CHAPITRE V
Exiractiou et synthèfie. — Analyse et synthèjie.
C'est ici le lieu de savoir de quoi se compose la synthèse : Elle se forme, par la loi du dénombrement comj^let, des extractions diverses que nous a fournies la faculté primitive. Or faire une série d'abstractions et d'extractions, c'est faire une analyse. Que l'analyse soit spontanée ou volontaire, ou même scientifiquement instituée, c'est toujours l'analyse, et les trois degrés qu'elle parcourt depuis l'inconscience jusqu'à la perfection de la conscience qu'en a l'esprit par le savoir, ne changent jamais son caractère premier qui est d'être série d'abstractions et d'extractions. La synthèse se compose donc de l'analyse.
En sorte qu'on doit dire que la faculté de synthèse est la contrastante exacte delà faculté d'abstraction et d'extraction, comme elle est sa complémentaire dans la connaissance. Et de même on doit dire que les résultats des deux opérations sont également contrastes et compléments l'un de Tautre. L'analyse résultant de la faculté d'extraction est donc contrastante de synthèse , résultat de la faculté synthétique. Et l'un et l'autre se sont tellement indispensables que sans analyse pas de synthèse, que sans synthèse pas d'analyse ; puisque tous les faits analysés et l'union des faits sont autant de synthèses partielles.
Que si Ton suppose l'extraction du fait le plus simple , encore arrivera-t-on à savoir s'il est contingent, s'il est néces-
saîre ; et dès là on voit reparaître la comparaison du nécessaire et du contingent, leur double affirmation ; c'est-à-dire encore une succession d'opérations qui impliquent autant de synthèses que d'analyses. C'est une fatalité qui est la force de l'esprit et qui l'empêche de se perdre dans des énumérations de faits sans conséquence, comme aussi de se jeter dans des synthèses insensées , ou qui au moins l'en fait revenir quand il y est tombé. Si l'analyse et la synthèse n'étaient pas dans ce lien, dans cet appel réciproques, jamais la connaissance ne se ferait que par des emportements simplistes , sans balancement, et l'esprit n'arriverait pas à la vérité. Il y a certes déjà beaucoup d'esprits que le manque d'équilibre, soit des facultés, soit des passions expose à ces modes sophistiques de procéder; mais il faut dire que le balancement naturel de l'analyse et de la synthèse est tel dans la majorité des hommes qu'elle flaire ces intelligences disjointes pour ainsi parler. Dépistées par l'instinct général , elles sont vite pénétrées et perdues. On peut dire que c'est là peut-être une des plus grandes qualités de la race française, plus remarquable par' le balancement des facultés que par leur essor. De là bien des faiblesses, mais une force réelle; bien des timidités devant les profondeurs, mais une droiture naturelle.
= Cependant on sépare dans la notion qu'on en a, l'analyse et la synthèse, de telle sorte que c'est devenu un préjugé de croire que la pensée agit ici par analyse pure, là par synthèse pure. On a nommé le premier procédé de l'esprit méthode analytique, l'autre méthode synthétique. Nqus étudierons cette grave erreur dans l'institution de la méthode ; ici constatons que toute opération de l'esprit, étant à la fois causée par la faculté d'extraclion et d'abstraction , et par la faculté de synthèse, ainsi qu'il a été dit, est nécessairement à la fois analytique et synthétique. C'est donc là une division arbitraire de la méthode et des sciences. Il y a proportion entre l'analyse et la synthèse, en ce sens que le nombre des extractions se retrouve dans la synthèse, et que déjà chaque extraction peut s'appeler une synthèse , ainsi qu'il a été prouvé. De même donc que le premier acte, que chaque acte de la connaissance est une abstraction et une synthèse, ainsi
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chax]ue temps de la méthode est composé d'analyses et de synthèses, et le dernier acte de la méthode est comme le premier acte de la connaissance , une résultante de synthèses et d'analyses. Quand Vesprit affirme par croyance ou foi méthodique, quand il affirme par certitude scientifique, il a fait dans les deux cas un jugement qui implique l"" la séparation des abstractions et des extractions de l'intuition et de la perception ; 2° Tunion de toutes les extractions conservées, c'est-àdire qui nécessite Tanalyse et la synthèse. Entre la foi et la science, ce n est donc pas l'acte de l'esprit qui diffère, c'est la qualité de cet acte. L'hypothèse posée est tout aussi bien analyse et synthèse que la certitude. Car qu'est-ce que l'hypothèse ? C'est l'affirmation même de la certitude sans la qualité de certitude. C'est dans les deux cas la même proposition, c'est-à-dire le même composé d'extractions simples mises en une synthèse qui doit ou n'être plus ou passer de l'état d'hypothèse à l'état de certitude.
Si l'extraction est une synthèse partielle, on peut dire que l'analyse n'est que l'extraction successive d'extractions partielles. De même que si la synthèse est un composé d'extractions , on peut dire qu'elle n'est qu'une analyse non formulée. Cette réduction des deux procédés de l'esprit en un seul n'est pas absolue, de telle sorte que l'un puisse tenir lieu de l'autre; mais elle montre , combien comme faculté il y a unité dans l'action intellectuelle. C'est entraînées par le sentiment de cette unité de procédé que certaines personnes ont été amenées à nier absolument la méthode en tant que synthétique. C'est là un excès dont il faut se garder comme de celui qui voudrait enlever à l'analyse son importance. Il est bien vrai qu'on ne fait des analyses qu'avec des successions de synthèses et des synthèses qu'avec des successions d'analyses; et cependant on ne peut pas plus réduire les deux facultés et les résultats de ces facultés l'un à l'autre qu'on ne peut assimiler la division de l'unité à sa multiplication. Les opérations sont diverses, bien que dans les deux c/^ l'esprit opère sur la même unité, et qu'il la considère successivement sous les mêmes qualités. et rapports. Par cela qu'il y a inversion dans la manière de considérer l'être ^ il y a diversité
nécessaire d'opérations de l'esprit sur Têtre. Nous conserverons donc le nom qu'on a justement donné d'analyse k la recherche des éléments constitutifs de la synthèse et de synthèse à TuAion de ces éléments.
==: De tout ce qui a été dit, nous pouvons relever que si dans la méthode , analyse s'oppose justement à synthèse comme résultat de l'opération de la faculté, comme faculté il faut opposer synthèse à extraction et à abstraction.
= Quand l'esprit fait une syi;thèse trop hâtée, il n'y a pas dénombrement complet, et par conséquent il n'y a que synthèse factice ; synthèse prenant sa qualité dans la faculté de l'esprit d'assembler les éléments, non dans l'être même, dont tous les éléments ne sont pas dénombrés et analysés. L'esprit cependant se satisfait souvent de cet état. L'exercice de sa faculté synthétique le trompe , il croit avoir réellement synthétisé parce que la faculté qu'il en a, a opéré.» Il se croit certain parce qu'il a fait toutes ses opérations successives; parce qu'il a extrait et abstrait; vu par intuition, vu par perception, jugé et synthétisé. Cette conviction de l'esprit établit un état de certitude de sentiment, de satisfaction avant le dénombrement complet ; c'est ce qui constitue la foi et ce qu'on a appelé la méthode à pnon. Quand, au contraire, cette conviction de l'esprit s'efface, il cherche avec soin tous les éléments de la synthèse et ne se déclare satisfait qu'après le dénombrement complet ; là il y a science, et c'est ce qu'on a appelé la, méthode à posteriori.
Or peut-on dire d'un de ces deux états dîesprit que l'un soit synthétique, l'autre analytique? N'y a-t-il pas synthèse constituant la proposition même qui fait l'objet de la certitude de sentiment? N'y a-t-il pas synthèse quand il y a affirmation sur certitude scientifique ? Certes; et si on les considère par leur fin, la méthode à priori et la méthode à posteriori sont closes par une synthèse. C'est une synthèse qui fait l'affirmation de la foi, c'est encore une synthèse qui fait l'affirmation
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delà science. La simple connaissance , Tart, la science ont pour terme une synthèse. La vie, Tart, la science sont donc en ce point au moins également synthétiques, et Ton ne peut donc pas dire qu*une de ces méthodes est iplus synthétique que l'autre. •
Où est la différence ?
Dans la méthode dite a posteriori mécontent de sa synthèse hâtive, l'esprit en reprend un à un tous les éléments. Que fait-il ? Il les analyse. Frappé qu'on a été de cette analyse volontaire et nécessaire pour le dénombrement complet, on a nommé la méthode dite à posteriori analytique. Mais nous savons qu'il y a nécessairement analyse dans la méthode dite à priori, puisque l'esprit, ne procède que par extraction, et qu'une série d'extractions est une analyse. Dès là que fautil donc dire? Qu'entre les deux méthodes semblables par la synthèse et par l'analyse , il n'y a que cette différence du plus au moins par laquelle l'analyse dans la méthode dite à posteriori opérant le dénombrement complet promet une synthèse parfaite et scientifique. Nous nous contenterons ici de poser cette assertion, voulant en tirer cette conclusion en ce qui regarde la synthèse , c'est que : ce n'est pas la faculté synthétique qui doit tomber en discrédit, mais que l'on doit seulement se défier de l'insuffisance de l'analyse.
Que fait la synthèse partout où elle s'exerce î Elle conclut sur le dénombrement préalablement fait, complet ou incomplet. C'est à l'analyse à le donner complet. La synthèse ne fait pas d'erreur, c'est l'analyse. C'est donc de l'analyse qu'il faut se défier. C'est contre la faculté d'extraction qu'il faut être en garde; il faut sans cesse lui demander ce qu'elle choisit, ce qu'elle prend, ce qu'elle laisse ; on doit être en crainte continuelle^'devant elle. Le total de plusieurs nombres est égal aux nombres posés, le total ne peut donner qu'eux. Ainsi de la synthèse. Le total ne se trompe pas dès que Topération est bien faite (ce que nous supposons nécessairement, car la méthode n'a pas à tenir compte des opérations mal faites). La synthèse est comme le total. Que si vous n'avez pas posé tous les nombres, le total sera faux. Pourquoi? Parce qu'il n'y aura pas eu analyse de tous les éléments du
tout. Il en est de même de la synthèse. Arrêter la synthèse, la retarder jusqu'à la perfection de l'analyse, là est donc le point; et il ne marque pas encore un coup, comme on le croit, l'imperfection de la synthèse, mais au contraire l'imperfection de l'analyse. Cette imperfection a une cause que nous constaterons bientôt.
Quand donc on nomme analytique la méthode dite à pos-terioriy on fait bien si Ton ne veut indiquer par là que la perfection où l'analyse y est portée. Mais ce n'est pas là qu'on s'arrête ; on discrédite la synthèse en la laissant à la méthode dite à priori. Et par là on montre l'inobservation du jeu de la synthèse et de l'analyse dans la méthode; l'inobservation encore du caractère synthétique de l'affirmation qui clôt les deux méthodes. On discrédite la synthèse, quand c'est l'analyse qu'on aurait dû discréditer. On tronque la connaissance en pensant qu'elle est toute analyse. Bans les mathématiques, il y a analyse et synthèse comme dans toutes les sciences. Elles appliquent l'analyse à la recherche des éléments d'un problème, d'un total, d'une équation donnés. Et comme nous venoùs de le voir, le proljlème, l'équation, le total seront faux si l'on n'a pas le dénombrement complet, là comme en toute autre connaissance.
= Peut-on d'ailleurs attacher analyse à matière, synthèse à notion, de telle sorte que les faits spirituels fuiraient sous l'analyse? Par là la seule matière donnerait à l'esprit la sévérité du dénombrement complet. Mais si l'on considère la constitution de l'être, on le voit en tant que matériel composé de qualités nécessaires, plus de réalisation de ces qualités par forme, vie et substances matérielles. Si d'autre part on considère l'essence du fait qui est, ainsi que nous l'avons montré, d'être spirituelle, jusque dans la matière elle-même, il résultera que la matière ne pouvant se percevoir et s'analyser que par des qualités et des faits connus par l'esprit en tant que spirituels, l'analyse ne restera pas attachée à la matière , et la notion, l'idée nécessaire, auront pour être analysées par
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Tesprit les mêmes moyens de représentation. Il n'y aura donc qu'une différence entre l'analyse de la matière et celle de l'idée, c'est celle qui découlera de la réalisation des qualités nécessaires. Dans la matière, la réalisation ^e l'essence par la substance devenant tangible, présente des points d'appui qui facilitent l'analyse. Mais ce n'est là qu'une différence de délicatesse dans les opérations ; différence d'ailleurs qui nécessitera, comme nous Talions voir, des instruments divers afin que l'esprit puisse saisir pour les analyser chacune des modalités de l'être et du fait.
On ne peut donc pas lier l'analyse à la perception, faculté spéciale qui perçoit la réalisation matérielle des qualités nécessaires de l'être, mais il faut la lier (ainsi que nous l'avons déjà observé à un autre point de vue) à la faculté d'abstraction et d'extraction, faculté générale qui opère sur tous les faits quels qu'ils soient, matériels, idéals ou numériques. On analyse bien dans la perception, mais c'est parce que la faculté d'extraction s'y trouve jointe. Cette dernière faculté, divisant les objets perçus, constitue l'analyse impliquée dans toute perception.
Peut-on, d'autre part et sans danger, lier synthèse à intuition de telle façon que la vue des qualités nécessaires deviendrait la déterminante de la synthèse ? Pris aussi absolument, on ferait une fausseté de ce qui peut contenir une vérité. La synthèse ne découle pas de l'intuition pure. L'intuition, en son opération propre, est une analyse à la façon de la perception, par le secours que lui prête la faculté d'extraction, qui opère sur la vue du nécessaire comme sur celle du contingent. Dans ce sens, l'intuition n'est donc liée à la synthèse que de la même sorte que la perception.
Mais il faut bien dire aussi que, l'intuition étant la vue des qualités nécessaires de l'être et ces qualités étant partout, et dans tout être les mêmes par leur seule nécessité, cette faculté par la qualité même de l'objet- qu'elle fournit à l'esprit, établit une sorte de synthèse naturelle et inconsciente.
Le sentiment continu des mêmes qualités nécessaires dans les êtres les plus dissemblables, établit entre eux un lien constant, nécessaire comme les qualités nécessaires que cha-
Clin porte en soi ; et dès là la synthèse se trouve comme naturelle à Tesprit. Le développement de l'humanité nous donne la preuve de cette observation. Tous les systèmes religieux primitifs sont de grandes synthèses sur Tordre des choses. Enfantées par la vue encore imparfaite des qualités nécessaires deTêtre, elles s'affaissent devant les balancements de l'analyse et de la synthèse. C'est bien l'intuition des qualités nécessaires qui a engendré ces synthèses, mais ce n'est pas la perception seule qui doit redresser ce résultat trop hâtif de l'intuition. C'est la faculté d'abstraction et d'extraction qui, s*appliquant à l'objet de l'intuition, à l'objet de la perception, doit compléter l'analyse de l'un et de l'autre, et, par là, préparer la perfection de la synthèse.
Dans la synthèse, l'intuition domine donc la perception de la même façon que, dans l'être, les qualités nécessaires dominent leur réalisation. C'est là tout. L'intuition ne ploie pas et ne falsifie pas les résultats de la perception. Les facultés ne vivent que par leur accord, et, quand l'une donne du faux, le résultat de l'autre est faussé. Il ne saurait y avoir là antagonisme ou concurrence, il y a union nécessaire ou mort, c'est-^i-dire fausseté. Mais c'est par les résultats de l'intuition, c'est-à-dire par la vue des qualités nécessaires de l'être d'où découlent les lois, que tous les faits fournis par la perception 'sont reliés, rattachés, et véritablement compris. Car qu'est-ce qu'un fait, des faits isolés, sans la connaissance du fait supérieur qui les contient, la loi ? Ce balancement, qui s'établit ici entre la perception et l'intuition, n'entraîne pas que la perception fournisse les seuls faits premiers : nous savons, au contraire, que l'intuition donne aussi des faits primitifs; nous savons que ces faits sont supérieurs parce qu'ils sont nécessaires par essence : nous retrouvons donc seulement ici, dans la synthèse, ce que nous avons constaté dès le premier pas de la connaissance, la supériorité de l'intuition ou vue de l'idée et de la qualité nécessaire, sur la perception ou vue de la matière.
= Si donc on voulait faire de la synthèse une simple collection des faits, on l'aurait singulièrement amoindrie. Faire un dictionnaire n'est pas faire un livre; faire le récit successif
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d'expériences donnant des faits divers, n'est pas faire une théorie. Faire une synthèse, c'est, lier dans leurs rapports vrais les faits donnés par l'intuition et la perception, analysés par l'abstraction et Textraction, criblés par le jugement, c'est, dis-je, lier les faits au moyen des qualités nécessaires fourr nies par l'intuition.
Ge qu'on a appelé l'induction est une faculté sans cause, sans objet. C'est simplement une action de l'intuition, fournissant les qualités nécessaires à propos de la perception des réalisations et amenant, par là, à conclure la loi des faits observés. L'esprit n'est si hardi, dans ce travail de la synthèse, que parce qu'il s'appuie sans cesse sur le sentiment ou sur la certitude, suivant les cas, des qualités nécessaires sans cesse et partout fournies par la faculté d'intuition. Si l'esprit n'avait cet instinct, jamais il n'oserait voir autre chose que des faits isolés et toujours laissés dans leur isolement. Le lien des faits, se faisant par les qualités nécessaires des faits et de l'être, pousse Tesprit obligatoirement à la synthèse, à la théorie, k l'affirmation de la loi. Danger et grandeur.
Le danger, ce sont les faux systèmes; la grandeur, c'est la vérité trouvée par le génie.
L'intuition est donc la faculté qui amène Técourtement de l'analyse par la vue du nécessaire. On a, en ce sens, raison de se mettre en garde contre elle et contre les fausses synthèses résultant des analyses incomplètes. Entre le génie et le synthétiseur imprudent, il y a cette différence que le génie fait par des moyens rapides et personnels les analyses complètes. Le synthétiseur quand même ne sait pas attendre s'il ne les a point faites. Attendre, c'est analyser. Le génie entraîne nécessairement le balancement de l'analyse et de la synthèse. Voir la pression de l'intuition sur l'analyse, considérer si l'analyse s'jBxerce en liberté tant sur les faits fournis par l'intuition que sur ceux apportés par la perception , c'est une des nécessités premières d'une synthèse bien faite.
De sa nature, l'esprit humain est analytique et synthétique , puisqu'on ne peut concevoir une opération de coimaissance où l'apalyse et la synthèse ne se prêtent appui. Le génie est donc, de sa nature, une puissance supérieure tout à la fois
par Tanalyse et par la synthèse. Les partisans de la méthode prétendue synthétique ont donc eu grand tort de penser que le propre du génie était de se passer d'analyse, de même que les preneurs de l'analyse ont été dans Terreur, en affirmant que la synthèse n'était qu'une simple conséquence de l'analyse.
Ces derniers soutenaient, sans le vouloir peut-être, que toute la connaissance se réduisait à des faits matériels observés et à des inductions tirées de ces faits. Les premiers, au contraire, souteùaient que la vue des c^ualités nécessaires de l'être pouvait suffire à rendre compte de tout l'être, indépendamment de la vue des réalisations matérielles ou spirituelles de ces qualités essentielles. Les types à priori de Platon et la connaissance matérialisée par Locke, sont là-dessous. Mais la constitution de l'être parles qualités nécessaires, même quand il est contingent, détruit également, et d'un coup, ces deux opinions, car si d'un côté la vue*des qualités nécessaires de l'être est nécessaire pour la perception de leur réalisation, de l'autre, la vue de la réalisation de l'être, en tant que contingent, est nécessaire à la précision de la connaissance de cet être. II y a en l'homme plus qu'une induction bâtarde de la matière à l'idée ; il y a la vue de la qualité nécessaire de l'être qui est l'idée même ; il y a cette intuition permanente du nécessaire qui veille dans l'esprit, qui l'excite, à l'occasion de l'analyse, à de continuelles audaces synthétiques. Or, ces audaces sont un danger, s'il les accepte avec légèreté et avec une confiance aveugle dans l'opération de sa pensée; mais elles sont une force s'il les contrôle par l'étude approfondie des qualités essentielles du fait et de l'être ; c'est-à-dire si l'esprit, dans l'analyse, ne se laisse pas emporter par le sentiment des qualités nécessaires pressenties par une vague intuition.
Le génie, dans ce bond étrange qu'il fait de l'extraction, de la perception, et de l'intuition à la synthèse, paraît passer l'analyse pour la majorité des hommes. Mais, si le saut s'accomplit, c'est que le génie a une puissance d'analyse proportionnelle à sa puissance synthétique. Quand un de ces animaux bondissants passe comme d'un vol au-dessus de ceux qui l'entourent, a-t-il moins parcouru tous les points de l'espace qu'ils ne traverseront, après lui, que lentement? Me direz-
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vous que le synthétiseur imprudent a fait le bond ? Il est tombé où le génie est resté debout. Le synthétiseur imprudent n'a ni atteint le but ni parcouru l'espace, il a roulé dans l'abîme. Le propre du génie c'est d'être en contact permanent avec les principes, c'est-à-dire avec le nécessaire. Cette vue continuelle des qualités essentielles de l'être, lui assurent une grande rapidité décompte rendu des réalisations. L'intuition est donc le grand élément du génie. Il semble qu'il sente partout, commerayonnantdelaréalisationdesqualitiés nécessaires, cette splendeur qu'elles y impriment. Mais il n'y ^ pas génie quand il n'y a pas pondération de l'intuition par la perception. Le génie de l'homme est proportionné à sa nature double, rivé à la matière et voyant dans le divin. Il est, par les qualités nécessaires comme dominantes, par leur réalisation contingente comme secours indispensable. Que ses procédés d'analyse soient personnels,' incommunicables, rapides, qu'ils ne paraissent qu'une vision à la lenteur des autres hommes, les analyses nécessaires sont faites, et il possède l'être. ^
On détruit le génie, on détruit l'esprit humain, si on leur refuse l'intuition et la perception, l'analyse et la synthèse ^ conjointement agissantes.
Qu'on ne croie pas d'ailleurs que tout soit dit parce qu'il y a eu synthèse, je ne dis pas synthèse fausse, mais synthèse juste. Il ne suffit pas que le génie soit arrivé à une conception vraie. L'esprit humain, ambitieux de Fidée-être, veut la sécurité de sa possession. Que le génie arrive à une synthèse fausse, on le croira un temps, puis on niera. Qu'il arrive à une synthèse vraie , on le croira peut-être , mais l'humanité ne s'y reposera que lorsque la preuve scientifique de sa découverte sera faite. C'est ce grand chemin de la preuve qui fait passer l'intuition et l'analyse personnelles dans la pensée de tous. Cet état nouveau, c'est la science. Il y a science quand il y a moyens certains d'arriver à la connaissance de l'être.
Vr QUESTION.