RÉFORMÉE DU POINT DE VUE CATHOUQUE
■BWhdMDMHnVDDs
En œmmeQçant une si longue et si difficile entreprise , nous éprouvons le besoin de justifier, aux yeux de quelques uns, la hardiesse et la nouveauté de certaines parties de notre œuvre , et de faire comprendre aux autres Tesprit qui nous a conduit. Mous avons pensé que le meilleur moyoi d'atteindre cette fin , était de faire notre propre histoire intellectuelle ; elle ne diffère pas sans doute beaucoup de celle de la plupart des hommes qpi prencfaront notre livre : en voyant que nous avons été comme eux le jouet de l'in-
crédulité , du doute et des mille doctrines qui assiègent tous les enfans de ce siècle» ils éprouveront peut-être quelque sympathie pour nos efforts, et apporteront quelque bienveillance dans la lecture de notre travail.
Gomme tous les hommes de mon âge , j'ai été élevé par une mère catholique et j'ai reçu l'enseignement du catéchisme. A ma sortie des classes j'étais encore un enfant. On me mit alors entre les mains les écrits des philosophes du xvui* siècle et l'on m'envoya étudier les sciences naturelles. Je fus ainsi mis en contact avec tous les genres d'incrédulité. Elle me fut présentée sous les formes les plus variées et en même temps les plus imposantes. Les bonnes habitudes que l'on m'avait données , tournèrent alors contre moi. Tous les sentimens de déférence , de respect et de confiance que l'on m'avait inspirés pour mes maîtres et pour les hommes âgés » me livraient en quelque sorte sans défense aux enseignemens matérialistes. Comment à mon âge , aurais-je pu me défier des leçons de ces professeurs , dont les mœurs , disait-on , étaient aussi pures que le savoir» et que la société avait honorés d'une sorte de sacerdoce. C'était à eux que le pouvoir avait confié le soin de nous initier aux secrets de la science ; comment m'eût-il été possible de douter de leurs paroles ? De quel droit, moi , qui ne savais rien , et venais pour tout apprendre d'eux , au-
IJITmOBUCTI09. Si
rais-je pu me croire capable de discuter contre eux et de choisir dans leurs leçons? Je ne pus échapper à un enseignement qui m'euTeloppait de toutes parts et qui m'attaquait de tous côtés , je coDunençai par être honteux de mes croyances» puis je devins , comme mes maîtres , incrédule et enfin matérialiste. Je me souviens cependant d'avoir résiste autant que mon inexpérience et ma timidité me le permirent. Chaque fois que -mes croyances recevaient un nouvel échec , char que fois je recourais aux lectures qui me paraissaient les plus propres à me fortifier dans mes anciennes convictions ; j'allais relire toutes les preuves de l'existence de Dieu contenues dans les traités de phUosophie. Je discutais avec moimême : j'écrivais ces discussions ; je traitais le pour et le contre de la question. Hais, il faut le dire , le parti de la vérité restait toujours le plus fiiihle, soit parce que j'étais trop peu avancé pour comprendre la portée des preuves auxquelles je recourais , soit parce que plusieurs de ces preuves sont en eflet insuffisantes. Ainsi , lorsque je me dkais : c Mais , dans ce monde , tons les êtres ne peuvent être contingens , il y a nécessairement un être étemel, incréé, qui est Tanteur de tous les autres. > Je me répondais que ja matière était cet être nécessaire , que dans le monde il n'y avait point d'accident , que tout était nécessaire , etc. Ix>rsque je me disais :
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< Mais les choses ont commencé ; > je me répondais aussitôt : le monde est étemel , et luimême n*est qu'une succession étemelle d'effets qui vont être causes , et de causes qui ont été effets. Alors la géologie ne s'était pas enrichie des travaux de Guvier et de ftrongniart ; elle n'avait pas encore prouvé que notre espèce hu-* maine était une création moderne; au contraire , tous ses efforts avaient eu pour but de démontrer que nous étions les effets passagers d'un mouvement circulaire et sans fin. Alors on n'avait point encore converti la géogénie » l'anatomie comparée et l'embryogénie en une seule démonstration génésiaque, prouvant la contingence de tous les êtres, en même temps que leurs rapports de progression dans un but ; car c'est moi » je pense , qui ai le premier, proclamé ce fait. Ne trouvant point d'appui dans la philosophie, j'eus recours à l'histoire. Je con-^ sultai surtout ce qui avait été écrit sur l'origine des nations. Je lus partout que la fondation des empires était le fait d'un intérêt individuel habilement et heureusement administré ; j'appris de plus, dans ces ouvrages, que la religion n'était , comme la guerre , qu'un moyen de soumettre et de discifdiner les peuples^ Or comment imaginer qu'il y avait mille erreurs et peut-être autant de mensonges dans ces livres que je voyais entre les mains de tout le monde. Je devais être vaincu ,.
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puisque plus j'essayais de comprendre la science qae l'on me présentait , plus je me pénétrais de Yesprit qui en avait arrangé les parties. J'arrivai ainsi à professer moi-même le matéridisme. Uns tard , quand je pus juger mes maîtres , je sortis de la route fausse où ils m'avaient poussé. Hais j'arrivai à ce résultat par une suite de tàtonoemens et d'expériences en quelque sorte personnelles. En avançant dans la carrière de mes études, je ne tardai pas à apprendre que le savov de mes professeurs n'était pas irréprochable ; je vis que le terrain de la science était remi^i dincwtitudes et de contradictions. Je cherdiai quel était le meilleur système de coordination ; et je reconnus que les méthodes de dasûfication n'étaient point certaines ; que la diffifcCuUé gisait dans la détermination d'un point de départ ; que sdon le point de vue adopté, la classification offrait des différences considérables. Je m'aperçus enfin , qu'en aucun cas , nous ne pouvions apprendre par ce moyen oomment les phÀiomènes étaient dépendans les uns des autres; car on arrivait seulement à constater d'immenses lacunes et à se démontrer que la science ne formait point un tout , mais n'était au contraire qu'un assemblage de parties contradictoires réunies par des systèmes sans preuve. Je compris alors pourquoi quelques savans proscrivaient la recherche des généralités ,
JU IlITAOOUCTIOff.
et dégoûtés de la stérilité de ce travail, s'attachaient seulement aux détails. Cependant j'avais besoin d'être assuré à cet égard ; car je sentais que s'il n'existait pas une généralité scientifique positive, je devais renoncer à tout ce que j'avais cru sur parole, quant à la supériorité de la science sur toutes les autres branches de l'activité humaine , et quant au droit qui lui appartenait de régler toutes choses , même les questions politiques. Je voyais que , dans ce cas, j'aurais été le jouet de la plus détestable des déceptions. Je m'entêtai donc à trouver le secret de la science dans la science elle-même. Je cherchai à résoudre quelques problèmes particuliers qui me paraissaient des plus importans quant aux difficultés dont j'étais préoccupé. J'y appliquai les méthodes que l'on m'avait apprises et je trouvai qu'elles ne conduisaient à rien. Il me parut , par exemple , que l'analyse et la synthèse étaient propres seulement à perfectionner ce que l'on savait déjà. Si je fis quelque découverte , ce fut par un procédé tout autre et dont je fus long-temps à me rendre compte. En même temps , comme toute la jeunesse de mon époque , j'étais grandement préoccupé des affaires politiques. Je remarquai encore que dans cet ordre d'activité, aussi bien que dans les sciences» les choses se faisaient par des motifs et des procédés tout différons de ceux qui étaient ensei-
lATHObtCTIOir. 25
gués. On m'avait dit que Tintérét était le seul mobile de la politique ; j'avais lu que le bien même était le produit de cet intérêt sagement compris; et je vis que rien de bon n'était possible et opérable sans le dévouement. Je reconnus enfin que la science sociale des docteurs était aussi fausse que celle des professeurs que j'avais écoutés dans les écoles publiques.
Je fus ainsi long-temps promené de déceptk»is en déceptions > d'incertitude en incertitude, . et d'essais en essais tentés afin de trouver par moi-même , à défaut du secours des autres , un sol sur lequel je pusse reposer en sécurité. Grâce à ces recherches, j'acquis quelque expérience dans les matières dont il s'agit. Je fus mis au contact de tous les scepticismes , mais il y eut une chose dont je ne doutai jamais : ce fut de la morale ; et , j'en rends grâces à Dieu , elle fut toujours /erme dans mon cœur, et, je crois, dans ma conduite. J'avais lu une partie de ce qui avait été écrit sur la souveraineté du peuple , sur la souveraineté de l'Église et sur les définitions de ces souverainetés. Sans avoir aucune idée airétée encore sur ces doctrines, j'admettais en effet que les hommes pris en masse étaient les meilleurs juges dans toutes les questions pratiques ; je remarquais que le sentiment public faisait rarement erreur. Je me demandai pourquoi dans les masses , ce privilège en vertu du-
^6 1RTHODUCTIÛ5.
quel le peuple avait souvent raison contre les plus habiles et les plus savans ? Je trouvai qu'il ne jugeait^si bien que parce qu'il suivait uniquement les avis de la morale. Enfin je me demandai à moi-même pourquoi je doutais de beaucoup de choses , et je croyais à beaucoup d'autres ; je vis que j'affirmais et que je doutais , uniquement selon les inspirations de mon sentiment moral. Dès ce moment , j'eus une certitude ; ce fut celle de la morale. J'eus un moyen de me guider au milieu des doutes de la science; j'eus eu un mot un principe de salut.
. Ce fut à cette époque (1) que j'eus connaissance des travaux de H. Saint-Simon, lis étaient à tous égards remarquables. En mettant de côté la forme quelquefois audacieuse et toujours étrange de ces écrits, on y trouvait de graves sujets de méditation ; l'auteur venait en quelque sorte révéler à la jeunesse qui avait été élevée dans les écoles muettes de l'empire , toutes les idées qui avaient été agitées dans les années qui avaient précédé la révolution , et dans les jours de son triomphe. En effet, nous en avons retrouvé une grande partie en étudiant les pièces de ces temps si tourmentés et cependant si actife. Quoi qu'il eu soit, les écrits de Saint-Simon me mirent dans la voie d'une tradition dont je devais profiter ; je
(1) En mai i8S5.
IRTBODOCTlOsr. 37
discatai avec quelques unsde ses discqiles. I^es uus voulaient que Tindustrie fût la reine de la société et le critérium de toutes choses ; d'autres vou* kdent que ce fut la science ; j'étais déjà trop avancé pour accepter l'un et l'autre avis. Je participai cependant avec eux à la rédaction de quelques numéros d'un journal (1) ; car il avait été convenu que chacun suivrait la voie qu'il jugerait ia meilleure. Cwtes je n'ai point à tirer vanité de ce que j'y insérai alors. Aussi en fai- . sant mention de ce fait , je ne me propose rien de plus que fixer exactement quelles furent mes^ relations avec quelques uns de ceux qui, quelques années plus tard, se mirent à la tête de la religion prétendue Saint-Simonienne. Ce n'est point d'ailleurs un fait sans intérêt dans l'histoire intellectuelle de ces dernières années. Après quelques mois, \e journal cessa. Environ deux ans aprc^, il fut question de le recommencer, toujours sous 'e même titre ; il me fut proposé d'y prendre part. Or il faUsût d'abord s'entendre sur les généralités: pour mon compte je me chargeai de faire une introduction à l'étude des sciences ; mais ce fut là le point de départ d'une séparation qui fut définitive , et qui dure encore. Us allèrent du côté où ils se perdirent , et moi du côté où je suis. En effet , dans le travail dont il s'agit, j'a-
(I) Le ProdueleuT, 6 derniers numéros, 4826.
28 ifiTaoDtJGTioir.
vais cherché à faire une classification encyclo^ pédique des sciences tant sociales que naturelles. Ma classification avait été conçue ainsi qu'il suit : je m'élais dit qu'une encyclopédie devait être surtout une image fidèle ou plus exactement un calque du monde, qu'elle devait représenter l'admirable harmonie des parties dont il est composé , de manière à ofinr en même temps la coordination de nos connaissances et celle des immenses lacunes qui s'y rencontrent. Je trouvais dans ce mode de classification plusieurs avantages , l'un d'indiquer les relations exactes qui existaient entre les faits connus , l'autre de montrer à la science quels étaient les deside' rata et par suite les lieux où elle devait porter ses investigations. Or, en cherchant à atteindre cette fin , il devenait évident que chaque science accusait au début une inconnue initiale qui constituait la spécialité même des phénomènes dont elle était composée. Il était évident qu'il fallait absolument reconnaître un principe initial , une cause première qui pût engendrer et conserver en même temps trois ordres de lois contradictoires, savoir : la loi du mouvement génésiaque, la loi du mouvement circulaire et celle du mouvement libre ou moral. Ainsi je démontrai qu'il était impossible de constituer une encyclopédie véritable qui fût l'image de la réalité, à moins d'admettre la création. Mes fu-
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toirs coUaboratems refusèrent et la condnaon , et le travaU ; ils devinrent aussitôt mes adversaires. Leur parti était j^îs : ils voulaient être panthéistes. Nous discutâmes pendant plus d'un an (1) , eux pour m'entratner, moi pour les arrêter sur la pente où je les voyaisse perdre. Enfin nous nous séparâmes pour ne j^us nous revoir.
J'avais fait un pas immense» je m'étais démontré l'existence de Dieu par la nécessité même d'une création , c'est-à-dire par la science. Je possédais donc deux certitudes , l'une pratique , l'antre scientifique ; celle de la morale et celle d'un créateur. J'étais plus avancé encore ; pendant la durée de mes travaux scientifiques , je m'étais occupé à chercher d'où venait cette morale qui avait été mon seul guide pendant les longues incertitudes de la route que j'avais parcourue. Était-elle naturelle? Il était facile de voir que non ; car, bien que la morale repose
(i) 1828, 1829. On a dît quelque part que favais travaiDé à VOrgamsauur et au Globe. C'est une erreur. La première publication purement Saint-Sîmonienne est du 15 janvier 1830. (Yoy. la Bibliographie publiée par Henri Fournel, Paris, 1 8 mai 1 833. ) J'avais alors cessé depuis long-temps toutes relations. Je lis dans la même Bibliographie, qu*en i 829 je participais à Télaboration d'un Cours que M. S. A. Bazard faisait rue Taranne. Je ne participais pas à autre chose qu'aux discussions dont j*ai parlé dans ma narration et où malheureusement je me trouvai seul de mon avis.
30 mTBODUCTlOlC.
partout sur le même fondement , c'est-à-dire sur le sacrifice , elle ne se compose pas partout des mêmes formules et des mêmes préceptes. Il était évident d'ailleurs pour moi que la morale était un fait social , traditionnel , que chacun devait à l'éducation. J'étais médecin et je savais que l'instinct de l'homme n'est pas meilleur que celui des bêtes ; mes sentimens moraux étaient trop développés pour me laisser prendre au piège de l'éclectisme. En outre, je croyais déjà que la raison de chacun , comme la conscience , est le fruit de l'éducation qu'il a reçue, et je savais que trop souvent les hommes prennent pour raison et conscience , les inspirations de leurs intérêts ou de leurs passions. Je n'étais pas assez ignorant en anatomie pour être dupe de la phrénologie , l'histoire d'ailleurs et même le spectacle de la situation actuelle des nations qui peuplent le globe , me montrait que la perfection des systèmes sociaux et même des sciences était proportionnelle à celle des institutions morales, c'est-à-dire au développement que celles-ci donnaient au principe du sacrifice. Enfin , d'exclusion en exclusion je trouvai que la morale qui présidait à la civilisation moderne, cette morale à laquelle j'avais obéi si long- temps sans savoir même qu'elle eût un nom, venait de Jésus-Christ ; je me démontrai par de longues recherches qu'elle était aussi supérieure que
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nouvelle ; je reconnus qu'en même temps qu'elle comprenait et complétait la tradition des devoirs dont la pratique avait conservé l'humanité , elle dounait à l'avenir des devoirs , et en qudque sorte une puissance de plus. Je ne pouvais en douter ; car j'avais sous les yeux l'his* toire des sociétés antérieures à la nôtre et des soctelés contemporaines ; et je voyais que , sous l'influence du christianisme, la civilisation de l'Europe avait dépassé toutes les autres en mille choses, et particulièrement dans les relations civiles, dans les sciences, dans l'industrie, la guerre , etc. Alors je fus convaincu que je trouvai dans le christianisme tout ce que je désirais depuis si long-temps , et je regrettai que les maîtres de ma jeunesse et les prétendus philosophes m'eussent poussé si loin à la recherche de la vérité lorsque je l'avais si près de moi. J'étudiai le christianisme ; j'en appris l'histoire ; j'y trouvai l'origine de tout ce que j'admirais et je respectais ; j'y lus pourquoi la France était la fille ainée de l'Église ; j'y trouvai non pas seulement la preuve , mais l'indication précise des idées scientifiques les |)lus fécondes et entre antres de cette doctrine du progrès qui explique tant de choses ; j'admirai et je crus comme lorsque j'étais petit enfant.
Hais existait-il un corps de philosophie digne de porter le nom de Chrétienne ? Je tenais heau-
13 tUTHODCCTIOK.
coup à résoudre cette question , moins pour moi que pour mes condisciples. Quant à moi mon expérience était faite ; j'étais sorti du piège où mes études philosophiques m'avaient laissé tomber ; mais je voulais en garantir les autres. Je considé' rais et je considère encore la philosophie comme un complément indispensable des études, comme une méthode supérieure destinée à donner aux. élèves une intelligepce générale des choses de ce monde, destinée surtout à leur éviter les fausses routQs 6t à leur >. faire découvrir les erreurs de doctrines.
Mes recherches antérieures me mettaient déjà à même de répondre à cette question, et de répondre par la négativç. Mais je devais douter de mes jugemens passés , je crus devoir les soumettre à une sorte de révision. Je consultai donc quelques traités de philosophie classique, et entre autres celui qui , sous le nom de Philosophie de Lyon , est encore en usage dans la plupart des écoles catholiques. Je ne fus point satisfait. Je trouvai , que quant aux définitions il y avait beaucoup à reprendre ; que quant aux méthodes , ils ne contenaient qu'une seule addition à celles d'Aristote, c'était la méthode cartésienne ou la méthode des géomètres. Quant à* l'ontologie , ils me parurent très incomplets et manquer précisément des développemens ou des indications qui m'eussent préservé moi-même a
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mon début dans la carrière des sciences. Quant à la morale » ils me semblèrent dangereux en ce qu'ils faisaient prendre pour une conséquence ce qui devait être présenté comme principe. Enfin, en envisageant ces traités dans Tensemble , ils me parurent écrits sous une prévention singulièrement contraire à la lettre et à l'esprit du catholicisme, prévention dont ils étaient empreints dans toutes les parties, à savoir que l'homme avait une raison naturelle, que l'homme par conséquent pouvait quelque chose sans l'éducation de ses semblables , c'est-à-dire , en définitive , sans la révélation. Or, à mes yeux , la nature n'est autre chose que l'instinct ; fait physique et animal s'il en fut. Ces remarques déterminèrent mon opinion et celles de quelques amis auxquels je les présentai.
Nous racontons ici naïvement comment nous avons procédé, afin que les lecteurs quels qu'ils soient, laies ou clercs, puissent suivre les opérations de notre e^rit. Nous nous bornons à affirmer ; mais j'espère que ce qui n'est en ce moment qu'une thèse à peine indiquée , deviendra^ dans la suite de cet ouvrage, une chose démontrée pour plusieurs. Mais poursuivons. Enfin , je recourus à la Somme de saint Thomas , qui me parut parmi les travaux de philosophie du moyen âge, le plus renommé et le plus accepté. Je ne dirai pas que je lus ce dernier traité depuis
S& iimoikucTioir*
la première jusqu'à la dernière lettre ; mais je consultai les articles où les décisions me semblaient les plus faciles du point de vue de la parole de Jésus-Christ, et sur lesquels cependant l'Église n'ayait donné aucune décision, et avait, par suite , tout laissé au libre arbitre des théologiens. Je trouvai entre autres ceci : < Que dans l'état d'innocence il devrait y avoir quelque inégalité entre les hommes , ne fût-ce que celle du sexe ou quelque autre de l'esprit et du corps(l).> Cette affirmation me parut trop aristotélicienne. Évidemment saint Thomas avait été trompé par la méthode grecque dont il faisait usage. Cette assertion est en effet directement opposée à un verset de l'Évangile , dans lequel Jésus dit c que les hommes et les femmes seront tous comme des anges de Dieu dans le ciel (2). > Cette décision et quelques autres suffirent pour confirmer cette opinion que j'ai énoncée au commencement, qu'il n'existait point encore de philosophie chrétienne. Je n'ai pas besoin , je pense , de dire quel était notre procédé pour apprécier la valeur d'une conclusion philosophique. Mous agissions ainsi : l'affirmation étant donnée , nous en déduisions la pratique I et nous comparions directement celle^i avec les préceptes moraux de l'Évangile
(I) Saint Thomas, prima pars, q. 96, art. 5. (S) Saint MathieOi ctaap. 22, vers. 30.
IBTmODOCTMHI. %$
et des ap6tres; ce procédé ne pouvait me tromper.
Au reste , le raisonnement et l'histoire confirmaient parfaitement la conséquence de Texaman auquel nous nous livrions ; ils la confirmaient en nous disant comment il ne pouvait en être autrement » et pourquoi il en était ainsi.
Le raisonnement nous disait qu'antérieurement au xvr siècle , toute phOosophie avait été cherchée à l'aide des méthodes formulées ou usitées par les Grecs , et que postérieurement au xn* siècle touteslesphilosophiesavaient été écrites plus ou moins complètement dans les erremens de celles qui les avaient précédées. Qr , cette seule observation suffisait pour expliquer com* ment il avait été à peu près impossible que Ton eût innové en philosophie d'une manière pro* portionnéUe à ce qui était commandé par la nouveauté même de la doctrine chrétienne. En eflet, la méthode n'étant qu'un moyen pour arriver à un but , la méthode devant être instituée en vue du but à atteindre, il était impossible que les méthodes aristotéliciennes qui avaient pour but Ja morale païenne ou plutôt le système social grec, pussent conclure chrétiennement. Je prie encore cette fois mes lecteurs d'accepter cette affirmation. Elle sera démontrée plus tard, et d'ailleurs je ne suis pas le premier qui l'ait faite. Van-Hdmont , Campanella , F. Bacon , R. Des-
36 IRT&ODUCTIOir.
cartes , etc. , Font soutenue il y a long-temps.
Dès le moment où Ton reconnaît l'insuffisance des seules méthodes grecques pour atteindre et saisir les conclusions philosophiques du cbristia* nisme , on peut recourir à l'histoire. Elle nous montre par quelles Yoies ces médiodes ont été introduites pour l'élucidation des. vérités catho* liques, comment elles ont agi » et par suite pourquoi Terreur est yenue souiller la magnificence du but philosophique posé par l'Évangile. Nous allons nous arrêter un moment sur ce sujet, afin de suivre rapidement l'histoire l"" des méthodes qui se sont succédé dans les écoles catholiques jusqu'à la fin du moyen âge , et 2"* de l'anarchie qui a suivi.
Il faut diviser l'histoire des écoles catholiques en deux périodes qui sont bien différentes ; le nom de saint Augustin est le terme auquel finit la première et commence la seconde. Les périodes suivantes prennent origine vers le xv' siècle. Nous n'en dirons que quelques mots.
La méthode par laquelle les Pères de l'Église poursuivaient la démonstration des vérités catholiques, dans les cinq premiers siècles, c'est-Àdire dans la première de ces périodes, diffère entièrement de celle qui fut instituée plus tard , de celle qui finit par prévaloir au xi* siècle , et par envahir tout le domaine de la philosophie. Avant d'en venir à l'examen direct qui nous a [donné
la preuve de celte différence, j^avais supposé que la sopérioiité qu'avai^it immlré les Pères de l'Élise dans toutes les questions, tenait non seulement à une supériorité dans la foi , mais encore a celle des procédés lo^ques qu'ils avaient mis an usage. Cette pensée me fut inspirée par les réflexions suivantes :
A J'époque où ils vivaient , Terreur était mille fois plus fac3e que quelques siècles i^ns tard , lorsque la hiérarchie de l'Église fut positivement reconnue par le pouvoir temporel ; cependant ces hommes forent en quelque swte les pères de l'orthodoxie , car avant eux elle n'était point formulée et n'avait point encore eu d'organe avoué. Les hérésies étaient alors multipliées et nombreuses ; dles avaient sur la vérité l'avantage d'être en sécurité vis-à-vis de la société politique. Gomment le bon grain ne fut-il pas étouffé par cette ivraie si abondamment semée , et dont la croissance était favorisée par la tolérance de l'autorité temporelle? Comment est-il arrivé qu'elle n'advahit pas toutes les intelligences? Je pensai que ce fot parce que l'homme de foi avait un langage autre que celui du faussaire. 11 me semblait évident que si le catholique eût employé les mâmes moyens logiques que ses adversaires , on les eût confondus ensemble ; de telle sorte que le peu{de n'ayant point de signe pour distinguer le vrai du faux , aurait fini par douter des uns
38 INTRODUCTIOir.
comme des autres. Je fus conduit par ces réflexions à faire Thypothèse, que Tacquialtion des yërites catholiques était le firuit d'une méthode si ce n'est nouvelle comme TËvangile , au moins différente de celles des Grecs , et j'arrivai à penser que cette méthode devait émaner directement, de la foi vive qui animait les vrais apôtres du christianisme , en être inspirée , et en présenter en quelque sorte le signe logique. Je ne me trompais pas ; au moins , la lecture de quel-ques uns des Pères de l'Église m'a démontré que, sauf des exceptions assez rares et très explicables, les procédés rationnels employés par eux, n'étaient point les mêmes que ceux habituellement usités dans les écoles païennes , et tirés de la philosophie de Platon et d'Aristote.
phemière pÉaiODE.
Pai consulté les œuvres de saint Justin , philosophe et martyr ; celles de saint Irenée, martyr ; celles de saint Athanase ; celles de saint Hilaire ; les lettres de saint Jérôme ; la discussion d'Amobe contre Sérapion , etc. Les livres des Pères que nous venons de citer contiennent d^ix genres d'écrits très différens ; les uns sont consacrés a exposer et à établir ex professa quels sont les dogmes et les vérités catholiques ; les autres sont des ouvrages de polémique dirigés contre les ad-
iiri^OBiicnoir. 39
Tersaires do calfaolidasie , soit les païens, soit les hérédques.
n n'y avait pas de motif pour que la méthode employée dans ces deux genres d'écrits , fût difiérente, si ces grands confesseurs de la foi araient ^ fixés sur une méthode, et surtout sUs s'étaient attachés à celle des Grecs. Qr , la méthode n'est pas la même ; kursqulk procèdent à une eiqnsition dogmatique, leur discours présente des formes de dém<Histrati<xi particulières et tout autres que celles enseignées par Aristote ; lorsqu'au contraire ils discutent contre des adversaires , ils se servent quelquefois des formes d'argumaitation qui étaient reçues par ceux-ci. n est moins difficile , qu'on ne le penserait au premier coup d'œil , de porter un jugement sur le caractàre de la méthode mise en usage dans les divers traités dont il s'agit : les formes de la logique grecque consistent surtout dans celle de la démonstration par l'absurde ou par induction et dans le syllogisme ; les premières usitées surtout par Platon, la troi^ème par Aristote. Or, iHen qu'il soit impossible que ces diverses formes soient complètement absentes de tout discours , puisque la première des trois est inhérente jusqu'à un certain point à la logique de tout langage , il est facile de reconnaître si , soit les raisonnemens par l'absurde , soit les syllogismes, ont été établis avec intention, d'une
ko ihtroductioh.
manière suiyie et régulière, de sorte que les so-* lutions soient recherchées uniquement par ces moyens , ou si au contraire . ils sont employés accidentellement, d'une manière imparfaite, sans paraître destinés à apporter la conclusion définitive , comme il arrive jusque dans les conversations les moins philosophiques. Nous allons , au reste , dire un mot de chacun des ouvrages que nous avons examinés sous le rapport de la méthode; on remarquera que plus ces écrits se rapprochent , par la date , de Torigine même du christianisme , ou plus l'homme qu'on examine a été grand par ses œuvres , moins on trouve dans l'ouvrage les formes de la scholastique païenne. Qu'on lise d'abord les écrits de «aint Paul , là rien ne rappelle les usages logL ques du temps où vivait ce grand apôtre ; jusqu'aux habitudes du langage tout est aussi neuf que la doctrine elle*méme. 11 n'en est plus de même dans saint Justin , philosophe et martyr (car tel est le titre inscrit en tête de la collection de ses œuvres (1)). Les traités inscrits sous son nom sont de deux espèces : les uns sont, soit une critique de quelques propositions d'Aristote, soit des discussions contre les Grecs et Tryphou le juif; les autres sont des réponses adressée^ à
(i) Justin! philosophi et Hartyris opéra, éd. grecq. et latine. Paris» 1636, in-fol.
IffTKODVCTIOif. 41
des orthodoxes , une exposition de la vraie foi , etc. Dans les premiers, il emploie les formes de ses adversaires , il les combat avec lem*s pro« près armes; contre Aristote et les Grecs , 'û se sert du syllogisme, et contre Tryphon, des textes de TAncien-Testament. Dans les seconds au contraire il use d'une méthode dont nous décrirons plus tard la généralité. Saint Justin périt martyr vers Tan 155. Les écrits de saint Irenée (1) sont du u* siècle de l'Église ; bien qu'ils soient dirigés contre les Gnostiques , ils renferment moins de formes aristotéliciennes que ceux de saint Justin , et ils reproduisent presque constamment celles dont saint Paul a donné l'exemple ; ce fait est expliqué par les habitudes qu'une éducation différente avait données à ces deux Pères; le premier avait , avant d'être chrétien , reçu les principes de la philosophie grecque ; le second avait été enseigné par un élève de saint Jean l'évangéliste. Dans les œuvres de saint Athaïiase (2) on observe la môme chose que dans ceux de saint Justin ; seulement dans les écrits qu'on peut rappcMter à la première catégorie , telle que la narration de sa discussion avec Arius dans le
(i) Sancti Irenœi Lugdimensîs episcopi et martyris, adfersiis Valentini et similium gnosticoramtasereseslibri qain' que. In-fol. Paris, 4639.
(2) Sancti patrîs nostri Athanasii magni, episcopi Âle%an * dris, opéra quse reperiuntur omnia. 2 v. in-fol. Paris, 1631
42 iKT&oDucTioir^
Goncile de Nicée, il est à remarquer qu'il fait très rarement usage du syllogisme , et que peut-être plusdje neuf fois sur dix Use borne aumodede démonstration dont il usa dans ses tnûtés ex professa. Ce Père , camaie tout le monde le sait » eut la plus grande et la (dus utile influence sur l'Église ; comme évêque d'Alexandrie il n'ignorait rien de la philo6q>hie dont cette ville était deyenue en quelque sorte l'école principale : aussi l'étude de ses ouvrages nous paraît l'une des plus probantes dans le but que nous poursuivons ici , et c'est avec peine que nous nous abstenons de citer, comme exem|de de sa méthode, quelques uns des passages de sa discussion avec Anus. Après saint Athanase nousnomr meroBS saint Hikure (1) que Ton peut regarder presque comme im de ses disciples, et que son origine gauloise avait d'ailleurs tenu plusâoigné de tout contact avec les écoles de plifloscq^hie païenne; celui-ci ne présente presque jamais même les appar^ices de la totme s^Uogistique , autant au moins que nous avons pu nous en assurer; car le style de cet auteur est des plus diflkiles. C'est une tout autre €Ji)servation qui est à faire dans la narration de la discussion d'Amobe contre Sérapion (2). Ici, l'usage dusyl-
(l)SaiictiHilaruPictavoiTiin episcopi opéra. Edit. des Bénédictins de Saûnt'-Maur. Paris, 1693.
(t) Conflictus Arnobii catholici etSerapionis de Deo U*ino
IXTAOOlICTIOUr. /Î3
Jogisme est fréquent; mais aussi il faut remai*quer qu'il s'agit d'uae dificussioB entre un arien et un cathidique» et qu'il eût été peut-être impossiiAe \ celui<i de combattre son adrersaire , s'il ae se fût s^ri des armes de ce dernier.
Tels sont les principaux écrits que nousavcMis conmltés pour rechercher la méliiode générale dont se sont servis les Pères de TËglise. U n'est pas nécessaire de dire que je n'ai pas lu ces immenses ouvrages depuis b première lettre jusqu'à la demièro; le temps peut-être m'eût manqué. Hais je me suis attaché aux traités, aux passages qui m'ont paru les plus scabreux ^ et où il était plus naturel d'attendre la forme syllogtstiqoe. 11 résulte de cet examen deux remarques : d'abord la méthode aristotélicienne est rarem^Eit employée d'une manière régulière, et encore seulement dans les discussions contre les païens ou les hérétiques ; les catholiques, en s'en servant, semblent avoir surtout en vue ce moyen , bien c<Mmu df argumentation ^ que l'on appelle YargumetUutn ad haminem. En second lieu, quand il s'agit de dogmatiser, c'est une tout autre méthode que l'on voit fonctionner.
La méthode ex professa des Pères de l'Eglise pourrait être appelée affirmative. Ainsi, ils
et mo, ddsbos tu ChriBto ftubsiaaUis in ûmuiie persoiue^ Ifr4bl. Cette aarraïkm est citée par saint Augustin.
commencent par affirmer le dogme ccmtesté ; et en cela même ils procèdent ordinairement d'une manière qui mérite d^étre remarquée. Ils citent d'abord un passage des Ecritures ; puis ilsformu-* lent un acte de foi dans lequel ils définissent la proposition dont oh cherche Tinterprétation. C!ela fait, ils énumèrent tous les versets soit de rEcri«* ture , soit de la liturgie où lé dogme exprimé dans le passage contesté , est affirmé de nouveau en totalité ou en partie , s'occupant à démontrer que chacune de ces phrases diverses s'explique ^ ou se complète l'une par l'autre , soit parce que ces passages concordent dans un même sens , soit parce qu'ils n'auraient point de signification, si totalité ou partie du dogme en question était rejetée , soit parce que ces passages l'énoncent clairement. C*est dans cette dernière partie de l'argumentation qu'ils emploient quelquefois le mode de probation par l'absurde , fréquemment celui connu sous le nom de probation par l'évidence rationnelle , ou par pétition de principes ; quelquefois enfin , mais seulement lorsqu'ils discutent avec un adversaire présent ou supposé tel, ils ont recours à la forme syllogistique. Ainsi la méthode des Pères se compose de quatre termes successifs de raisonnement. Dans le premier, ils citent la phrase des Écritures qui est contestée ; dans le second, ils en précisent et en dévdoppent la signification ; dans le troisième , ils appuient
IIITAOOUCTION. UB
leur d^oitioD de tous les textes qui en affirment totalité ou partie ; dans le quatrième, ils débattent lasignificationde cesderniers textes, enmontrant quelles sont les analogies ou les similitudes qui s'y rencontrent , et , dans ce, cas , ils usent quelque* fois des moyens connus sous les divers noms que nous venons de ra]^ler plus haut. U est facile de v(Mr que . ce procédé logique diffère absolument de ceux qui appartiennent à la philoso* phie grecque ; et lors, même que les Pères eussent , dans le quatrième terme , usé du syllogisme moins sobrement qu'ils ne l'ont fait , il n'y aurait encore aucune comparaison , aucune analogie à établir. Jamais ce mode rationnel n'eût pu donner les résultats dont nous parlerons plus taixl lorsque nous traiterons en particulier du syllogisme. Au reste, cette méthode de démonstration est aujourd'hui grandement usitée dans les scl^ices naturelles , et particulièrement en médecine. La seule différence c'est qu'ici l'on apporte des observaticms ou des expériences, tandis que plus haut l'on citait des textes des Ecritures sacrées. Le médecin qui pour élucider une question de pathologie , pour prouver, par exemple , que tel groupe de symptômes annonce telle lésion pathologique » et que tout cela est donné par telle cause et suit telle marche , le médecin qui se met dans ce but h collecter de» observations et à recueillir des expériences» pour
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les réunir ensuite et montrer que chacune d'elle» en totalité ou en partie, contient le rapport cherché » ce médecin fait un travail analogue à celui des Pères de l'Eglise , lorsqu'il collectaient et groupaient des textes pour y montrer la réyélation d'une yérité dogmatique ; pour Tun comme pour les autres, il y a quelque chose de reçu an« térieurement à toute investigation ; pour le premier, c'est la valeur de l'observatton et de l'ex*^ périence; pour 'les seconds» c'est l'infaillibilité des saintes Ecritures.
Telle est, sous la forme rigoureuse et abstraite, la méthode rationnelle employée par. les Père& de l'Eglise primitive ; au moins telle m'a-t^elle paru d'après des recherches attentives. Je crois être le premier qui me suis étudié à la préciser de cette manière ; mais je suis bien loin d'être le premier qui se soit aperçu de la grande diffé* rence que présentent , sous ce rapport , les écrits des Pères avant et après saint Augustin. Nous engageons les personnes qui voudraient avoir la preuve de cette dernière assertion à lire le tome ni de VHisioria criiiea philosapkiœ de J« Brucker (i). Voici ce que ce savant dit de leur méthode : Non quœrenda sunt apud eoê fiXoao^v* (MOL proprie sic dicta, quœ argumentum tUiquod deduciis es^ principiis iuis conseeiarOs , ratione
(l)LipSias, 1745, in4.
iurTBOPUCTioir. 47
duce^ examintml; misc^nt entm, m dtiseriatiom-^ bus suis, semper raiUmis, revelationis et iradi^ tianis prineipia, et eommum quasi ex fonie, afjLe96d(kK scepe, si fatendum, quod tes est, sua hauriunt, ut vel ex soUs, quaspro religione chris" tianâ scripserunt , apologiis disci potest. Exi* mendi itaque sunt ex philosophorum numéro... > II eût été au reste plus que surprenant que ces hommes eussent consenti à receyoir les habitudes rationnelles des païens dont ils détestaient les mœurs et les usages , surtout lorsqu'ils n'i* gnoraient pas ce que tout le monde savait alors, que la philosophie grecque n'était à vrai dire autre chose que leur système religieux et politique abstrait et réduit en principe ; lorsqu'ils voyaient toutes les hérésies sortir de cette philosophie , et leurs adversaires armés de sa dialectique (1). < Misérable Âristote! s'écrie Tertullien, qui leur a préparé ( aux Yalentiniens et a\itres hérétiques) une dialectique artificieuse, cajpablei de prendre toutes les formes , aussi bien pour prouver que pour nier, sentencieuse , arrogante dans ses assertions conjecturales , laborieuse et inextricable dans son argumentation, dange« reuse pour elle-même , revenant sur tout comme si elle n'avait rien afSrmé. De là ces fables et ces généalogies interminables, ces questions stériles,
(1) Bmcker, loc. cit., t. UI, p. 3i6.
48 IITTRODUCTIOIT.
ces discours retournant en arrière comme des écrevisses , que l'apôtre nous a nommément în* terdits en condamnant la philosophie. >
DEUXIÈME PÉRIOUE.
Lorsqu'on passe de Tétude des Pères dont noos venons de parler, à celle des ouvrages de saint Augustin , on trouve déjà une différence notable sous le rapport dont il est ici question. U suffit de lire un seul des traités qu'il a écrits pour en acquérir la preuve , et nous engageons nos lecteurs qui voudront nous suivre dans cette étude , à parcourir seulement les deux livres de ses Rétractations {^) , quoique cet ouvrage consbte plutôt en une narration de sa vie littéraire , qu'en une exposition de doctrine, cependant on y trouvera déjà de nombreux syllogismes et d'ailleurs une manière de procéder tout autre que celle dont nous venons de donner la description. Brucker (2) , suivant en cela le sentiment d'un grand nombre d'auteurs aussi bien catholiques que réformés , dit et explique comment sa manière rappelle celle de la dialectique des platoniciens et des stoïciens. Sa méthode ordinaire.
(i) Sancti Augustîni opéra omnia a ttaeologis lovaniensi* bus compretaensa. T. r% p. i .
(2) Loc. cit., t. m, passim, ett. m^ p. 721, 72f.
IHT&ODCGTIOH. 69
ajoDte-t-il d'après Dapinius (1) , est de poser d'ab(»^ les principes évidens , et presque toujours on peut y sans crainte de se tromper, assigner a ceux-ci une origine platonicienne. De ces principes premiers il tire d'innombrables consé*^ quences, de telle sorte que tous les diefs de sa doctrine ont enU*e eux le rapport le plus étroit. Il a raisonné sur tous les mystères plus qu'aucun autre auteur des siècles antérieurs ; il agite un grand nombre de questions dont on ne s'était pas occupé avant lui , et il les résout par la seule subtilité de sa dialectique. Souvent il s'est éloigné du sentiment de ceux qui l'avaient précédé , comme pour trouver une nouvelle route soit dans l'explication de l'Ecriture sainte , soit dans les opinions théologiques. En théologie on peut dire de lui ce qu'en philosophie Cicéron énonçait de lui-même , qu'il fut un grand opinator, c'està-dire qu'il souleva un grand nombre d'opinions qui chacune avaient une certaine probabilité. Il est vrai que saint Augustin apporta en ces choses beaucoup de modestie et de prudence , et ne montra jamais qu'il voulût entramer les autres à accepter en aveugles ses doctrines.
Les opinions que nous venons de rapporter sont partagées par la plupart des modernes. J'ai cru devoir les consigner ici , parce qu'elles sont très
(1) Lodov. Ellies. Dapinius. Bibliotheca, t. m» p. 2â6.
50 nVT&ODUCTXON.
propres à confirmer ce que j'ai à dire moi-même* Mon opinion, en effet, n'est point fondée sur Texamen attentif des onze tomes in-folio qui forment la collection que j'ai sous les yrax. Je n'ai pas même pensé ji recourir à ce travail , car je savais, comme tout le monde, que Jansénius, qui a lu deux fois saint Augustin, y a consumé sa vie tout entière. J'avais donc besoin d'appuyer mon avis de celui de beaucoup d'autres. Mais revenons à notre auteur.
€ Dans le temps, dit-il (1), où j'étais à Milan pour recevoir le baptême , je tâchai d'écrire un traité sur Féducation ouïes méthodes (c(t$ctp/înarum libras) ; j'interrogeais ceux qui étaient avec moi, et n'avaient pas de répugnance pour ce genre d'études. Je voulais m'élever par le moyen des choses corporelles à la connaissance des choses incorporelles ; mais j'eus à peine le temps d'achever un livre sur la grammaire , Picore je le perdis. Je terminai aussi six volumes sur la musique, où je traitais uniquement du rhythme. Ce dernier ouvrage fut achevé en Afrique où je retournai après avoir reçu le baptême. J'en avais seulement écrit les premières pages à Milan. Quant aux cinq autres parties du cours de philosophie que j'avais entrepris ( de aliis vero qtdnque discir plinis) dans cette ville , savoir la dialectique , la
(i) Reiractationum lib. i, p. 5, 4.
nmovucno^. 51
rbétorique, la géométrie» rarithmétîque, la phi* lo80|^e, les seuls commeiicemeiis me sont res> lés; je les ai plus tard perdus; mais je pense i|ii1k sont cependant racore dans qodqiiesmams^ Ce travail oonameace par ces mots : Omuia nomina trededm, etc. >
Néanmoins , la collection des oenvres de saint AngDstin contient des traités qpédanx sur la rhé* tùnqae , la musique , la grammaire , les catégories d'Aristote et la dialectique. Beaucoup d'auteurs modernes , et entre autres les Bénédictins de Saint-Maur , se sont accordés à regarder ce dernier écrit comme supposé ; nous ne déduirons pas leurs raiscms; car, pour nous, il suffit que cet ouvrage ait été considéré comme de saint Augustin depuis le sqitiàme siècle jusqu'au onzième, qu'il ait été recommandé comme tel dans tout le moyen âge; U nous suffit qu'il contienne des principes qui concordent parfaitement avec la manière générale de l'auteur supposé. Et , s'il nous fallait ici émettre une opinion , nous dirions qu'il sCTait posûble que ce fût un abrégé fait par quelque élève qui a remplacé le livre du maître. Ce cours d'ailleurs est incomplet , comme il devait l'être selon les paroles mêmes que nous avons extraites du livre des Rétractations.
Dans ce traité (1) , l'auteur commence par dé-
(i) Sanct. Aug. Op. omnia. T. F', p. 99.
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finir la dialectique ; c'est Tart de bien discuter. Nous disputons , dit-il de suite , avec des mots ; or, les mots sont simples ou conjoints : simples qu2md ils signifient une seule chose» conmie homo, cignus, disputât, currit; conjoints, lorsqu'ils comprennent en eux la connexion de plusieurs choses , comme homo ambulat ou homo festinans in moniem ambulat ; les propositions {sententice) résultent des mois conjoints. Celles-ci se divisent aussi en simples et en conjointes ; les premières sont celles qui sont complètes sans l'adjonction d'aucune autre proposition , comme omnis homo ambulat ; sont conjointes , au contraire , celles qui impliquent la nécessité d'un jugement sur les rapports qu'elles expriment, comme celles-ci, si ambulat , movetur. — Après ce préambule , l'auteur s'occupe d'étudier le mot en lui-même. Il traite de l'origine de ce signe et de toutes les formes granunaticales qu'il peut revêtir, il parle longuement des obscurités , des ambiguités , des équivoques que les mots peuvent présenter, soit dans le langage articulé , soit dans le langage écrit ; mais là se termine le fragment de dialectique attribué à saint Augustin. L'auteur nous laisse en route après avoir parcouru la plus petite partie de la carrière qu'il avsdit à remplir pour répoudre complètement au titre qu'il avait choisi ; on peut juger cependant par les préliminaires du plan entier de l'ouvrage. Évidemment,
INTRODUCTIOir. 53
Après avoir parlé des mots , l'auteur se fût occupé de fixer les caractères des deux espèces de propositions qu'il avait établies^ c'est-à-dire de donner les moyens de dislinguer celles qui étaient claires et vraies, de celles qui étaient confuses , douteuses ou fausses ; il eût montré comment tout discours ou tout raisonnement était une suite de propositions ; il eût enfin conclu que , lorsqu'une certaine suite de propositions bien démontrées était convenablement formée , le raisonnement devait être considéré comme parfait. Or» cela nous indique un système de démonstration, qui ne ressemble en rien à celui qui était employé par les Pères dont nous avons cité les ouvrages ; il se rapproche beaucoup du système qui était exposé par les philosophes Gentils , et présente avec ce que l'on enseigne dans les écoles de notre temps, une analogie qui ne peut échapper même à l'inattention ; non pas que nous voulions dire que la théorie de la proposition soit là fort parfaite , il est certain que la définition en est mauvaise, et bien loin de la netteté qu'elle a acquise de nos jours ; mais nous parlons seulement du système général suivi dans l'exposition de cette dialectique ; elle est d'ailleurs curieuse à consulter, ne fût-ce que pour apprécier combien la langue latine, à cause des équivoques et des inversions , était peu propre à la philosophie, continuons.
5Û ÏKTRODUCTÏOrr.
Le second traité de saint Augustin» qui se rapporte directement à la dialectique, est celui qu'il composa sur les dix catégories d'Âristote. U établit les règles qu'on doit tirer de la considération de chacune d'elles , à savoir, de la considération de la substance, de celle de la quantité, de celle de la qualité , de celle de la relation , de celle de l'agir, de celle du pâtir, de celle du lieu, de celle du temps , de celle de la situation , de celle de l'avoir. Là, il traite de la substance et de l'accident , ainsi que de la définition du genre et de l'espèce. 11 termine enfin en ajoutant une dissertation sur les différentes espèces de contraires, les différentes espèces de comparatifs , sur le si' mul , et enfin sur la modification. U semble , en Usant ce livre , voir déjà apparaître la scholasti'que aristotélicienne. Nous ne dirons rien des autres traités sur la rhétorique , la musique et la grammaire , parce qu'ils n'exercèrent aucune influence sur les études postérieures.
Il ne faudrait pas croire cependant , d'après le soin avec lequel saint Augustin avait revu les catégories , qu'il se servit uniquement des métho* des aristotéliciennes ; il en usait sans doute largement. Ainsi il disposait autant que possible son sujet , selon les règles établies dans le système des catégories , afin d'y pénétrer plus profondément et de ne laisser échapper aucun des aspects de la question sans l'avoir examiné. Par exem-
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pie , lorsqu'U traite de la nature de rame , il ne se borne pas à eu prouver Timmortalité , il en examine d^abord la substance» puis ensuite quanta sii, qualis sit, etc. Suivant de cette manière suc* cessivement toutes les indications qu'Aristote avait établies comme conditions d'un examen parfait; enfin, en second ordre, il se sert du syllogisme dans le détail des probations , selon qu'il trouve nécessaire de le faire ; mais» très souvent, il recourt à un mode d'argumentation dont le premier exemple a été donné par Platon. Il emploie la forme du dialogue à la Socrate , procédant par questions et par réponses ; c'est par là qu'il commence plusieurs de ses traités. Nous citerons comme exemples de cette manière son livre de MagUtro et celui de Libero Arbitrio (1). Ce fut la , sans doute , ce qui a fait dire que saint Augustin avait principalement employé les mé* thodes des Académiciens ; mais » d'après tout ce que nous avons dit, il est facile de voir qu'il combina toutes les formes de la dialectique grecque , comme s'il eût voulu , en réunissant les moyens de toutes les écoles, devenir supérieur à chacune d'elles en particulier.
On trouvera peut-être que nous nous sommes trop étendu sur la méthode suivie par ce Père de l'Eglise ; mais il nous a paru indispensable de
rt) Aag. op. om., t. V\ p. 211, 244.
M INTHOIfOCTIOK.
faire bien apercevoir à quel point il diflere, sous ce rapport, de ses prédécesseurs; et nous ne pouvions rendre ce fait évident , à moins d'entrer dans quelques détails. Ajoutons qu'il fut le père de la philosophie qui régna dans les écoles catholiques, depuis le septième jusqu'au douzième siècle. 11 est certain , en effet , que ses livres sur la dialectique et les catégories , formèrent la base de l'enseignement dans les écoles publiques des cathédrales et des monastères en France, en Ecosse, etc.>, pendant cette période (1) , et particulièrement il Paris dans le neuvième, et à Cluny dans le dixième. On joignait , il est vrai » à cette étude, celle de divers ouvrages , et entre autres Boëce et M. M. F. Capella ; mais la sainteté de saint Augustin kii assurait la direction princi^ pale de l'esprit des élèves. D'ailleurs, les livres de Boëce et de Capella , qui faisaient la matière de l'enseignement , n'étaient en rien contraires au sens que ceux de saint Augustin pouvaient imprimer ; ils en étaient en quelque sorte comme un complément philosophique. On lisait du premier ses traductions de la dialectique d'Aristote et de l'introduction de Porphyre sur les catégories ; et de l'autre , son traité sur les Sept Arts libératix.
(i) Brucker, loc. cit., t. in, p. 864, o68, 724. — 0. E. Bullaeus, Histor. Universitat. parisiensis. Io*foI., t. T', p. 284,549,562.
RITRODUCTIOirv 57
Tous les auteurs s'accordent à considérer ces études comme rorigine de la scholastique ; quelques uns la rapportent directement à saint Au^gustia lui-même. Bmicker aceuse ceux-là de confondre la cause ou le prélude , avec la naissance elle-même ;. et suivant lui , elle se forma petit k petit par l'intervention de la théologie dans la dialectique et réciproquement , et j'ajouterai du mélange des idées platoniciennes avec les méthodes aristotéliciennes.
Mais il n'est pas de mon sujet de faire l'histoire de la scholastique ; nous ne devons point perdre de vue qu'il s'agit seulement ici de rechercher comment la méthode , après le sixième siècle , cessa , de plus en plus , d'être chrétienne, et vint ea définitive à n'être plus autre chose que la dernière période en quelque sorte du système de la dialectique grecque.