‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon Saint Matthieu (volume 4)Chapitre 44 sur 56 · Que si moi je chasse les · texte numérisé non relu

Que si moi je chasse les

(1) Voir, sur l'usage probable des targums en langue chaldaïque

pour la lecture publique de l'Ancien Testament dans les synagogues, les remarques intéressantes de Gfrœrer, Das Jahrhundert des Heils, tome Ier, pages 36 et suivantes.

6cdX ExbdAAw Tà dapévta, ot viot buôv ëv Tivr éxédA out; OLA toùro aÙtot DV Écovtat KpUTAL.

28. Ei dë y mveluatt Oeoù éyo ÉxÉdA AS Tà dauévia, ox Éphasev Éo” dus N BactAciæ roù Ocoÿ.

929. H rûs düvarai mie etc eABeîy eis Tv oixiav ToÙ loyupob nat Ta oueUn adtoù Daordat, SAV HN TPÉTOY don Tov loyvpév, nai TôTe Thy oixiav ad- ToÙ apaiser ;

démons par Béelzébul, vos fils par qui les chassent-ils? C’est pourquoi ils seront eux-mêmes vos juges.

28. Mais si c’est par l'esprit de Dieu que je chasse les démons, le royaume de Dieu est donc venu jusqu’à vous.

29. Autrement, comment quelqu'un peut-il entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses meubles, à moins d’avoir lié d’abord l’homme fort, ensuite de quoi il pillera sa maison ?

J'ai réservé pour cetendroit ce que J’ai à dire sur les démoniaques, le récit actuel offrant, par quelques-uns de ses détails, plus que ceux qui l’ont précédé, l’occasion d'examiner ce qu’on doit penser de leur état.

L'idée qu’on se fera des démoniaques est liée nécessairement à celle qu’on se sera faite des démons desquels ils tirent leur nom. Le mot démon a, en effet, plusieurs acceptions. Les Juifs nommaient ainsi les faux dieux des nations (1), et c’est en ce sens que saint Paul disait des Gentils, qu’ils sacrifiaient aux démons et non pas à Dieu (2). Platon et son école donnaient le nom de démons à des divinités d’un ordre inférieur, admises par la religion hellénique, et cela afin qu’on ne les confondit pas avec le Dieu

(4) Havres où Beot rüv é6vov daruévx... (Ps. XCV, 5. LAX.) — Kai Ævoav Tods viobs adtüv nat Tac Ouyaréoaus atüv Trois Sauoviois. (Ps. CV, 37. LXX.)

(2) 'AXN Bmx à der td Evn, dapoviors Oder nat où Os. (à Cor., X, 20.)

suprême (1). Ge nom était aussi donné dans l’antiquité aux bons génies qu’on se représentait comme étroitement unis à certaines âmes pour les diriger. Tel était le démon qui inspirait Socrate, ainsi que tout le monde le répétait d’après lui, bien qu'il refusât de s'expliquer sur sa nature (2). Les anciens croyaient généralement qu’à la suite des combats de cette vie mortelle, les âmes d'élite pouvaient être élevées au rang des bons génies, que d’autres âmes leur étaient alors confiées, et que ces nouveaux gémes, lorsqu'ils avaient fidèlement rempli leur emploi, étaient quelquefois, par une seconde transformation, changés en dieux (3). Quant aux mauvais génies, c’étaient, suivant eux, tantôt des êtres plus puissants pour le mal que ne le sont les hommes et chargés de les punir (4), tantôt des âmes vicieuses, se plongeant de nouveau, après la mort, dans des corps mortels pour mal faire, et en ayant le pouvoir (5).

Ces deux croyances sur cette dernière sorte de démons se rencontraient, l’une et l’autre, chez les Égyptiens, les Grecs et les Latins. Je n’ai pas à m'’arrêter à la première; mais je ne puis passer sous si-

(1) À. Maury, La Magie et l'Astrologie dans l'antiquité et au moyen âge. Troisième édition. Page 86.

(2) XÉNoPHoN, Mémoires sur Socrate, livre I, chapitre r. — PLUTARQUE, Du démon de Socrate.

(3) PLUTARQUE, Du démon de Socrate. — Traité d'Isis et d'Osiris.

(4) PrurTarQue, Traité d’Isis et d’Osiris. — Questions ro-

maines, 51.

(5) PLUTARQUE, Pourquoi les oracles ont cessé.

MATTHIEU, XII, 22-29. 191 lence, relativement à la seconde, que ces peuples s’en servaient pour expliquer l’épilepsie, la folie, et les diverses maladies auxquelles l’idiotisme ou le trouble des idées s’associent ordinairement. A les entendre, le désordre de lintelligence est produit par de méchantes âmes qui, après la mort, reviennent en ce monde et se logent dans le cerveau (1). J'insiste sur ce point, parce que cette même croyance existait chez les Juifs au temps de Jésus. [ls pensaient, ainsi qu'on l’apprend de Josèphe, qui écrivait au premier siècle de notre ère, « que les dé- « mons, comme on les nomme, (ce sont, dit-il, les « esprits d'hommes méchants), entrent dans les vi- « vants, et tuent ceux à qui l’on ne porte pas se-

(1) « Les démons ayant été, dans l’origine, pour les Grecs les « âmes des morts assimilées à des divinités, ainsi qu’on le voit par « Hésiode,.… furent confondus avec les mânes, les lares, les gé- « nies latins. Quos Græci Gaimovas appellant, nostri opinor « lares. (CicÉRoN, De Univ., à.) Lactance (/nst. divin., I, « p. 44) dit qu'ils s'appéllent démons en grec et génies en « latin. » (A. Maurv, La Magie et l’Astrologie, page 87.)

— « Le nom de pavix donné par les Grecs à la folie furieuse «était dérivé du radical man, men, signifiant éme des morts, le- « Iquel se retrouve sous la forme manes dans la langue latine, etc. « Om croyait que les âmes des morts, en revenant sur terre, pro- « duisaient des maladies et troublaient les esprits. » (A. Maury, Ibid., pages 264, 965.)

— «Les Égyptiens admettaient comme les Grecs que les morts « peuvent se transporter partout à leur gré et se revêtir de « formes diverses, d’où il suit que les hons comme les mauvais « esprits pouvaient entrer dans le corps humain. » (A. Maury, 1bid., page 279.) — M. Naury appuie cette observation sur une inscription hiéroglyphique d’un grand intérêt, interprétée par M. Chabas dans le Bulletin archéologique de V'Athenæum francais, de juin 1856.

« cours (1). » C’est à propos des moyens employés par les Juifs pour chasser les démons (2), qu’il donne cet éclaircissement sur le sens qu’ils attachaïent à ce mot.

Retenons cette explication de Josèphe, et nous comprendrons que lidée qu’on avait chez les Juifs, au premier siècle, sur ce qu’étaient les démons qu’on croyait être dans les démoniaques, est la seule qu’on püt s’en faire autour de Jésus, lorsqu'on prenait à la lettre les expressions qui supposent leur présence dans le corps des malheureux atteints de démence. Plus tard, les chrétiens ont donné le nom de démons au diable et à ses anges (XXV, 41), et ils ont alors combattu la croyance des Juifs constatée par Josèphe, parce qu’elle avait du rapport avec les idées des paiens que je rappelais tout à l’heure sur les mauvais génies. Ainsi, au quatrième siècle, saint Jean Chrysostome s’élevait avec force contre ceux qui pensaient que les âmes des hommes revenaient comme démons sur la terre après leur mort. Il soutenait que c’étaient les démons eux-mêmes qui jetaient cette pensée dans les esprits, afin d’inspirer moins d'horreur que si on les avait crus des êtres malfaisants entièrement différents des hommes par

(1) Ta yao xakobueva Garpôva, Tara dE movnpüy éativ dv- Oporwv rvebpara, vois C@oiy eloduépeva nat wtelvovra vob Bonbelas ph Tuyydvovrac. (FL. Jos., Bell. Jud., lib. VII, c. vr, )

(2) Tà damévia Exdiwxety chez Josèphe (Ant. Jud., lib. VIN, 11, $ 5), et ta darpévia éx8dAkew dans les Évangiles, ont le même sens et la même valeur.

MATTHIEU, XII, 22-29. 153 leur nature et leur origine (1). Mais si les deux superstitions sur la cause de l’état des démoniaques étaient alors en présence, la première existait seule chez les contemporains de Jésus. Les commentateurs n'auraient donc jamais dû interpréter les passages du Nouveau Testament relatifs aux démoniaques comme si les Juifs de cette époque avaient eu des opinions qui ne se sont formées qu'après eux (2). Comment cependant les lecteurs des anciennes versions des Évangiles auraient-ils pu ne pas les leur attribuer, quand les traducteurs les y obligeaient en quelque sorte en donnant le nom de diables aux dé-

{) XXVIIIe Homélie sur saint Matthieu.

(2) M. Alfred Maury signale une autre confusion du même genre, très-propre, à ce qu’il me paraît, à mettre sur la voie de celle que je relève moi-même : « Les philosophes, dit-il, ayant substi- « tué aux dieux homériques des démons, les docteurs de la foi « nouvelle voyaient dans cette appellation la preuve même du ca- « ractère démoniaque du polythéisme antique. Ne songeant pas « qu'il y avait là une puré&onfusion de mots, ils s’appuyaient des « paroles mêmes des philosophes, pour établir que les dieux des « Grecs et des Romains, aussi bien que ceux de l'Égypte et de « l’Assyrie, n’étaient autres que des diables. Lactance (De Falsa « Religione) prend si bien ce mot Gaituwy comme désignant chez « les Grecs les mêmes esprits que les chrétiens nomment démons, « qu'il prétend conclure de certains oracles l’aveu fait par les « dieux païens, qu’ils ne sont que des démons, en raison de l’ap- « pellation de datuwy qui leur est appliquée. » (La Magie et l’'Astrologie, page 100.) La thèse que je soutiens, c'est que les docteurs se sont appuyés avec aussi peu de raison sur les paroles des évangélistes, pour affirmer que les démons dont les Juifs supposaient l’existence chez les démoniaques étaient des diables, que sur les paroles des philosophes pour prétendre que les dieux des païens étaient des puissances de l’enfer. Dans les deux cas, il y avait confusion de mots.

mons des démoniaques (1)? Le mot a disparu de la plupart des versions modernes; mais l’idée qu’il avait servi à propager ne s’en est pas allée avec lui, tellement qu'aujourd'hui encore beaucoup de personnes continuent à voir l’action d’un pouvoir occulte dans les cas d’aliénation mentale dont il y est fait mention. À leurs yeux, les démoniaques sont des hommes possédés du diable, et ils ont besoin d’être soustraits à sa domination, pour rentrer en possession d'eux-mêmes et recouvrer la santé et la raison.

S1 les locutions dont les Juifs se servaient en parlant des démoniaques avaient eu ce sens, Jésus, en en faisant usage, aurait paru confirmer la croyance à la possession par le diable, qui, après avoir rempli le moyen âge, s’est étendue jusqu'à nos jours; et en effet, on a prétendu qu’il l’a autorisée ainsi à l'avance. Mais cette méprise n’est plus possible, lorsqu'on laisse au mot démon la signifiggtion qu'il avait autrefois parmi eux et que Josèphe a constatée. Avec elle, la croyance qui s’y rattache n’est plus qu’une superstition vulgaire, que personne ne soupçonnera assurément Jésus d’avoir voulu favoriser en parlant comme tout le monde parlait de son temps. Pour lui et pour tous ceux qui s’élevaient intellectuellement au-dessus de la multitude, les locutions qui en provenaient, une fois entrées dans le langage, n'étaient plus que des métaphores dont il était loisible de se servir pour

(1) Aude EnédAkere. (Maïthien, X, 8.) Luther traduit : « Treibet die Teufel aus. » Et Calvin : « dettez hors les diables. »

MATTHIEU, XII, 22-29. 155 désigner la folie, sans qu’on se crût obligé de faire le procès aux mots avant de les employer (1). Quant au

(1) On peut conclure de l'emploi de ces locutions dans les Constilutions apostoliques, publiées pour la première fois au commencement du quatrième siècle, et qui contiennent les règles de discipline en usage dans la plupart des Églises chrétiennes avant le concile de Nicée, qu’on les y entendait aussi métaphoriquement.

Voici l’une de ces règles : «Si quelqu'un a un démon (’Edv viç dat- € OV Ex) qu’il ne devienne pas clerc, et que même il ne prie « pas avec les fidèles; mais ayant été purifié, qu'il soit reçu, et « s’il est digne d’étre clerc, qu'il le devienne. » (Canon 79.) Ii me paraît certain qu'aucune Église n'aurait pu imaginer de faire de telles recommandations au sujet de personnes qu’elle eût considérées comme possédées du diable. Des possédés, d’après la signification de ce mot, n'auraient pu, ailleurs, ambitionner d’être admis dans le clergé. Des fidèles, tombés en démence après leur entrée dans l’Église, pouvaient, au contraire, y prétendre, et ce pouvait même être là l’un des caractères de leur folie à une époque de grande excitation religieuse : la discipline prescrivait de leur résister et, en outre, de les exclure des assemblées de prière, qu’ils auraient pu troubler. S'ils guérissent, on devra au contraire les y accueillir, et il sera temps alors d'examiner s'ils sont dignes de remplir des fonctions dans l'Église.

Indépendamment des canons proprement dits, on trouve dans les Constitutions des préceptes, qui nous font connaître les pratiques en «usage dans les premiers temps du christianisme. En voici un exemple : « Si quelqu'un a un démon, qu’il soit instruit « dans Ja piété, mais qu'il ne soit pas reçu dans la communion, « avant d’avoir été purifié, toutefois, s’il est proche de la mort, « qu'il y soit reçu. » Encore ici, il ne peut évidemment être question de gens possédés du diable, incapables de recevoir aucune instruction religieuse, mais seulement de personnes en démence. Les pauvres fous peuvent ressentir de douces et saintes influences ; il faut donc chercher à en exercer de telles sur eux. Mais ce n’est que quand ils sont tout à fait revenus à leur bon sens, qu'on peut les admettre dans la communion de l'Église, à moins cependant qu'ils ne soient en danger de mort; car dans ce cas, l’altération de leurs facultés intellectuelles ne doit pas empêcher de les y recevoir, si leur cœur est droit devant Dieu. Touchante pensée que les chrétiens des premiers siècles n'auraient pu

bas peuple, 1l est probable que ce qu’il avait cru autrefois, 1l le crovait encore. La foi aux inventions humaines est tenace. Elle n'aurait pu, dans les rangs inférieurs de la nation, céder la place à des convictions meilleures que si les pharisiens avaient pris soin de les y faire pénétrer; mais ils n’avaient garde de le faire, trouvant plus avantageux de tenir le peuple assujetti par la superstition que de travailler à l’éclairer. Aussi allons-nous les voir, non-seulement se donner l’air de partager ses croyances, mais encore y mêler Impudemment des croyances étrangères, dont tout véritable [sraélite se serait détourné avec horreur.

Pleins d’admiration pour les guérisons miraculeuses opérées par Jésus, beaucoup de Juifs y avaient reconnu la marque d’une mission divine. « Nous sa- « vons, lui avait dit l’un des principaux d’entre eux, « que tu es un docteur venu de la part de Dieu; « Car personne ne saurait faire ces miracles que tu « fais si Dieu n’est avec lui. » (Jean, IT, 2.) Puis, comme ils pensaient que le Christ, lorsqu'il viendrait, ferait beaucoup de miracles, ils se demandèrent, émerveillés de tous ceux que Jésus faisait, si le Christ en ferait encore plus que lui. (Jean, VIT, 31.) Ici, après la guérison d’un démoniaque aveugle et avoir, s’ils avaient vu des possédés en ceux dont on disait qu’ils avaient un démon. Avoir un démon était done compris alors par eux comme signifiant simplement étre hors de sens : Aaméviov

yet al aiverat. (Jean, X, 20.) On peut parler comme le peuple, sans avoir ses croyances et sans s’accommoder à elles.

MATTHIEU, XII, 22-29. 157 muet, désignant le Messie par un titre qui leur était familer, ils s’écrient, hors d'eux-mêmes : « Gelui-ei « n’est-1l pas le Fils de David (1)? »

S1 tout le monde avait raisonné ainsi, c’en était fait du prestige des pharisiens. En s’attachant à lui, on devait se détourner d’eux. Aussi, pour écarter ce danger, non contents de s’être attaqués à son enseignement (XII, 10), s’attaquèrent-ils à ses miracles. C'est un second trait par lequel Matthieu fait connaître leur opposition contre Jésus.

Ils ne pouvaient pas nier la réalité de ses guérisons, puisque le peuple en était sans cesse témoin ; mais 1ls soutiennent que ce n’est pas de Dieu qu’il a reçu le pouvoir de les accomplir. Or, si Dieu n’y est pour rien, on n’en saurait conclure ni qu'il est un docteur venu de la part de Dieu, comme le prétendaient les uns, ni qu'il est le Fils de David, comme le disaient les autres.

Mais alors, d’où lui vient le pouvoir de guérir qu'il exerce? Les pharisiens, depuis quelque temps déjà, répondaient à cette question d’une manière Imjurieuse à Jésus. (IX, 34.) En cette occasion, ils répètent en sa présence leur accusation contre lui.

Sans doute les Juifs avaient, à cette époque, le sentiment de l’unité de Dieu. Ils ne se laissaient plus

(4) Qu'il y a loin de cette exclamation, à laquelle ils donnent la forme interrogative, à leur exclamation précédente : « Tu es le Fils « de Dieu! » (Voir page 44%.) Et que Jésus avait raison de leur fermer alors la bouche! Ils affirmaient le plus sans hésitation, et ils n’osent pas affirmer encore positivement le moins.

158 MATTHIRU, XIL 122-729;

entraîner comme autrefois, quoique tombés dans la dépendance de maitres paiens, au culte des idoles muettes, et ils étaient fiers de leur supériorité sur les nations qui admettaient la pluralité des dieux. Mais beaucoup d’entre eux n’en ressentaient pas moins, en une certaine mesure, l'influence de ce que l’on eroyait dans leur voisinage, et les anciennes superstitions que leurs pères avaient entretenues, étaient loin d’être entièrement éleintes. On en peut juger par l’imculpation même que les pharisiens font entendre 1e. Îls n'auraient certes pas songé à accuser Jésus de chasser les démons ou, comme nous dirionss, de guérir la démence par Béelzébul, s'ils n’avaient pas su que ce reproche ne paraîtrait pas absurde:à une partie de leurs auditeurs, parce qu'il y: avait: quelque chose au fond de leurs croyances qui les pouvait disposer à l’accueilhr. Et qu'y a-t-1l là qu doive surprendre ? Ne voyons-nous pas, aujourd’hui encore, après dix-huit siècles de christianisme, dès confiances stupides, du genre de celle-ci, demeurer mêlées, en bien des âmes, à la connaissance qui aurait dû les détruire ?

Plusieurs peuples, avec lesquels les Juifs ont. été diversement en rapport, avaient des divimtés auxquelles on recourait de fort loin: pour la guérison. des maladies graves. Chez les Égyptiens, c’était le dieu Chons qui était en renom. On lui croyait la vertu de chasser les démons. Bint-Reschit, princesse du pays de Bachtan, en Mésopotamie, ayant été en proie à un délbre que les médecins ne pouvaient pas faire ces-

MATTHIEU. XL, 22-29: 159 ser, le Pharaon Ramsès Méri-Amoun, son beau-frère, l’un des Ramsès de la XX° dynastie, s’adressa à ce dieu et obtint de lui l'expulsion de lesprit qui la tourmentait (1). Imhotep, fils de Ptah, jouait le même rôle à Memphis. Dans la pentapole des Phiistins, située au sud de la Judée, c’était Baal-Zébub, duquel on à fait plus tard Béelzébul (2), qui passait pour

(4) Voir la dissertation de M. de Rougé, Étude sur une stèle égyptienne appartenant à la Bibliothèque impériale de Paris (Paris, 1858), insérée d’abord dans le Journal Asiatique. La traduction de l'inscription dé cette stèle se trouve dans le numéro daoût-septembre 1858, pages 223-298. L'histoire qui y est racontée appartient à la fin du treizième siècle où au commencement du douzième siècle avant rotre ère.

(2) Le mot 5ya, baal, que les Septante écrivent tantôt BaxaÀ, tantôt Bée), signifie maître, seigneur, et par extension, maître par excellence, dieu. I] a été traduit par les Grecs de différentes manières. Ainsi la légende des anciennes monnaies de Tarse, nya, Baal-Tars, devient AIOZ TAPZIOY sur les médailles du temps des Séleucides, parce que les Araméens hellénisés de Tarse assimilaient Baal à Zeus, le dieu suprême des Grecs. Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, le mot baal associé à un nom de lieu, n’est que le nom de la principale divinité de la localité. Aïlleurs, il se joint à un autre mot qui indique un attribut particulier du dieu, comme D'aw y. Baal-schamim, le seigneur des cieux, n29y2, Baal-berit, le maître des traités, qui rappelle le Zeds éprtos des Grecs. C’est à cette dernière catégorie qu’appartient le terme Baal-Zébub, que les Septante traduisent par Ba&xÀ putay Océy, Baal, le dieu mouche (4 Rois, I, 2), semblable au Zeds dméuutos Où mulæypos, et au ‘HoaxAÿs ixoxtévos des Grecs. On a fait la remarque que Béel-Zébul, autre forme que l’on rencontre dans les textes, peut être traduit Le dieu de l'ordure, et l’on en a conclu que c’est une altération volontaire du nom de l’idole.

Nos versions donnent à Béelzébub le titre de prince ou de chef des démons. Cette manière de traduire vient de ce que les traducteurs supposaient que les démons des démoniaques étaient des démons de l’enfer. Luther et Calvin, en traduisant, l’un, Béelzebub, der Teufel Oberster, l'autre, Béelzebub, prince des diables,

avoir la puissance de guérir. Le roi Achazia envoya vers lui de Samarie, quand il fut tombé par le treillis de sa chambre haute, ce qui donna lieu à cette répréhension d’Élie : « N’y a-t-il point de Dieu en « Israël, que tu envoies consulter Baal-Zébub, dieu « de Hékron ? » (2 Rois, I, 6.) Neuf cents ans s’étaient écoulés depuis lors, et cependant la vieille superstition subsistait encore assez pour que les pharisiens

ne laissent aucun doute à cet égard. De Wette, qui suit Luther, dit expressément : « Béelzébul est nommé /e prince des démons, « parce qu’on tenait les démons pour des diables, weil man diese « für Teufel hielt. » Ce raisonnement n’est pas possible, lorsqu'on admet avec Josèphe, que les démons des démoniaques étaient, aux yeux des Juifs, des âmes perverses revenues en ce monde, et non, par conséquent, des diables. Pour être considéré comme leur prince, Béelzébub aurait dû passer pour être de leur espèce; mais ce n’est pas là ce qu'on pensait de lui : de toute anclenneté, il était le dieu de Hékron, tout comme Chons était un dieu de l'Égypte, que personne ne songeait à nommer le prince des démons, quoiqu’on lui attribuât, aussi bien qu’à Béelzébub, la vertu de les chasser : « Sois le bienvenu, grand dieu qui expulses « les rebelles, lui dit l’esprit qui demeurait en Bint-Reschit. Je « suis ton esclave. Je m’en retournerai vers les lieux d’où je suis « venu. » Sur l'ordre de Chons, l'esprit s’en alla où il voulut.

C'est là, si je ne me trompe, un argument de plus en faveur de l'interprétation de H.-A.-W. Meyer, qui a fait remarquer que vu l'absence de rc devant GOYOVTL, on ne doit pas traduire : dem Herrscher der Dæmonen (le prince des démons), mais : welcher herrscht über die Dæmonen (qui règne sur les démons). ”Apxovrt serait ainsi une forme, non du substantif &Goywy, mais du verbe apyetv, lequel signifie également, lorsqu'il est suivi du génitif, régner sur, comme Meyer l’a compris, et commander à, comme je l'ai rendu, dans le dessein de faire concorder ensemble le passage de saint Matthieu et la croyance des Juifs sur les démons des démoniaques. Quand le dieu Chons leur commandait en Égypte, ou le dieu Béelzébub en Syrie, de sortir de ceux en qui ils étaient entrés, ils obéissaient à ces dieux. C’est à cette idée que le mot correspond ici.

MATTHIEU, XII 22-29. 161 pussent essayer d’en tirer un chef d'accusation contre Jésus. Le protégé de Béelzébul ne pouvait être l’envoyé du Dieu du ciel aux yeux du peuple : ils s’efforcent donc de le discréditer auprès des Juifs, en le représentant comme trouvant sa force là où le fils impie de l’impie Achab avait cherché le conseil.

Jésus, dans sa réponse aux pharisiens, ne s’arrête pas à ce qui est accessoire. Quelques mots n'auraient pu lui suffire, ni pour rectifier les idées du peuple sur la cause de la folie, ni pour démasquer les pharisiens, qui savaient fort bien que Béelzébul était un être imaginaire, duquel on ne pouvait obtenir aucune assistance. [l n’a besoin, d’ailleurs, pour repousser leur accusation, que de montrer à quoi elle revient.

Jésus est apparu dans le monde, afin d’établir Île royaume des cieux sur la terre ; il n’est pas une de ses paroles, pas un de ses actes, qui n’y tende; et ils osent prétendre que pour l'exécution d’un tel dessein c’est du royaume auquel appartient le mal sous toutes ses formes, que lui est venu aide et concours! Les Juifs connaissaient Béelzébul, par leur histoire, comme une idole des Philistins; et bien qu’ils mêlassent alors son nom à leurs propres superstitions, ils ne pouvaient en avoir oublié l’origine païenne. Représenter Béelzébul comme assistant Jésus, ainsi que le faisaient les pharisiens, c'était affirmer que les ténèbres venaient en aide à la lumière. Mais une telle alliance n’est pas plus possible que ne le serait celle du mensonge et de la vérité, du bien et du mal, du

ui 41

162 MATTAIEU, XII, 22-29.

ciel et de l’enfer. Jésus ne veut pas qu’on s’y puisse tromper; aussi change-t-1l les termes de la question, pour faire mieux voir ce qu’elle est. À la place du faux dieu de Hékron qu'ils lui ont donné pour allié, il nomme Satan, duquel relèvent lidolâtrie et la superstition, et duquel il vient renverser l'empire. Plus 1l précisera leur accusation, plus il lui sera faaile d’en montrer le néant. Son argumentation est double. Il soutient d’abord que Satan ne pourrait consentir à le seconder (versets 25-27), et .ensuite qu'il ne pourrait songer lui-même à rechercher son appui. (Versets 28, 29.) Aucune alliance entre eux ne saurait se concevoir. Satan veut maintenir son pouvoir que Jésus veut détruire; Jésus veut établir son royaume que Satan veut empêcher de se former : comment done s’accorderaient-ils entre eux ?

Saint Marc, dès l’entrée de l’allocution de Jésus, indique en ces mots le premier problème que l’accusation portée contre lui par les pharisiens les obligeait à résoudre : « Comment Satan peut-il chasser Sa- « tan ? » (Marc, IT, 24.) C’est à cela, en effet, à se chasser lui-même, que reviendrait l’assistance que Satan prêterait à Jésus, tous les efforts de Jésus ayant pour but unique de mettre fin à son règne. Il n’en peut être autrement du royaume des ténèbres que de tout autre royaume, de toute ville, de toute maison, où l’on est divisé : ceux-là en préparent la ruine, qui se liguent au dedans avec l’ennemi du dehors. Et c’est là ce que ferait Satan en s’alliant avec Jésus; car c’est bien de Satan qu'il s’agit sous ce faux nom

MATTHIEU, XII, 22-29. 163 de Béelzébul, de Satan, « ce père de toute finesse et « malice, » comme le nomme Calvin (4) : en vérité, ‘la supposition est aussi absurde qu’une telle conduite le serait.

Avant d'envisager la question sous son autre face, Jésus somme ses adversaires, qui prétendent que c’est par Béelzébul qu’il chasse les démons, de dire par qui leurs fils les chassent. C’est que chasser les démons (j'ai suffisamment expliqué ce que les Juifs entendaient par ces mots (2), pour n'avoir pas besoin de le rappeler ici,) était devenu une véritable profession parmi eux. Josèphe rapporte que les chasseurs de démons attachaient au nez de l’aliéné qu’ils voulaient guérir, un anneau dans lequel était enchâssée une racine, dont Salomon passait pour avoir fait connaitre la vertu. Aussitôt que le démon l'avait sentie, 1l jetait par terre le malade et il l’abandonnait. On récitait alors des paroles qu’on assurait avoir été laissées par écrit par ce prince, et l’on faisait, en son nom, défense au démon de revenir (3). Il est indifférent à

(1) 3. CaLviN, Commentaires sur le N. T., tome 1, page 307.

(2) Les deux expressions chasser Satan (verset 26) et chasser les démons (verset 27), n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, quoique le verbe ëxédAkeuw se trouve dans chacune d'elles, et qu’elles se suivent de si près. Dans le premier de ces versets, le mot est employé dans le même sens que Jean, XIE, 34 : « Le « prince de ce monde va être chassé, éx6Anoeta. » Dans le second, il n’est question, comme dans une foule de passages du même genre, que de l'expulsion des âmes des morts, et non de celle des diables ou de Satan. Retenons avec soin cette distinction, de peur que l’emploi répété du même mot ne nous fasse confondre les choses.

(3) FL, Jos., Ant. Jud., lib, VIE c. 75, 5.

164 NATTETEU, KIT 22-29;

mon sujet de savoir si Ceux qui recouraient à ces singulers expédients opéraient quelquefois de véritables guérisons, à l’aide d’un traitement plus raisonnable que les conjurations qui l’accompagnaient (1); ce qui seul importe, c’est qu'ils voulaient, médecins ou non, passer pour des exorcistes. Il est certain que les pharisiens ne détournaient pas ceux qu'ils étaient chargés d’instruire, de recourir à ces étranges procédés. Josèphe, qui s'était rangé à leur secte (2), raconte avec le plus grand sérieux comment un certain EÉléazar expulsait les démons en prononçant le nom de Salomon (3). Scéva, l’un des principaux sacrificateurs, qui avait sept fils, ne les empêchait pas de courir le pays en se servant de formules de conjuration, pour la guérison des démoniaques. (Actes, XIX, 13, 14.) Les pharisiens toléraient de telles choses chez les leurs ; ils auraient dû, avant tout, au lieu d’incrimimer les guérisons opérées par Jésus, se confesser eux-mêmes coupables. Puisque, cependant, ils l’accusent, leurs fils seront leurs juges. Personne,

(1) M. A. Maury rapporte divers exemples de fumigations (Ovdata) chez les anciens, pour agir sur le cerveau et les nerfs dans les maladies mentales. C'était généralement de plantes narcotiques et odoriférantes qu’on se servait pour les faire. On disait que le laurier avait la vertu de chasser les démons. M. Maury ajoute que ces mêmes procédés thérapeutiques sont encore en usage en Orient. En Égypte, pour chasser les démons, on prononçait des paroles sacramentelles et l'on aspergeait la maison avec le suc de certaines plantes. (La Magie et l’Astrologie, pages 266, 279 et 304.)

(2) FL. Jos., Vita, $ 2.

(3) FL. Jos., Ant. Jud., lib. VIE, €. 11, $ 5.

MATRTAHIEU, XI1427-20: 165 en effet, ne saura mieux qu’eux faire la différence entre les guérisons qu’il accomplit en vertu du pouvoir qu'il en a reçu de son Père, et celles qu'ils s’efforcaient de produire en chassant les démons par Salomon, ce qui n’était pas plus légitime que de les chasser par Béelzébul, comme les pharisiens le disaient de Jésus.

Mais si, de l’aveu des exorcistes juifs eux-mêmes, auxquels Jésus en appelait ainsi, le reproche que les pharisiens lui adressaient était insoutenable, il ne restait d'autre explication possible de ses guérisons de démoniaques que d'admettre qu’il chassait les démons « par l'esprit de Dieu, » comme :1l le déclare ici, Ou, ce qui revient au même, « par le doigt de « Dieu, » ainsi que le dit saint Luc. (XI, 20.) Cette conclusion est forcée. Eh bien, si Dieu l’assiste, c’est que Dieu l’approuve, c’est que « le royaume de Dieu « est venu jusqu’à eux.» Matthieu emploie à dessein ici l'expression de royaume de Dieu, préférablement à celle de royaume des cieux qui lui est plus habituelle, parce qu'il ne s’agit pas en cet endroit de caractériser le royaume, mais de montrer qu'il est naturel que Dieu intervienne pour le fonder, en faisant souvenir qu'il en est le roi.

Nous voici en présence de la seconde argumentation de Jésus. Il ne peut s’appuyer que sur Dieu pour établir le royaume de Dieu; il ne peut pas, pour un tel but, chercher à obtenir l’appui de Satan, duquel il vient ruiner l'empire. (IV, 8-10.) Jamais on n’a fait son auxiliaire de celui dont on veut forcer la mai-

[Ü6 MATTHIEU; XEF, 22-29; 30-37.

son; non, On S’attaque à sa personne et on le garrotie, afin de pouvoir ensuite, sans résistance de sa part, le dépouiller de ses biens. Les choses se passent toujours ainsi parmi les hommes : comment donc les pharisiens osent-1ls entreprendre de persuader au peuple que le contraire a lieu dans la lutté engagée par Jésus contre Satan? Pour lui enlever ce qui est à lui, il ne commencera pas par rechercher sa faveur, mais 1l s’appliquera dès l’entrée à le réduire à l’impuissance.

Après avoir répondu ainsi aux pharisiens, Jésus parla en ces mots au peuple, qu'ils avaient voulu détourner de lui par leur odieuse inculpation :

XII, 30. ‘O ph © uer XIE 30. Celui qui n’est pas EMOÙ nat” EMOÙ éott* xat 6 Uh avec moi est contre moi, et celui guvSyUY ET” EMoD oxopribet. qui ne rassemble pas avec moi

disperse.

31. Aix voùro Aëyw bu: 31. C'est pourquoi je vous dis : äca duaprla val Bhasgnuia Tout péché et fouf mauvais prodoedhoerar tois 4vbowmots * pos sera pardonné aux hommes; dE roù mvebuaros Baacoquie (1) mais la diffamation de l'Esprit ne

(4) Le mot Bhaacomuix est en grec d’un usage plus étendu que le mot blasphème en français. L'Académie définit ainsi le blasphème : « Parole ou discours qui outrage la Divinité ou qui insulte « à la religion. » Ce mot ne peut recevoir une autre application que par exagération. En grec, au contraire, ÉAacommix, conformément à son étymologie (BAdrrw, gun), C'est tout mauvais propos tenu dans lintention de nuire. Les dictionnaires le rendent par diffamation, calomnie, médisance; et ce dernier mot y correspond souvent dans nos versions du Nouveau Testament. (Marc, VI, 22 ; Éphésiens, IV, 31 ; Colossiens, II, 8; 4 Timothée, VI, 4.) On peut assurément, en traduisant, employer le mot blasphème toutes les fois que Bacpmuia a dans l'original le sens restreint que blasphème à dans notre langue; mais on ne doit pas s’en servir lorsque le mot grec est pris dans une acception plus large.

oùx Goeloerar tois dvbpdmots.

32. Kat ds dv eixn Àdyoy XxaTa %où vioÙ ToÙ dvÜpurov, dgeVhserat adTo) * Ds 0” dv Elta KATA TOÙ TVEUMET 0 To évieu, oÙx doebostat aûté) oÙte ëv robtw To aiüvt oÙte Ev TO MéÀhovtt.

33. H nornoare 70 à évèpey KANGV, HAL TOY HAPTOY AÜTOÙ XANOV * D notoare TO DÉVOPOV GUTpÈV, HAL TÈV KAPTOY aÙToÙ Garpôv' ÉX VAR TOÙ HADTOÙ To dEVODOV LYWOLETAL.

34. Teyymuara éylôvüv, tros düvaote &yadà AaAstY Tovnoot OVrEc: Êx YAp TOÙ TEpLIoEULatoc thc Lapôlas 70 oTéuxX Àahet.

39. O &yalbs dvboumos êx 700 dyaloÿ Onsavpod [ris xacdas | ExGdh her Tà dyald* nat d rovnpds AvOpwros ÊX TOÙ Tovr— pou Ooavooù EuÉGAAEL rovnpd.

36. Aéyuw 0 bp, tt Täv Éñua dpyév, à éav Aalowoty où ay0pwTot, dmodWocuot Tept abroU Adyov Ev UÉDA pis *

37: Ex yap T6Y AGywY ocu daw Ron, Lai Ex TOY ÀAGYOV cou raradirar don.

sera pas pardonnée aux hommes.

32. Et si quelqu'un parle contre le Fils de l’homme, il lui sera pardonné ; mais si quelqu'un parle contre le saint Esprit, il ne lüi sera pardonné ni dans ce siècle ni dans celui qui est à venir.

33. Ou dites que l'arbre est bon (1), et son fruit bon; ou dite que l'arbre est mauvais, et son fruit mauvais, car c’est au fruit qu’on reconnait l'arbre.

34. Race de vipères, comme nt pouvez-vous dire de bonnes choses, étant mauvais ? car c’est de l'abondance du cœur que la bouche parle.

35. L'homme qui est bon tire les bonnes choses du bon trésor de son cœur; et l’homme qui est mauvais tire de son mauvais trésor des choses mauvaises.

36. Or, je vous dis qu’au jour du jugement les hommes rendront compte de toute parole sans effet qu’ils auront dite (2) ;

37. Car par tes paroles {u seras justifié, et par tes paroles tu seras condamné.

Dans le verset auquel se rattache cette note, et où PAuocomuia se trouve deux fois, il vaut mieux, je pense, le traduire de deux manières différentes, et écarter tout à fait le mot blasphème, qui, dans le premier membre de phrase, ne peut absolument pas être employé en raison du sens, et qui, dans Île second membre, ne pourrait l’être qu'aux dépot de la clarté.

(4) Littéralement : « Ou faites l'arbre bon.» Le sens n’étaut pas douteux, j'ai traduit, dans l'intérêt de la clarté, comme Saci et Ostervald : Ou dites que l'arbre est bon.

(2) «Us disent et ne font pas. » (Matthieu, XXII, 3.)

168 MATTAIEU RE 0-81

Quiconque n’est pas avec Jésus est contre lui. Bien plus, celui qui ne rassemble pas avec lui, disperse. L’indécision ne saurait durer; la neutralité est impossible. Si l’on n’est pas son aide, c’est preuve qu’on est son adversaire. À peine les premiers disciples s’étaient-ils sentis attirés vers lui, qu'ils s'étaient mis instinctivement à le seconder en lui en amenant d’autres. (Jean, E, 41, 42, 45, 46; IV, 98, 29.) Les pharisiens, au contraire, ne se contentant pas de ne pas l’accepter pour maître, se mêlaïent à la foule dans le dessein exprès d’éloigner de lui ceux qui le suivaient. (XE, 19; XIE, 2,10, 24.)Il est donc nécessaire que ces derniers fassent leur choix. Pour les aider à le faire, Jésus leur montre la grandeur de la faute des pharisiens. [ls y participeraient, s'ils ne se rangeaient pas ouvertement avec lui. |

Cette faute n’était pont une faute ordinaire. Jésus la nomme « la diffamation de l'Esprit (1). » Ce n’était pas la désobéissance à Dieu en actes ou en paroles; c'était l’outrage à Dieu; et l’on a vu quel outrage: l'attribution à Satan des miracles de Jésus, véritables avances faites aux hommes par la miséricorde divine, qu'ils savaient très-bien en leur conscience venir de Dieu. Dieu est un Dieu plein de pardon. Il n’est pas

(1) L'Esprit, ou le saint Esprit, ou l'Esprit de l'Éternel, dans le langage de l'Ancien Testament, c'est Dieu considéré, tantôt en lui-même et dans ses perfections, tantôt dans les hommes auxquels il se communique par les dons spirituels qu’il leur accorde, tantôt dans les instruments qu’il emploie et dans les forces dont il les revêt, tantôt dans ses révélations ou dans quelque manifestation spéciale de son action divine.

MATTHIEU, XI1N,'30-37, 169 d'entraînement de la passion pour lequel il n’y ait de sa part une parole de grâce. Mais voilà un péché pour lequel il ne saurait y en avoir aucune. Le pardon est promis au repentir; il ne l’est pas à la volonté pervertie qui ose insulter Dieu jusque dans ce qu’il fait pour le bien des hommes. À ceux qui pèchent ainsi, le Fils de l’homme n’a pas sur la terre le pouvoir de remettre leur péché. (IX, 6.) Si c’était contre lui seulement qu'ils avaient parlé, il leur promettrait le pardon, comme plus tard il le demandera sur la croix à son Père pour ceux-là mêmes qui le feront mourir. (Luc, XXITE, 54.) Mais ils ont parlé contre l'Esprit, contre le saint Esprit, et il ne peut pas dire d’eux qu'ils n’ont pas su ce qu'ils faisaient. Aussi, au lieu de pouvoir leur déclarer que leurs péchés leur sont pardonnés, comme il l’a dit si volontiers à tant d’autres, n’a-t-1l pour eux, en raison de la persistance de leur endurcissement, que cette terrible parole, qu’il ne leur sera pardonné ni dans ce siècle, n1 dans le siècle qui est à venir (1). Au jour des rétributions, ils ne seront pas plus absous de leur péché qu’ils ne le sont maintenant, et ils devront, en conséquence, en

(1) Cette opposition entre le siècle présent et le siècle à venir, dont il y a d’autres exemples dans les Évangiles et dans Îles Épitres (Luc, XVIIE, 30; XX, 34, 35; Éphésiens, 1, 2), répond à une croyance qui existait évidemment déjà chez les Juifs avant le christianisme, puisqu'on la rencontre, exprimée de même, dans le Talmud, dont les auteurs ne l'ont certainement pas empruntée au Nouveau Testament. Voir les citations de M. Gfrœrer. (Das Jahrhundert des Heils. Tome I, pages 144, 146; tome II, pages 176, 212.)

subir alors la peine; car il n’y a pas de milieu entre le pardon et le châtiment.

Et maintenant, que fera le peuple ? Il avait été convaincu par l’excellence des guérisons miraculeuses de Jésus, que Dieu était avec lui, et 1l en avait conclu qu'il pourrait bien être le Fils de David. Ses guérisons lui paraîtront-elles moins excellentes, parce que les pharisiens l’accusent de les faire par Béelzébul? Elles sont après cette calomnie aussi bonnes qu’elles l’étaient avant; et puisque c’est au bon ou au mauvais fruit qu’on reconnait si l’arbre est bon ou mauvais, 1l n’y avait pour ceux que les miracles de Jésus avaient remplis d’admiration, et qui louaient Dieu d’avoir donné un tel pouvoir aux hommes (IX, 8), aucun motif de changer de manière de voir sur leur origine et de leur en supposer une mauvaise.

Oui, sans doute, si, pour se bien décider, 1l ne s’agissait que de raisonner juste; mais, le plus souvent, lé cœur est de la partie; il a Ses raisons à lui, et la bouche parle selon ce qui y abonde. Nul n’en peut tirer, non plus que d’un trésor, d’autres choses que celles dont il est plein (1). Aussi Jésus, qui connaît cette génération (XI, 16-19), race méchante, élevée à l’école des pharisiens et imbue de leur esprit, n’en attend-il rien de bon. N’ont-ils pas eux-mêmes appelé le père de famille Béelzébul? (X, 25.) Les miracles faits au milieu des Juifs n’ont pas eu jusque-là pour

(4) « Suivant le commun proverbe, dit Henri Estienne, on ne « peut tirer du sac que ce qui y est. » (Znéroduction, etc. où Trailé préparatif à l’Apologie pour Hérodote, chap. XXI.)

MATTHIEU, XII, 50-27, 38-40. 471 résultat de les engager à se convertir. L’enthousiasme qu’ils leur inspirent en ce moment risque donc de ne pas tenir. Et s’il en était ainsi, que de mauvais discours leur mauvais cœur ne leur suggérerait-il pas! Ces réflexions ont pour but de leur faire sentir combien il est nécessaire qu’ils retiennent l’impression que les derniers faits dont ils ont été témoins ont produite sur eux, et que les pharisiens voudraient détruire. Si cette parole que l’admiration leur a arrachée : « Gelui- « ci n’est-il pas le Fils de David? » {XIT, 25), ne laisse après elle aucune trace, ils auront à en rendre compte au jour du jugement, comme les hommes en général rendront compte en ce jour-là de toute parole non suivie d'effet qu'ils auront prononcée. Il en est devant le tribunal de Dieu comme devant les tribunaux des hommes : bien loin d’y être regardées comme indifférentes, les paroles y peuvent avoir les plus graves conséquences pour ceux qui les ont dites. Aussi Jésus, pour que chacun de ses auditeurs examine à quoi celle-ci en particulier, qui a servi de point de départ à cet entretien, l’engage, ajoute-t-il que chacun sera justifié ou condamné par ses paroles.

XIT, 38. Tére drexplOncdv XII, 38. Alors quelques-uns TUVEG TOY pamuatéwy xat Da- des scribes et des pharisiens se pioalwy Aéyovres* Atôdonahe, mirent à dire : Maître, ce que QÉhouEY and ooù onmetov ideiy. nous désirons dé toi, c’est de

voir un signe (4).

(1) Je ne rapporte pas, en traduisant ainsi, xd ooù à ioetv, comme on le fait ordinairement, mais à 0éhomev. Le sens qui en

172 MATTHIEU, 39. ’O dE dnoxpihels eirey aoroïs® Mevs movnpa nat pot- Las onmetoy rtÉnTet * ka onpeloy où Gobsetat adtÿ, ei rù onpeîoy Twvä ro Toophrou.

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