‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 123 sur 130 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

li^ldéal.

L'idéal est une foi de l'artiste dans le fait notionnel ou matériel entrevu; c'est cette synthèse première qui lui apparaît comme Timage certaine de l'œuvre qu'il entreprend; c'est une idée et toute idée préconçue sans laquelle Hl ne pourrait pas plus penser à faire une statue, un tableau, un hymne, un monument, que l'expérimentateur à faire une expérience sans hypothèse ; un homme agir sans projet; une société se former sans une idée commune. L'idéal c'est l'hypothèse,* le projet, l'idée, la foi de l'art.

L'esprit n'agit pas sans savoir ce qu'il veut dans la vie, dans l'art, dans la science. Son but peut être médiat ou immédiat comme dans l'expérience faite au hasard ou directement instituée ; mais le but existe patent ou latent, instinctif ou déterminé. On entreprend un voyage, un tableau, un poëme, une opération scientifique, on se lève de son fauteuil par une idée préconçue, qui n'est souvent pas déterminée, mais qui bien que confuse et purement instinctive, est.

Ce que veut l'esprit se nomme foi dans les opérations sociales et morales; idéal dans les artistiques: hypothèse dans les scientifiques ; projet, dessein dans les vitales.

L'art et 'chaque acte de l'art a sa foi et son hypothèse; la vie et chaque acte de la vie également. Toute croyance religieuse, toute idée légatrice des sociétés est un idéal. La science a son idéal et sa foi. Méthodiquement c'est là un seul et même état. Mais il est enveloppé d'une couche de circonstances si diverse et épaisse, que l'esprit ne sait pas voir dans le fond. On n'a pas défini ce que c'était que l'idéal, que la foi, que l'hypothèse, que le projet considérés dans leur rap-

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port avec la mëthode et la connaissance entière. Pas davantage on ne remonte josqu'à leur essence.

Leur essence est d'être une synthèse première tenue pour certaine , pour nécessité des opérations artistiques, sociales, scientifiques, vitales. Leur rapport avec la méthode est d'être une certitude de sentiment qui fournissant à Tesprit le pre* mier point d'appui dans Tétre, lui permet de tenter la certitude, qu'il cherche à réaliser par Tœuvre de Tart, de la science, de la vie, des sociétés.

L'artiste comme l'homme de foi tient sa synthèse première ou idéal pour certitude. C'est une nécessité absolue. Si Fincroyance pénétrait dans son idéal, son émotion s'amoindrirait ou disparaîtrait. Cette tiédeur empêcherait l'œuvre. L'artiste va comme aveuglé tout en voyant. Qui le guide dans son éblouissement tout à la fois ténèbre et lumière, éclat foudroyant brillant dans la nuit? La vision, Tidéal, c'est-à-dire ridée préconçue qui préside à son insu même à l'œuvre qu'il tente et qui lorsqu'elle l'abandonne la lui laisse inachevée comme la mort. Les époques de doute n'ont pas d'art, parce que l'idéal est dissous avant que formé. Les époques dp foi religieuse ont un art proportionné à la foi même, parce qu'elle se constitue l'idéal d'art. L'art y est puissant parce que la foi dans l'idéal estcorroborée par la foi ians la religion dominante. La foi dans l'idéal de l'art est cependant parfaitement indépendante en soi de la foi dans l'idée religieuse. Car au vrai l'idéal de l'art consiste dans toute idée choisie, comme nous le verrons quand il sera temps. Ici nous constatons l'idéal comme la foi çt l'hypothèse.

La forte croyance à son idéal indique chez l'artiste, une continuelle présence de l'idée préconçue et une émotion profonde qui sont les précurseurs nécessaires de toute œuvre belle.

Il y a dans l'idéal le même choix que dans tout l'indéfini des idées. Quand un idéal est déterminé, il faut le garder avec le même soin que le religieux garde sa foi. Il ne faut pas l'exposer aux conseils, même aux bons, car c'est y faire entrer la contradiction et par elle le doute. L'idéal est une religion jusqu'à l'œuvre faite. Alors seulement il faut savoir se retirer

de ses erreurs, abandonner son idéal, son hypothèse. Artistes, savants, croyants, hommes, soyez les gardiens jaloux de voire idéal, de votre hypothèse, de votre foi, de votre projet, jusqu'à expérimentation faite : c'est votre levier. Mieux vaut un levier incomplet que l'inertie. Le levier incomplet pousse à l'art, à l'œuvre et par cette expérimentation constante, l'idéal, l'hypothèse deviennent plus parfaits.

On voit combien l'homme est entraîné vers la croyance qu'il possède la certitude dans la synthèse première. Cette affirmation quand même lui fait commencer sa vie morale, sociale, artistique, scientifique. Par elle il est, c'est invariable. L'art ne serait pas sans idéal, sans synthèse première, sans l'affirmation imprudente dont l'œuvre sera la démonstration ou la destruction.

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