‹ Essai d'un traité complet de philosophie (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · CLASSIFICATION · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION

Il y a , SOUS ce titre » à traiter une question de méthode qui n'est point sans importance. Il ne s'agissait dans la scholastique , sous ce nom , de rien moins que de la classification des idées et des êtres , et aujourd'hui il s'agit encore de la classification des êtres. Aussi ce n'est pas sans quelque étonnement que nous voyons ce sujet complètement négligé dans les traités modernes de philosophie. 11 nous paraît même que cet oubli n'a pas été sans inconvénient ; au moins croyons-nous devoir attribuer à ce motif la singulière confusion qui s'est introduite dans les écrite des littérateurs , des historiens , et de plusieurs savans , à l'égard de plusieurs termes de classification usités dans les sciences ; confusion d'où il est résulté que , faute de savoir la signification précise de ces mots , on a professé et vulgarisé de fausses idées sur divers sujete. Par exemple , on a fait , dans ces derniers temps , grandement abus de ceux de genre , d'espèce , de race , dans des problèmes où la définition de ces mots impliquait une solution importante. 11 nous parait utile de fixer un instant l'attention de nos lecteurs sur ces questions. Voyons d'abord ce que l'on entendait par les universaux dans les derniers temps de la scholastique.

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L'universel (en grec rà%aB" oXov), disaient les logiciens de l'ancienne Université, est unum versas alia. On ne peut guère traduire ces mots sans en altérer le sens ; ils signifient à peu près que Tuniversel est une unité relative à plusieurs autres. On disait aussi que l'universel s'entendait de quelque chose de commun à un grand nombre d'autres » unum muUa respiciens , ou d'une unité qui appartenait à plusieurs , unum ad muUa per* tinens. Les universaux , dit Trévoux , sont des termes communs et généraux sous lesquels sont compris plusieurs espèces et plusieurs individus. Mais cette définition de Trévoux est loin d'être aussi parfaite que la première de celles que nous venons de citer ; elle suppose que l'on accepte une opinion sur la nature des universaux.

L'universel était complexe ou incomplexe. On entendait par l'universel complexe, universale complexum, soit une proposition universelle, comme le tout est plus grand que sa partie , soit tout ce qui peut engendrer dans l'esprit une conception multiple , comme une définition ; ainsi , par exemple , celle d'animal raisonnable. — On entend par universel incomplexe , universale incomplexum , soit ce qui engendre dans l'esprit une conception unique , soit une chose qui en regarde un grand nombre d'autres ; savoir, par exemple, les choses inférieures ou subordonnées ; ainsi la nature humaine est relative à

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tous les individus dans lesquels elle se trouve.

Ces considérations sur l'universel étaient dites applicables aux cboses selon sept modes différens : In causando^ in distribuendo , in cognoscendo , in reprœsentando , in significando , in essendo, in prœdicando.

On entendait par l'universel quant à la cause , universale. in causando , la cause commune de tons ou de plusieurs effets , qui agit en même temps que plusieurs autres causes particulières pour la production de tous les effets ou de plusieurs. On l'appelait aussi cause universelle , car elle n'est pas propre seulement à engendrer une seule espèce d'effets , mais capable de [Mrovoquer toutes les espèces d'effets ; par exemple , Dieu qui , avec l'homme , produit l'homme , avec le lion , produit le lion , etc.

On entendait par l'universel distributif , universale in distribnendo, un signe commun ou universel , comme tout , aucun , etc.

On entendait par l'universel quant à la connaissance, universale in cognoscendo , ce qui connaît toutes choses ; ainsi le sens commun , l'intelligence , peuvent être appelés universels.

On entendait par l'universel représentatif, universale in reprœsentando , soit l'image ou l'idée qui représentait séparément plusieurs objets, soit l'idée d'une chose universelle , comme l'idée de maison ou d'homme par laquelle l'esprit se

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représente toutes les maisons et tous les hom^^ mes.

On entendait par l'universel dans le signe ^ universale in significando, un mot commun qui s'applique à un grand nombre d'objets , conune ceux d'homme , d'animal, de pierre, etc.

L'universel quant à l'être , universale in es* sendo, ou l'universel métaphy^que, se disait ordinairement d'une nature existant dans plusieurs 9 comme l'humanité dans Pierre et dans Paul ; il signiûait encore quelque chose de séparé en fait , de plusieurs , dont cependant elle faisait partie ; on en citait pour exemple les idées archétypes de Platon.

L'universel quant à l'attribut ou (piant à ce qui peut être attribué, universale in prœdicando, s'entendait de ce qui , bien qu'existant dans plusieurs choses, pouvait cependant être alBrmé séparément de chacune d'elles; on l'appelait aussi universel logique. Cet universel était pris dans ua sens large ou restreint , iierùm vel laie sumitur ; et il s'appliquait à tout ce qui pouvait être affirmé d'un grand nombre de choses , soit à titre d'analogies » soit à titre d'univoques , soit à titre d'essence , entia per se , soit à titre d'aceidens. Ainsi l'on appelait l'être et l'unité , ens et unum, les universels les plus généraux : et dans un sens restreint, l'universel dont il s'agit, ne comprenait que les seuls attributs univoques ou

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synon3^que8 (1). C'est en arguant de cette dernière considération qu'Aristote refusait la qualité d'universels à l'être et à l'unité.

Enfin , on considère les universels sous trois aspects, soit ante muUa, ou comme existant avant toutes choses , ainsi que serait l'idée archétype de Platon , si sa doctrine était vraie ; soit in multis , comme présens dans un grand nombre d'êtres , comme les choses et les natures communes que l'esprit saisit ou aperçoit du premier coup, tels que l'homme, le corps, etc. ; enfin, post tnulta, comme existant après beaucoup de choses , entendant par là les intentions secondes (2) qui classent ces premiers universels , tels que le genre , l'espèice , etc.

Ces prémisses établies , il est nécessaire d'observer que les universels in causando, in reprce^ sentando et in significando , ne sont point ce que

(1) L'univoque ou synonyme, se dit, selon la définition d'Aristote, des choses dont non seulement le nom est commun, mais qui encore reçoivent ce nom par des raisons qui sont les mêmes.

(2) On donnait le nom de prenùère intention à Tacte par lequel l'esprit acquiert, sans aucune réflexion , la connaissance d'un objet. On donnait le nom dUntentions »econdei aux actes de réflexion par lesquels l'Qsprit tirait des conséquences de ses connaissances premières. Ainsi, disait-on, par la première intention, je connais que Fhomme est un animal , et par la seconde , je réfléchis que l'homme est le sujet, et animal attribut.

100 UMIQVB. »ABTR CUTIQUB.

Fon entendait par les universels en soi , tintuer* salia in se , mais seulement par rapport à l'objet considéré soit comme cause , soit comme représenté ou signifié, 11 faut dire la même chose des universels in distribuendo et in cognoscendo. Les seuls universels fui étaient considérés comme étant de nature à devenir attributs , étaient les deux derniers , c'est-à-dire , l'universel quant à l'être, in essendo, et l'universel (piant à l'attribut . tfi prœdicando •

On définissait le premier une unité propre à être essentiellement présente dans plusieurs choses d'une manière univoque et divisible ; unum apium inesse muUis univocè et divisim.

On définissait le second une unité propre à être attribuée à plusieurs choses d'une manière univoque et divisible : unum aptum prœdicari de muUis univocè et divisim.

On distinguait encore deux choses dans l'universel ; savoir, la matière, materia, en sorte que l'on disait l'universel matériel , universale materiale , et la forme , forma , de manière que l'on disait l'universel formel , universale formate. La matière de l'universel était ce qui était multipliable , ainsi que la nature humaine dans Pierre et Paul. La forme de l'universel , au contraire, était l'unité d'une même nature. C'est pourquoi , pour constituer l'universel , on demandait une nature une et cependant multipliable. Mais l'on ne s'ac-

BBS V9ITBMAUX. fiOi

cordait point sur ce que devait être cette nature une et multipliable. Les uns prétendaient que c'était un être réel et substantiel ; les autres, que c'était une simple conception de Tesprit , une généralisation, une abstraction en un mot. Les premiers s'appelèrent réalistes , les seconds nominalistes. Nous donnerons, de nouveau, une explication de ces deux doctrines, lorsque nous aurons achevé ce qui nous reste à dire des universaux.

Après avoir défini les universaux d'une manière générale, ainsi que nous venons de le voir, on traitait de chacun des universaux en particulier : universel , en effet , était le terme générique par lequel on désignait les notions de genre, d'espèce , de différence , de propre et de contingent.

On établissait la distinction suivante entre ces divers termes de classification : les universaux , disait-on , étaient essentiels ou contingens : les universaux essentiels étaient le genre, l'espèce et la différence ; les universaux contingens étaient le propre et l'accident. Ces cinq universaux , ajou. tait-on , pouvaient également être considérés soit in essendo , soit in prœdicando , c'est-à-dire , soit quant à l'aflirmation de l'être, soit quant àTaifirmation de l'attribut ; car, disait-on Jl y a autant d'universaux qu'il y a de manières selon lesquelles une unité peut exister dans plusieurs choses,

501 LOGIQUK. VAATII CEITIQUI.

OU peut être attribuée à plusieurs choses. Eu effet , il y a cinq modes d^exister ou d'être attribué , puisque tout ce qui est , ou tout ce qui peut être attribué , existe , soit comme essentiel , soit comme contingent (1). Or, dans ce qui est essentiel , s'il s'agit de la partie la plus commune de Tessence , c'est le genre ; s*il s'agit d'une partie de l'essence plus restreinte, particulière, distinctive et constitutive , c'est la différence ; s'il s'agit de l'essence totale , c'est l'espèce. Et lorsqu'il est question de la contingence , soit quant à l'être , soit quant à l'attribut affirmés, il y a à distinguer le contingent nécessaire, ou \e propre , du contingent simple ou de Y accident qui peut être commun a plusieurs. — On déûnissait le genre une unité qui pouvait exister dans plusieurs ou leur être attribuée {genus est unum aptum inesse tnultis , vel prœdicari de muUis univocè et divisim ) ; et l'on reconnaissait trois espèces de genres : le suprême, le subalterne et l'infime. — L'espèce était le degré qui suivait immédiatement le genre {gradus qui subjicitur generi directe et tmmediatè). — Quant à la différence, on appelait ainsi

(1) c Nam tôt suDt universalia in essendo et in praîdicando , quot sunt modi quibus una res possit esse una apta inesse multis , vel pnedicari de multis univocè et divisim ; atqui qainque sunt modi essendi et praedicandi : nam qoidquid inest vel praedicatur, vel est^ vel prsedieatur essentialiter, vel contingenter, etc. (Candidatos artiiun, p.K&). i

DES UlTiTIEfAUX, 501

le can^ctère distinctif qui établissait ou servait à établir, à constituer des divisions^ — ]^e propre était une unité qui pouvait se rencontrer dans plusieurs, ou leur être attribuée d'une manière univoque , mais nécessairement particulière. Le propre était reffet d'une essence : ainsi , disait-on comme exemple , la docilité vient de la raison {proprium est unum aptum inesse xnultis vel prw: dicari de multis univocè et divisim , contingenter, necessarià , et finit ab essentiâ). Le mot propre , ajoutait-on, s'entend de quatre manières difierentes , soit quand il s'agit du propre qui con- Tient à un seul et non h^ tous , comme à un homme d'être philosophe; soit de celui qui convient à tous et non à un seul , conune à un homme d'avoir deux pieds ; soit de celui qui convient à un seul comme à tous » mais non constamment, comme à l'honmie de dormir; soit enfin de celui qui convient à tous aussi bien qu'à un seul et constamment. Celui-là seul était universel , et constituait seul la raison qui ayait fait classer le propre parmi les universaux. — Nous ne parlons pas de Y accident ; ce mot est par luimême une définition suffisante. Après ces cinq universaux, on traitait de l'individvi, m(/i>t(/uum; c'était on être qui ne pouvait être divisé en plusieurs parties semblables à lui-même {est ens quod non potest dividi in plura-talia, et dfi uno tantùm prœdicatur). Le CanfUdatus artium termine son

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paragraphe sur Yindividuum par cet axiome: € c'est par les individus ou les choses singulièjnes que les universaux subsistent (per m(/mc/tia seu singularia universalia subsistunt). >

Telles étaient les définitions et les distinctions principales que Ton enseignait dans TUniversité. Nous en avons cru Texposition nécessaire , ne fût-ce que pour mettre nos lecteurs à même de comprendre les anciens traites classiques de logique. Nous avons au reste choisi nos matériaux dans des ouvrages assez modernes ou au moins publiés long-temps après l'époque où avaient cessé complètement la discussion entre les réalistes et les nominaux , en sorte qu'on peut considérer ces définitions , non seulement comme représentant assez exactement la science commune des scholastiques , c'est-à-dire comme exemptes de toute intention systématiqne , mais encore comme offrant la doctrine dernière sur les universaux , c'est-à-dire celle qui eut la principale influence sur la détermination des termes usités dans les classifications modernes.

On aura remarqué sans doute , dans l'exposition précédente , que les universaux ou lesj'stème de classification qui en ressort , sont déclarés applicables aux êtres et aux attributs. Ainsi il y avait des genres et des espèces parmi les êtres, des genres et des espèces parmi les attributs. Au premier coupd'œil il semble que le

DBS UlflTBASAUX. S05

genre et Tespèce considérés quant à l'être , diffè« rent beaucoup du genre et de l'espèce considérés quant à l'attribut. 11 semble que» dans le premier cas , il soit raisonnablement possible de se poser la question de savoir, si le genre et l'espèce ne représentent pas une existence réelle et essentielle ; tandis que dans le second , la question ne parait pas même permise. On se tromperait cependant si l'on jugeait de cette manière. Mon seulement ni les réalistes, ni les nomiualistes n'en décidèrent ainsi , mais aujourd'hui même , en beaucoup de circonstances , il n'est pas permis de penser autrement qu'ils ne le firent à cet égard. Exemple : la couleur est un être ; coloré est un attribut ; l'un et l'autre cependant impliquent les mêmes réalités existantes , c'est-à-dire la lumière et les cor{)s qui la réfléchissent. Mais entrons dans l'exposition de la discussion des réalistes et des nominaux , et le problème dont il s'agit sera éclairci, ainsi que le rapport qui existe entre ce problème et les difficultés qui se sont élevées de nos jours à l'occasion des classifications d'histoire naturelle.

I^ question sur les universaux , qui fut agilée dans le moyen âge , avait été déjà posée et débattue dans les écoles philosophiques de la Grèce et d'Alexandrie.

Les platoniciens disaient que l'universel n'était pas autre chose que l'idée divine elle-même , et

9t6 UMIQUB. PAETIK CAITiqW.

cette idée n'était à leurs yeux rien moins que le type ou la forme que le Créateur avait en vue lorsqu'il a fait toutes choses. Mais un type de ce genre peut être conçu de deux manières , soit comme une image que T^uiteur s'est faite à lui* même à l'avance de l'objet qu'il se propose de dréer , soit conune une image posée devant l'ouvrier, existante indépendamment de lui , et qu'il doit seulement copier. Les plat<^icîens purs prétendaient que les idées universelles étaient des archétypes de ce dernier genre, extérieurs à Dieu , incréés et incorruptibles. Ceux que l'on pourrait appeler les semi-platoniciens, parmi lesquels l'historien que nous suivons en ce moment (1) , range Plutarque , Sénèque , et même saint Augustin , affirmaient au contraire que les idées universelles étaient en Dieu , créées par lui , comme le pensent aujourd'hui les théolo* giens. C'était en quelque sorte établir un milien eùtre Platon et Aristote. Celui-ci , en effet , ou plutôt son école , réduisait les genres et les espèces à de simples notions générales.

L'introduction de Porphyre sur les catégories d'Aristote (1) , fut la voie par laquelle la connaissance de cette discussion fut transmise au moyei^ âge. Ce livre de Porphyre , où iitraite du genre,»

(1) Chauvin. Lexicon rattonalc^

(2) îlop^ypî'^y itrvLyojr,.

DBS UNIYSmSAinL. 507

de Tespèce , de la différ^ice en un mot de tout ce que Ton appela les unîversaux quelques siècles après , servit , comme nous l'avons dit page 56 , à renseignement dans les écoles chrétiennes dès le huitième ou neuvième siècle au plus tard. On y remarque cette phrase : t Je ne recherchera^ point si les espèces (e7i^o(; , forma) et les genres existent par eux-mêmes ou seulement dans rintelligence qui les conçoit ; ni dans le cas où ils existeraient par eux-mêmes , s'ils sont corporels ou incorporels ; ni s'ils existent séparés des objets sensibles , ou dans ces objets et en faisant partie. Je me bornerai à indiquer ce que les anciens , et parmi eux les péripatéticiens , ont dit de plus raisonnable sur ce point (1). >

La difficulté écartée ainsi que nous venons de le voir par Porphyre , fut reprise dans les écoles chrétiennes. Diverses opinions furent émises ; les unes dans le sens platonicien pur, les autres dans le sens aristotélicien exagéré ; des maîtres prirent parti pour l'une ou pour l'autre , et ainsi naquit la scholastique , du mélange , comme on l'a fort bien dit , de la théologie avec la dialectique. En effet , c'était faire de la théologie que de faire intervenir dans un enseignement de pure logique , tel que celui des universaux , une expK-

(1) Traduction de M. Cousin dans son introduction au àc ei non d'Abélard.

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cation ontologique relatÎTe à l'essence de ces unîversaux, et à cette fin de savoir s'ils étaient créés ou incréés , des notions ou des êtres. C'était mettre la logique sous la domination de l'ontologie , c'est-à-dire établir une confusion dans toute espèce de problèmes et de solutions, que de placer ainsi dans les définitions du genre et de l'espèce qui servaient alors de prolégomènes à la science du raisonnement et du syllogisme , que de placer ainsi , disons-nous , des décisions ontologiques auxquelles la théologie ne pouvait rester étrangère. C'était enfin s'exposer à l'un ou l'autre des dangers suivans , et, peut-être à tous deux en même temps , soit de donner à des procédés essentiellement perfectibles et variables comme €eux d'invention et de démonstration, l'immobilité et la stabilité qui est le propre de la théologie , soit d'agiter la théologie par toutes les tourmentes et les disputes qui naîtraient à l'occasion de l'art de la dialectique ; l'un et l'autre de ces inconvénient furent le fruit de la reprise du problème laissé en suspens par Porphyre Tous les efforts de la science furent épuisés sur les prodromes de la philosophie , et plusieurs hérésies prirent origine dans les solutions diverses qui furent données à cette occasion.

A ce sujet , on a blâmé avec amertume les écoles du moyen âge , en même temps que l'on louait avec enthousiasme les écoles philosophi-

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ques de la Grèce ; on a traité les premiers de barbares , et Ton n'a su trop exalter les derniers. Cependant ce sont les Grecs qui sont les auteurs de la question ; leur philosophie a été Forigine du problème dont il s'agit. On ne peut reprocher aux scholastiques rien de plus que d'avoir continué cette science antique tant admirée , et de l'avoir conduite à fin. Or, leur était-il possible d'agir autrement? Les chrétiens firent dans la science ce qu'ils avaient fait dans la politique. Ils reçurent l'une et l'autre de la société qui les avait précédés , et , avant de les modifier, ils furent obligés de s'en servir ; ce fut même en s'en servant qu'ils les changèrent. Il est possible de dire , il est vrai , qu'ils auraient dû essayer en concluant directement des dogmes chrétiens , d'arriver, par une voie plus courte , aux conséquences utiles et vraiment scientifiques qui sortirent de la considération des universaux. Mais ceux qui honorent encore aujourd'hui les Grecs d'une sorte de culte , n'ont pas , il nous semble , le droit d'accuser les hommes qui errèrent pour en avoir été seulement les disciples trop fidèles. Le nominalisme fut professé pour la première ibis dans le onzième siècle par un certain Jean, et ensuite par Roscelin son élève. Roscelin n'admettait de r&ilité que dans les individus ; selon lui , tout ce qui n'était pas l'individu lui-même n'existait pas , était pur nom ; en conséquence il

510 LOOIQinB. PARTIS CRtTIQUS.

muteiuiîtque tes genresetlesespècesn^étaieiitque des mots ; c'est pourquoi Ton donna à ses sectateurs , et à tous ceux qui par la suite professèrent une opinion analogue , le nom de nominalistes. Roscelin poussa la conséquence de son système jusqu'à enseigner que les parties détachées d'un individu n'avaient qu'une existence nominale, en un mot rieu d'essentiel qui les constituât partîoilièrement ; enfin Roscelin appliqua sa doctrine des universaux à la théologie ; il voulut prouver que les trois personnes de la Divinité , ou n'existaient point» ou étaient trois êtres, ou trois dieux sans unité ; car à ses yeux l'unité qui n'était pas celle de l'individu n'était qu'un pur mot. Cette proposition fut condamnée dans un concile réuni à Compiègne en 1092 ou 1095. Saint Anselme , son contemporain , écrivit contre l'opinion de Roscelin sur les universaux. < Ces dialecticiens , dit-il , admettent bien l'existence d'un corps coloré» mais non pas celle de la couleur ; et par la sagesse d'un homme» ils n'entendent pas autre chose que l'âme de cet homme ; leur raison est tellement enveloppée dans des imaginations corporelles , qu'elle n'en peut sortir et distinguer les objets qu'elle seule peut apercevoir. Or, dès qu'on ne reconnaît d'autres réalités . que celles qui tombent sous les sens ; quand on ne peut pas concevoir l'existence de la couleur d'un cheval distincte du cheval lui-même ; quand.

DES UIIIYER8AUX. 511

on ne peut pas comprendre que plusieurs hommes individuek contiennent en eux quelque autre chose que ce qui les distingue , et que , dans ces différens hommes , il y a une seule et même humanité, comment pourrait-on comprendre que les trois personnes de la Trinité , dont chacune est un Dieu , ne constituent qu'une seule et même divinité (1)? »

Guillaume de Champeaux, qui professait à Paris de 1103 à 1108 , est considéré comme le fondateur du réalisme. 11 soutenait que les genres et les espèces étaient certaines essences universelles qui existaient intégralement et essentiellement dans chacun des individus , indépendamment , bien entendu , de ce qui constituait l'individualité elle-même. Le réalisme ne s'arrêta pas à ce (M^mier pas. Bientôt on vit reparaître la doctrine des idées de Platon. Bernard de Chartres, dans le commencement du douzième siècle, enseigna que les deux élémens primitifs sont la matière et l'idée, c La Providence applique l'idée à la matière et la matière s'anime et prend une forme. Dans l'intelligence divine étaient d'avance les exemplaires de la vie [vitœ vit}€ntis imagines), les notions éternelles, le monde intelligible , et la connaissance des choses qui doivent arriver [rerum cognitio prœ^nt/a). Dans la for- Ci) Introduction au ne et non de M. Cousin,, p. 89.

512 LOGIQUE. PAATIK CAITIQUE.

mation des choses la Providence a été des genres aux espèces , des espèces aux individus , et des individus elle revient à leurs principes dans un cercle perpétuel. Du monde intelligible est sorti le monde sensible, production parfaite d'un principe parfait, etc. » Ainsi Bernard de Chartres dépassait Platon et touchait presque au néoplatonisme alexandrin. On ignore si ces exagérations qui ne concluaient à rien moins qu'à une sorte de panthéisme , eurent un grand nombre de partisans ; cai* supprimez Vindividualité, faites de celle-ci une dépendance de l'espèce , et vous tombez dans le panthéisme. C'est ce qui arriva à quelques réalistes exagérés.

Vers le même temps que Bernard de Chartres renouvelait une sorte de néo-platonisme , Abailard (ou Âbélard) donna une nouvelle théorie des universaux, qu'on appela le conc^^p/tia/î^me, et qui n'est , en eifet , qu'une modification du nominalisme.Il définit lui-mémelesdeux écoles qu'il avait à combattre pour établir son opinion. L'ouvrage de M. Cousin , sur le sic et non , nous fournit à cet égard des renseignemens certains, c L'école nominaliste , dit Abélard , prétend que les genres et les espèces ne sont que des mots pris dans un sens universel ou parliculier , et qu'il n'y a en réalité ni genres ni espèces. Les réalistes soutiennent que les genres et les espèces existent réellement; mais ces derniers se divisent eux-

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mêmes en deux écoles : Tune qui imagine certaines essences universelles qu'elle considère comme étant essentiellement et intégralement dans chaque individu ; l'autre , d'après laquelle les espèces et les genres , les plus élevés comme les plus inférieurs \ sont les individus eux-mêmes considérés sous divers points de. vue. > c De ge-*

< neribus et speciebus diversi diversa sentiunt.

< Alii namque voces solas gênera et species uni-

< versales et singulares esse affirmant , in rébus « vero nihil horum assignant. Alii vero res ge* <r nerales et spéciales , universales et singulares « esse dicunt ; sed et ipsi inter se diversa sen-

< tiunt. Quidam enim dicunt singularia indivi- « dua esse species et gênera , subaltema et ge-

< neralissima » alio et alio modo attenta. Alii « vero quasdam essentias universales fingunt ,

< quas in siugulis individuis totas essentialiter

< esse credunt (1). >

A la suite de cette citation » l'auteur de l'in* troduction à laquelle nous avons emprunté ce passage , cite quelques uns des argumens d'Abailard. < Nous pouvons, contînue-t-il (2) , nous faire une idée exacte de la polémique d'Abélard contre les deux écoles qu'il rencontra au cool-

(1) ibtd., p. 132. Absëlardus, De generibus et speciebos, p. 513.

(2) ihUL, p. ir>r>.

514 IjOGIQVI. WâMTËM caitiqoe.

menoement du douzième siècle ; cm tactique est de les combattre Tune par l'autre. Au nomina* lisme t il emprunte soa principe fondamental , que rien n'existe que le particulier et l'individu » et ce principe il l'oppose au réalisme. La première division du réalisme , l'école de Guillaume de Ghampeaux , disait : le genre et l'espèce sont l'essence même de l'individu ; l'individu en est la forme ; la différence n'est qu'un accident. Abélard répond avec le nominalisme , qu'au contraire l'individu est sa propre substance à luimême. La seconde division de l'école réaliste , la doctrine de la non différence , en acceptant le principe que rien n'existe que l'individu , trouvait dans l'individu même l'espèce , le genre , comme états divers de l'individu , lesquels états étant absolument les mêmes au sein de toutes les différences , sont les fondemens des espèces et des genres. Abélard répond encore avec le nominalisme f que dans l'individu tout est individuel , et qu'il n'y a point d'état universel dans aucune chose particulière. Ainsi l'espèce, le genre , ne scmt pas l'essence des individus , et ils n'en sont pas non plus des ^ts , des élémens intégrans. D^un autre côté» sont-ce de purs mots« comme le veut l'école nominaliste? Ici Abélard , après avoir tourné les principes du nominalisme contre le réalisme, invoque les argumens de celui-ci contre celui-là ; il soutient que les uni-

Teroaux ne scmt pas non j^us de purs mots , car de pursmots ae sont rien, et assurément les universaux sont quelque chose. Voilà pour le raisonnement. Quant aux autorités , il oppose au platonisme traditionnel de l'école réaliste les inductions qui se tirent de YOrganum d'Âristote» et les explications positives de Boëce , qui , en «ffet , n'a jamais dit que les universaux ne sont que des mots. Mais entre ces deux écoles qui se réfutent et se détruisent réciproquement , quel système élèvera donc Abélard? Un seul est possible encore. Si les universaux ne sont ni des choses , ni des mots , il reste qu'ils soient den conceptions de l'esprit. C'est là toute leur réalité ; mais cette réalité est suffisante. Il n'existe, que des individus , et nul de ces individus n'est en soi ni genre , ni espèce ; mais ces individus ont des ressemblances que l'esprit peut aperce*^ voir, et ces ressemblances , considérées seules et abstraction faite des différences, formçnt des classes plus ou moins compréhensives qu'on apr pelle des espèces ou des genres. i.es espèces et les genres sont donc des produits réels de l'es^ prit. Ce ne sont ni des mots , quoique les mot^ les expriment, ni des choses en dehors ou en dedans des individus ; ce sont des conceptions. Pe là oe système intermédiaire qu'on a ixçimmé le conceptualisme. > On trouvera peut«étre ces cit$ttions trop éteu*

516 L06IQUB. PARTIS CRITIQUE.

dues« et notre insistance trop prolixe, mais noD9 tenions à éclaircir la question des uni versaux , et surtout à en donner une notion suffisante. Pour obtenir ces résultats il nous a paru nécessaire de répéter plusieurs fois les mêmes choses , afin de les rendre plus intelligibles en variant les explications. Au reste , nous terminerons ici nos emprunts ; car, nous n'avons plus à notre disposition de guide assuré que nous puissions suivre. Revenons à notre sujet.

La polémique d'Abélard, particulièrement contre les réalistes , ne fut pas de bonne foi ; il leur prêta une absurdité afin de les combattre. Ainsi , il supposa qu'ils confondaient le genre et l'espèce avec l'individu ; en conséquence , il leur adressa un argument analogue à celui que Bayle renouvela contre Spinosa. Si le genre est l'essence de l'individu , leur disait-il , et s'il est tout entier dans chaque individu , de sorte , par exemple , que la substance entière de Socrate soit en même temps la substance entière de Platon » il s'ensuit que quand Platon est à Rome et Socrate à Athènes , la substance de l'un et de l'autre est en même temps à Rome et à Athènes , etc. Or, comme le remarque M. Cousin dans son introduction, Abélard imposait gratuitement cette confusion à ses adversaires ; ils ne confondaient point l'humanité avec Tindividualité. Au reste , ce défaut ne peut étonner de la part d'un homme

B£S UniYBRSAUX. 517

qui déclare lui-même avoir été principalement animé par le désir de se distinguer dans la dialectique. On sait où le conduisit cet amour de la renommée. Il avança une proposition qui le fit condamner par le concile de Soissons, en 1 121 , et il se rétracta. Sa doctrine sur les universaux n'était pas d'ailleurs plus rigoureuse que celle des nominalistes.

Les efforts d'Abélard eurent donc pour résultat de créer parmi les nominalistes une nouvelle secte qui devint pendant quelque temps la secte prédominante ; mais la puissance du réalisme n'en fut pas diminuée ; celui-ci continua a régner dans les écoles concurremment avec le conceptualisme et le nominalisme ancien.

Quelle que soit celle de ces doctrines sur les universaux que l'on veuille examiner attentivement, on trouvera qu'il y a bien loin de celle-là aux conceptions modernes sur le genre , l'espèce , et l'individu. En effet , il y a bien loin de ceux qui disaient, soit que les universaux étaient des noms, soit qu'ils étaient des conceptions de l'esprit , soit qu'ils étaient des essences, aux modernes qui affirment que les genres , les espèces , les individus , sont les effets de causes qu'il est donné à l'homme de pouvoir seulement comprendre ou abstraire de l'étude des effets ; aux modernes qui , par ex. , donnent aux causes universelles , ou universaux, le nom de /0/5, et aux effets, celui de phénomènes

m LOGIQUE. PARTIS CRITIQUE.

OU d'apparences , et qui affirment » enfin , que la nature est , selon l'énergique expression de Van- Hdmont , cet ordre de Dieu par lequel une chose est ce qu'elle est , et agit selon ce qu'il lui est ordonné {naturam jussum Dei quo res est id quod est , et agit quod agerejussa est) (1).

La transition du réalisme et du nominalisme païen ou grec à la doctrine chrétienne des universaux , se trouve dans S. Thomas d'Âquin. Ce grand théologien nous parait être l'auteur de la science moderne sur ce sujet. Dans cette question , où rien ne le gênait , ni les habitudes politiques de son temps , ni la nécessité de respecter des faits exBtans qui, à l'époque oùil vivait, sem« blaient presque des conditions d'existence pour la société humaine, son esprit, libre de toute entrave, rompit avec la science du passé , et institua les principes qui devaient présider aux études à venir. Il commence par poser la question de savoir si l'âme connaît les corps par Tintelligence [utrum anima cognoscat aorpora per intellectum)t II répond que l'âme connaît intellectuellement les corps par un mode de connaissance immatériel , universel et nécessaire {anima per intellectum cognoscit corpora , immateriali , universali et necessariâ cognitione). Il développe ensuite et explique sa conclusion par une argumentation dont

(I) Van-Hdroont ; loc. cit., p. 20.

Dtes uniVERSAux. 519

nous allons donner une partie , elle est d'ailleurs intéressante à beaucoup d'autres égards que ceux du sujet qui y est traité.

< Les premiers philosophes , dit-il , pensèrent qu'il n'y avait dans le monde rien autre chose que des corps , et voyant que tous ces corps étaient mobiles , caduques , ou pensant en outre qu'ils étaient dans un flux continuel {in continuo fiuxu), ils en conclurent que nous ne pouvions avoir aucune certitude sur la vérité des choses. En effet , ce qui change et passe continuellement ne peut être saisi par la certitude , puisque cela est détruit ou disparaît avant même que l'on ait eu le temps d'en juger ; ainsi , Heraclite disait qu'il ne nous était pas donné de toucher deux fois le mémç flot dans une eau courante. Après ce phi-^ losophe vint Platon : celui-ci , aûn de nous conserver l'attribut de pouvoir posséder quelque connaissance certaine de la vérité , jugea à propos de reconnaître, outre les corps dont il s'agit» un autre genre d'êtres immatériels , immuables» qu'il appelait des espèces ou des idées. Il prétendait que c'était par la participation à ces espèces, que chacun des êtres du monde sensible pouvait recevoir un nom , comme celui d'homme , de cheval , ou tout autre. Il disait que les sciences » les définitions , et tout ce qui émane de l'mtelligence , ne devaient pas être rapportées au monde des choses sensibles » mais à celui de ces choses ,

pures et immatérielles ; en sorte que ce n'était point les choses corporelles que l'âme comprenait , mais les espèces pures. Or, cela nous parait faux de deux manières : 1 ^ puisque ces espèces sont immatérielles et immobiles , il faudrait exclure des sciences la connaissance du mouvement et de la matière , c'est-à-dire , ce qui constitue le principe et le propre de la science naturelle { cognitio motûs et mcUeriœ, quodestpropriutn scien^ tiœ naturalis ) ; il faudrait exclure les démonstrations par les causes motrices et matérielles. 2^ 11 est absurde que , lorsque nous cherchons à connaître des choses qui nous sont manifestes , nous fassions intervenir d'autres êtres qui ne peuvent être les substances de ces choses , puisqu'elles en diffèrent quant à l'être. Platon nous paratt encore s'être éloigné de la vérité , en cela qu'après avoir imaginé que toute connaissance était l'un des modes d'une certaine ressemblance , il a cru que la forme du connu était nécessairement dans le connaissant , de la même manière que dans le connu. Enfln, il admit que la forme d'une chose intelligible est dans l'intelligence , d'une manière universelle , immatérielle et constante ; et de là il conclut qu'il fallait que les choses intelligibles fussent constituées en elles-mêmes de la même manière que dans l'intellect , c'est-h-dire , d'une manière immatérielle et constante; mais cela n'est nullement certain , ni nécessaire : ainsi ,

DES UKIVE&SAUX. 521

nous voyons dans les choses sensibles des formes qui sont tantôt en plus , tantôt en moins ; par exemple , une chose peut être plus ou moins blanche. A cause de cela , la forme du sensible existe dans une chose extérieure à Tâme , autrement que dans les sens qui abstraient les formes sensibles de la matière , comme , par exemple , lorsque l'on considère la couleur de l'or, abstraction faite du métal. Aussi est-il vrai de dire que l'intellect saisit d'une manière immatérielle et absolue , c'est-à-dire , selon le mode qui lui est propre, les espèces (ou les idées) des corps matériels et mobiles ; car ce qui est reçu n'est admis nécessairement dans ce qui reçoit que selon le mode propre à cette chose qui reçoit. Il faut donc convenir que l'âme, connaît intellectuellement les corps par une manière de connaître immatérielle , universelle et nécessaire (1). > On peut déjà présupposer, d'après cet argument , la doctrine de S. Thomas sur les universaux. En effet , dans les articles suivans , il décide successivement que l'àme humaine ne peut rien connaître par le fait seul de son essence (2) ;

(1) Summa, p. p. quaestio 84, art. i. On aura sans doute remarqué dans ce passage le lieu où il est dit que la matière et le mouvement sont le propre et le principe des choses naturelles. M'est-ce pas là une affirmation toute semblable à celle qui illustra Descartes?

(2) P. p. q. 84, art. 2.

522 LOOIQUE. PAKTIB CRITIQUB.

qu'en conséquence elle ne connaît point les choses corporelles par des idées qui lui seraient originellement inhérentes (1); quant aux raisons étemelles des choses , rame » dans son état présent , ne connaît pas tout objectivement , c'est-àdire , comme objets ou comme êtres , mais seule^ ment causalement , c'estpà-dire , conune causes ; ou , en d'autres termes , l'âme connaît les raisons éternelles des choses non comme essences , mais comme causes {in rationibus œtemis, non cogno^ scit omnia objective in prœsenti statu , sed causa-liter) (2); c'est dans l'étude des choses sensibles, que l'intellect puise les matériaux de cette detnière connaissance ; il cite à l'appui de cette opinion ces mots de S. Paul : Invisibilia Dei , per ea quœ facta sunt iniellecta conspiciuntur (5) ; l'inteUigence humaine, jointe ainsi qu'elle l'est à un corps passif, ne peut comprendre qu'en agissant activement sur les sensations (4); l'intelligence comprend le sensible par abstraction (5) ; enfin , les idées intelligibles , produites par abstraction , doivent être considérées, dans l'intellect, comme ce par quoi l'âme comprend , et non comme ce qui est compris (6).

(1) P. p. q. 84, art. 3.

(2) P. p. q. 84, an. o.

(3) P. p. q. 84, art. 6.

(4) P. p. q. 84, art. 7.

(5) P. p. q. 83, an. i.

(6) P. p. q. 8S, an. 2.

DBS UNIVBBSAUX. 523

Avant d'examiner quelles furent les conséquences de ces diverses affirmations théologiques sur la doctrine des universaux , nous ferons remarquer la portée scientifique qu'elles devaient avoir. En disant que Tâme humaine ne peut rien connaître par le fait seul de son essence {per es^ seniiam suam) , en ajoutant qu'elle ne peut connaître les raisons éternelles des choses qu'en tant qu'elles se manifestent comme causes, et que cette dernière connaissance se tire de l'étude des choses sensibles : S. Thomas déclarait positivement que dans ce monde, il n'était pas donné à l'homme de connaître l'essence des choses » et qu'il pouvait seulement apercevoir le phénomène , et deviner par Tefiet qu'il y avait une cause. Or, sur quel principe fondamental est fondée la séparation qui existe entre la science antique et la science moderne? précisément sur ce point : les anciens prétendaient à la connaissance des essences des choses ; les savans modernes , au contraire , ne prétendent qu'à la connaissance des rapports d'effets à causes ; ils proscrivent la première recherche, non seulement comme stérile et oiseuse, non seulement comme étrangère au but pratique de la science , mais encore, ainsi que le grand théologien que nous avons cité , comme étant hors de la portée de nos moyens d'investigation et de vérification (1).

(i) Usez à cet égard, dans Y Européen , V série, I. V\

53& LOGIQUE. PAETIB CRITIQUE.

Les aflSrmations théologiques de S. Thomas modifièrent fondamentalement les systèmes régnans sur les universaux ; elles ne concluaient ni au réalisme , ni au conceptualisme , ni au nominalisme ; elles ouvraient une direction qui n'avait pas encore été suivie ; aussi , les élèves de cette école nouvelle se distinguèrent-ils par le nom de Thomistes. U ressortait, en effet , de ces affirmations que les universaux pouvaient bien être des réalités , mais que nous ne pouvions connaître ces réalités qu'à titre de causes , et par Tétude des effets que nous leur attribuions. L'autorité de S. Thomas fit prévaloir cette doctrine : la philosophie thomiste obtint une supériorité décidée dans les écoles ; elle fut la plus généralement enseignée. Nous avons vu plusieurs traités portant encore ce titre , bien que publiés dans la fin du XYir siècle. Les définitions des universaux que nous avons citées au commencement de ce paragraphe , et qui sont celles qui régnaient encore dans l'enseignement au commencement du XVIU* siècle , sont thomistes. Au moins nous les avons extraites d'ouvrages qui nous ont paru rédigés d'après les principes de cette école (i ) . On peut dire

p. 64, un discours sur le but de THistoire, par M. P»-^* Roux-Lavergne , mon collaborateur dans YHisioire parlementaire de la révolution françcùse,

(i) Chauvin! L<exicon rationale.-^andidatus artium'

DEâ UmVBBSAUX. 525

que l'influence de S. Thomas s'est étendue jusqu'à notre temps et d'une manière continue , en sorte que c'est par un effet naturel de renseignement universitaire que sa doctrine , quant aux universaux, a été reproduite dans les systèmes des naturalistes classificateurs sur le genre et l'espèce. Ce n'est pas que le réalisme et le nominalisme aient été complètement détruits par l'école thomiste : ces deux opinions furent toujours soutenues par quelques partisans. A la fin du Xlir siècle , Jean Duns Scot (i ) donna un éclat nouveau et momentané au réalisme ; il soutint , contre Tautorité de S. |Thomas, que l'universel n'est point contenu seulement en possibilité (posse) , mais en fait (actu) dans les objets ; que l'universel , en conséquence , était une réalité substantielle, en sorte que les natures universelles étaient indivisiblement et essentiellement les mêmes dans chacun de leurs individus ; ainsi la nature humaine était indivisiblement la même dans Pierre, Paul et Jean. L'axiome de son école était : Datur universale à parte rei. Bayle remarque, avec une grande justesse , que la dernière conclusion d'une telle doctrine est le spinosisme. « Sur quel fondement , dit-il , les scotistes aifirment-ils que les natures universelles sont indivi-

Ci ) Jean Duns Scot , qu'il ne faut pas confondre avec ScotEri^ène, naquit en 1375 et mourut en 1308«

126 UXSIQUB. PAATIK CRITIQUE.

sîblement les mêmes dans chaque individu? C'est que le même attribut d'homme qui convient à Pierre, convient aussi à Paul. Voilà justement l'argument des spinosistes. m « L'attribut , disentc ils , ne difiG^ point de la substance à laquelle c il convient : donc , partout où est le même at- < tribut , là aussi se trouve la même substance ; c et , par conséquent , puisque le même attribut c se trouve dans toutes les substances , elles ne € sont qu'une substance. > Il n'y a donc qu'une substance dans Tunivers » et toutes les diversités que nous voyons dans le monde, ne sont que différentes modifications d'une seule et même substance , etc. (1). >

Au commenc^œient du XIV^ siècle , Guillaume d'Occam (3) renouvela , à son tour, le nominalisme , mais il fit plus de bruit qu'il n'eut de dis* ciples ; il soutenait que les idées universelles ne pouvaient avoir aucune réalité objective ou d'objet hors de Tintelligence qui les conçoit; qu'elles étaient un {M*oduit de l'abstraction , des images {figmenta) que l'âme se crée à elle-même , et qui sont de nature seulement à devenir les signes des objets extérieurs (5) • Que répondaient les thomistes à ces deux espè-

(i) Bayle. Dict. Art. Abélard. N. G.

(2) Occam mourut à Munich en 1543 ou 1347.

(3) Teanemann, t. V% p. 5â3.

DES U5IYBB8AUX. «S S 7

ces d'adversaires? Aux scotistes » ils opposaient cet axiome : Datur universale per mentis abstraC" tionem (1) ; et aux nouveaux nominalistes , ils pouvaient objecter qu'il y avait certainement des causes générales, spéciales» etc.» qui produisaient les apparences qui étaient l'occasion des abstractions que nous appelions genres , espèces » etc. ; mais qu'il ne nous était pas donné de connaître Tessence de ces causes» et que d^ailleurs on ne pouvait en admettre la présence partout où nous appliquions notre nomenclature de genre , d'espèce, etc. Cette dernière réponse est, au reste» une pure supposition de notre part» car nous n'avons point trouvé dans les ouvrages que nous avons pu consulter» rien qui fût particulièrement adressé aux partisans d'Occam , en philosophie. En définitive » ce furent les thomistes qui survécurent à la scholastique ; c'est leur opinion qui est reçue de nos jours.

La science des universaux n'est point en effet restée enfouie dans les ténèbres du moyen âge » ainsi que se plaisaient à le dire les encyclopédistes du dix-huitième siècle. Cette doctrine est passée de l'état théorique à l'état pratique; elle ne porte plus le même nom » et les applications que l'on en fait » en ont changé en grande partie l'aspect. Cependant » c'est , au fond » telle-

(1) Candidatus artiam.

528 LOGIQUE. PAKTIË CRITIQUE.

ment la même chose, que Ton pourrait sans peine reprendre , sous les appellations modernes , ces discussions fameuses qui ont partagé Tancienne Université de Paris , et dont nous avons donné une esquisse. Nous dirons plus , ces discussions sont beaucoup plus près de reparaître que l'on ne le croirait , et il n'est pas difficile de signaler la secte de naturalistes qui , dans ce débat , devra jouer le rôle des scotistes , et conclure comme eux au panthéisme. Nous espérons bientôt pouvoir démontrer clairement ce fait à nos lecteurs.

La science des universaux est devenue ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui la science des classifications ou de la nomenclature en histoire naturelle. Nous allons examiner la doctrine reçue sur ce sujet ; mais comme la matière est considérable et un peu confuse , il est nécessaire , pour nous faire comprendre aussi bien que pour abréger, d'y introduire des divisions. Nous prendrons celles qui sont reçues.

On divise les corps , en corps organisés et en corps inorganiques ou bruts. Nous nous occuperons d'abord des systèmes de classification usités dans les sciences des corps organisés ou vivans, c'est-à-dire en botanique et en zoologie.

Méthode de classification des corps vivans ou organisés. — C'est une histoire qui est encore à faire , que celle de l'application du système des

DES UMVERSAUX. 529

universaux à la classification des êtres naturels. Ce serait un travail aussi intéressant sous le rapport philosophique, que sous le rapport scientifique ; mais ce serait aussi une œuvre longue et étendue , trop importante et trop considérable pour qu'il nous soit venu même à la pensée d*en tenter ici une ébauche. Nous nous bornerons, en ces choses , à parler seulement de ce qui est nécessaire à Tinlelligence complète des méthodes de classification.

Les tentatives de classification des êtres naturels par l'application du système des universaux, paraissent beaucoup antérieures au seizième siècle. U parait que, dès le début, les auteurs s'y proposèrent deux buts différens : les uns , et le plus grand nombre , ne voulurent , en établissant des divisions de genre et d'espèce, rien plus que constituer un moyen de reconnaître facilement les noms et les propriétés des élres ; les autres, et ce fut le plus petit nombre , y cherchèrent en outre un moyen de comparaison. Ces derniers , évidemment , agissaient sous la direction de quelqu'un des problèmes philosophiques dont nous avons traité plus haut.

Quoi qu'il en soit , on désigne aujourd'hui , sous le nom de méthode arti/icieUe, tout système de classification où l'on se propose de dresser un catalogue arrangé seulement en vue d'une nomenclature , c'est-à-dire , de telle sorte , qu'un être

550 LOGIQOB* PAETIl CBTTIQIJE.

étant donné » on en trouve fadiement le nom et les propriétés. Pour atteindre ce résultat, il suflSt de choisir quelques caractères saillans et évidens« Les différences tranchantes servent à établir les genres; les moindres différences» à établir les espèces. Une telle méthode , quelque artificielle qu'elle soit au commencement , doit , par l'effet du perfectionnement , conclure , mais par une route très longue , à une classification à peu près conforme , quant aux résultats , à celle dont nous allons parler ci-après. En effet , pour obtenir le catalogue le plus facile dans l'usage , sous le rapport de la nomenclature, il est nécessaire de perfectionner incessamment les moyens de recon* naissance , de chercher sans relâche les caractères les meilleurs et les plus sûrs , enfin de classer en conséquence des découvertes faites à cet égard. Immanquablement donc , quoique par une voie détournée et fort alongée, on arriverait au point que l'on atteint tout d'un coup par la méthode plus philosophique dont nous allons parler.

On donne aujourd'hui le nom de méthode na^ turelle à un système de classification institué , pour la première fois , en botanique par Bernard de Jussieu , et que les zoologistes se sont empressés d'imiter. I^, ou se propose » non pas de dres^ ser un simple catalogue , mais de classer les êtres selon leurs rapports naturels ; on ne tient pas compte seulement pour établir ces rapports

DBS UKIVBmSAUX. 531

de quelques caractères saillaus , mais de toutes les conditious d'existence , c'est-à-dire de Torganisme tout entier, du mode de génération , des mœurs et des aptitudes ou propriétés. 11 est cer« tain que le concours d'un si grand nombre de différences ou de moyens de caractérisation , doit , en définitive , produire le catalogue le plus parfait et le plus sûr que l'on puisse posséder. Hais ce n'est point sous ce point de vue que le philosophe doit examiner cette méthode. En effet, dans les recherches nécessaires à cette classification on part d'une idée préconçue ; on sup« pose à l'avance , qu'il y a des rapports naturels entre les êtres , c'est-à-dire , un plan naturel. L'idée de la possibilité d'une méthode naturelle est bien éloignée de celle qui n'admet comme possible qu'une méthode artificielle. Si l'on veut bien y réfléchir, on trouvera que de l'une à Tau* tre la différence est immense. H y a toute ceUe qui peut exister entre les contraires les plus positifs, entre une négation et une affirmation. C'est là ce qui mérite d'abord notre attention. Que nie en principe la méthode artificielle ? C'est qu'il y ait des genres et des espèces dans la nature; c'est qu'il y ait une loi créée qui produise les genres et les espèces. Cette méthode est purement nominaliste. Or, la méthode naturelle affirme le contraire par sa seule présence. Elle admet que les choses naturelles ont été créées

s Si i^ourguE. paetik caitique.

selon un plan, et, comme saint Thomas, elle ajoute que c'est par un travail d'abstraction qu'on arrivera , non à reconnaître les essences , mais à classer les différences causales apparentes.

Lorsque l'on se propose de chercher d'une manière expérimentale les rapports naturels entre les êtres, c'est-à-dire quels sont les espèces et les genres naturels , on arrive rapidement et par un raisonnement très simple à la question de la génération. En effet , c'est là que réside le problème de la conservation des espèces et des genres. Ce fut aussi le sujet le plus vivement débattu entre les naturalistes. Buffon voulait qu'il n'y eût de vrai que les espèces ; Linné voulait que les genres le fussent également ; le premier, en conséquence, n'admit pas d'autre division dans son Histoire naturelle que celle des espèces ; le second au contraire admit en outre celle des genres inférieurs , moyens , supérieurs , se bornant seulement à créer quelques noms spéciaux en place de ces mots genres, moyens et supérieurs. 11 prit pour principe de classification en botanique, les organes de la génération; et peut-être ce fut la nécessité de trouver un caractère primordial de cette nature , qui lui fit faire sa découverte de la génération des plantes. Enfin , B. de Jussieu et les naturalistes modernes ont fondé leurs définitions de res[)èce au point

DES UlflYERSAUX. 53S

de vue de la successivité régulière manifestée par la génération. Les découvertes modernes ont donné à cette dernière base une solidité inattaquable. On découvrit , en effet , que chaque individu n'était point au moment de la conception, tel qu'il paraissait au moment de sa naissance. On vit qu'il était toujours contenu dans un œuf; on vit que l'œuf était antérieur à la fécondation ; que dans cet œuf, après la fécondation, le nou- Tel être arrivait à son état parfait en passant par une succession de transformations (1). On en conclut que chaque individu existait comme germe même avant la fécondati(Hi. Les germes , disait-on, étaient jM-éformés, et l'on discuta pour savoir si les germes étaient disséminés , comme l'avait pensé Van Helmont , ou s'ils étaient emboîtés , comme le voulait Charles Bonnet. Quoi

(I) Les premiers travaux sur l'œuf remontent au moyen âge. Nous avons voulu en suivre la marche en remontant successivement d*Harvey à tous ses prédécesseurs ; mais nous avons été obligé d'abandonner ce travail, f^ute de temps et de livres. Il a été seulement constaté pour nous qu'il avait commencé avant le xv« siècle ; et il nous a paru probable même qu'il avait été fait sous les inspirations qui ressortaient de la dispute sur les universaux. Quant aux modernes, qui se sont occupés dé cette solution, ce sont entre autres Charles Bonnet et Fabbé Spallanzani en première ligne, puis en outre A. de Haller, Swammerdam, Malpighi, Bourpruet, etc.

53ft LOGIQUE. PARTIE CRITIQUE.

qu'il en soit , il fut acquis à la science qu'il y avait une force créée quelconque qui présidait a la conservation non seulement des êtres , mais encore du type qu'ils présentaient dans leur état adulte. 11 fut certain que les variétés qu*offraient les individus , étaient des effets indépendans de leur nature primitive ; enfin on put avoir confiance aux considérations fondées sur le fait de la génération.

Mais ces connaissances ne suffisaient pas encore pour opérer une classification complète des êtres. Il fallait , en effet , savoir dans quel ordre on devait ranger les genres. Le nombre de ceuxci se comptait par milliers ; donc au point de vue de dresser un simple catalogue , il fallait , au début » présenter à celui qui venait y faire une recherche , un moyen aussi large que le catalogue même , pour se retrouver au milieu de cette multitude de divisions. En outre , au point de vue des rapports naturels cherchés , on devait se demander s'il n'y avait pas entre les genres supérieurs, moyens et inférieurs, des rapports aussi naturels que ceux à l'aide desquels on rapprochait les espèces pour en former un genre. A ces questions si rationnellement posées, la science répondit par une hypothèse qu'elle possédait depuis long-temps , par celle de l'échelle des êtres.

Au premier coupd'œil, il semble que cette

DES UniTEKSAUX. S^S

idée soit très ancienne. U semble que les Indous l'exprimaient lorsqu'ils disaient que des anges habitaient tous les corps de la nature , et qu'ils y représentaient le degré de déchéance qu'ils avaient subi. Cependant il n'y a aucune similitude , aucune analogie. En eiïet , les Indous admettaient en même temps que ces anges avaient tous la même nature originelle , que les corps où ils vivaient leur étaient donnés par une force naturelle identique et partout la même ; enfin , leur classification était l'expression d'une idée de déchéance ; tandis que celle de l'échelle des êtres exprime au contraire une idée de croissance ou de progrès.

L'auteur le plus ancien qui ait exprimé quelque chose d'analogue à l'échelle des êtres , est Raymond de Sabunde ou Sabeyde, médecin, recteur de l'Université de Toulouse , qui écrivit de 1454 à 1456 , un livre qui fut alors très célèbre sur la théologie naturelle. Il y avançait entr'autres propositions, que les degrés de perfection que les choses possèdent , varient beaucoup ; que Ton peut , en général , considérer comme tels, l'existence , la vie , le sentiment , la pensée , entre lesquels il y a encore une multitude infinie de degrés ; que certains êtres n'ont qu'un de ces degrés , d'autres en ont plusieurs , et que l'homme les possède tous (1). De là , Ray-

(1) Buhle. Hist. de la philosoph., t. V\ p. 734.

5S6 LOGIQUE. PART» CBITIQUB.

mond s'élevait à Dieu Tétre souverainement parfait , c'est-à-dire qu'il faisait à l'égard du monde physique le même travail que Denys l'aréopagite avait fait à l'égard des hiérarchies célestes. Buffon admit l'échelle des êtres. Linné semble avoir voulu aussi exprimer cette hypothèse lorsqu'il disait : Mineralia crescunt ; vegetalia cres^ cuni et vivunt; animalia crescunt, vivunt et sentiunt. Mais ce fut Charles Bonnet qui , dans le dix-huitième siècle, développa surtout cette idée ; il l'appuya sur des raisonnemens et des expériences nombreuses ; enfin la haute position qu'il occupait parmi les savans , acquit à ses travaux une grande publicité. H consacra plusieurs ouvrages à prouver qu'il existait une gradation entre les êtres depuis les corps bruts jusqu'aux anges (1). On eut alors le moyen général de classification dont on avait besoin. L'hypothèse dont il s'agit commanda et dirigea le travail , et en l'appliquant on acquit la preuve que cette hypothèse était vraie en général , c'est-à-dire dans le principe même qui en forme le fondement. La méthode nouvelle fut d'abord réalisée en botanique par Bernard de Jussieu. Son neveu , Â. L. de Jussieu , en publia le résultat en 1789 (2). La

(i) Charles Bonnet.— Contemplation de la nature. — Palingénésie philosophique. — Considérations sur les corps organisés.

(2) Gênera plantarum.

D&S UAIVEBSAUX. 5S7

luéine méthode fiit ensuite transportée en zoologie. C'est à Cuvier (1) et à ses élèves qu'on doit les premiers travaux sur ce sujet , travaux qui d'ailleurs sont bien loin d'être arrivés à la perfection dont on peut apercevoir la possibilité dès aujourd'hui.

Il nous reste maintenant à examiner quelles sont les divisions usitées en histoire naturelle , quels en sont les principes et les règles. Nous commencerons par en donner le vocabulaire ou la nomenclature ; en même temps nous en présenterons les rapports de synonymie avec les anciens universaux ; enfin , lorsque nous nous serons mis , par ce moyen , au fait du langage usité de nos jours , nous nous occuperons des règles et des principes de classification.

Linné et de Jussieu n'établirent pas plus de divisions que l'on n'en avait prévu dans le système des universaux. Ds se servirent seulement de noms nouveaux pour désigner le genre supérieur et le genre moyen. Au premier, c'est-àdire au genre supérieur, ils donnèrent le nom de classe ; au genre moyen ils donnèrent le nom a^ ordre; à l'ordre, ils subordonnèrent le genre, et à ce dernier, l'espèce.

De Jussieu parait avoir tenu à ne pas changer ce cadre , à ce point qu'il ne donna point de

(1) Règne animul.

nom h trois divisions, très naturelles cependant, caractérisées chacune par des différences organiques capitales , et qui comprenaient ses diverses classes et les partageaient en trois groupes distincts : celui des acotylédones , celui des monocotylédones et celui des dicotylédones. La nécessité d'une pareille division supérieure en botanique est démontrée par la géologie ; celle-ci nous apprend que les groupes dont il s'agit n'ont pas été créés en même temps, et qu'ils ont paru sur la terre successivement à des périodes diverses ; mais elle nous aj^rend aussi que ces divisions supérieures doivent être établies au nombre de plus de trois (1).

En zoologie , les divisions ont été bien autrement multipliées qu'en botanique. Il ne faudrait pas conclure de ce fait que la science des animaux est plus parfaite que celle des végétaux ; loin de là, il prouverait plutôt le contraire. Lor&qu'en effet on examine dans le détail la classification du système animal , on y trouve encore beaucoup d'incertitude et de confusion. On reconnaît que multipliant, ainsi qu'on l'a fait, les divisions supérieures , c'est-à-dire beaucoup au delà de ce qui existe en botanique , on a établi

(i) Les conifères , pur exemple, [itois l'ordre de la formation génésiaquc , paraissent antérieures aux autres di** cotylédones.

DIS UntVERSAUX. &39

^1 quelque sorte par force des analogies qui n'existent pas , entre des espèces et des genres complètement disparates. Nous allons néanmoins donner le vocabulaire de classification usité; nous l'empruntons au Règne animal de Cuvier.

Dans le règne animal on établit d'abord quatre divisions générales qui se rapportent , dit-on , à quatre formes principales , à quatre plans généraux d'organisation.

Dans chacune de ces divisions principales , on inscrit les classes ( genres supérieui's des scholastiques) ; dans les classes on inscrit les ordres (genres moyens des scholastiques ) ; dans les or*dreson inscrit les genres ; dans ceux-ci on inscrit les espèces , et enfin dans ces dernières on note les variétés et les races.

Mais ce ne sont pas là toutes les divisions usitées dans les ordres ; lorsque l'on croit en avoir besoin , on forme des familles qui comprennent des subdivisions et des tribus. Enfin dans le genre on établit , dans le même cas , le sous-^genre.

Sans doute , dans la méthode naturelle , il ne faut pas craindre de multiplier les divisions » en tant que cela est démontré nécessaire , mais il y a également un abus à redouter à cet égard. 11 est certain que la multiplication des divisions rend l'œuvre de la classification plus facile , et qu'il peut par conséquent arriver, que, croyant céder à une exigence positive, nous ne fassions

^kQ LOGIQUE. PARTIS CaiTIQCK.

en réalité que ménager notre travail. U nous parait , par exemple , que les divisions premières et générales du système animal , établies par Cuvier, pourraient être rayées. Si ces divisions pre* mières étaient supprimées , le système de classification serait parfaitement conforme au système des universaux. Il n'y aurait , au reste , ce nous semble , aucun inconvénient à les rayer. Elles expriment , en effet , ceci : que les animaux se divisent en vertébrés , en mollusques , en articulés et en rayonnes. Or, pour nous occuper d'une seule de ces divisions, nous trouvons dans les vertébrés quatre classes, celle des manunifères, celle des oiseaux , celle des reptiles et celle des poissons. Si nous consultons l'ordre des formations géologi* ques , nous voyons que chacune de ces classes a été créée dans une période différente. L'embryogénie nous apprend que chacune d'elles se rapporte à une période du développement du fœtus. Donc , réunir ces classes sous une appellation commune , c'est nier un fait de séparation que r^id manifeste l'ordre de formation . Si même l'on consulte cet ordre de formation, on reconnaît que chacunede ces classes est, à l'égard de celles qu'on a placées sous le même titre , aussi séparée qu'à l'égard de l'une ou de l'autre des classes contenues dans la division suivante. U y a beaucoup d'autres reproches à faire à la classification de Cuvier ; nos lecteurs les trouveraient peutrétre ea-

DIS UNIT1B8AU1. 5&i

core mieux fondés , mais ce n'est pas ici le lieu de nous en occuper Nous allons maintenant exami* ner, un à un , chacun de ces termes généraux de classification , c'est^à-Klire traiter de ces nouveaux universaux. Nous commencerons par ceux de ces termes qui sont^mis en usage pour former tous les autres.

De LA DIFFÉRENCE. Nous allons parler sous ce titre des moyens de distinguer les espèces , les genres , etc. , c'est-à-dire de séparer et de réunir les êtres , selon les rapports de cemvenance ou de disconvenance qu'ils présentent. En histoire naturelle on donne le nom de caractères à ces moyens. On entend par là les formes organiques, les propriétés et les habitudes. On distingue deux espèces de caractères : les caractères fondamentaux et les caractères subordonnés. Cette distinction n'est point sans motifs, elle mérite une attention particulière ; en eflét , il ne suffit pas d'être averti que l'on doit classer un être d'après la considération de l'organisme tout entier, il faut de plus savoir quelles sont les parties qui méritent le plus d'attention tant pour déterminer la subordination des espèces et des genres , que pour abréger le travail ; il faut en un mot ici , comme en toutes choses , être averti des points auxquels on doit être particulièrement attentif pour ne pas manquer de les voir. Ajoutons que quelquefois on ne possède qu'une por-

sut LOGIQUE. PAKTIB CEITIQUE.

tion de Télre dont il s'agit de détenniner la posi' tion dans la série , et que la connaissance des rapports qui existent entre les caractères peut souvent suffire pour faire deviner ce qui nous manque.

Les caractères fondamentaux sont ceux qui se tirent de la considération de la fonction ou du but final de l'être qu'on examine , car ces deux mots sont synonymes en histoire naturelle. En effet , il est démontré que tout être ne subsiste qu'à certaines conditions. Parmi ces conditions (Inexistence , il en est de communes ou d'universelles ; il faut , par exemple , que l'être constitue une individualité d'une manière quelconque, qu'il soit isolé du monde extérieur, et résiste à celui-ci ; il faut que cet être s'accroisse , qu'il se multiplie, qu'il trouve dans la loi de son accroissement la cause de sa mort ; en un mot , il faut qu'il vive et qu'il meure. 11 y a en outre des conditions d'existence spéciales , auxquelles celles dont nous venons de parler servent en quelque sorte de moyens ; il faut que cet être manifeste certaines aptitudes et certaines propriétés; il faut qu'il agisse , en un mot , d'une certaine manière sur un certain monde extérieur ; ainsi cet être habitera l'eau , l'air ou la terre ; il sera carnassier ou herbivore , etc. ; c'est ce que l'on appelle la fonction. Or, cette fonction est tellement essentielle a l'être , qu'elle est elle-même une

1)18 UKIVIBSAIX. 543

condition d'existence principale à laquelle les autres sont subordonnées , et hors de laquelle l'être ne peut vivre.

Les caractères qui expriment la fonction sont ceux-là même que l'on appelle principaux. C'est proprement rinstrunientalité ou les appareils organiques qui la manifestent physiquement. On remarque que ces caractères sont toujours les plus constans dans chaque série , et qu'ils sont également toujours les derniers qui varient. Tous les autres sont subordonnés. La fonction se montre toujours comme la condition principale , de sorte que l'organisme tout entier, même celui qui est consacré à la conservation , à l'accroissement , à la multiplication des individualités , est modifié d'une manière proportionnelle. Ainsi, un carnassier est principalement caractérisé par l'appareil de destruction qui le rend redoutable au reste des animaux , et qui constitue sa fonction propre ; mais le reste de l'organisme est en harmonie ; l'appareil de la locomotion , l'appareil digestif , l'appareil sensuel sont caractérisés d'une manière particulière à ces espèces. Ainsi , comme le dit M. Cuvier (1), les parties d'un être ont une convenance mutuelle : il est tels traits de confoi*mation qui en excluent d'autres ; il en est qui , au contraire , en nécessitent ; quand on

(1) Cuvier. nègne animal. Méthodes.

$kU ' LOGIQUE. PA&TIK CAITIQUE.

conoait donc tels ou tels traits dans un être , on peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-là, ou ceux qui sont incompatibles. C'est par un calcul pareil que l'on a pu reconstruire TorganîsatioQ entière, et deviner les habitudes des animaux antédiluviens , à l'aide des débris de leurs squelettes , toutes les fois que ceux-ci présentèrent des caractères principaux.

Ces moyens sont excellens pour déterminer la position d'un être dans un cadre de classification déjà formé ; mais ils ne seraient pas également parfaits s'il s'agissait de former le cadre même ; ils ofTriraient alors , en beaucoup de cas , une grande incertitude , et généralement beaucoup de difficulté. L'expérience est faite à ce dernier égard ; quant à l'incertitude elle existerait surtout en botanique où il n'est point aisé d'apercevoir quelle est la fonction particulière d'un végétal. Nous n'ignorons pas quelle est la fonction commune , mais de là à connaître celle de chacun , il y a loin. Aussi a-t-on cherché un autre moyen.

L'attention s'est portée sur la loi de multipliacation de l'être , c'est-à-dire sur la génération et tout ce qui s'y rapporte. Nous avons dit plus haut par quel motif on avait été appelé à l'examen de cette question. C'était , en effet , se rapprocher autant que possible du principe fonctionnel de l'être ; car ce principe est virtuellement institué

bEâ iJKivfiRSAux. 545

dans le germe ; c'était en qudque sorte fonder sa classiflcation sur ce dernier. JSous verrons bientôt que Ton fait un grand usage de ce moyen en histoire naturelle ; nous reconnaîtrons qu'il est des questions qui seraient insolubles â l'on ne s'en servait , et qui par cet aide sont décidées parfaitement. Ce moyen sert surtout en zoologie à constituer les espèces et les genres » et il domine toute la botanique.

Il est un autre moyen de différence qui n'est pas encore usité et que nous proposerons ; mais celui-ci ne peut servir, au moins jusqu'à nouvel ordre , qu'en zoologie ; il n'est point utilisable pour déterminer les espèces et les genres , et même peut-être les ordres ou genres moyens ; il serait parfaitement applicable , et » ce nous semble , décisif lorsqu'il s'agirait d'établir les genres supérieurs , ou les classes et les rapports de classes. Nous voulons parler de l'embryogénie et de la géogénie. En effet , puisqu'il est prouvé que tout animal , avant d'arriver à l'état parfait ou adulte , c'est-à-dire à celui où il peut reproduire son semblable , que tout animal , disons-nous , passe par une série d'états intermédiaires , qui sont eu conformité parfaite avec la série de ceux qui lui sont inférieurs dans l'échelle animale; puisqu'il est prouvé que ces transformations arrivent soit dans l'œuf, soit hors de l'œuf ( comme chez les grenouilles , les papillons et un grand

5/|6 LOCrQUE. PARTIE CRITIQUE.

nombre d'articulés), il nous parait que l'élude embryogénique peut donner une certitude sur la position relative d'une classe à l'égard d'une autre , sur la séparation ou la réunion de certains groupes, etc. La géogénie pourrait être invoquée comme un moyen secondaire dans la même (ih , et elle serait immédiatement utilisable, même en botanique. Celle-ci prouve, en effet , que de grandes catégories d'êtres ont été produites simultanément , mais dans un ordre et avec des caractères de séparation et de série , qui rappellent complètement ce qui se passe dans l'embryogénie. Nous nous bornons à indiquer ces deux moyens de différence. L'usage seul peut en apprendre l'étendue et la valeur. Une chose cependant nous parait certaine , c'est qu'on en retirera une grande utilité.

Quoi qu'il en soit , les naturalistes ont déduit des considérations que nous avons présentées plus haut , les principes suivans quant à la classification et à la nomenclature.

Dans la formation du catalogue des êtres on doit entendre par caractère , une note précise indiquant la différence , c'est-à-dire une particularité organique qui établit entre les individus une ressemblance ou une dissemblance. IjCS car ractères sont positifs ou négatifs. Les caractères positifs peuvent servir a rapprocher ou à séparer les êtres ; les caractères négatifs ne servent ja-

DES upiiveusaux. Bk7

mais qu'à les séparer ; mais pour que ces diverses espèces de caractères aient une valeur, il faut qu'ilssoientconstans. Les caractères, en effet, sont en outre constans ou inconstans ; ainsi , dit-on , toutes les graines provenant d'une même plante ont la même structure , et toutes les plantes qui naîtront de la même graine produiront d'autres graines semblables à celles dont elles sont sorties ; les caractères tires de la graine sont constans. Mais il peut arriver que ces végétaux diffèrent quant à la taille , la couleur des corolles , l'odeur, etc. ; les caractères de cette espèce sont inconstans et sans valeur. Il faut donc encore , avant d'employer un caractère , savoir s'il est constant. C'est par là, en effet , que l'on apprend si le caractère est important. Encore faut-il , parmi les caractères constans , établir une différence entre ceux qui sont isolés ^ceux qui sont coexistans , c'est-à-dire qui se tiennent de telle sorte que la présence de l'un entraine nécessairement la présence de l'autre. Ainsi l'importance du caractère se déduit non seulement de la constance , mais de la coexistence nécessaire de plusieurs autres indispensables à l'existence du premier et de l'être lui-même.

Les naturalistes distinguent enfin trois sortes de caractères : ceux qui indiquent la classe , l'ordre ou la famille , les caractères classiques ; ceux qui dénotent le genre , le caractère générique, et

568 LOGIQUX. PAETIB CAITIQUB.

ceux qui distinguent Tespèce , les caractères spécifiques ; mais ils diffèrent beaucoup quant aux définitions de ces caractères ; celles-ci , en effet , ne se ressemblent pas dans chaque lH*anche de l'histoire naturelle.

De l'individu. — Les individus en histoire na* turelle sont innombrables, aucun ne ressemble parfaitement à un autre ; chacun d'eux se modifie incessamment ; ils durent peu ; ils naissent , ils croissent et ils meurent , faisant place à d'autres dont la destinée ne sera ni plus durable , ni plus stable. Dans cette succession il y a quelque chose qui meurt , quelque chose qui ne meurt pas. n a donc fallu définir l'individualité , pour distinguer ce qui passe de ce qui ne passe pas , c'est-a-dire de l'espèce, du genre, etc. C'est d'ailleurs dans l'étude de la continuité des individus que l'on cherche les caractères à l'aide desquels on établit les espèces , les genres , etc. , c'est-à-dire ce que l'on remarque de constant dans la succession des individus.

La définition des scholastiques que nous avcms donnée au commencement de ce paragraphe , est encore à peu près généralement admise; au moins peut-on dire que les diverses définitions spéciales n'en sont qu'un corollaire ou une traduction appropriée à l'usage de la spécialité ellemême.

Quant à nous , il nous semble que dans les

PEl UniTBASAUX. SfrO

sciences des corps organisés , il faudrait toujours faire entrer la considération de la génération et de la vie. Nous proposons donc de définir Tindiyidu : un être vivant qui ne peut être divisé sans périr, et qui est l'effet du développement d'un germe unique.

De l'espèce. — On possède un grand nombre de définitions modernes de l'espèce. Linné disait qu'il reconnaissait autant d'espèces qu'il y avait eu de formes diverses créées, species toi numeramuSf quoi diversœ formœ in principio $unt creatœ. II disait encore : Tôt sunt species quoi diversœ formœ seu structurœ hodiè occurrunt. Buffon parait avoir attaché peu d'importance à ce genre de recherche ; il voyait une espèce là où il trouvait c une ressemblance parfaite et des dif<férences trop petites pour être distinguées. > Adanson définissait l'espèce : c Tous les individus semblables par succession constante. > De Jussieu dit que dans l'espèce un individu quel* conque est la véritable image de toute l'espèce passée , présente et à venir : Quodlibet individuum est vera totius speciei et prœteritœ, et prœsentis et futurœ effigies. De Gandolle appelle espèce en botanique : < la collection de tous les individus qui se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent à d'autres ; qui peuvent , par une fécondation réciproque , produire des individus fertiles et qui se reproduisent par la génération ,

550 LOGIQUS. PA&TIS CEITIQUK.

de telle sorte qu'on peut par analogie les suppo* ser tous sortis originairement d'un seul individu. » M. Duméril le zoologiste , qui estnominaliste probablement sans s'en douter, dit que : € L'espèce est un nom collectif d'individus qui peuvent se reproduire avec des qualités, une structure et des propriétés absolument sem* blables. >

Tous les naturalistes sont unanimes aujourd'hui à fonder le caractère de l'espèce sur le fait même de la reproduction, ils reconnaissent donc l'identité d'espèce entre tous les individus qui peuvent reproduire ensemble des petits semblables à eux-mêmes , et capables d'engendrer à leur tour des individus féconds et par conséquent propres à conserver cette espèce. Cette base est certainement la plus assurée de celles que l'on peut désirer. Ici , c'est la nature ellemême qui est notre guide ; il n'y a ni hypothèses, ni raisonnement , il n'y a en quelque sorte rien de nous. Notre œuvre consiste seulement à constater la succession et la loi de cette succession. Cette manière de juger par le fait de la reproduction , nous rapproche autant que possible du principe causal lui-même. Il nous rend évident que le nombre des formes organiques est limité, et que ces formes sont l'effet d'une force sémi* nale en quelque sorte qui agit constamment se- Ion certaines conditions essentielles, ainsi que

]>SS UNITEESAUX. 551

toutes les lois qui président à l'harmonie de ce monde.

Les espèces sont permanentes , indestructibles et incommunicables. Elles sont séparées et limitées à tout jamais. Ainsi deux individus appartenant à des espèces différentes , même les plus voisines et les plus rapprochées du même genre, ne peuvent pas engendrer ensemble des individus capables de se reproduire indéfiniment de manière à former une troisième espèce intermédiaire. Nous traiterons cette question quand il sera question du genre ; mais nous insistons en ce moment sur cette observation parce qu'il est résulté de l'oubli qu'on en a fait , plusieurs conséquences graves. Des auteurs ont considéré des variétés comme des espèces; ainsi la plupart des historiens traitent comme telles quelques variétés de l'espèce humaine. Ils n'eussent point commis cette faute s'ils avaient réfléchi que ces variétés sont susceptibles d'engendrer ensemble des enfans capables de se reproduire indéfiniment. Le vague et la multiplicité des définitions que nous avons citées sont peut-être pour quelque chose dans cette erreur ; aussi croyons-nous nécessaire d'en rédiger une nouvelle qui ait pour but particulièrement de rendre de pareilles fautes impossibles. Nous présentons cellerci : c L'espèce est constituée par une différence qui se conserve indéfiniment par voie de génération ,

553 LOOIQUB. FABTIB CAITIQUS.

quelle que soit la variété des milieux , et qui est incommunicable.

L'espèce est susceptible de plusieurs variétés , il y en a de trois sortes : les variétés individuel* les, les variétés accidentelles et les variétés transmissibles par voie de génération ; ces dernières ont reçu le nom de race.

Les variétés individuelles sont celles qui constituent le caractère particulier par lequel on diiïérencie les individus. Elles consistent en général dans des différences de taille , de couleur, de développement , etc. , qui ne se transmettent pas nécessairement par génération ; les variétés accidentelles sont celles qui surviennent à un individu dans le cours de la vie , et ne passent jamais à ses enfans. La considération de ces deux premières variétés n'a aucune importance philosophique. Il n'en est pas de même de celles désignées sous le nom de race.

De la race. — On désigne par le mot race, une variété dans l'espèce , qui se transmet par voie de génération tant que le milieu et les mœurs qui ont présidé à l'origine de la race, restent les mêmes. Nous expliquerons dans l'ontologie comment les races se for^nent. Ce n'est pas ici le lieu de nous occuper de cette question. Il su£St de dire que la persistance des individus d'une espèce , pendant plusieurs siècles , dans un même système d'action et d'impression, en un mot

DBS 179ITKRSAVX. ii%

dans un même milieu et dans tout ce qu'il suppose , suffit pour déterminer une variété qui se transmet et s'accroît de génération en génération , de telle sorte que tous les individus appartenant à cette portion de l'espèce présentent quelques caractères communs qui les différencient de ceux de toute autre portion de cette espèce. Mais ces caractères ne dépendent jamais de différences organiques fondamentales. Ces diverses races peuvent engendrer ensemble des petits capables de reproduire indéfiniment leurs semblables. On remarque même que sous Tiniluence de milieux et de mœurs autres , la race disparaît , mais ce caractère met à s'effacer un temps moins long qu'il n'en a mis à se produire.

Ce mot , race , employé d'abord par les naturalistes , dans le sens que nous venons d'expliquer, a été détourné de la signification primitive ou mal compris , lorsqu'il s'est agi de l'homme , par les moralistes et par les éclecliques. Les premiers se sont complus dans la pensée qu'il y avait des hommes d'origines différentes, parce qu'en se démontrant ceTait , ils y trouvaient occasion de mettre en doute la tradition religieuse qui affirme au contraire que les hommes ont tous la même origine. Ils n'ont point réfléchi qu'en admettant la pluralité des types originels parmi les hommes , ils reconnaissaient par la nécessaire-

d5& LOGIQUB. PA&TIB CBITIQUB.

ment qu'il y avait des types supérie très inférieurs, en sorte qu'en dé reconnaissaient l'existence d'une aris ginelle et niaient l'égalité. Quant aux ils nous paraissent avoir été trompés il convenait , au reste , à leur doctr ver un motif qui leur permit d'établii une hiérarchie naturelle parmi les !

tre que celle acceptée ou constituée niers. Il suffit cependant aux uns et a regarder autour d'eux et de réfléchi] pour reconnaître quel est le sens rée race, il y a des races parmi les an bien que parmi les hommes. Quant ai ils auraient vu qu'on les améliorait changeait , qu'on les détruisait , et qi suffisait pour cela non pas de les ch; mat , mais de changer leur alimenta habitudes.

La définition que nous avons donnée était unanimement acceptée par les naturalistes , il y a vingt ans ; elle est encore acceptée généralement aujourd'hui et reçue par les plus capables. Elle est d'ailleurs la seule conforme à la réalité.

Du GENRE. — Le genre n'est point établi sur des bases aussi certaines que l'espèce. On désigne par ce mot , une analogie de structure , de form et de physionomie commune à plusieurs espèces. Le genre n'est point cependant une division arti-

DBS U^'tlYERSAUX. 555

ficielle. 11 suffit d'ouvrir un livre de botanique ou de zoologie pour s'en assurer ; et cela est à ce point vrai , qu'il est , en général , d'usage dans ces deux sciences , de désigner le genre tout entier par le nom de l'une des espèces les plus communes qui y sont comprises , et que ce nom le plus souvent est une marque excellente pour faire reconnaître tout le genre par la connaissance d'une seule espèce. Ainsi , on appelle genre felis, celui qui contient les espèces chat , lion, tigre, jaguar, etc. U y a une analogie si réelle cachée sous l'analogie des formes, que quelquefois les espèces différentes d'un même genre peuvent engendrer ensemble ; 51 est vrai que les petits ne peuvent pas reproduire leurs semblables indéûniment : ou ils sont complètement stériles , ou les êtres qu'ils produisent ne vivent pas. Nous citerons pour exemple le mulet , de l'âne et de la jument , qui est stérile ; celui du bélier et du mouton, etc. Peut-être , il est vrai , les expériences n'ont pas été suffisantes ; peut-être plusieurs différences que les naturalistes appellent aujourd'hui des espèces , seront reconnues plus tard pour de simples races. Quoi qu'il en soit . dans l'état actuel de la science , on peut affirmer que le genre est séparé de l'espèce , en ce que c'est là une différence qui se conserve seulement "par les espèces qu'elle comprend. Les genres d'ailleui'S , de l'un et a l'autre , sont absolument inconimu-

S56 LOGIQUB. PARTIB CRITIQUK.

nicables ; il y a un abîme entre chacun d'eux (1).

De l'ordre ou du genre moyen. — Les bases sur lesquelles celui-cî est fondé, sont encore moins certaines que celles dont nous venons de nous occuper. Ce mot désigne une analogie de structure , de forme, et de physionomie, commune à plusieurs genres. Il y a cependant une réalité qui se manifeste par cette analogie; ce qui le prouve , c'est qu'elle est intermédiaire entre le genre et la classe : nous allons voir que celle-ci est fondée sur un fait naturel presque aussi évident que celui qui est le signe particulier de l'espece*

De la classe ou genre supérieur. — La réalité naturelle de la classe est démontrée par les faits embryogéniques. Les transformations successives du fœtus sont caractérisées , en effet , par le passage de l'animal dans des états qui se rapportent chacun aux formes organiques des diverses classes inférieures à celle dans laquelle cet animal doit vivre et mourir. Ainsi , pour citer un exemple dont l'observation est à la portée de chacun, la grenouille, avant d'arriver à l'état de reptile, c'est-à-dire d'un animal qui respire l'air,

(1) Dans un article inséré dans V Européen, t. V\ T série, p. 92, je proposais de distinguer le genre en te définissant , une différence qui est manifestée entre des êtres presque semblables, par l'impossibilité d! engendrer ensenf blc des petits susceptibles de se reproduire.

DBS U9IVEE8ÀUX. S57

passe par l'état de poisson ou de têtard , c'est-àdire d'animal qui respire l'eau. Elle nous présente ces curieuses transformations lorsqu'elle est sortie de l'œuf, et vivant à lumière du soleil. 11 y a plusieurs autres faits de ce genre dans d'autres classes ; mais ces transformations ont , en général , lieu dans le sein de Tœuf , en sorte que le nouvel être en sort presque à l'état parfait ; néanmoins elles ont été suffisamment observées et décrites pour qu'il y ait certitude à cet égard. La classe existe donc réellement ; elle est prise dans la nature comme l'espèce ; et ainsi les deux extrêmes étant aussi assurés que le peut être un fait d'observation générale , il n'est point rationnellement possible de nier les deux divisions moyennes. La réalité de la classe pourrait encore au besoin être prouvée par des considérations géogéniques ; mais nous aurons occasion , dans le volume prochain , de revenir sur ce sujet ; il suffit en ce lieu de le noter.

Il est inutile de dire que les classes sont permanentes et incommunicables entre elles; un abime les sépare : il n'y a pas le moindre rapport de structure entre celui des poissons qui est le plus élevé eu organisation et^le plus imparfait des reptiles, entre un reptile et un oiseau , entre un oiseau et un mammifère ; et cependant tout mammifère , dans le sein de sa mère , a été suc-

5d8 LOGIQUE. PAETIK CAITIQUK.

cessivement , complètement ou incomplètement, poisson , reptile ou oiseau : c'est un fait qui confond rimagination ! Cependant il n'est point hors de la portée de toute théorie , ainsi que nous le verrons dans l'ontologie.

Il existe aujourd'hui des naturalistes qui considèrent l'espèce et les genres comme des faits passagers , et , par conséquent , ces appellations comme de purs noms qui sont applicables aujourd'hui, mais qui seront peut-être demain sans objet. Ceux-là soutiennent que l'organisation se modifie elle-même , et que par suite les espèces et les genres se modifient et changent incessamment. On leur a répondu en leur montrant des squelettes enfouis depuis plusieurs milliers d'années, et en leur prouvant qu'ils ne différaient pas de ceux de nos jours. Mais ils se sont fermé les yeux et les oreilles, et ils continuent leur enseignement. Ces naturalistes professent le panthéisme. Nous n'inscrirons pas ici leurs noms ; nous nous bornerons à citer ceux de leurs maîtres. En France , ils invoquent l'autorité de Lamarck ; en Allemagne , celle de Goëlhe. Mous reviendrons sur cette doctrine dans la partie critique de notre ontologie. Il nous reste à dire quelques mots de l'usage des universaux dans la science des corps brutes.

Tous les moyens que l'on possède dans la science des corps vivans , pour déterminer les

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