‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon saint MatthieuChapitre 68 sur 107 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

XXIV, 45. Qui donc est ke serviteur fidèle et prudent qu son maître a établi sur ses domestiques, pour leur douner la nourriture au temps qui faut ?

46. Heureux ce serviteur-b, que son maitre, en venant, trouvera faisant ainsi !

47. En vérité, je vous le dis, ἢ l’établira sur tout ce qui lui a}partient.

48. Mais si, étant méchant, ὦ serviteur placé au-dessus des autres dit en son cœur : Mon maître tarde à venir ;

49. Et s’il se met à battre ses compagnons de service, et qu'il mange et boive avec les gens qu s'enivrent,

50. Le maître de ce serviteurlà viendra au jour où il nes attend pas, et à l'heure qu'il δὲ sait pas,

δι. Et il le déchirera de coups et lui fera sa part avec les hypecrites. Là seront 165 pleurs et ἰδ grincements de dents.

Le but de cette parabole est d’avertir les pasteurs chargés de paître le troupeau de Dieu en s’en rendant les modèles (I. Pierre, V, 2, 3), que leur ministère, qui les appelle à veiller sur les autres, est pour eux

(4) Δοῦλος ἐχεῖνος ne se rapporte pas ici à la personne du serviteur mentionné au verset ἐδ, lequel est supposé Sdèk, mais sert à désigner un autre serviteur exerçant le même off que lui; c'est ce que j'ai voulu indiquer dans ma traduction par

les mots en italiques.

MATTHIEU, XXIV. 45-51. 373 un motif de plus de veiller sur eux-mêmes. Leur maftre, à son retour, récompensera la fidélité de ceux qui auront été fidèles; mais quant à ceux qui, négligeant le troupeau et vivant dans la dissolution, se seront promis l'impunité parce que les siècles s’écoulent sans qu’il revienne, hypocrites qu’ils sont, ils seront punis avec les hypocrites, lorsqu'il apparaîtra soudain. La forme interrogative donnée à cet avertissement a pour objet de les amener à s’examiner euxmêmes sous ce rapport.

De tout cela résulte que le temps durant lequel le Christ, le Fils du Dieu vivant, demeure dans le ciel à la droite de son Père, est pour les siens icibas, ainsi qu’il le leur disait alors, celui « de veiller «et de prier en tout temps, afin qu'ils soient trouvés « dignes de subsister devant le Fils de l’homme. » (Luc, XXI, 36.)

Jésus vient de combattre à l’avance toutes les illusions qui empêcheront les Juifs d'élever vers lui leurs regards. Maintenant, il va apprendre à ses apôtres ce que sera son avénement, rectifiant par là même les fausses idées qu’ils s’en étaient faites. Il leur en parle d'abord en paraboles, comme pour préparer ainsi leurs esprits à ce qu'il leur en dira ouvertement ensuite.

Voyons maintenant si rien, dans les portions des Évangiles de saint Marc et de saint Luc qui correspondent au chapitre XXIV de saint Matthieu, n’est

mr

sa MATTHIEU. XXIV.

contraire à l’interprétation que je viens de donner de celui-ci.

Marc suit Matthieu pas à pas et ne diffère de [αὶ que par des détails de rédaction et par l’omission qu’il fait de cette parole de Jésus : « Et alors le signe « du Fils de l’homme dans le ciel sera manifeste. » (XXIV, 30.) Le signe qu’il rappelle ainsi c’est, d’après l'usage qui est fait ailleurs du mot stgne (Apocalypse, XI, 1, ὃ; XV, 4), la vision que Daniel a eue du « Fils de l’homme venant dans les nuées du cie « jusqu’auprès de l’Ancien des jours, et recevant de « lui le seigneurie, l'honneur et le règne. » (Daniel, VII, 13, 14.) Il sera manifeste, parce que l'ascension de Jésus ayant réalisé, et par là révélé, 06 que ce signe figurait, on pourra en comprendre la signifcation. Matthieu devait recueillir cette déclaration du Seigneur dans son Évangile, parce qu'il était destiné aux Hébreux qui savaient, par la lecture de leurs livres saints, à quoi elle faisait allusion. Marc, at contraire, devait l’omettre, parce qu’il s’adressait à des lecteurs auxquels ces livres étaient inconnus, ἐἰ pour qui, par conséquent, l’allusion de Jésus aurait été inintelligible. Mais s’il la supprime, il a grand soin de reproduire la prophétie que Jésus y ajoute, et qui fait partie, chez Matthieu, du même verset. par laquelle le Seigneur annonce qu'il reviendra du ciel de la même manière que Daniel, dans sa vision, l'y avait vu monter : « Et alors ils verront le Fils de « l’homme venant dans les nuées avec une grande « puissance et avec gloire. » (Maro, XIII, 26.)

On s’est fondé sur cet alors pour prétendre que l'avénement glorieux du Fils de l’homme était représenté ici par lui comme devant suivre immédiatement les perturbations mentionnées dans les deux versets précédents de saint Marc (XII, 24, 25), et dont on s'était fait aussi, comme je l’ai montré, les plus fausses idées (4). Mais non, il est évident, d’après l'ensemble du discours de Jésus, tel que je l'ai expliqué, que, placé comme il l’est dans les trois premiers Évangiles, cet alors ne saurait avoir pour objet de désigner pour son retour une époque déterminée, mais seulement de le rattacher d’une manière générale aux temps postérieurs à la ruine de Jérusalem et aux bouleversements qui la devaient suivre, par opposition aux temps antérieurs à cette ruine, où il annonce que des faux christs s’élèveront en différents lieux. Une désignation plus précise, à l’aide de ce mot, n’a certainement pas pu être la pensée du Seigneur, puisqu'il a affirmé, un instant après, que « quant au jour et à l'heure, personne ne les sait, « pas même les anges qui sont dans le ciel, ni même « le Fils, mais seulement le Père ν (Marc, XIII, 32), et que toutes ses exhortations à la vigilance reposent sur cette base, que les homines ne savent pas quand ce temps viendra. (Marc, XIIT, 38.)

Les remarques sur Marc, XIII, 26, qui précèdent, sont naturellement applicables aussi au passage parallèle de saint Luc. (XXI, 27.)

(4) Voir pages 355-364.

Nous lisons dans le troisième Évangile que le jour même où Jésus commença à entretenir ses disciples des souffrances qui l’attendaient à Jérusalem, de sa mort et de sa résurrection, il commença aussi à leur parler de son retour glorieux. Tout comme Matthieu, qui, ayant égard, dans le choix et le classement de ses matériaux, à l'enseignement auquel il voulait les faire servir, en a fait mention en cet erdroit (XVI, 27), Luc, qui s’est proposé de raconter les choses par ordre (I, 3), place cette première révélation de Jésus sur l’avénement du Fils de l’homme dans 88 gloire et dans celle du Père et des saints anges (IX, 26), aussitôt après sa première déclaration sur sa pas-

sion. (IX, 22, 26.) Durant son dernier voyage à Jéru |

salem (XVII, 11) il la répète et la développe, etil 5 rattache de nouveau le conseil que déjà la fois précédente 1] avait donné à ses disciples, de perdre leur vie, s’il le faut, en vue de ce jour-là. (XVII, 33 =D, 24.) Pour décrire ce qui arrivera alors, il emploi des images (XVII, 24, 26, 27, 34, 35) dont il s’est également servi, comme nous l’avons vu, dans l’entretien qu’il eut plus tard, après sa sortie du temple, avec Pierre, Jacques, Jean et André. Matthieu les ἃ recueillies à cette occasion. (XXIV, 27 ; 37-39; 40, 41.) Luc, les ayant déjà données ailleurs, n’a pas jugt nécessaire de les reproduire ici.

On sait que Jésus faisait souvent usage de locutions

proverbiales, susceptibles d'applications diverses. En voici deux exemples :

Il avait dit, suivant Luc, en parlant du jour où le

MATTHIEU, XXIV, 971] Fils de l’homme paraîtra : ε En ce jour-là, que « celui qui sera au haut de la maison, et qui aura «ses meubles dans la maison, ne descende pas «pour les emporter ; et que celui qui sera aux « champs ne revienne pas sur ses pas. » (Luc, XVII, 30, 31.) Nous savens par Matthieu que sur la montagne des Oliviers il s’est exprimé de même, mais cette fois à propos de la nécessité ou l’on sera de fuir en hâte quand la fin viendra pour Jérusalem. (Matthieu, XXIV, 17, 18.) C’est que, dans l’une comme dans l’autre situation, il serait insensé de se mettre en peine pour sauver un meuble ou un vêtement, alors que dans celle-ci il s’agit de sauver sa vie, et dans celle-là de sauver son âme.

Jésus a fait de même deux applications différentes de ces autres paroles : « Où sera le corps mort, les « aigles s’y assembleront; » proverbe dont la forme est empruntée au livre de Job. (XXXIX, 33.) Chez Matthieu, 1] s’en est servi, ainsi que je l’ai fait voir, pour appuyer par un second motif le conseil qu'il y donnait à ses disciples de se détourner des faux christs qui usurperont son nom. (XXIV, 26, 28.) Chez Luc, 1l y a recours pour rectifier les idées de ceux d’entre eux auxquels il avait dit qu’à l’avénement du Fils de l’homme, de deux hommes qui seront dans un même lit ou qui travailleront ensemble aux champs, l’un sera pris et l’autre sera laissé, et qui, s’imaginant qu'il s'agissait là de faits particuliers, lui avaient demandé : « Où sera-ce ? » Le proverbe qu'il allègue devait leur apprendre, qu’il en sera

812 MATTHIEU, XXIV. | alors ainsi sur toute la terre. (Luc, XVII, 34-31. Tout cela me paraît fort clair; il n’y a confusion que quand on mêle arbitrairement les récits, au lieu de les étudier à leur place dans les Évangiles. J'espère avoir montré, en suivant cette méthode, que les passages de Marc et de Luc, que je viens d’exminer, 86 concilient tous avec mon interprétation du chapitre XXIV de l'Évangile selon saint Matthieu. I était de mon devoir de le faire pour prévenir les objections auxquelles ils auraient pu donner lieu.

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