‹ Essai d'un traité complet de philosophie (volume 2)Chapitre 2 sur 28 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

n est un fait, devenu aujourd'hui évident pour toutes les personnes qui ne sont point étrangères au sujet dont nous allons nous occuper, c'est que renseignement de la philosophie est incomplet en beaucoup de points. Quel qae soit le lieu où Ton aille le recueilUr , quel que soit le traité que Ton consulte^ nulle part on ne trouve tout ce que Ion cherche, nulle part on n'est satisfait. La logique est encore composée comme il y a trois siècles ^ on n'a rien ou presque rien ajouté aux formules de Platon et d'Âristote; et cependant personne n'ignore que de nouvelles méthodes , de nouveaux pro^ cédés rationnels ont été mis en usage depuis,

et même avant cette époque ; mais ces pro-

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cédés n'ont point été décrits ; on les cherche

vainement dans les cours et dans les livres, bien que tout le monde sache que c'est à l'aide de ces moyens spéciaux que les sciences naturelles ont reçu l'avancement remarquable qui fait la gloire des derniers siècles.

La métaphysique et l'ontologie ne sont pas moins imparfaites que la logique. On y a multiplié les définitions ^ mais on y traite seulement de la théologie et de la psychologie 9 comme si entre Dieu et nous, il n'y avait pas la société , comme si l'homme était le seul être que Dieu eût créé. On a négligé précisément les questions dont le siècle est le plus occupé et qui font l'objet spécial des travaux du plus grand nombre. On n'y tient compte ni des lois qui gouvernent l'univers matériel) ni de celles qui président aux destinées des sociétés humaines. Enfin y dans la partie de la philosophie que l'on nomme morale ou éthique ^ et qui est consacrée à poser les principes de la législation, du droit, de l'autorité, du devoir, etc., les lacunes ne

^ sont pas moins considérables, et les lieux ^ cTiniiovatioD sont nombreux. En nn mot y > le corps de doctrines qui compose aajooF* d'hni l'enseignement philosojUqne, a besoin , en beaucoup de points , d'être cornpiété, et, en plusieurs autres, d'être rectifié. Ces imperfections sont connues ; elles ont même été exagérées à tel point que Fétude dont il s'a^t,a été présentéecomme plus propre à fausser l'esprit qu'à le former. Une pratique s'en est suivie.

On a cru pouvoir se dispenser d'un tra« vail aride et difficile, dont on n'avait à retirer que des doutes sur beaucoup de choses , ou des connsôssances incomplètes. Sauf les hommes qui y étaient forcés par devoir , la plupart s'en sont abstenus ou ne s'y sont pas livrés sérieusement. Les uns ont jugé que cette science était inutile , dans la spécialité qu'ils se proposaient de cultiver , et l'ont, en conséquence, négligée. D'autres ne l'ont suivie que comme un exercice avantageux pour l'esprit, mais sans conséquence pour la vie réelle. D'autres enfin ont rompu

complètement avec la tradition et ont été chercher dans des conceptions particulières

la solution des problèmes dont ib ne trouvaient pas l'indication dans Fancienne et classique philosophie. Ainsi y soit mépris de la part des uns ^ soit inattention de la part des autres , soit dissentiment chez le plus grand nombre , il est arrivé que la philosophie ne forme plus un corps de doctrines universellement connu , qui soit^ comme par le passé ^ le terrain commun d'où cha-« cun parlait pour aller à sa spécialité y où chacun revenait ensuite apporter les résultats de ses travaux particuliers^ et où les richesses s^accumulaient sous une forme qui les rendait usuelles pour tout le monde. Il n'y a plus de méthode commune , plus de langage scientifique commun; les diverses branches de la science sont isolées y autant par la différence des méthodes et des principes généraux que par celle de leurs idiomes propres. Chacune d'elles a en quelque sorte sa philosophie particulière, à laquelle , trop souvent, l'on ne comprend rien, si l'on n'est

un des adeptes de la spécialité. Autrefois , chez les Grecs , comme dans le moyen âge, c'était par Vétude de là philosophie. que l'on se préparait à l'exercice de toutes les professions que l'on appelait libérales et dans lesquelles l'esprit joue le principal rôle, aussi bien à l'administration des affidres publiques j qu'à la culture des sciences *, des lettres ou des arts. Il en résultait une intelligence commune sur toutes choses, et une simultanéité dans les tendances individuelles qui n'existe plus aujourd'hui. Les diverses classes de la société intellectuelle commencent k ne plus se comprendre : elles ne raisonnent plus avec la même méthode^ elles n'ont plus les mêmes données générales scientifiques : ce que l'on sait ici, on l'ignore. ailleurs \ on ne s'entend même plus sur les mots ^ les diverses spécialités,^ les diverses écoles se sont £ait djes définitions particulières qui ont embrouillé le. langage k tel. point , qu'il est. devenu difficile à des adversaires de se rencontrer, de se comprendre^ et, par suite, de discuter utilement

c'esUk-dîre afin d'obtenir ane conclnsion. On ne pent s'attendre à recndllir des ré^ saltats avantageux d'un état de choses où Ton voit chacnn renoncer au savoir encyclopédiqne y qui seul convient à toutes les spécialités. Dans Fintérét des sciences, oomme dans celui de la société, il est nécessaire de mettre un terme à cette situation : cela est nécessaire dans un pays comme la France, plus que dans aucun antre. Chez nous , en effet , tous les hommes qui reçoivent Tin^ struction universitaire , partidpent plus ou moins au gouvernement , comme députés , comme magistrats, comme électeurs, comme jurés , comme journalistes , etc. Or, quelle intelligence attendre d'hommes , auxquels manque précisément ce qui est indispensable pour bien juger et bien raisonner dans les affaires humaines , c'est4iHiire la eonffaissance des principes et des méthodes? Quels résultats espérer, lorsque chacun «se, dans la discussion, de méthodes diffé* rentes, et quand il s'agit de juger, décide d'a^ ptès des principes opposés? Est-ce à autre

chose (pi'il faut attribuer rincapacitë^ Yitiertie ou la répugnance qu ont montrées nos pouvoirs, toutes les fois qu^il s'est agi de Tun des grands problèmes politiques dont la so^ luuon iniporce au salut de la société euro-* pëenoe?

Il dépend sans doute du gouvernement , et il lui appartient de prévenir un état de choses par^l, et de réformer renseignement frfiilosophiqne de manière à le constituer un et sufBsant ; mais il faut que lui-même soit mis en demeure de le faire; il faut qu'il ait, à cet égard, l'assentiment public; il faut en&u qu'il ait le temps. Or, depuis près d'un demi-^iècIe , les affiiires politiques ont été telles dans notre pays , que le temps et Toccasion ont toujours manqué. L'ensei* gnement philosophique est aussi disparate que les doctrines gouvernementales qui se sont succédé chez nous. Dans quelques écoules, et particulièrement dans celles destinées an clergé , ou administrées par lui , on professe l'ancienne philosophie classique. Dans un grand nombre d'autres , on expose la

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philosophie éclectique oa protestante : c'est celle-ci même qui trône à l'école normale et juge dans les examens universitaires. Dans un grand nombre d'autres établissemens , l'enseignement est complètement livré au libre arbitre du professeur. De ces diverses philosophies, la première est sans contredit la meilleure, la plus sociale et la moins incomplète ; mais les formes qu'on y a adoptées, l'ont rendue rebutante pour les élèves ^ et ils préfèrent généralement une instruction moins difficile , bien que superficielle. Ap-* pelé à choisir entre toutes ces divergences , que peut faire un gouvernement, variable dans sa composition, comme celui que nous avons ? Ce n'est point une doctrine sociale qui le conduit, ce sont les opinions des individus qui en sont momentanément mis en possession» Aussi , selon l'opinion particulière de celui qui préside aux destinées universitaires, c'est tantôt l'une, tantôt l'autre de ces philosophies, diverses de principes et de but, qui se trouve appuyée et propagée. On ne peut, en aucune manière, se fier

sur riniervention d'un pouvoir tel que le nôtre 9 lorsqu'il s'agît de faire disparaître une anarchie et des imperfections dont il est lui-même en même temps et l'effet et la cause* Quelqu'importante que soit Tœuyre, quelque pressé que l'on soit de la voir accomplie ^ on ne peut espérer en d'autres forces que dans les siennes propres. C'est aux efforts particuliers que l'on est obligé de recourir ; c'est sur l'assentiment public que Ton doit compter. Pour ramener l'unité né^ cessaire dans renseignement dont il s'agit, il faut introduire en philosophie une réforme assez complète , assez puissante pour y rat^ tacher la majorité des esprits. Nous croyons, an reste , n'êtfe ni les seuls y ni les premiers qui aient compris que telle était la direction à suivre et le travail à tenter : nous en avons pour preuve les nombreux traités qui ont été publiés dans ces derniers temps.

Ce sont ces réflexions , . plus que notre gofit personnel , qui nous ont déterminé à entreprendre l'ouvrage que nous présentons au public : nous le devions d'ailleurs aux

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sollicitations qai nous ont été adressées. On nous a demandé de donner une extension convenable à quelques principes généraux que nous avons exposés précédemment , et qui ont obtenu d'assez nombreux assentimens. A cet eflfet , nous avons trouvé que le meilleur moyen était de parcourir le cadre entier de la philosophie ; nous y avons rencontré beaucoupde lacunes c[ue nous avons essayé de remplir ; nous avons traité le sujet selon la mesure de nos forces ; mais , nous osons le dire, avec la conviction qu il était nécessaire d'y opérer d'importantes réformes , et surtout d y introduire de nombreux ses additions. Nous n'avons point cependant rompu avec la . tradition ; car nous n'igno-* rons pas que toute tentative qui brise avec elle, ou qui ne s'y rattacl^ pas> est une ten^ tative nulle et toujours absurde j nous l'avons an contraire religieusement conservée, nous bornant à faire le travail qui doit séparer ie vrai du faux, le bien du mal. Ainsi l'on trouvera dans notre livre une exposition suffisante de l'ancienne phtlos(^iie clas-

siqim, ainsi que de nos systèmes contemporains; on trouvera la critique de ce que nous avons cm devoir critiquer , et nos propres affirmations.

ifoûs avons voulu faire un Traité dogmatique de philosophie, c*est*à*dire exposer l'enseignement traditionnel et le compléter ; nous avcms voulu faire un livre où l'on trouvât tout ce qu'il était nécessaire de posséder en philosophie y soit ancienne y soit moderne y et en même temps ce savoir encyclopédique général qui manque maintenant presque partout y et qui constitue cependant \e plus puissant des mqy eus, la plus poissante des méthodes à laquelle on puisse recourir, pour Témde et le perfectionnement des spécialités. Nous nous sommes enfin proposé de comprendre, dans un ordre systématique, soit l'enseignement classique tel qu'il était dans l'ancienne université; tel qu'il est encore dans les séminaires, soit les enseignemens individuels qui ont cours aujonrdlmi , soit Fensemble de ces enseignemens modernes que l'on nomme philoso-

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phie des sciences , philosophie politique , science de l'histoire , etc. Nous allons y en d'autres termes , tenter de refaire ce corps de doctrines supérieures, qui existait autrefois, ei dont la connaissance est également nécessaire à Fhomme d'état, au prçtre, au savant ou à tout autre qui se destine k accomplir , daps la société , une œuvre intelr lectuelle*

Nous ne nous sommes pas dissimulé la difficulté de notre travail ; nous nous sommes mis en route , parce qu'il fallait que quelqu'un commençât , et parce que nous comptons être suivi par plusieurs autres. Nous espérons que l'on nous saura gré de notre tentative. La nouveauté de l'entre* prise nous servira d'excuse pour les fautes que nous pourrons et que nous devrons commettre.

Nous avons adopté, dans notre Traité, les divisions classiques établies avant nous , en logique , en ontologie et en éthique. Nous avons changé ce dernier titre et nous l'avons remplacé par celui de pratique , qui nous

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parait repondre plus exactement au sujet dont il doit être question dans cette partie. Nous avons préféré cette division, parce qu'elle nous a paru plus en rapport avec le but même de la philosophie, ainsi que nous le montrerons bientôt. Nous l'avons préféré encore, parce qu'elle nous a semblé la seule propre à ouvrir le cadre entier des problèmes que la philosophie doit aborder et résoudre. Enfin , nous avons divisé chaque Traité spécial de logique , d'ontologie et de pratique , en deux parties , Tune critique , l'autre dogmatique. Dans la première, nous présenterons l'état actuel du sujet, nous ferons la criuque des doctrines admises, nous montrerons quelles sont les modifications ou les objections dont elles nous paraissent susceptibles. Dans la seconde partie, nous exposerons directement nos propres affirmations.

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