‹ Essai d'interprétation de quelques parties de l'Évangile selon saint MatthieuChapitre 8 sur 107 · Et à leur entrée dans la barque, le vent cessa · texte numérisé non relu

Et à leur entrée dans la barque, le vent cessa

33. Εἰ ceux qui étaient dans la barque vinrent se prosterner devant lui, disant : Vraiment, tu es fils de Dieu.

Jésus, dès le soir, avait vu, du lieu où il était seul, la peine qu'ils avaient à ramer. (Marc, VI, 47, 48.) L’agitation de la mer durait encore le matin. C’est alors que pour traverser il marcha sur les eaux. Les apôtres le virent tous, comme il passait auprès d'eux et qu’il voulait les devancer. (Verset 48.) Saint Marc et saint Jean se bornent à dire quel fut leur effroi, et comment, s'étant rassurés en entendant sa voix, ils voulaient le recevoir dans leur barque (2), ce qui eut lieu en effet. (Marc, VI, 51.) Après cela, le vent contraire, qui leur avait fait perdre de si longues heures, s'étant apaisé, ils achevèrent en moins de rien la traversée (Jean, VI, 21), on ne peut plus surpris et dans une extrême admiration de ce qui avait eu lieu. Matthieu entre dans plus de détails.

(4) Saint Luc n’a pas ce récit. Saint Marc, VI, 45-52 et saint Jean, VI, 45-21, l'ont dans le même enchaînement de faits; mais ce qui se rapporte à Pierre ne se trouve que dans le premier Evangile.

(2)... καὶ ἤθελε παρελθεῖν αὐτούς. (Mare, VI, 48.)— Ἤθελον οὖν λαδεῖν αὐτὸν εἷς τὸ πλοῖον. (Jean, VI, 24.) M. Lange fait sur ces deux imparfaits de saint Marc et de saint Jean, ἤθελε et

ἤθελον, la remarque qu’ils s’expliquent l’un par l’autre. (νας, Das Leben Jesu, tome I, partie IT, page 788.)

Ils s'étaient écriés que c'était un fantôme, sans attacher probablement une signification précise à ce mot. Mais leur frayeur cessa bien vite quand Jésus leur eut dit : « C’est moi. » Si c’est lui, le miracle de marcher sur les eaux leur paraît aussi possible que tous les autres miracles qu’ils lui ont vu faire. Pierre, en particulier, est si convaincu de l’étendue de la puissance de son maître, qu’il le croit capable, nonseulement de marcher lui-même sur la mer, mais aussi d'y faire marcher les autres. Tout en lui demandant cette preuve que c’est bien lui, il en est déjà certain : on le voit à l’empressement avec lequel, sur un seul mot d'encouragement, il répond à son appel. « Viens, » lui a dit Jésus, et il va. C’est qu’il sait qu’il y a une promesse dans cette invitation, et qu'elle lui communique aussi réellement la faculté de faire ce qu’il demande que la parole adressée au paralytique lui donnait celle de se lever, de se charger de son lit et de s’en aller à sa maison. (VIIL, 6.) Ici encore, comme pour les guérisons, le pouvoir de faire me paraît attaché à uue volonté d’une nature et d’une portée supérieures à celles de la volonté dont nous sommes ordinairement doués, et ayant, comme celle-ci, en raison d’une loi dont les hommes ont eu occasion, de loin en loin, de constater les effets, la vertu de modifier d’autres lois. La chose se passe absolument comme cela a lieu, dans une sphère moins étendue, lorsque cette volonté inférieure, que nous possédons tous, modifie, ainsi que je l’ai dit, conformément à une loi con-

stante, l’action d’autres lois en se combinant avec elles (1).

Jésus était, pour tous les usages qu’il en voulait faire, en pleine possession de la volonté qui opère les miracles. Les apôtres n’en avaient conscience que dans de certaines limites et pour les résultats déterminés en vue desquels il leur était permis de s’en servir. Mais, dans ces limites mêmes, 1] fallait y avoir foi pour l’exercer, puisqu'on ne peut vouloir tout de bon que ce que l'on croit pouvoir produire par un acte de sa volonté. Pierre en a fut ici l’expérience à ses dépens. Quand il ne sait plus vouloir, il ne sait plus se soutenir sur les eaux; s’il fléchit, c'est qu’il ne croit plus assez fermement. Tel est le sens de la réprimande de Jésus : « Homme de pe- « tite foi, pourquoi as-tu douté (2)? » Ce n’était pas la force du vent qui le faisait enfoncer, mais la pe-

(4) Voir Hle Partie de cet Essai d'Interprélation, page 52.

(4) Le verbe διστάζειν, rendu par douter dans nos versions, ne se trouve que deux fois dans l'Évangile selon saint Matibieu, ici et XXVIII, 47. Les mots doute (Romains, IV, 20) et douter (Matthieu, XXI, 24; Marc, XI, 23; Romains, XIV, 23) ne fgurent, du reste, dans nos traductions qu’en quatre autres passages ; ils y correspondent au verbe διαχρίνειν. Dans ces différents endroits, douter c’est avoir de l'incertitude, ou sur la suffisance du moyen qu'on emploie pour produire un certain effet, ou sur la réalité d'un événement, ou sur la légitimité d'une action. 1] peut s’agir quelquefois, comme dans le cas actuel, d’un manque suffisant de confiance et d'une sorte d'hésitalion de l'âme, jamais d’un doute de l'esprit, suivant la signification qu’on attache aujourd’hui à ce mot, surtout pour exprimer l'état d’indécision relativement aux doctrines. Ce genre de doute ne se rencontrant pas dans les récits des Evaugiles, ne saurait servir nulle part pour les expliquer.

htesse de sa foi : 51 sa foi ne se füt point affaiblie, il eût résisté aisément au vent le plus violent. Aussi Jésus, pour le lui apprendre, tout en lui venant en aide, laissa+-il souffler encore le vent qui l’épouvantait, et qu'il aurait pu apaiser aussitôt. (VIII, 26.) Le caractère de Pierre se montre ici, comme parbout ailleurs dans les Évangiles, plein d’ardeur, impétueux, mais avec des retours aussi prompts et un découragement aussi brusque. Peut-être la demande qu'il fait à Jésus et la hardiesse avec laquelle il répond à son appel, sont-elles ce qui nous surprend le plus dans sa conduite; mais Jésus s'étonne surtout de ce que sa foi, qui a eu sa récompense, puisqu'il ἃ marché sur les eaux, n’a pas eu de durée. Elle n’a plus été pour lui une force, dès l'instant qu’il ἃ regardé aux circonstances extérieures, au lieu de regarder uniquement à celui qui lui a donné le pouvoir de les dominer. Au reste, que de foi encore dans son peu de foi! Comme il sait bien où s’adresser pour obtenir du secours, au moment même où sa confiancs: dans la suffisance du secours déjà obtenu s'affaiblit. ! Qui ne voit, d’ailleurs, que s’il enfonce, c'est un avertissement, et non un abandon? Au lieu d’être submergé en un instant, «il commença à en- « foncer, » dit l’évangéliste : bien qu’il descende déjà, la mer le soutient encore; c’est comme une continualion du miracle; et quelques moments après, quand Jésus, marchant miraculeusement sur les eaux, y trouve miraculeusement son point d’appui pour retenir Pierre qu a perdu le sien, on

pourrait dire que c’est le miracle qui vient en aide au miracle.

Les apôtres ne paraissent pas avoir été aussi 1mpressionnés que le peuple par la multiplication des pains. Elle s'était faite avec le concours de leurs mains, comme les guérisons auxquelles Jésus les associait depuis quelque temps. Peut-être est-ce parce qu’ils y prenaient part, que le merveilleux de ces actes, quoiqu'ils ne sussent pas comment ils avaient lieu, leur semblait moins extraordinaire. Mais en voici auxquels ils n’ont point de part. Jésus, pour les arracher à leur torpeur (Marc, VI, 52), fait pour eux seuls ces deux miracles : marcher sur la mer, et puis calmer ses flots. Le saisissement qu’ils leur causent et la conclusion qu’ils en tirent, les jettent dans un nouveau courant de pensées, bien supérieur à celui auquel s’abandonnait le peuple qu’ils venaient de quitter. Lors de la première tempête apaisée par le Seigneur, ils s'étaient écriés : « Quel est celui-ci « à qui les vents mêmes et la mer obéissent? » (VIII, 27.) Cette fois, répondant eux-mêmes à la question qu'ils s'étaient autrefois posée, après que leur maître est monté avec Pierre dans la barque, ils se prosternent à ses pieds et ils lui disent : « Vrai- « ment, tu es fils de Dieu. »

C’est un pas important dans la connaissance de Jésus à laquelle 118 doivent arriver; voilà pourquoi Matthieu, que son plan appelait à marquer les degrés par lesquels ils y sont parvenus, a pris soin d’enregistrer ce progrès; mais que cette connaissance est

encore imparfaite ! Ce qui les fait s’écrier ainsi, ce ne sont, après tout, que les témoignages de sa puissance qu'il vient de leur donner. Leur exclamation signifiait que Dieu, en lui accordant un tel pouvoir, image, par sa grandeur, de son pouvoir souverain, le traitait avec une extrême faveur, et c’était pour cela seulement qu’ils le nommaient son fils, comme la voix qui était venue des cieux l'avait appelé le jour de son baptême au Jourdain. Mais aussi longtemps qu'ils n'auront pas une raison supérieure à celle-là pour lui donner ce titre, l'hommage qu'ils lui rendent étant privé de ce qui aurait dû en être le motif essentiel, ne pourra avoir dans leur bouche qu’un sens incomplet. Peut-être est-ce pour cela que les autres évangélistes ne s’y sont pas arrêtés.

XIV, 34. Kat διαπεράσαντες ἦλθον εἰς τὴν γῆν Γεννησαρέτ.

35. Καὶ ἐπιγνόντες αὐτὸν οἱ ἄγδρες τοῦ τόπου ἐχείνου ἀπέστείλαν εἰς ὅλην τὴν περίχωρον ἐχείνην, χαὶ προσήνεγχαν αὐτῷ FAVTAS τοὺς χαχῶς ἔχοντας.

XIV, 34. Εἰ ayant traversé, ils arrivèrent au territoire de Génézareth.

35, Et les hommes de ce lieulà, le connaissant, envoyèrent alentour dans tout le pays et lui amenèrent tous les malades,

36. Et ils le priaient de leur laisser seulement toucher la frange de son manteau, et tous ceux qui la touchèrent, recouyrèrent la santé.

Jésus leur avait dit de traverser dans la direction de Bethsaïde (Marc, VI, 45), d’où étaient Philippe, André et Pierre (Jean, 1, 44), et où il avait fait déjà beaucoup de miracles (Luc, X, 13), pour se rendre

de là à Capernaüm. (Jean, VI, 17.) Mais la barque fut poussée par le vent plus au sud. Le portion du rivage où ils abordèrent, dépendait du territoire de Génézareth, dont le nom était quelquefois donné à la mer de Galilée (1) et servait en outre à désigner la belle contrée qui la longe de ce côté, sur une étendue de trente stades environ (2).

Les gens de ce lieu-là connaissaient Jésus. En le voyant, ils pensèrent aussitôt à leurs parents, à leurs amis, à leurs voisins malades; ils envoyèrent dire partout qu’il venait de débarquer, afin qu'on püt de toutes parts recourir à lui; et comme ils avaient appris qu’il n’avait l'intention de s’arrêter ni chez eux ni dans les autres endroits de sa route, voici comment ils s’y prirent pour que chacun püt profiter, suivant ses besoins, de sa présence. De tout le pays on se mit à apporter les malades, sur des brancards, dans les villes, les bourgs, les villages où l’on savait qu’il devait passer ; on les y rassemblait sur les places, et lorsqu'il arrivait, on lui demandait, sachant qu’il voulait continuer son chemin, de permettre aux malades qu’on avait réunis, de toucher le bord de son manteau quand il s’approcherait d’eux, ce qui ne le retarderait point, et suffirait, comme témoignage de la confiance qu’ils avaient en lui, pour leur assurer la guérison, s’il consentait à exaucer leur muette prière. (Marc, VI, 55, 56.) Il n’en avait pas fallu davantage à la femme malade d’une perte de sang pour

(A4) ... παρὰ τὴν λίμνην Γεννησαρέτ. (Luc, V, 4.) (2) F2. Jos., Bell. Jud., lib. UE, c. x, 88 7, 8.

MATTHIEU, XIV, 34-56. 99 obtenir .ce qu’elle avait sollicité de cette manière. (IX, 20-22.) Son exemple leur suggéra sans doute cet expédient, qui dispensait Jésus de s'occuper de chaque malade en particulier, et ils ont pu y avoir recours sans qu'il soit nécessaire de supposer, pour expliquer leur requête, qu'elle provenait d’un mé:lange de foi et de superstition.

Les Juifs qui avaient assisté au départ des disciples, ayant vu que Jésus n'était pas parti avec eux, et qu'il n'y avait pas là d'autre barque que la leur, se croyaient sûrs qu'il était resté sur la rive orientale. Ils l'y cherchèrent le lendemain, peut-être pour donner suite au projet de l'enlever, qu'ils avaient formé. (Jean, VI, 22.) Ce fut, je pense, pour échapper à cette tentative qu’il pouvait prévoir, que Jésus s’en alla de là avant le jour. Ne le découvrant nulle part, ces gens, qui ne pouvaient être qu’un reste de la multitude qu’il avait congédiée, en conclurent qu’il avait trouvé à leur insu quelque moyen de suivre les apôtres à l’autre rive ; et comme des barques venaient d'arriver de Tibériade, ils en protitèrent pour se faire conduire à Capernaüm, où ils espéraient le rencontrer. Il y était en effet, mais seulement en passage, se proposant de se rendre ailleurs pour ne pas séjourner alors dans les États d'Hérode.

Deux incidents importants marquèrent le court séjour qu'il fit dans cette ville. Comme il y enseignait dans la synagogue (Jean, VI, 59), ces mêmes hommes qui le cherchaient y étant venus, il leur repro-

cha de ne s’enquérir de lui que parce qu'ils avaient été rassasiés, et non à cause des signes qu'ils avaient vus (Jean, VI, 26), et qui auraient dû leur donner de lui de tout autres pensées que celles qu'ils s'en étaient faites. Les paroles qu’il prononça à cette occasion, et que nous aurons à étudier ailleurs (1), n'ont été recueillies que par saint Jean. Elles heurtèrent tellement plusieurs des disciples, qu’elles les déterminèrent à s'éloigner de leur maître. (Jean, VI, 66.) Elles firent, au contraire, faire aux autres un progrès si décisif dans sa connaissance, qu'ils furent peu après en état de lui rendre le témoignage que nous verrons bientôt. (XVI, 16.) Le second incident dont je veux parler, c’est la vive discussion que Jésus eut en ce même temps avec les pharisiens, dont l’opposition nous apparaît dans les Évangiles comme un fait permanent, qu’il n’était jamais permis à leurs auteurs de perdre de vue, parce que c’était lui surtout qui, d'époque en époque, préparait le grand dénoûment. Matthieu la rapporte en ces termes :

XV, 1. Τότε προσέρχονται τῷ Ἰησοῦ οἱ ἀπὸ Ἱεροσολύμων γραμματεῖς χαὶ Φαρισαῖοι λέγοντες "

2. Διὰ τί ol μαθηταί σου παραδαίνουσι τὴν παράδοσιν τῶν πρεσέυτέρων ; οὐ γὰρ νίπτονται τὰς χεῖρας αὑτῶν, ὅταν ἄρτον ἐσθίωσιν.

XV, 4. Alors les scribes et les pharisiens de Jérusalem s’approchèrent de Jésus et lui dirent :

2. Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciensP car ils ne se lavent pas les mains lorsqu'ils mangent leur pain.

Page 1