CHAPITRE V
liOl de ^hypothèse, de l'idéal, de la fol, du projet.
Or qu'est-oe qu'une synthèse qui peut être vraie, qui peut être fausse, qui n'est pas constatée certaine ?
C'est une affirmation, quelle qu'elle soit, dont on n'a pas prouvé le dénombrement complet des éléments.
La loi de la foi, ^e l'hypothèse, de l'idéal, du projet, pour être vraie, est donc celle-ci et la même : former le dénombrement complet des éléments composants.
Dès là, toute opération sera fatalement bonne. Ainsi, quand une hypothèse géométrique contient tous les éléments certains du problème, le calcul la démontre certainement. De même, quand un artiste a un idéal qui unit tous les éléments propres, l'œuvre d'art est parfaite. De même encore, quand
un expérimenta tear a tous les éléments d'une hypothèse « Texpérience la vérifie certainement; encore quand une foi unit tous les éléments certains, les opérations scientifiques la démontrent. N'en disons pas davantage. Pour en saisir plus, il nous faut la méthode instituée.
=Nous sommes arrivés à la porte de la science. L'esprit va à l'être, il est vrai ; mais comment î
Le voilà dans l'hypothèse ; mais, sauf l'hypothèse numérique, dont l'élément se fixe comme de soi, toutes ses hypothèses sont hasardées sans éléments assemblés.
Le voilà dans l'idéal ; mais c'est un idéal basé dans des évidences propres et indépendant des faits matériels ou spirituels.
Le voilà dans le projet; mais son projet a-t-il sa solidité dans les choses de la vie?
Le voilà dans la foi ; mais cette foi a-t-elle pour cause les éléments constitutifs de l'être absolu et contingent ?
C'est ainsi qu'il est dans l'être. Il a Tair d'y être, il y croit, il l'affirme. Y est-il? non, même quand il y aurait une aperception vraie, il n'y est pas; car il n'en a pas la certitude au nom du critérium absolu. Il est dans sa foi propre, dans son évidence propre, dans son sens propre. C'est en leur nom qu'il juge l'être. Mais l'être aussi juge son jugement.
Considérer comme certitude absolue et à priori la synthèse première, là est le danger permanent de l'individu, de l'artiste, du savant, des sociétés. Les Indes, la Chine, et cœteraj qui s'obstinent dans leurs fois primitives, commettent fe même faute méthodique que le faux savant qui ne veut pas abandonner à temps son hypothèse ; que l'artiste qui s'aheurte dans un idéal sans base dans les faits certains, que l'homme de parti qui reste obstinément attaché à un état sociaLimpossible dans les mœurs renouvelées, que l'industriel qui veut toujours recommencer un projet déjà prouvé impossible. Jamais on n'enlèvera complètement ce danger à l'esprit; il lui est d'essence. L'esprit ne peut s'empêcher de conclure ; il ne peut s'empêcher de rester attaché à sa conclusion qu'en comprenant qu'elle est personnelle et, partant, qu'elle n'est rien, mais que l'être qu'elle enferme est tout. L'esprit a beau se dire: Je neveux
pas conclure, pas faire de synthèse ; il conclura, parce qu'il lui jpautune affirmation préalable pour tenter une démonstration. Il conclura, et sa conclusion s'affirmera par la foi, l'hypothèse, l'idéal, le projet. Il ne pourra pas ne pas affirmer sans preuve. Ce n'est pas en n'affirmant pas que l'esprit fait route ;■ ne pas affirmer c'est ne pas être. C'est au contraire en affirmant avec imprudence.
Mais qu'il n'oublie pas que toute synthèse qui n'est pas passée à la méthode certaine et prouvée par le critérium certain, n'est qu'une entrevision de l'être, qu'une croyance qui peut être vraie, qui peut être fausse, mais qu'il faut toujours soumettre à tous les moyens parfaits d'assimilation. Pour que l'esprit ait le vrai, il faut qu'il le passe et le repasse comme un aliment se] mâche pour en tirer jusqu'à la moelle de vie.
= Ainsi la faculté d'extraction et d'abstraction, celles de l'intuition et de la perception, celle du jugement par le raisonnement spontané, le tout s'aidant de la volonté, nous ont conduits à la synthèse de sentiment. Nous avons pour résultat méthodique la foi évidentielle, d'où naissent la foi, l'idéal, l'hypothèse, le projet, ces premières applications des facultés de la pensée.
. Nous avons constata les facultés de l'esprit dans la science, mais nous ne connaissons aucun des moyens par lesquels elles pourront arriver à rendre certaine la synthèse trouvée; nous n'avons que les rapports et les procédés généraux de l'union de l'être et de l'esprit. Comment ces procédés vont-ils devenir pénétrants, intimes, unifiants et en même temps certifiants? Gomment vont-ils pouvoir s'assouplir et se ramifier à toutes les délicatesses infinies de l'être.
L'esprit abstrait, extrait, voit les matières, les notions, les nombres, dans leur réalité également sourdissante de l'être. Il voit les qualités nécessaires de l'être absolu et contingent; il analyse, il raisonne, il juge, il synthétise. C'est donc déjà toute la méthode. Nous sommes arrivés de l'ignorance à l'invention, de l'inertie à la découverte, de l'enfant au génie, du néant de l'esprit attendant la fécondation de l'être à l'affirmation synthétique de l'être par l'esprit. Immense chemin, route magnifique qui n'est rien encore. C'était à la première heure
la méthode instinctive, spontanée; ça été ensuite toute cette méthode voulue où Tesprit se poussait lui-même vers le but où ses fecultés et Têtre rappelaient également. Mais qu'est tout cela? Rien, tant qu'il n'aura pas le compte exact de ce que peuvent ces facultés, leurs moyens d'action connus, certifiés. Et tout cela encore ne sera rien, si la certitude de ces moyens ne lui est pas enfin démontrée par le point fixe du certain qui est le critérium.
En vain vous lui diriez: Tu as la synthèse de la foi, repose-toi. Cette synthèse, il la revisera par sa méthode. Et même quand il voudrait se reposer, la vie, cette expérimentation, la reviserait pour lui; moyen lent, il est vrai, mais puissant encore. La vérité se fait par la vie, cette dévoreuse des mensonges; l'arbre se juge aux fruits. Qu'est cette synthèse? Quelle est sa solidité? le dénombrement complet, je le veux. Mais qui l'a opéré? Quels moyens? L'esprit avait-il t outes ses forces méthodiques pour unir ces faits idéals, matériels, numériques, et les réduire en éléments certains? S'il ne Ta pas fait, que vaut sa synthèse? Qu'importe que le génie l'ait posée vraie? le génie a sa voie. Il faut qu'il fasse passer l'humanité par les phases de sa découverte, ou cette dupe éternelle des synthèses hâtées ne le croira pas. Il faut que 'humanité ait le contrôle permanent de toute synthèse. En d'autre terme, il faut non pas qu'il y ait notion personnelle, mais scientifique et absolue de ]a méthode.
Sinon, voyez ce que devient le monde. Le génie découvre, et pas toujours le génie, le synthétiseur audacieux. L'humanité bouche close croit, suit, subit, s'efface, s'éteint. C'est la foi absolue sans la méthode. C'est le règne de ce qui a paru certitude à un homme supérieur, à un cerveau enflammé et puissant, à un maître impérieux et habile. Le maître l'a dit, le tyran Ta voulu. L'antiquité, philosophie et société, les pays où la méthode n'a pas jeté la vie, sont marqués de ce sceau. Sera-ce toute la base de la certitude humaine? Étrange certitude qui arrête la vraie, puisque nous savons déjà qu'elle n'est que .la possession de l'être.
Et cependant cet état est nécessaire , encore un coup. L'homme croira connaître avant de connaître. Ses philoso-
phîes et ses religions seront ses hypothèses premières; et sa philosophie et sa religion vraie seront l'hypothèse éternelle et fatale de sa science future.. Et en attendant cette noble se- ' curité dans l'être, il se satisfera de ses hypothèses vraies ou fausses qu'il chérira conune la vérité elle-même. Il vivra d'elles, mourra pour elles, montrant par sa vie et par sa mort ce que peut la puissante idée de l'être dans Tesprit, puisque son semblant, sa foi, le sentiment de sa certitude, l'élèvent déjà jusqu'à la joie de lui dans la vie, jusqu'au sacrifice pour lui dans la mort.