Hypocrites, Ésaïe a bien prophétisé de vous, en disant
8. « Ce peuple s'approche de « moi de la bouche et il m’ho- «nore des lèvres: mais leur «a cœur est fort loin de moi,
9. « Εἰ en vain ils me servent, « enseignant à suivre des com- « mandements d'hommes. »
Peut-être les scribes et les pharisiens de Jérusalem
avaient-ils coutume, à l’approche de la Pâque, de se répandre dans le pays, pour presser les Juifs de se rendre en grand nombre à la fête, et pour accompa-
(4) Voici la citation d’Ésaïe d’après les Septante : Ἐγγίζει pot ὃ λαὸς οὗτος ἐν τῷ στόματι αὐτοῦ, xal ἐν τοῖς χείλεσιν αὐτῶν τιμῶσί με, ἣ δὲ χαρδία αὐτῶν πόῤῥω ἀπέχει ἀπ’ ἐμοῦ. [Μάτην δὲ σέδονταί με], διδάσχοντες ἐντάλματα ἀνθρώπων καὶ διδασχαλίας. (Ésaïe, XXIX, 43. LXX.) Les mots entre crochets ne se trouvent ni dans l’hébreu ni dans quelques-uns des plus anciens manuscrits du Nouveau Testament.
guer les caravanes qui partaient des grands centres pour la ville sainte. On pourrait, s’il en était ainsi, expliquer par cet usage la présence à Capernaüm, en ce moment-là (Jean, VI, 4), des docteurs qui s'approchèrent alors de Jésus.
* Leur irritation contre lui s'était manifestée dès le premier séjour qu'il avait fait en Judée après son baptême; ce fut même l'une des raisons qui le décidèrent à retourner en Galilée, lorsque Jean eut été mis en prison. (Jean, III, 23-IV, 3.) Leur haine dut s’accroître encore quand ils apprirent qu’il les attaquait ouvertement dans l’enseignement qu’il donnait à ses disciples. (V, 20.) Dès lors tout ce parti jura sa perte. Nous avons vu, dans la section de cet Évangile relative aux pharisiens, comment ceux qui résidaient en Galilée lui adressaient dans ce but des questions se rapportant au sabbat, espérant trouver dans ses réponses de quoi l’accuser. (XIE, 1-14.) À la Pâque suivante, on avait voulu de même, à cause d’une guérison qu’il avait opérée en un jour de sabbat, le poursuivre et le faire mourir, comme ayant violé ainsi, au dire des pharisiens, le repos du saint jour (Jean, V, 1-16); mais il était reparti pour les États d’'Hérode, avant qu'on eût pu donner suite aux mauvais desseins formés contre lui. Il n’est pas étonnant que, le rencontrant inopinément à Capernaüm, à son retour de la tétrarchie de Philippe, les représentants de cette secte, qui venaient d'y arriver, aient tenté de venir en aide par une nouvelle attaque aux pharisiens de la contrée, qu’ils savaient avoir échoué
MATTHIEU, XV, 1-9. 90 dans leur dessein de tirer parti de ses discours contre lui.
La manière dont il avait justifié ses guérisons du septième jour ayant obtenu dans cette province l'approbation du peuple, ainsi que cela résulte de l'enthousiasme croissant dont il y fut l’objet, ils résolurent de porter le débat sur un autre point et, à propos de la remarque qu’ils avaient faite que les disciples de Jésus ne se lavaient pas les mains avant de manger, de lui demander pourquoi ils ne gardaient pas la tradition des anciens. Poser ainsi la question, c’était l'agrandir en la généralisant.
Les anciens {πρεσδύτεροι) aux prescriptions desquels les pharisiens assujettissaient les Juifs, étaient fort modernes auprès de ceux (ἀρχαῖοι) auxquels la loi avait été donnée. (V, 21.) Mais les pharisiens n'en convenaient pas; ils soutenaient, au contraire, que la tradition remontait à Moïse comme la loi, et que leurs pères, après l’avoir reçue de lui, se l’étaient fidèlement transmise, par un enseignement oral, de génération en génération (1). Moins ce qui faisait l'objet de la tradition se recommandait par sa valeur intrinsèque, plus sans doute on jugeait nécessaire de fonder son autorité sur son antiquité; mais celle-ci était illusoire. On ne trouve aucune trace de la tradition pendant les temps de la grande synagogue, lesquels s'étendent des jours d’Esdras à ceux de Simon
(4) Pour l’histoire de la tradition ainsi comprise, voir le livre de P. Ben, Geschichte aller Seklen der Juden, tome 1, pages 205-224.
40 MATTHIEU, XV, f-4.
le Juste. Jusqu'à la mort de ce souverain sacrificateur, vers l’an 292 avant notre ère, les livres sacrés des Juifs étaient regardés par eux comme la seule règlede la religion et des mœurs. Après lui seulement commence le règne de la Mischna, ou seconde loi, suivant la signification de ce mot, à laquelle les docteurs attribuèrent bientôt une autorité égale à celle de la loi écrite, et qu’ils finirent par élever au-dessus d’elle, ainsi que nous voyons qu'on le faisait au temps de Jésus (1). Moïse avait condamné à l’avance la tradition, en disant à Israël : « Vous n’ajouterez rien à la parole « que je vous annonce, et vous n’en diminuerez rien, «afin que vous observiez les commandements de « l'Éternel votre Dieu que je vous prescris. » (Deutéronome, IV, 2.) Mais ces deux sortes d’altérations de la loi par la tradition n’en avaient pas moins eu lieu : autant les pharisiens avaient ajouté à la loi de préceptes minutieux, pour la plupart extension arbitraire et puérile de la loi cérémonielle, et n’ayant pas comme celle-ci une signification religieuse, autant ils en avaient altéré profondément le caractère, en amoindrissant les obligations morales qu’elle impose, à l’aide de maximes relâchées inconciliables avec elles, et qui quelquefois les abolissaient tout à fait. Les choses en étaient venues au point que tandis que les Juifs n’osaient pas violer les ordonnances
(4) Prideaux a fort bien fait voir que la Mischna ne remonte pas plas haut : Connection. Oxford, 1854. Tome I, page 634. Il donne ailleurs, tome 11, page 569, la chaîne de la tradition depuis Simon le Juste jusqu’à Hillel et Schammaï.
MATTHIEU, XV, 1-9. 4) de leurs docteurs, ils violaient sans crainte, et avec l'assentiment de ceux-ci, les commandements de Dieu lui-même.
L'une des règles que les pharisiens leur avaient imposées, en alléguant la tradition, les obligeait à se laver les mains avant de prendre leurs repas. Ils en donnaient l’exemple, et tous les Juifs faisaient comme eux, (Marc, VII, 3.) Il n’y aurait eu pour les disciples de Jésus aucune raison de ne pas s’y conformer, si ce n’avait été qu'une coutume; mais bien que rien de pareil ne soit ordonné nulle part dans l’Ancien Testament, les pharisiens en avaient fait un devoir, ce qui obligeait à y regarder de plus près avant d’observer cet usage. En s’y conformant, on paraissait obéir à ce qu'ils avaient commandé, et l’on affermissait ainsi d'autant mieux leur autorité que les occasions de l’observer revenaient sans cesse. [18 savaient fort bien que plus ils réussiraient à se soumettre le peuple en ces petites choses, et plus ils pouvaient être assurés d’être en tout ses maitres. Aussi représentaient-ils le mépris de ces observances, et en particulier de l’ablution des mains, comme une faute aussi grande que la commission des actes immoraux que la loi défend expressément, et disaient-ils: de ceux qui s’en rendaient coupables, qu'ils méritaient d’être exclus de la synagogue, qu'ils tomberaient dans la pauvreté, et qu’ils seraient retranchés de dessus la terre (1). Jésus, s’il avait suivi cette coutume,
(4) Voir les maximes des écrivains juifs citées par Wbitby, dans
aurait paru se soumettre aux pharisiens, desquels il voulait détruire l'empire : 1l ne la suivait donc pas. (Luc, XI, 37, 38.) Une partie de ses disciples s’en abstenaient également dès cette époque (Mare, VII, 2), parce qu'il était naturel, à mesure que de meilleures convictions se formaient en eux, qu'ils abandonnassent ce qui ne s’accordait pas avec elles; mais ce changement ne leur était pas imposé; il n’avait lieu que quand ils en sentaient le besoin, et il ne s’accomplissait pas chez tous à la fois. Quelques-uns d'eux, ayant osé montrer qu’ils avaient rejeté ce joug, en mangeant leur pain avec des mains non lavées en présence des docteurs venus de Jérusalem, ceux-ci, afin de mettre Jésus en cause, lui demandèrent l'explication d’une conduite que son enseignement avait déterminée. Jésus, dans sa réponse, ne se justifie point ; il les accuse : « Pourquoi vous-mé- « mes, leur dit-il, transgressez-vous le commande- « ment de Dieu au moyen de votre tradition ? » Et puis, il leur fait voir par un exemple combien ce reproche qu'il leur adresse est fondé.
« Honore ton père et ta mère, afin que tes jours « soient prolongés sur la terre que l'Éternel ton Dieu « te donne, » avait-il été dit à Israël sur le Sinaï. (Exode, XX, 12.) C'était, comme saint Paul en a fait la remarque, le premier commandement auquel une promesse fût attachée. (Éphésiens, VI, 2.) Mais si l’on désobéissait au commandement, le contraire
le commentaire de Thomas Scott sur l'Évangile selon saint Matthieu. Traduction française. Paris, 4828.
devait arriver : « Celui qui maudira son père ou sa « mère, sera puni de mort, » disait la Joi. (Exode, XXI, 17.) Le châtiment était substitué à la récompense. L’honneur dû aux parents devait consister en égards et en respects de toute sorte et en tous les soins dévoués et affectueux que la vraie piété filiale suggère naturellement aux enfants. À peine est-il besoin d’ajouter que l'obligation de les secourir, s'ils étaient nécessiteux, était comprise dans ce devoir, puisque c’en était le moindre degré; il fallait alors les « honorer de son bien. » (Proverbes, III, 9.) La signification du mot allait d’ailleurs jusque-là, comme on peut le voir par divers passages où il est employé (1).
Les pharisiens n’entendaient pas la chose autrement, et c’est précisément parce que telle était à leurs yeux Îa portée du commandement, qu’ils avaient imaginé d’en tirer profit en dispensant de s'y conformer. Un fils dénaturé se soumettait-il à regret à l’obligation qui lui était imposée par la loi de venir en aide à son père ou à sa mère dans leur dénûment, ils lui faisaient comprendre qu’il était possible d’arranger cela sans qu’il lui en coûtât autant. N’y a-t-il pas, en effet, tout un chapitre dans le Lévitique
(4) Dans le passage : Χήρας τίμα. τὰς ὄντως χήρας (I. Timothée, V, 3), l'honneur qu'il faut rendre aux veuves véritablement veuves comprend l'assistance qui leur est due, ainsi que cela résulte de Timothée, V, £, 16, où il est dit que le devoir de les assister ne regarde l'Église que lorsqu'elles sont véritablement veuves, ou, comme l'explique saint Paul, lorsqu'elles n'ont ni enfants, ni petits-enfants, ni famille pour en prendre soin.
relatif aux offrandes à l'Éternel faites en vertu d’un vœu, et n'est-il pas dit aussi dans la loi que ces vœux, que nul, au reste, n’était obligé de faire, sont irrévocables (Deutéronome, XXIII, 22, 23), tout ce qui a été l’objet d’un vœu étant saint (ἅγιον) ou définitivement consacré à Dieu (1)? C’en était assez pour que ces casuistes trouvassent dans la loi même le moyen d’éluder la loi.
Les offrandes volontaires qu’on promettait avec serment de fare, étaient sans doute destinées le plus souvent à marquer la reconnaissance qu’on ressentait pour quelque bénédiction reçue. L'usage en était si fréquent qu’on avait pris l’habitude, pour abréger, de s’engager par un seul mot à faire une oblation d’une chose quelconque, d’un champ, par exemple, d’une maison, ou d’une bête pour le sacrifice. Dire qu'elle était corban, ou un don, comme saint Marc l'explique (VIE, 11), c'était en faire abandon aussi solennellement à Dieu que. si l’on avait remplacé ce mot par des imprécations contre soi-même (2). Le
(4) Δῶρον τῷ Κυρίῳ. (Lévitique, XXVII, passim. LXX.) — Ὃς ἂν εὕξεται εὐχήν. (Verset 2.) — ... ἅγιον. (Verset 9.)
(2) Le mot Corban n'était pas, à ce que Lightfoot rapporte, la seule abréviation de ce genre en usage chez les Juifs. Les mots Konem, Konah, Kones, dont il donne la signification, étaient aussi des formules de consécration, words of devoting, parmi eux : « This went for ἃ noted axiom among them, 4{l epithets « of vows are as the voiws themselves. They added certain short « forms, by wbich they signified a vow, and which carried with « it the force of ἃ vow, as if the thing were spoken out in a « larger periphrasis : as for example, if one should say to his
« neighbour Xonem, Konah, Kones, behold, these are epithets « ο a thing devoted unto sacred uses. But above all such like
MATTHIEU, XV, 1-9. 45 nom de corban donné aux offrandes venait du nom que les Juifs donnaient au trésor sacré (1). Ils désignaient aussi par le nom de corban le serment que ce mot résumait, ainsi qu’on peut le voir par un passage de Josèphe, qui rapporte, d’après Théophraste, qu'il était interdit aux Tyriens d'employer les formules de serment des autres peuples, et en particulier celle nommée corban, dont les Juifs seuls se servent (2).
Le sentiment de gratitude qui faisait faire des offrandes à l'Éternel pouvait seul les lui rendre agréables. Nous savons que le sacrifice des méchants lui est en abomination (Proverbes, XV, 8), et qu’il ne veut pas non plus des holocaustes qui ne coûtent rien à ceux qui les font. (II. Samuel, XXIV, 24.) Ce qu’il demande par-dessus tout aux hommes, ce n'est pas qu’ils apportent des présents à son autel, mais c’est qu’ils fassent ce qui est droit et qu’ils aiment la miséricorde. (Michée, VI, 8.) Certes, 1l eût été impossible de méconnaître plus complétement ces règles que ne le faisaient les pharisiens, lorsqu'ils osaient mettre la portion du revenu d’un homme, qu’il aurait dû employer à secourir son père ou sa mère dans le besoin, au rang des choses qu'il lui était permis d'offrir à Dieu, et que Dieu aurait pris plaisir à « forms of vowing, the word Corban, was plaïinest of ail; which « openly speaks ἃ thing devoted and dedicated to sacred use. » (Licurroor, Horæ hebraicæ et talmudicæ, Matthew, XV, 5.)
(1)... τὸν ἱερὸν θησαυρὸν — καλεῖται δὲ Kopéaväc. (FL. Jos.,
Bell. Jud., lib. IT, 6. 1x, ἃ 6.) (2) FL. Jos., Contra Apionem, lib. 1], $ 22.
accepter de sa main. Si un mauvais fils avait fait vœu de la lui consacrer, un tel vœu était évidemment nul, comme l'aurait été tout autre vœu opposé à la loi divine. Quel crime n’était-ce donc pas, non-seulement de l’autoriser, mais encore d’en exiger impérieusement l’exécution! C’est pourtant là ce que faisaient ces docteurs de la loi. Ils consentaient probablement à moins recevoir pour le trésor du temple que les parents n’auraient obtenu du fils ingrat pour leur subsistance. Les deux parties contractantes trouvaient ainsi leur compte à ce marché honteux. Une fois qu’il était conclu, les pharisiens ne pensaient plus qu’à en tirer tout le profit possible, et si le fils, revenant à des sentiments meilleurs, voulait assister son père ou sa mère, ils empêchaient qu’il ne fit plus rien pour eux (Marc, VII, 12), parce qu'en conséquence de son vœu, tout ce dont il pourrait encore vouloir les assister était corban (1). Opposer ainsi au Cinquième commandement, par un moüf intéressé, les misérables arguties d'une fausse dévotion, c'était, comme le leur disait Jésus, annuler la loi de Dieu par leur tradition.
ΠῚ n'en produit ici que cet exemple; mais tout l’enseignement et toute la pratique des pharisiens n'étaient que cela. Et comme cependant, tout en transgressant et en enseignant aux Juifs à transgres-
(4) « He was not at all bound by these words to dedicate his « estate 10 sacred uses; but not to belp his father he was invio- « lably bound. » (Licurroor, Horæ hebraicæ et talmudicæ, Matthew, XV, 5.)
MATTHIEU, XV, 1-9; 10-14. 47 ser la loi, ils voulaient être considérés comme ses plus fermes soutiens, c’est à bon droit qu'il les nomme des hypocrites, et qu’il leur applique les paroles sévères qu'Ésaïe avait adressées autrefois à ses contemporains. Le bien et le mal étant les mêmes dans tous les temps, les sentences des prophètes demeurent toujours vraies. Ésaïe a donc condamné à l'avance tous ceux qui, n'importe à quelle époque, substitueront aux commandements de Dieu des commandements d'hommes, c’est-à-dire des commandements que Dieu n’a pas donnés et qu'il n’aurait jamais pu donner, parce que, fruits de la perversité humaine, ils sont en contradiction avec sa juste et sainte volonté. C’est en ce sens qu’Ésaie a prophétisé d'eux. Leur tradition forme un tout détestable. Jésus veut le déraciner entièrement. Il ne se contente pas d’avoir reproché leur hypocrisie à ces faux docteurs; il va apprendre au peuple dans quelle grossière erreur 1158 le retiennent.
XV, 10. Καὶ προσχαλεσάμεvos τὸν ὄχλον εἶπεν αὐτοῖς" ᾿Ακούετε χαὶ συνίετε.
11. Οὐ τὸ εἰσερχόμενον εἰς τὸ στόμα χοινοῖ τὸν ἄνθρωπον, ἄλλὰ τὸ ἐχπορευόμενον ἐκ τοῦ στόματος, τοῦτο χοινοῖ τὸν Av θρωπον.
12. Τότε προσελθόντες oÙ μαθηταὶ αὐτοῦ εἶπον αὐτῷ Οἴδας, ὅτι οἵ Φαρισαῖοι ἀχούσαντες τὸν λόγον ἐσχανδαλίσθησαν ;
XV, 40. Et ayant appelé la multitude, il lui dit : Écoutez et comprenez.
44. Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l'homme; mais ce qui sort de la bouche, c’est cela qui souille l'homme.
12. Alors ses disciples s’approchèrent et lui dirent : Sais-tu que les pharisiens, en entendant cette parole, s'en sont scandalisés ?