‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon saint MatthieuChapitre 55 sur 107 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

naissant ni les Écritures ni la puissance de Dieu.

30. Car en la résurrection, les bommes ne prennent et ne donnént point en mariage, mais ils sont comme les anges de Dieu

dans le ciel.

34. Et quant à la résurrection des morts, n'avez-vous pas lu cette parole que Dieu vous ἃ dite :

3%. « Je suis le Dieu d’Abra- « ham, et le Dieu d’Isaac, et le « Dieu de Jacob ? » Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants.

33. Et la foule, entendant cela, était frappée de son enseignement.

Le royaume de Dieu annoncé par Jésus sera dans le ciel un royaume éternel, auquel tous les croyants,

à quelque époque qu’ils aient vécu sur la terre, auront part. Dès les premiers temps de son ministère, il en avait parlé ainsi, déclarant à ses disciples que les Gentils qui bientôt se convertiront, s’y rencontreront avec les patriarches dont les Israélites étaient issus, (VII, 44.) Ge qu’il y avait eu de nouveau pour eux dans ce langage, c'était seulement ce qu’il leur avait dit de la réunion de ceux qui viendraient d'Orient et d'Occident avec leurs pères dans la vie future ; car pour ce qui est de le vie future elle-même, elle avait été si clairement annoncée, que la plupart des Juifs y croyaient, s’appuyant soit sur les paroles d'Ésaïe : «Ceux que tu avais fait mourir vivront; IV. 47

« mon corps mort se relèvera ; la terre jettera de- «hors les trépassés (Ésaïe, XXVI, 19),» soit sur celles de Daniel : « Plusieurs de ceux qui dorment « dans la poussière de la terre se réveilleront, les « uns pour la vie éternelle, les autres pour l'oppro- « bre et une ignominie éternelle (Daniel, XIE, 2), » soit sur d’autres paroles encore de leurs livres saints. Le relèvement des morts, introduction à la vie fvture, se nommait depuis longtemps la résurrection, ἀνάστασις, et l’on pensait que quand 1] aurait lieu, ἢ y aurait des châtiments pour les coupables, mais «a qu’une grâce excellente était réservée à ceux qu « seraient morts dans une vraie piété.» ([T. Maccab., XII, 43-46.) Il semble même, d’après les termes dont l'historien Josèphe se sert en achevant le récit du martyre des Maccabées, que « vivre en présence de « Dieu comme Abraham, Isaac et Jacob et tous les « patriarches (4), » était une expression en usage parmi ses compatriotes pour donner une haute idée du bonheur, dans une autre vie, de ceux qui quittent ce monde dans ces sentiments. Il n’est donc pas étonnant que Jésus l'ait employée plusieurs fois. Tout récemment encore, en se rendant à Jérusalem, il avait dit, comme autrefois à Capernaüm, que les Juifs impies « verront Abraham et Isaac et Jacob et tous les « prophètes dans le royaume de Dieu, et qu'ils sea ront eux-mêmes jetés dehors. » (Luc, XIII, 38.) Son enseignement sur ce sujet revenait à ceci :

(4) ... ζῶσι τῷ Θεῷ, ὥσπερ ᾿Αδραὰμ, Ἰσαὰκ xai Ἰαχὼέ, χαὶ πάντες οἷ πατριάρχαι. (FL. Jos., De Maccabæis, $ 16.)

MATTHIEU, XXII, 23-33. 259 « Ceux qui auront fait de bonnes œuvres sortiront « des sépulcres et ressusciteront pour la vie; et ceux « qui en auront fait de mauvaises ressusciteront pour « la condamnation. » (Jean, V, 29.)

C'était la foi de la plupart des Juifs en ce temps-là (Actes, XXIV, 15), quoiqu'ils fussent loin de se dire tous qu’une telle foi, s’ils voulaient être conséquents, les obligeait, pendant la vie présente, à se proposer constamment pour fin la vie éternelle. (Romains, VI, 22.) Les sadducéens, n’en ayant nulle envie, en étaient venus à se persuader à eux-mêmes et essayaient de persuader aux autres que les âmes meurent avec le corps, et qu’il n'y a par conséquent ni résurrection après la mort, ni autre vie après celle-ci (4). Ils avaient transformé leurs négations en doctrines, et comme ils les voyaient menacées par la parole pleine d'autorité de Jésus, ils eurent recours vis-à-vis de lui, pour justifier leur incrédulité et la conduite profane qui en était la suite, à l’une de ces objections, de mise peut-être dans leurs discussions avec les pharisiens, mais auxquelles rien dans l’enseignement du Seigneur ne fournissait de prétexte.

On trouve dans le Deutéronome une loi destinée à sanctionner une ancienne coutume des Hébreux (Genèse, XXX VIII, 8), suivant laquelle lorsqu’un homme mourait sans enfants, son frère, s’il demeurait avec lui, devait épouser sa femme. Le but de cette loi était d'honorer la mémoire du frère mort sans postérité

(4) Σαδδουχαίοις δὲ τὰς ψυχὰς à λόγος συναφανίζει τοῖς σώμασι. (Εν. Jos., Ant. Jud., lib. XVIII, c. 1, 8, 4.)

et d’assurer un protecteur à sa veuve. Elle prescrivait de donner son nom au premier-né du second mariage, « afin, disait le législateur, que son nom ne « soit pas effacé d'Israël. » (Deutéronome, XXV, 6. Plus tard on étendit à des parents plus éloignés cette disposition qui ne concernait à l’origine que les frres, et l’on en ajouta d’autres destinées à faire rentrer dans la famille du mari les terres que la femme, devenue veuve, pouvait avoir vendues. En l'épousant, le plus proche parent du mari décédé acquéral le droit de racheter les biens aliénés par elle. (Ruth, IV, 5.) Tout cela pouvait être fort bien approprié au usages et aux mœurs du peuple pour lequel cette lo avait été faite; mais il est évident que ce n'était qu'une loi civile, se rapportant exclusivement au circonstances dans lesquelles les familles peuvent se trouver en ce monde, Pour y voir une loi religieuse devant avoir encore son effet dans le monde à venir, il aurait fallu se représenter la vie future comme st passant dans des conditions toutes semblables à celles de la vie présente. Il est vrai que cette opinion a eu cours parmi les Juifs. De là certaines décisions fort

bardies de leurs docteurs. L’un d’eux déclare grave- |

ment que la veuve qui se remarie sera rendue dans l’autre vie à son premier époux (1).

Ceux qui parlaient ainsi croyaient du moinsàh |

résurrection ; mais les sadducéens n’y croyaient pas.

Ce n’est donc pas pour obtenir de Jésus la solution .

(4) « Muller illa, quæ duobus nupsit in hoc mundo, priori res « Uituitur in mundo futuro. » (Sohar, Gen. {. 24, 96.)

MATTHIEU, XXII, 23-53. 261 d'une difficulté qui les préoccupe réellement, mais pour porter le trouble dans l’esprit de ses auditeurs, qu'exagérant à plaisir les applications possibles de la loi de Moïse qu'ils citent, ils imaginent ces sept frères épousant successivement la même femme, afin de pouvoir lui demander duquel des sept elle sera la femme à la résurrection : question narquoise, au moyen de laquelle ils voulaient faire ressortir les impossibilités de la vie future niée par eux.

Jésus leur répond qu'ils sont dans l'erreur parce qu'ils ne connaissent et ne comprennent point les Écritures, et qu’ils ne savent pas quelle est la puissance de Dieu. Où donc ont-ils vu que les lois civiles de Moïse, essentiellement temporaires de leur nature, et qu’ils ont souvent changées eux-mêmes, doivent influer sur ce qui se passera dans la patrie célste (Hébreux, XI, 16), après avoir été en vigueur sur la terre? Qu'ils sachent qu’il n’y aura ἰὰ ni mariage, ni naissance, ni mort. « Étant enfants de la « résurrection, » comme le Seigneur s'exprime dans l'Évangile selon saint Luc, « les enfants de Dieu ne « pourront alors plus mourir, » et étant devenus «semblables aux anges, » ἰσάγγελοι (Luc, XX, 36), par le renouvellement qu’aura subi tout leur être, rien dans les relations qu’ils auront entre eux ne rappellera l'existence charnelle d’ici-bas. Jésus avait confrmé précédemment aux Juifs ce qui leur a été dit par les prophètes sur la vie des bienheureux. (Jean, VI, 40 — Ésaie, XXVI, 19, et Matthieu XII, 43 — Daniel, XIE, 3); mais voici une révélation nou-

velle qui, en corrigeant sous un rapport important l’idée que les pharisiens s’en faisaient, écarte l’objection élevée contre la résurrection par les saddrcéens.

Pour le peuple, qui croyait à l’immortalité de l'âme, cette réponse pouvait suffire ; mais les saddutéens n’y croyaient pas. L’âme meurt avec le corps, disaient-ils : comment donc auraient-ils pu admettre que l'âme n'étant plus vivante, le corps peut ressusciter ? La résurrection des morts ne leur pourra paraître possible que lorsqu'ils auront cru que l’âme survit au corps. « Eh bien oui, elle survit au corps, leur di ici Jésus. Si j'ai parlé à diverses reprises d’Abraham, d’Isaac et de Jacob comme devant se rencontrer avec les Gentils au royaume des cieux, c’est que, bien qu’ils soient morts, leurs âmes vivent. Dieu luimême, qui n’est pas le Dieu des morts, mais des vi- ‘vants, vous l’a déclaré en se nommant leur Dieu, ainsi que vous pouvez le lire dans les Écritures. » Εἰ ce qui est vrai d’eux, est vrai de tous les morts, puisque, après avoir dit : « Dieu est le Dieu des vi- « vants, » le Seigneur a ajouté, suivant un autre évangéliste, que « tous sont vivants pour lui (1). » (Luc, XX, 38.) Ils vivent: pourquoi donc, la puis sance de Dieu étant ce qu’elle est, ne ressusciteraient-

(4) Πάντες γὰρ αὐτῷ ζῶσιν. (Luc, XX, 38.) « Nobis mortai « sunt, Deo vivunt, quia nos sola videmus corpora; corpora autes « mortua sunt. Deus videt animas, animæ vero vivunt. » (Mai- DONAT, Commentarii in quatuor evangelistas, col. 520.) Sac traduit : « Tous sont vivants devant lui. »

MATTHIEU, XXII, 23-33; 34-40. 263 ils pas? « L'Esprit sonde toutes choses, même ce qu’il « y a de plus profond en Dieu. » (I. Corinthiens, Il, 10.) Jésus, « auquel Dieu n’a pas donné l’Esprit avec « mesure » (Jean, III, 34), détermine par cette interprétation quel est le sens des paroles que l'Éternel a commandé à Moise de dire de sa part aux enfants d'Israël. (Exode, INT, 6, 15.) Il ne s’applique pas à leur prouver que l’âme ne meurt point ; il l’affirme en se bornant à leur dévoiler la pensée et le dessein de Dieu. « Mon Père a dit à vos pères, comme je vous l'ai dit, qu'Abraham, Isaac et Jacob vivent, quoique morts, et que tous vivent : croyez-le. »

Tel était l’enseignement de Jésus sur le royaume de Dieu : tous y seront appelés (XXII, 1-14); mais quoique commençant sur la terre, ce n’est pas un royaume de ce monde; c’est un royaume spirituel (versets 45-22), qui sera dans le ciel un royaume éternel. (Versets 23-33.) Le peuple était frappé d’étonnement de ce qu’il entendait, et quelques-uns des seribes présents à ce dernier entretien dirent à Jésus : ‘* Maître, tu as bien dit. » (Luc, XX, 39.)

XXII, 34. OÙ δὲ Φαρισαῖοι XXII, 34. Les pharisiens ayant ἀχούσαντες, ὅτι ἐφίμωσε τοὺς appris qu’il avait fermé la bou- Σαδδουχαίους, συνήχθησαν ἐπὶ che aux sadducéens, se rapproτὸ αὐτό. chèrent ensemble ;

35. Καὶ ἐπηρώτησεν εἷς ἐξ 35. Et l’un d'eux, un docteur αὐτῶν νομιχὸς πειράζων αὐτὸν de la loi, le questionnant, lui dit

χαὶ λέγων" pour l’éprouver :

36. Διδάσχαλε, ποία ἐντολὴ 86. Maître, quel est le grand μεγάλη ἐν τῷ νόμῳ; commandement dans la loi ?

37. Ὁ δὲ Ἰησοῦς εἶπεν αὐτῷ: 37. Jésus lui dit: « Tu aimeras ᾿Αγαπήσεις χύριον τὸν Θεόν σου « le Seigneur ton Dieu de tout

ἂν ὅλῃ τῇ χαρδίᾳ σου χαὶ ἐν « ton cœur, et de toute ton âme, SAN τῇ ψυχῇ σου καὶ ἐν ὅλῃ τῇ « et de toute ta pensée. » διανοίᾳ σου.

38. Αὕτη ἐστὲ πρώτη χαὶ 38. C'est là le premier et le μεγάλη ἐντολή. ᾿ grand commandement.

39. Δευτέρα δὲ éuola αὐτῇ" 39. Εἰ voici le second, quilui est "Ayarhoets τὸν πλησίον σου ὡς « semblable : « Tu aïmeras ton σεαυτόν. « prochain comme toi-même. »

40. Ἐν ταύταις ταῖς δυσὶν 40. De ces deux commandeἐντολαῖς ὅλος à νόμος χαὶ ci ments dépendent toute la loi et προφῆται χρέμανται. les prophètes.

Les pharisiens, qui s'étaient tenus à distance perdant que Jésus s’entretenait avec les sadducéens, se rapprochèrent tous ensemble de l'endroit où i enseignait dans le temple (Marc, XIE, 35), lorsqu'ils surent qu'il les avait réduits au silence. N’ayant pas réussi à lui faire dire quelque parole qu’ils pussent tourner contre lui, comme ils l’espéraient en envoyant auprès de lui quelques-uns de leurs disciples avec des Hérodiens, ils se proposaient sans doute de lu dresser de nouvelles embüches; mais 115 n’en eurent pas le temps. Un docteur de la loi, qui faisait partie de leur troupe, les prévint. Il avait été frappé, à ce qu'il semble, de la distinction que Jésus, en répordant à leurs émissaires, avait faite entre ce qu'il fut rendre à César et ce qu'il faut rendre à Dieu. Le cens lui représentait fort bien ce que César peut exiger; mais il voudrait que le Seigneur lui dit quel est, stlon lui, le caractère essentiel des exigences de Dieu. C’est à cela que tend sa question : « Maître, quel est « le grand commandement dans la loi ? » Il n’ignort pas qu’on peut y répondre diversement (Marc, ΧΙ,

MATTHIEU, XXII, 4-40. 265 32, 33), et que c’est un sujet de dispute parmi les Juifs ; mais c’est précisément pour cela qu’il désire savoir ce que le Seigneur en dira, la signification qu'on doit attacher à sa déclaration précédente ne pouvant manquer d'en être éclaircie.

Le premier de tous les commandements de la loi, lui répond Jésus, c’est d’aimer Dieu autant que l’on est capable d'aimer (Deutéronome, VI, 5); mais il y ἃ un second commandement, qui est identique au premiet, tellement que l’on n’accomplit vraiment l’un que lorsqu'on accomplit aussi l’autre, c’est d’aimer son prochain comme soi-même. (Lévitique, XIX, 18.) La vraie charité envers le prochain est l’effet et la suite naturelle de l’amour pour Dieu, en sorte que celui qui n’aime point Dieu n'aime point son prochain. (L Jean, IV, 20.) Ces deux affections découlent de la même source; et quand elles sont parfaites, elles ont ce résultat, « qu'on ne choisit plus entre ses frères cet son Père; car plus on aime son Père, plus on «aime ses frères (4). » Tous les autres commandements, avec l'extension et les développements qu'ils ont reçus des prophètes, dépendent de ces deux-là, parce que c’est l’amour qui en est le prin* cipe, qui les fait observer : il soutient tout, et sans lui tout tombe. L’obéissance par amour, avec Dieu et le prochain pour objet, voilà donc ce que Dieu demande. |

Si, au lieu de l’entendre ainsi, quelqu'un avait com-

(1) A. Viner. Études Évangéliques : L'affection selon l'esprit. Partie ÎI, vers la fin.

pris la déclaration de Jésus aux disciples des pharisiens comme signifiant seulement que les Juifs devaient d’une part remplir les obligations résultant pour eux de leur assujettissement aux Romains, et de l’autre se montrer zélés pour le culte de leur Dieu, en offrant les holocaustes et les sacrifices qu’il avait ordonnés (Marc, XII, 33), cette nouvelle parole du Seigneur lui faisait connaître son erreur. Elle proclamait que l'amour de Dieu et du prochain est le résumé de la loi divine, et par conséquent, ce qui est dû à Dieu et ce qu’il faut lui rendre. C’est la loi suprême de son royaume. De là cet encouragement: « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu, » que Jésus, ainsi que saint Marc le raconte, adressa au docteur qui l’avait interrogé, après que celui-ci, abondant en son sens, eut reconnu avec lui qu’il n’y a pas de commandement plus grand que les deux commandements d'amour que le Seigneur avait élevés au-dessus de tous les autres. (Marc, XII, 54.)

Mais si telle est la loi du royaume que Jésus est venu fonder, il ne suffit pas, comme le pensaient les pharisiens, d’être fils de David, pour en être le roi. Jésus va leur montrer qu'ils se trompent en le supposant.

XXII, 41. Συνηγμένων δὲ XXII, &1. Or les pharisiens τῶν Φαρισαίων ἐπηρώτησεν ad- élant réunis, Jésus les quesτοὺς ὃ Ἰησοῦς tionna,

42. Λέγων' TE ὑμῖν δοχεῖ 42. En disant : Que vous semπερὶ τοῦ Χριστοῦ: τίνος υἱός ble-t-il du Christ ἢ De qui est-il ἐστι; Λέγουσιν αὐτῷ Τοῦ Δαυΐδ. fils? Ils lui dirent : De David.

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