‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon Saint Matthieu (volume 4)Chapitre 32 sur 56 · Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende · texte numérisé non relu

Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende

(4) « Mollia velamina. » (O vins.)

Au moment où les deux disciples de Jean se meitent en route pour retourner auprès de leur maitre, Jésus rappelle au péuple l’idée que s'étaient faite de lui ceux qui Pavaient suivi au désert. En même temps qu’il la confirme, il la complète, en déclarant que si Jean est un prophète, comme on le pensait généralement (XIV, 5; XXI, 26), il est aussi plus qu'un prophète, parce qu'il est le précurseur duquel Malachie a parlé, et qu’il a désigné sous le nom d’Élie.

Jésus étant le Christ suivant le témoignage de Jean, et Jean lui-même étant à la fois le plus grand des prophètes et Elie, il résulte de la répartition de ces trois titres entre eux, qu'au heu des trois personnages attendus par les Juifs (Jean, I, 25), deux seulement devaient venir. C’est donc à tort que dédoublant le second, on a fait du Prophète, qui n’est qu’un avec Élie, un troisième personnage, distinct des deux autres, et qu’on se l’est représenté comme un Prophète- Roi, destiné à rétablir le royaume d'Israël et à relever le trône de David. Voilà l’imstruction principale que Jésus se proposait de donner à ses auditeurs par cette allocution, qu’il ne faut pas séparer du morceau précédent lorsqu'on veut en approfondir le sens.

Qu'il me soit permis, après en avoir ainsi marqué l’intention, d'essayer d’en éclaireir les détails à l’aide d’une paraphrase, qui me permettra d’ajouter quelques explications au développement des paroles.

Est-ce, dit Jésus à la foule qui l’entoure, pour contempler un roseau agité par le vent que vous sortites autrefois au désert de Judée ? Mais non, cette suppo-

MATTHIEU, XI, 7-15. 107 sition est inadmissible. Il faut donc que vous v ayez été dans un dessein différent. Ce n’est pas un roseau, c’est un homme que vous allez voir ; mais quelle sorte d'homme ? Était-ce peut-être quelque seigneur vêtu comme on se vêt à la cour? Pas davantage (1); car, vous le savez fort bien, ce n’est pas au désert, c’est dans les palais que se tiennent les courtisans à la mise recherchée. Et d’ailleurs, celui que vous alliez voir, au lieu de porter de fines étoffes, avait un vêtement de poils de chameau. Sous ce grossier manteau, que cherchiez-vous? n’était-ce pas un prophète ? Oui certes, c'était un prophète, et vous aviez bien raison; car cet

(4) Voici l'interprétation de saint Jean Chrysostome : « Qu’étes- « vous allés voir dans le désert? un roseau agité du vent? « C'est-à-dire : Qui vous a portés à quitter les villes et vos maisons « pour aller en foule dans le désert? Était-ce pour y voir un « homme inconstant et léger? Cela serait sans apparence. Vous « n’auriez pas sans doute témoigné un si grand empressement « pour si peu de chose. Tant de peuples et tant de villes ne se- « raient pas venu fondre de tous côtés sur le bord du Jourdain, si « vous n’eussiez eu une idée de Jean comme d’un grand homme, « comme d’un homme admirable et plus ferme qu’un rocher. Car « vous n'êtes pas allés dans le désert pour y voir un roseau « agité du vent. Le roseau est proprement la figure des esprits lé- « gers qui se laissent emporter sans aucune résistance, tantôt d’un « côté et tantôt d’un autre, qui disent aujourd’hui une chose et de- « main tout le contraire. Considérez comme Jésus-Christ s’'ap- « plique particulièrement à lever ce soupçon qu’ils avaient pu « avoir de quelque inconstance qui aurait paru dans saint Jean. « Vous ne pouvez pas dire aussi qu'étant ferme par lui-même, il « s’est laissé amollir et relâcher par les délices de la vie. Son vête- « ment, son désert et sa prison prouvent le contraire... Qui peut « donc raisonnablement soupçonner de légèreté un homme qui té- « moigne tant de constance dans ses actions? » (XX XIIe Homélie.) — 1] convient de rapprocher ce passage de celui sur le prétendu doute du Précurseur que j'ai cité plus haut. Voir page 96.

homme que de Jérusalem, de toute la Judée et des contrées voisines du Jourdain, tout le monde allait voir, est vraiment prophète.

Il est même plus que prophète. En etfet, au lieu d’avoir seulement annoncé longtemps à l'avance, comme les autres prophètes, le puissant sauveur promis à Israël, 1l a pu, à la suite d’une révélation, dire aux Juifs que ce sauveur était au milieu d’eux, bien qu’ils ne le connussent point (Jean, I, 26), et après l'avoir baptisé dans le Jourdain, le désigner comme le Christ à ses disciples. (Jean, IIT, 28.) C’est là ce qui fait essentiellement la supériorité de Jean sur ses devanciers. [l a précédé immédiatement celui dont les prophètes avaient parlé, et il lui a préparé le chemin, ainsi que c'était écrit de lui (1).

Sa grandeur tenait à l'excellence de son office et

(4) Jésus fait allusion iei à cette prophétie de Malachie : « Voici, « j’enverrai mon ange, et il préparera le chemin devant moi, et « Soudain arrivera dans son temple le Seigneur que vous cherchez «et l'ange de l'alliance que vous désirez : le voici venir, dit « l'Éternel des armées. » (Malachie, HI, 4. Traduction de Perret- Gentil.) C’est l'Éternel des armées qui tient ce langage. Il dit que l'ange ou le messager (&yyeA6y tou, LXX) qu’il veut envoyer, préparera le chemin devant lui l'Éternel (rod Tpocwmov lou, LXX) et devant un autre, qu’il nomme le Seigneur que vous cherchez, l'Ange de l'alliance que vous désirez, celui duquel il est dit : Soudain il arrivera dans son temple, et encore : Le voici venir. Jésus omet à dessein de faire mention du premier motif de la préparation du chemin, la venue de l'Éternel n'étant pas une venue personnelle qui se puisse constater. Par sa manière de citer la prophétie, il lui donne la forme d'une promesse qui lui est faite à lui-même, et il se fait connaître par là comme cet autre, en vue duquel le chemin devait être préparé. Les mots ÉTpocÜÉY cou (XI, 40) résument et expliquent ainsi toute la fin du verset.

MATTHIEU, XI, 1-15. 109 ne s’étendait pas au delà. Il n’en pouvait résulter pour lui aucune prééminence dans le royaume des cieux, puisque sa qualité de prophète, de laquelle seule il s’agit ici (Luc, VII, 28), ne suffirait pas pour lui en assurer l’entrée, et que le moindre de ceux qui y sont, serait plus grand que lui, s’il s'était borné à dire : « Le royaume des cieux est proche, » sans faire ce qui est nécessaire pour y être admis. Îl est vrai qu’il n’en a pas été ainsi de Jean; mais si tel avait été son cas, toutes les grandeurs de la terre, y compris celle provenant de sa mission divine, n’auraient pu lui tenir lieu de ce qui seul donne accès dans ce royaume et fait qu'on y est grand. (V, 19.)

Celui qui se conforme à la parole d’un prophète est plus grand que le prophète lui-même; car il réa lise ce que le prophète n’a peut-être fait que proclamer, et 1l se convertit, tandis que l’autre a pu se borner à dire: « Convertissez-vous. » Ainsi ont fait, depuis que Jean:a commencé à montrer la voie de la justice, ces péagers et ces femmes de mauvaise vie qui ont cru à sa parole. La foule se bornait à confesser ses péchés; mais eux, ils ont quitté leur mauvais train, et ils ont ainsi devancé au royaume de Dieu les archiprêtres et les hommes d'autorité. (XXI, 31, 32.) Grâce à la forte impulsion qu'ils avaient reçue du Baptiste (c’est Jésus lui-même qui donne ici ce surnom à Jean), résolus qu'ils étaient à y pénétrer, ils en ont forcé l’entrée. Autant ils mettaient d’ardeur auparavant à rechercher les biens d’ici-bas, autant ils en ont mis dès lors à la poursuite des biens éternels.

110 MATTHIEU;XA;t 7-15.

Persévérants dans leurs énergiques efforts, ces violents ont ravi le royaume (1). C’est là ce qui, malgré leur apparente petitesse, fait leur grandeur : il faut les imiter, en s’en emparant.

Les temps mêmes y invitent. L’ère des Prophètes et de la Loi, qui s’est prolongée jusqu’à Jean, à fait

place à une ère nouvelle, celle de l’accomplissement (V, 17), qui s’est ouverte avec lui. (HE, 15.)

De là le rang supérieur assigné à Jean. Si le peuple, amsi qu'il a paru en avoir l'intention en allant le trouver au désert, veut le recevoir pour ce qu'il est (2), ce n’est donc pas assez qu’il le reçoive comme prophète : pour lui rendre pleinement justice, il faut qu'il reconnaisse en lui le Précurseur auquel Malachie, à la dernière page de son livre, qui ferme l’Ancien Testament, a donné le nom d’Élie (IV, 5);

(4) « … quia non jam hæreditati, sed virtuti datur. » (MaLr- DONAT, COÏ. 269.)

(2) 1 y a en grec : Kat et O£here dééachar. Le régime n'étant pas exprimé, on a dû, ou le sous-entendre dans les traductions, comme l'ont fait la Vulgate et Érasme, Et si vultis recipere, ce qui laisse le sens indécis, ou y suppléer, ce qu’on peut faire de deux manières, desquelles résultent deux sens différents. Théodore de Bèze a traduit : Æt si vultis oc recipere. La plupart des versions françaises ont de même : Æt si vous voulez recevoir ceci, où ce que je dis, ou quelque chose d’équivalent. Hoc se rapporte alors à ce qui suit, et la signification est : Si vous voulez l'admetitre. (Lirrré.) Sébastien Casteillon me paraît avoir mieux rencontré ; aussi l’ai-je suivi. Il traduit: Æ si zum vullis.accipere. Eum se rapporte ici à Jean, duquel il est question à la fin du verset précédent. On peut voir ci-dessus comment le sens fourni par cette manière de traduire est en parfaite harmonie avec l’ensemble de l’allocution de Jésus. Autres emplois du mot: X, 44, 40, 4; XNIIE:5.

MATTHIEUMKT, 7715. 111 car il est cet Élie qui doit venir. Jésus le leur déclare, et les invite à tirer eux-mêmes la conclusion de ce qu’il vient de dire, en ajoutant : « Que celui qui a des « oreilles pour entendre, entendei »

Le retour d'Élie devant, d’après l'interprétation de la prophétie de Malachie par les Juifs, précéder immédiatement la venue du Messie, leur dire que Jean était Elie, c'était leur affirmer que les temps du Messie étaient arrivés. Et s’ils recevaient Jean comme Elie, en quel autre auraient-ils pu reconnaître le Messie qu'en celui auquel 1l rendait témoignage ?

Oui sans doute; mais pour que les Juifs admissent que Jésus fût le Messie et que Jean fût Élie, ils auraient dû se faire du Messie et de son Précurseur de tout autres idées que celles qu'ils s’en faisaient en réalité. Ils pensaient que le Messie régnerait sur leur nation, et qu'Élie, l’ancien Élie, reviendrait sur la terre lui donner l’onction royale, comme Samuel l’avait donnée autrefois à David. Tel n'ayant pas été le rôle de Jean, ils refusaient, tout en le regardant comme un prophète, de voir en lui le précurseur du Messie. Malachie n’avait cependant rien prédit de semblable. Il parle du Seigneur ou de l’Ange de lallance, ainsi qu'il le nomme aussi, non comme devant s'asseoir sur un trône, mais comme devant entrer dans son temple, et il ne dit rien autre sur la manière dont Elie lui préparera la voie, si ce n’est qu'il exercera une action puissante sur les cœurs. (Malachie, II, 1; IV, 5, G.) Cette œuvre a précisément été celle de Jean, duquel lange qui annonça sa nais-

sance avait dit « qu’il marcherait dans esprit et dans « la vertu d’Élie » (Luc, I, 17),'et qui lui ressemblait surtout par la décision avec laquelle il pressait le peuple de se soumettre entièrement à Dieu. (4 Rois, XVII, 21.)

Les Juifs, en s’en tenant à cette prophétie, n’auraient eu rien à opposer à Jésus quand il leur disait que Jean était Élie qui doit venir. S’ils refusent de le recevoir en cette qualité, ce ne peut donc être que parce que les croyances erronées qu’ils entretenaient à cet égard reposaient sur un autre fondement. Peutêtre l’auteur du livre de l’Ecclésiastique, Jésus, fils de Sirach, qui écrivait plus d’un siècle après Malachie, au troisième siècle avant notre ère, avait-il depuis longtemps disposé le peuple à les accuallir par l’éloge magnifique qu’il a fait d’Élie. « Élie, disait-il, « vient comme un feu, et sa parole brüle comme une « torche. O Élie, combien as-tu été glorifié par tes « merveilles, et qui se vantera d’être pareil à toi? Tu « as oint des rois pour faire la vengeance, et des « prophètes pour être tes successeurs. Bienheureux « seront ceux qui te verront » (4)!

Mais quels sont donc les rois oints par Elie? La fiction est mêlée dans ce chant à la vérité. Aussi, quand la légende a été oubliée, l'imagination populaire n’a-

(1) Kat dvéorn Has mooohrns be TÜp, nai 6 Ados adrob be kaurdc dxatero..… ‘Qc EdoËdobnc HAla èv rois Oaupaciots aou. Kai vis buotés ot avyäohar:.. ‘O ypluv Pasrheïs els dvramd- Ddouua, xal moophrac diadéyous Let” abrôv..… Maundptot ot (èévrec

GE, at où Ev varie LEXOGUMEVOL, Hoi Vap nues UN Cnco- Lea. (SIRAGIDES, XLVIIE, 1, 4, 8, 11.)

MATTHIEU, XI, 7-15. 115 t-elle rien trouvé de mieux à faire que de transporter dans l’avenir ce qui ne se rencontrait pas dans le passé. On peut voir par le Dialogue de Justin Martyr avec le Juif Tryphon combien cette idée sur la mission future d’Élie était peu à peu entrée avant dans les esprits. L’une des principales raisons alléguées, suivant Tryphon, par ses compatriotes, vers le milieu du second sièele où Justin écrivait, pour refuser de reconnaître le Messie en Jésus, était « l’attente que tous les « Juifs entretenaient que le Messie serait oint par « Élie; » et comme Jésus n’avait pas été oint par lui, ils en concluaient qu’il ne La pas être le Christ (1).

Sans tenir compte de cette fe déjà ancienne de son temps, si elle remonte au fils de Sirach, Jésus déclare au peuple que la prophétie est accomplie : « Jean, dit-il, est Elie qui doit venir. » Faute d’une révélation qui lui apprit qu’il y avait droit, Jean avait refusé de s’approprier ce grand nom. (Jean, [, 21.)

(1) Kai yao mavries nues Tov Xptorèv dy0pumov € &bourwv rooodonduev evéchat, at vov HAlav ypiout aroy E}Gévra. (Jusrin, Dialog. cum Tryphone Jud., $ 49.) — M. Strauss renvoie avec raison à ce passage pour faire connaître les pensées des Juifs au sujet d'Élie : « Les Israélites pieux, dit-il, attendaient « avec ferveur l’époque du retour d’Élie.… £t comme, dans les « idées courantes, celui dont il devait préparer la venue, n’était « plus Jéhovah, mais le Messie, Élie était attendu comme le pré- « curseur du Messie (Matthieu, XVIT, 41), et il devait en même « temps remplir auprès du Messie le rôle de Samuel à l'égard de « David, l'oindre, etc. » (Srrauss, Nouvelle Vie de Jésus. Traduction de MM. Nefftzer et Dollfus. Tome If, page 27.) On peut citer encore cet autre passage de Justin : .…. méyots 4) ëX0üv "Has yplon aètbv rai oavepèy mot morhon. (Dialogus, S 8.)

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[ lui appartenait cependant; nous le savons maintenant de la bouche de celui dont il fut le précurseur, et qui, en le lui donnant, a nettement marqué sa place dans le développement du plan divin. Jean et Jésus, ou comme s'exprime Malachie, Élie et le Seigneur, sont venus sur les pas l’un de l’autre, à cette heure suprême de la patience de l’Éternel envers ce peuple, presser les Juifs, chacun à sa manière, de se convertir, parce que le royaume des cieux était proche. Voici comment Jésus leur reprochait alors de s’être détournés des appels qu’ils leur avaient tous les deux adressés.

XI, 16. Tin dE Guowow tv EVER rabTny ; Oolx Edti Tatdot Ev dyopais xabmpévots, xal Tpospwvobot vois Etaipotc abTOY,

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