volume 2)Chapitre 17 sur 29 · Donne-nous aujourd’hui notre pain pour subsister · texte numérisé non relu

Donne-nous aujourd’hui notre pain pour subsister

12. Et remets-nous nos dettes comme nous aussi nous faisons remise à nos débiteurs!

13. Et ne nous amène pas en tentation, mais délivre-nous du méchant, parce qu'à toi est le royaume, et la puissance, et Ja gloire, pendant les siècles! Ainsi

soit-il.

Jésus, qui vient de dire à ses disciples comment ils ne doivent pas prier (VI, 7, 8), leur apprend maintenant comment ils le doivent faire et ce qu'ils doivent demander à Dieu. Le modèle de prière qu'il leur propose, fait contraste, par sa brièveté et sa ‘plénitude, avec les prières longues et vides des pharisiens. C’est par là qu'il se rattache à la polémique dirigée en cet endroit contre ces hypocrites, et c’est pour cela qu’il à trouvé place 1c1 (2).

(4) M. Rilliet traduit: « Donne-nous aujourd’hui le pain de notre « subsistance, » ce qui présente le même sens.

(2) M. Schérer ne s’est rendu compte ni de ce motif de Jésus pour faire place ici à la prière qu’il a enseignée aux disciples, ni

de la raison qu’il a eue et que j'indiquerai tout à l'heure, pour

insister, à l’occasion de cette prière, sur la nécessité de pardonner aux autres, au moment même où l’on demande pardon à Dieu. Autrement il n'aurait pu dire, comme il l’a fait, « que les versets 7 à 45 sont une instruction sur la prière qui rompt complétement la

suite de la pensée, que leur insertion dans ce contexte est très

propre à montrer l'arbitraire des combinaisons de Matthieu, et qu’il faut, par conséquent, les dégager de ce morceau. » (Revue de Théologie. Tome VIT, page 41.) Rien ne serait, suivant moi,

MATTHIEU, VI, 9-15. 117 Après avoir indiqué ce rapport dans sa généralité, il convient d'examiner ce qui fait l’objet de cette courte prière.

C’est comme à leur Père qui est dans les cieux que Jésus invite ses disciples à s’adresser à Dieu. Cette désignation de Dieu par le nom de Père n’était pas tout à fait étrangère aux invocations des Juifs; mais la loi et les prophètes, à une seule exception près (Psaume LXXXIX, 27), ne lui donnalent pas ce nom lorsqu'il s'agissait de ses rapports avec les individus; ils le réservaient pour faire ressortir l'intimité qu’il y avait dans la relation entre lui et son peuple. (Deutéronome, XXXII, 6; Ésaie, LXIII, 16; LXIV, 8; Jérémie, IL, 4, 19.) Les passages auxquels je renvoie épuisent d’ailleurs, ou peu s’en faut, l’usage qu’ils ont fait

plus arbitraire. Il suffira de regarder un peu plus au fond des choses pour reconnaître combien la liaison de ces versets avec le morceau auquel ils font suite, est étroite. Ils en sont le complément, bien loin d’y être une interpolation.

Je désire profiter de cette note pour dire un mot sur les autres suppressions et transpositions, suggérées ou opérées récemment par plusieurs critiques dans les trois chapitres qui contiennent l’enseignement sur la montagne. Le but de ces retranchements et de ce bouleversement du texte est « de le rendre à la fois plus « symétrique et plus vigoureux, » et en outre, de rétablir l’ordre dans les discours de Jésus, « qui n’a pu parler ainsi, » à ce qu’on prétend. Mais n'est-ce pas renoncer trop vite à s’expliquer le mouvement et l’enchaînement de ses pensées que de recourir à un procédé aussi héroïque ? Il m’a semblé qu’on pouvait trouver le lien qui unit les divers fragments compris dans ce long morceau, sans rien changer à leur suite. J’ai reconnu, en effet, et j'ai essayé de le montrer dans ce travail, qu’il n’est besoin que de les incliner les uns vers les autres, pour qu’ils se rejoignent et que la soudure se fasse entre eux.

de cette appellation, en sorte qu’il est probable que le nom de Pére se rencontre aussi souvent, comme donné à Dieu, dans la portion des leçons de Jésus que nous venons d'étudier (V, 16, 45, 48; NI, 1, 4, 6, 9) que dans l'Ancien Testament tout entier. De plus, dans la bouche de Jésus, ce nom consacre des rapports si particuliers et si personnels, qu’on peut dire que le Fils de Dieu, en apprenant à ses disciples à dire Père à son Père, a véritablement inauguré ce nom divin au milieu des hommes, et qu’en leur prescrivant de lui dire ensemble : Notre Père, comme étant frères, 1l a constitué la famille de Dieu en ce monde. |

Les disciples doivent le chercher aux cieux, non que les cieux n1 même les cieux des cieux puissent le contenir plus que la terre (4 Rois, VITE, 27); mais parce que le chercher là, ce sera élever leurs cœurs en haut, et faire effort pour ne pas se laisser absorber, en le priant, par les choses qui sont en bas.

Il faut que les fils du Père qui est dans les cieux soient célestes comme lui; qu’ils entrent dans ses pensées; qu'ils aient à cœur le succès de ses desseins ; que dans sa famille, en un mot, comme dans les familles des hommes, ce qui importe au Père importe aux fils. Aussi, dès l'entrée de la prière que Jésus suggère à ses disciples, les suppose-t-il remplis de ce cordial intérêt. Les prophètes avaient parlé de la sanctüfication du nom

MATTHIEU, VI, 9-13. 119, de Dieu (1), de son royaume qui devait venir (2), de l’observation parfaite de sa volonté (3). Ces idées n’étaient donc pas entièrement nouvelles pour eux. Il désire qu'ils en demandent avant tout la réalisation. C’est à cela que tendent les trois premières requêtes qu’il leur enseigne. Les mots qui terminent la troisième, marquent à la fois la perfection de la soumission due à Dieu et l'extension qui lui est assurée. Quand on lui obéira sur la terre, sur la terre entière, comme on lui obéit au ciel, tout absolument y sera pleinement. assujetli à son empire.

Après ces vœux qui embrassent le monde, la prière enseignée par Jésus aux disciples en vient à ce qui les concerne eux-mêmes. En les occupant d'eux, elle fait la première place à leurs besoins temporels, peut-être parce que, les mettant volontiers au premier rang, ce sont ceux pour lesquels les hommes sont le plus disposés à prier. Ils sont, même portés, nous l'avons vu, à entretenir Dieu longuement de ces besoins-là. La prière de

(1) « Son nom est saint. » (Psaume CXI, 9.) — « Je sanctifierai « mon grand nom qui a été profané parmi les nations, et que vous « avez profané au milieu d’elles, et les nations sauront que je suis « l'Éternel quand je serai sanctifié en vous sous leurs yeux. » (Ézéchiel, XXXVI, 23. À comparer avec Matthieu, V,16.)

(2) « Le Dieu des cieux suscitera un royaume... qui subsistera « pendant les siècles. » (... ets tods aiwvas. Daniel, Il, 44. LXX.) Ce sera « le royaume des saints du souverain. » (Daniel, VIT, 18, 22, 21.)

(3) Au ciel. (Psaume CII, 20, 21.) Sur la terre. (Psaume CXLIIT, 10.)

Jésus, conformément à la règle qu'il a posée (VI, 7, 8), ne leur accorde qu’un mot, se bornant à demander le pain nécessaire à la subsistance du jour. Les disciples apprennent ensuite à solliciter de Dieu le pardon de leurs fautes, et à recourir à lui pour qu'il les préserve de la tentation et du tentateur, qui les feraient tomber dans des fautes nouvelles. L'occasion du mal et la provocation au mal, voilà, en d’autres mots, contre quoi ils doivent prier Dieu de les protéger : l’occasion, qui suffit, ils le savent par expérience, pour qu'ils soient amorcés par leur propre convoitise; la provocation, toujours redoutable, quel que soit le méchant duquel elle vienne, que ce soit l’homme perverti, aspirant à séduire comme il a été séduit, ou l’esprit malin, qui s’est attaqué à Jésus lui-même, et que les disciples se représentaient, tantôt comme un ennennu leur dressant des embüches, tantôt comme un lion cherchant qui il pourrait dévorer. Ce n’est pas au Tentateur, bien qu'il ait offert à Jésus tous les royaumes du monde et leur gloire, que le royaume, la puissance et la gloire doivent appartenir à travers les siècles, mais à leur Dieu et à leur Père. Jésus, voulant faire exprimer par les disciples ce motif déterminant qu’ils ont de ne vouloir aucun autre maître, met dans leur bouche les paroles de louange, empruntées à la prophétie (1), qui servent de complément à cette prière.

(4) On trouve les derniers mots de l’Oraison dominicale dans ce verset de Daniel, que je cite d’après la version des LXX : Kai ñ

MATTHIEU, VI, 9-13; 14, 15. , 121 Le mot Amen, qu'il y ajoute, terminait souvent

celles des Juifs : il était destiné, dans leur intention,

à en résumer et à en confirmer les demandes (1).

VI, 14. Eav yap dore voïc dYÔPOTOL TA TAPATTHMATE Ad Tüv, dphoet ai OuY © Tati ÜUGy 6 oÙpavtoc”

15. "Eày dE ph dore vois àv- Opoôrors Tà rapartopara ad- Tüy, oÙdE 6 rarhnp duGY dot TA TAPARTOUATA DLOV.

VI, 14. Si donc vous remettez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous fera remise aussi.

15. Mais si vous ne remettez pas aux hommes leurs fautes, votre Père ne vous remettra pas non plus vos fautes.

Nous venons de voir que les disciples n’ont besoin que de peu de paroles pour tout demander à Dieu. Mais quelque courte que soit la prière que Jésus leur a enseignée, elle deviendrait elle-même une prière hypocrite, s'ils ne la faisaient que des lèvres. Jésus, afin d’empêcher autant que possible que cela n’arrive, a pris soin d’attacher à l’une des requêtes qu’il leur a dit de faire, une déclaration très propre à les obliger de se rendre compte de leurs vrais sentiments, au moment où ils prient. Il veut qu’à l'instant où ils demanderont à Dieu le pardon de leurs fautes, ils pardonnent expressément aux autres les torts que ceux-ci peuvent avoir eus envers eux. De peur qu'ils n’y aient pas pris assez garde, quand 1l leur a dit de prier ainsi (verset 12),

Basrhela Kat h dÉouola nat peyalwobvn.. BasiAsla alwvtoc. (Daniel, VIT, 27.)

(4) Voir les Psaumes XLI, 44 et LXXIT, 49. — Les LXX rendent le double 4men qui termine ces deux psaumes, par Yévotro, vévorro. (XL, 14 et LXXI, 19. LXX.)

il insiste ici, avant de passer à autre chose, sur cette clause restrictive, qui subordonne leur demande de pardon à l'engagement qu'ils prennent de renoncer à toute rancune et à toute irritation; faisant ainsi, pour eux, de leur sincérité à pardonner, sur laquelle ils sont moins exposés à se faire illu-

sion, la pierre de touche de leur sincérité dans la

prière.

VI, 16. ‘Orav dE vnorebnre, un yiveode, Gomep où Üroxotrai, cxvOpuwrol dpayiCouct Vap Ta ToécuTra abtov, ÉTuS pavot rois 4vBporots vnoteboyrec. ’Auv Aéyo Opiv, Gr dréyouot Toy Lo0dY abtoy.

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