‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 120 sur 130 · DE LA FOI MÉTHODIQUE ET ÉVIDENTIELLE · texte numérisé non relu

DE LA FOI MÉTHODIQUE ET ÉVIDENTIELLE

Cependant cette synthèse première place Tesprit dans une situation méthodique qu'il faut peser.

L'esprit a opéré sur l'être ; il croit le posséder, il le possède peut-être, mais sans preuve.

En touchant à la synthèse, Tesprit croit toujours avoir la certitude. C'est son premier mouvement, qui d'ailleurs a sa raison profonde.

Croire qu'où a la certitude , c'est avoir une certitude de sentiment. Qu'est-ce là autre chose qu'une satisfaction personnelle de l'esprit? Quand y a-t-il certitude réelle? Quand il y a adéquation de l'esprit à l'être et preuve de cet état par le critérium infaillible. Une certitude de sentiment a donc son point d'appui dans l'esprit, non dans l'être. C'est un état subjectif vrai ou faux, mais subjectif, par là qu'il n'y a pas méthode certaine et contrôle par le critérium. Avoir l'évidence et la croyance qu'on possède l'être, c'est avoir la foi, non la certitude de l'être. Voilà où nous laisse la synthèse première. La vie peut commencer, les arts peuvent naître, les sciences s'ébaucher, l'esprit a trouvé son levier : l'être enfermé dans sa synthèse. Il est vrai, l'être ne lui est pas certitude, mais il lui est croyance de certitude, et cela suffit pour que le grand branle soit donné : c'est la foi évidentielle.

Toute synthèse, quelle qu'elle soit^ qui n'est pas à l'état scientifique, constitue donc en méthode ce que nous appelons la FOI MÉTHODIQUE ET ÉVIDENTIELLE. Première affirmation de l'être par l'esprit; première satisfaction où il se déclare possesseur de l'être.

Zek ORGANUH.

Quand l'homme ne connaît de la méthode que le parcours àé]k vaste que nous venons de laisser derrière nous, il n'a la méthode que de sentiment. La certitude de sentiment lui suffit; il s'y lie, il s'y fixe , il s'y cramponne. Car il lui faut s'attacher à Têtre, ne fût-ce même qu'au semblant de l'être. C'est un besoin impérieux que nous avons déjà constaté et sur lequel il faut toujours appuyer. L'esprit se sent fait pour la possession de l'être, sans quoi il ne peut rien. Il ne peut atteûdre que la notion en soit parfaite. Il bondit vers celle qu'il trouve à sa portée, se jette dessus, l'adopte quelle qu'elle •soit, pourvu que l'état de sa méthode lui puisse laisser croire que c'est une certitude de l'être. Ainsi peuvent s'expliquer ces croyances insensées non-seulement des preiniers âges, mais se renouvelant sous toutes formes dans le monde.

La cause de cet état découle tout à la fois de la constitution de l'être, de la constitution de l'esprit, du sens secret que la pensée a de l'une et de l'autre.

En effet, nous avons constaté le sentiment permanent qu'a l'esprit de la nécessité de l'être par la vision instinctive des qualités nécessaires. Nous avons constaté par la fatalité même du jeu des facultés de Thomme la confiance première et native qu^l a en elles. Quand donc il sait que ses facultés naturellement ordonnées ont opéré sur cet être composé de qualités nécessaires, son mouvement spontané est de croire qull est arrivé à le connaître.

Cet état dure longtemps jusqu'à ce que l'être, entrevu par quelque côté nouveau, fasse douter; jusqu'à ce que l'être, certainement possédé par un point, fasse sombrer la synthèse dans laquelle on se reposait.

Et comment en serait-il autrement? Comme l'honmie individu a besoin d'affirmer l'être pour sa vie personnelle, l'homme social a besoin d'affirmer l'être pour la vie des sociétés. Cette hâte fait l'erreur pratique et morale dans la vie. Terreur esthétique dans l'art, l'erreur religieuse et socialedans les civilisations. Mais cette hâte est fatale (voir le Proœmium); pas de vie d'homme, pas de société sans elle. Le faux fait encore vivre l'homme. H y a cela de sacré dans Terreur que , participant encore de la vérité par quelque point , elle est

assez forte pour être la déterminante de l'activité humaine. Il y a du jour jusque dans l'obscurité des nuits; il y a du savoir dans l'ignorance. Le monde vit d'erreur en attendant qu'il vive de vérité. Toute affirmation de l'être par l'homme, toute synthèse première contient assez 4'être pour devenir la sollicitation à la synthèse définitive et finale, à la certitude. Toute foi, toute évidence, est une sollicitation à la vérité si elle n'est pas la vérité. Poussé par sa hâte naturelle et fatale vers l'être, l'homme est donc entraîné à la foi évidentielle , c'est-à-dire à l'affirmation de sentiment, k la certitude de sentiment; et quoi qu'il fasse, il n'y peut résister.

Et s'il y résiste, ou si plutôt il se dégoûte de sa certitude de sentiment, évidence et foi, sans avoir pu la remplacer par une autre ou par une certitude véritable, à l'instant il se trouve dans un état faux qui est sa torture. La nécessité de s'assimiler l'être, de s'identifier à l'être par la connaissance persiste; en face se lève l'impuissance d'y arriver. De telle sorte que l'esprit se trouvant arrêté dans sa précipitation naturelle vers l'être, court comme un lion blessé et affamé tout ensemble et qui se jetterait sur les proies les plus viles. Il lui faut l'être; il ne peut se passer de l'être; la privation de l'être, c'est la mort. Or, l'être est double par sa composition, nécessaire et absolu d'une part, contingent et nécessaire de l'autre. L'esprit perdant le sens de l'être nécessaire absolu, se ruera sur le contingent, et il s'y absorbera. G*est là toute l'histoire de l'humanité, c'est l'histoire de chaque homme. Tantôt transportés aux belles hauteurs de la science, de l'jart, du bien, nous nous élevons au-dessus de nous-mêmes pour nous identifier à l'être absolu nécessaire; tantôt abaissés, souvent malgré nous-mêmes, nous demandons à ce contingent , à cette réalisation du nécessaire, à cette matière enfin, cet être que l'idée ne donne plus à notre esprit. L'humanité conmience par le Yéda, qui dit à Thomme : « Vous êtes cet être véritable quand vous vous oubliez vous-même. » Et elle tombe après cette grande parole aux folies de Bénarès. Platon lui crie : « Tout est né de l'idée! » et après lui l'humanité s'abimo aux hontes de Rome. Le christianisme lui dit :

« Vous êtes comme des dieux y » et durant qa*il règne , ne voyons-nous pas l'homme s'abaisser et s'abattre encore !

Ainsi cette foi, cette évidence que l'esprit a de l'assimilation de l'être, élève dès les premiers âges l'homme jusqu'à l'être. Mais elle n'est que foi, qu'évidence. Ce n'est pas assez : la certitude de sentiment n'est acceptée par l'homme que parce qu'il la croit certitude absolue. La certitude est la cause de la foi. C'est parce que l'esprit a le sentiment invincible qu'il peut arriver à la certitude scientifique de l'être, qu'il en accepte la certitude de sentiment. La science, dans ce sens, est donc la cause de la foi. Car si l'homme n'a pas la science quand il accepte la foi, il a le savoir qu'il peut arriver à la science, et la foi n'est acceptée par l'esprit, comme certitude, qu'au nom même de cette science qu'il se croit.

Et d'où lui vient cet invincible sentiment de sa science ? il vient de la constitution même de l'être. L'être ne pouvant pas être sans les qualités nécessaires de l'être, l'esprit qui en est capable sait, instantanément et sans réflexion, que connaître l'être, en tant que nécessaire, c'fest avoir la certitude. L'ignorant est sûr de l'être comme le savant. La certitude de l'être est impliquée dans l'être. Ajoutez à cette certitude nécessaire la hâte nécessaire que l'esprit a de conclure sur cet être, et vous aurez la nécessité de la foi. Admirable et déplorable fatalité ! Admirable, car sans la foi, ses imprudences , ses erreurs même et ses folies, l'homme ne commencerait pas à vivre. Déplorable, car l'homme ne se relève que lentement des solutions de la foi. Cet instinct secret de la certitude qu'il tient de la constitution de l'être et de la constitution de son esprit également fatales, va ralentir sa marche vers la vérité et vers la connaissance de l'être autant qu'elle l'y avait imprudemment et nécessairement poussé. Et c'est la raison pourquoi les hommes languissent dans des préjugés, loin de la science, des arts et des civilisations ordonnées, dans des fois absurdes qui les satisfont, par cette cause seule qu'elles paraissent à leur évidence une solution sur l'être. Et l'homme a tellement peur d'être sans cette solution, qu'il fermera les yeux à tout ; qu'il arrachera la vie à ceux qui voudront lui enlever sa tranquille possession de l'être, ou

tout au moins son mirage de possession. Les siècles se passeront dans les ignorances, les monstruosités, les impiétés faites piétés, les crimes faits vertus, les injustices faites justices.

Qu'importe à cet ignorant de Têlre? il croît posséder l'être; et cette pensée lui donne une force que rien ne peut rendre. Il y sacrifiera lui-même comme les autres. Martyr éternel de son amour de Têtre, de son entraînement à Têtre, l'homme se tuera aussi bien pour ce semblant de possession, que pour Têtre même, soit absolu soit contingent. C'est sa vie. S'il croit posséder l'être nécessaire absolu, il se donne en holocauste pour l'évidence qu'il en a, soit qu'il se le représente à la façon diverse des religions, à la façon aussi diverse des philosophies, soit qu'il le croie réalité vivante ou qualité abstraite comme la justice. S'il n'est qu'emporté vers l'être contingent, il meurt écrasé de ses amours, de ses voluptés et de ses embrassements.

Ainsi cet entraînement vers l'être, cause en même temps l'erreur et la science, le bien et le mal moral. Par la foi méthodique, ce résultat de l'évidence première, cette nécessité d'affirmation première, l'homme admet une synthèse qu'il considère comme certitude; de là l'erreur et la superstition. Par l'entraînement vers l'être ccmtingent nécessaire, il tombe à la matière ; de là le vice.

== Le propre de la foi méthodique étant d'être certitude de sentiment, elle est donc toujours tenue pour certaine par l'esprit jusqu'à preuve contraire.

Cette certitude crue par l'évidence engendre l'action de l'homme, société, individu, artiste, savant. Elle est baSe d'acte.

I> faut à l'homme au commencement de sa vie une idée tenue pour certaine. C'est autonr de cette foi évidentielle que va graviter la société. Sans elle, pas de milieu social. Cette hypothèse certaine unit et fait noyau.

Si individuellement l'homme n'a pas son hypothèse tenue pour certaine, il ne fera rien de sa vie.

Le jour où l'artiste se décourage de son idéal, il est mort, il ne produit plus. Le jour où le savant n'a plus d'hypothèse et de foi en elle, il se repose dans la science du passé.

368 0R6ANDM.

Vir QUESTION.

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