‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon saint MatthieuChapitre 106 sur 107 · IV · texte numérisé non relu

IV

d’après le titre qu’il a choisi, voulait expliquer dans son livre, et on y trouvait effectivement de tout cela, suivant Eusèbe : des prédictions, dont l’une, relative au règne de mille ans du Christ sur la terre après la résurrection des morts, nous a été conservée par Irénée (1); puis, des paraboles, des instructions et des discours du Seigneur, qu'il n'avait pas puisés dans les écrits de ses devanciers (Luc, I, 1), mais recueillis, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même, dans ses entretiens avec les disciples des apôtres et'avec d’autres saints hommes, tels qu’Aristion et le presbytre Jean. Il pouvait ainsi, tout en risquant d’accueillir des informations inexactes et des traditions « par trop fabuleuses, » espérer d’ajouter des choses nouvelles à ce qu’on savait déjà.

Mais s’il croyait pouvoir retirer plus d'utilité des récits pleins de vie de ses mterlocuteurs que des livres (2), il devait cependant s’enquérir aussi avec soin de ce qui avait été publié par d’autres sur le sujet qui l’occupait, et c’est ainsi sans doute qu'il s’est trouvé amené à parler de l'Évangile de Matthieu. Là aussi, comme dans son propre ouvrage, il y avait des λόγια, c’est-à-dire des prophéties, des paraboles, des discours, un enseighement donné par le Seigneur au nom de son Père qui l'avait envoyé, et 1] est tout simple que Papias y ait fait allusion. Il ne nous reste

(4) lazn., “αὐ. Hæres., lib. V, c. xxxHi, Ç 3.

(4) Οὐ γὰρ τὰ Ex τῶν βιδλίων τοσοῦτόν με ὠφελεῖν ὑκελάμδανον, ὅσον τὰ καρὰ ζώσης φωνῆς χαὶ μενούσης. (Euses., Hist. Ecct. Jib. IIS, 6. 39.)

ET SON ÉVANGILE. 568 de ce qu’il en à dit qu'un court membre de phrase, détaché de ce qui le suivait et le précédait chez cet auteur, et rejeté par Eusèbe à la fin du chapitre qui le concerne, là où il indique, conformément à sa promesse, les livres en usage dans les Églises dont Papias a fait mention. Il n’a cité que ce qui était en rapport avec son but; mais peut-être pourrans-nous sans beaucoup de peine, en tenant compte de ce que nous savons, à l’aide de ce membre de phrase brisé, reconstruire la phrase entière. Je ne crois pas être téméraire en supposant que l’évêque d’Hiérapolis, après avoir dit : « Matthieu recueillit, il est vrai, par « écrit les λόγια » (dans le sens étendu de ce mot), « en langue hébraïque, et chacun les expliqua selon « qu'il en était capable (1), » ait ajouté quelque chose comme ceci : « maïs cela ne devait pas m'empêcher « de recueillir et de publier les λόγια dont j'ai eu « connaissance par mes, entretiens avec les disciples « des apôtres, et d'en donner ici l'interprétation, « comme je l’ai promis par le titre de cet ouvrage. » Qu'on veuille bien le remarquer, le mot λόγια est dans son titre, et c’est du titre qu’il a passé dans le

(4) Ματθαῖος μὲν οὖν Efpalèt διαλέχτῳ τὰ λόγια συνεγράψατο" ἡρμήνευσε δ᾽ αὐτὰ ὡς ἦν δυνατὸς ἕχαστος. (Euses., Hist. Eccl., ΠΡ. ΠῚ, ὁ. 39.) Le mot συνεγράψατο, employé ici par Paplas, l’est ailleurs par Eusèbe, lib. II, ὁ. 46, en parlant, non d'un recueil, mais de l'Evangile de saînt Mare. — Quant à ἑρμηνεύειν, au lieu de le rendre ici, comme on l'a fait souvent, par {raduire, à quoi rien n'oblige, je l'ai pris dans le sens d'expliquer, me conformant en cela à Schleiermacber, qui a proposé erklært ou erlæutert pour la version allemande. — Au lieu de ἦν δυνατὸς, on lit ἠδύνατο dans plusieurs manuscrits.

b64 L'APOSTOLAT DE MATTHIEU

membre de phrase cité. Papias ne l’a donc pas employé pour nous révéler l'existence d’un Recueil de sentences du Seigneur, formé par Matthieu, ni pour nous dire ce qu'était ce livre; mais il s’en est servi, parce que les λόγια recueillis par lui-même devaient naturellement le faire penser aux λόγια de l’Évangile de Matthieu, dont les siens étaient comme un supplément. Il s’y réfère, bien qu’on ait supposé que Papias, au commencement du second siècle, ne connaissait pas cet Évangile, encore fort peu répandu, assure-t-on, en ce temps-là (1).

Il était, au contraire, alors et depuis longtemps d’un usage très-général parmi ceux auxquels 1l était destiné. Nous le savons par Irénée, et ce nous sera une preuve subsidisire de l’identité des écrits dont Papias et Irénée font mention. Quand Papias nous dit que « Matthieu a recueilli par écrit les λόγια en « langue hébraïque, » et Irénée, son disciple (2), qui connaissait les Logia de Papias, puisqu'il leur fait des emprunts, « que Matthieu répandit au dehors «parmi les Hébreux en leur propre langue son « Évangile, » avant que les autres Évangiles n’eussent été écrits, comment auraient-ils pu vouloir parler de livres différents? Comment Irénée, je vous prie, aurait-il affirmé de l’Évangile de Matthieu ce

(4) « Zu beachten ist immerhin dass Papias unsern Matthæus « noch nicht kannte, dieser also damals noch nicht sehr verbreitet « gewesen sein kann. » (En. Rauss, Die Geschichte der heiligen Schriften Neuen Testaments. 1864. Page 489.)

(2) Hignon., Epist., 29

ET SON EVANGILE,. 565 qui, d'après Papias, en admettant pour un instant qu’il ait dit ce qu’on prétend, ne pourrait être vrai que d'un Recueil de sentences du Seigneur, mots qui, d’ailleurs, ne se lisent pas chez lui? Non, cela est impossible ; il est donc évident que le maître et le disciple ont parlé du même livre.

Avec ces explications fort simples, auxquelles on arrive par l'étude, non d’un seul chapitre d’Eusèbe, mais de son Histoire Ecclésiastique tout entière sous le rapport que j’ai indiqué, disparaissent les Logia et le Prôto-Marc que Schleiermacher avait cru découvrir dans le texte de Papias.

Notre Marc n’est donc pas, comme on l’a soutenu, une édition, augmentée et complétée par un auteur inconnu, de l'ouvrage primitif de cet évangéliste; c’est son Évangile même, tel qu’il l’a composé.

Notre Matthieu aussi reprend tous ses droits. La priorité de son Évangile, attestée par Irénée, bien avant de l'avoir été d’une voix unanime par tous les Pères et les écrivains ecclésiastiques à partir du quatrième siècle, et à laquelle on a opposé sans motif le témoignage de Papias, ne peut plus être contestée historiquement : il appartient tout entier, par sa date, à l’époque de la première dispersion des apôtres.

Ces résultats me paraissent acquis. Il me reste, pour en faire comprendre l’importance, à montrer de quelle manière quelques-uns de ceux qui ont accueilli chez nous les hypothèses de Schleiermacher, en ont

566 L'APOSTOLAT DE MATTHIEU fait usage pour expliquer l’origine de notre premier Évangile.

ΠῚ n’est, suivant l’un de nos plus éminents critiques, qu'un ouvrage de seconde main, ou plutôt un ouvrage dans la composition duquel les deux prétendus livres dont on a cru découvrir que Papias avait parlé, sont entrés chacun pour sa part, et qui a reçu sa forme définitive, on ne sait trop quand, d’un quatrième οὐ cinquième auteur, lequel a eu à sa disposition d’autres sources encore, mais sans que rien exige que ces autres sources ajent été des ouvrages écrits (1).

L'auteur du mémoire couronné par la Société de la Haye ne s’écarte guère de ces conclusions, quand il indique les Logia, le Prôto-Marc, un certain nombre de données puisées dans la tradition, et quelques notices provenant des réflexions personnelles du rédacteur, comme les quatre facteurs dont la combinaison constitue l'Évangile qui porte le nom de Matthieu, quoiqu'il ne soit pas l’œuvre de cet apôtre. Ajoutons qu’il a cru pouvoir, dans un tableau synoptique d'une soixantaine de pages, divisé en colonnes, décomposer cet Évangile et en répartir les versets d'après les sources qui ont concouru, suivant lui, à sa formalion ; comme si, dans cette supposition que rien n'autorise, on eût pu mieux les distinguer qu’on ne peut, à la marée montante, distinguer, sur la

(4) En. Reuss., Nouvelles éludes comparatives sur les trois premiers Évangiles au point de vue de leurs rapports d'origine et de dépendance mutuelle. Nouvelle Revue de Théologie, 1858. Tome 1}, pages 46 et 74.

ET SON ÉVANGILE. 567 rive envahie, l’eau apportée par une vague d’avec: celle que d’autres vagues y ont ajoutée (4).

Toutes ces vues sur l’origine de nos Évangiles ont été reproduites dans une célèbre Introduction, où on les résume fort bien en disant « que la plus belle « chose du monde est ainsi sortie d’une élaboration « obscure et complétement populaire, » et que l’Évangile de Matthieu ne saurait avoir un cachet individuel, parce que c’est « une composition imperson- « nelle où l’auteur disparaît totalement (2). » ᾿

Assurément, s’il en était ainsi, notre Matthieu actuel ne serait qu’un ouvrage de marqueterie, composé de morceaux arbitrairement juxtaposés, entre lesquels il n’y a pas de liaison véritable. Mais que reste-t-il de tout cela si j'ai réussi à prouver que ce que le presbytre Jean et Papias ont dit de Marc et dé Matthieu n’a été reproduit par Eusèbe que parce que dans ces passages ils parlaient de leurs Évangiles ; et que de plus Irénée, qui vient immédiatement après eux, nous donne par son témoignage le vrai sens de leurs paroles ?

Alors, au lieu d’une composition impersonnelle dont l’auteur disparaît totalement, nous avons dans le premier Évangile une œuvre très-personnelle, qui a pour auteur un apôtre. Sachant qu'il a écrit en vue des Hébreux, on est en droit de supposer qu'il ἃ

(4) A. Révriue, Études critiques sur l'Évangile selon sain Matthieu. Leyde, 1862. Pages x1x, xx, 42, 264-323.

(2) Renan, Wie de Jésus. Treizième édition. {n{roduction, pages Lvi et L.

508 . L'APOSTOLAT DE MATTHIEU ET ΒΟΝ EVANGILE. choisi et classé ses matériaux d’après un plan en rapport avec l’enseignement qu’il voulait leur donner. Cette hypothèse (car c'en est aussi une), qui m'a servi de point de départ dans mon Essai d’Interprétation de l'Évangile selon saint Matthieu, se trouve justifiée jusqu’au bout, puisque j'ai fait voir, « qu’au lieu de « ne rendre compte que d’une partie du contenu du « livre, elle 16 recouvre tout entier (1), » ce qui serait impossible, si ce livre était composé, comme on l'a dit, « de morceaux d’époques et de provenances fort α différentes (2). »

La preuve interne de l'unité de la rédaction par l'unité du plan s'ajoute ainsi à la preuve historique que j'ai fournie dans cet appendice, et confirme les plus anciens souvenirs de l’Église chrétienne, en même temps qu'elle répond à l'impression qu’on reçoit de la simple lecture du premier de nos Évangiles.

Cette impression, bénie de Dieu, suffit heureusement au grand nombre ; mais comme la foi peut être troublée par les résultats auxquels arrivent quelquefois les savants, il est bon de montrer qu'ils ne sont pas tous acceptables. C’est ce que je me suis proposé ἰοὶ, étant convaincu, avec Vinet, que « les preuves « extérieures sont un boulevard imposant des révé- « lations chrétiennes. »

(1) Expression de M. A. Réville, Etudes critiques sur l'Évar gile selon saint Matthieu, pages 8 et 44.

(2) Renan, Vie de Jésus. Treizième édition. Infrodaction,

page L.

Page 1