‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 51 sur 130 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Gomme Bacon, Descartes poussait l'esprit à la liberté. Mais si l'indépendance du philosophe anglais était à la fois prudente, forte et peu élevée, celle du français était inquiète, téméraire et pleine de noblesse. 11 affranchissait l'esprit de ce joug de matière que lui imposait Bacon , mais il le laissait à lui-même sans appui , et par là forcé d'y retomber tôt ou tard.

Descartes se rattachait à la méthode grecque et k l'auteur du Novum organum, en affirmant l'observation comme point de départ; il s'éloignait de l'un et de l'autre en substituant au syllogisme et à l'expérience l'évidence, comme critérium. Ce n'était pins rapetisser la notion grecque, c'était l'élargir jusqu'à l'imprudence. Le syllogisme, chassé avec indignation et raillerie, n'était point remplacé. Bacon au moins y substituait l'expérience, instrument restreint, mais sûr. C'était abandonner la connaissance au sentiment par Tévidence propre, comme nous le prouverons en son lieu.

Le Grec, poussé par son critérium, n'avait jamais assez démontré ; sentant que le syllogisme était sa preuve définitive, il en usait jusqu'à Tabus. C'était lassant, peut-être, mais c'était une garantie et une force. Bacon pouvait ne point tenir compte des notions idéales, parquer la méthode dans les sciences physiques , faire dépendre toute la connaissance de la matière ; mais, poussé sans cesse par l'expérience, il devait donner des résultats solides qui aideraient un jour à la recon-

stniction des connaissances mêmes qu'il infirmait. Avec Descartes, l'esprit, satisfait soudainement par l'évidence, devait arriver à ne plus vouloir raisonner, à se fatiguer de la preuve, à substituer raffirm^tion, la négation pures k la démonstration rigoureuse. On ne discute pas a.ujourd'hui, on dogmatise ; on ne prouve pas , on réduit la pensée en formules vivaces et frappantes. Le style remplace la raison. On fait de l'art, de la métaphysique, de la science sociale, de la morale, de la religion , de la critique par sentiment , c'est-à-dire indépendamment des choses mêmes et de leurs lois nécessaires. L'évidence devait amoindrir la sévérité de la méthode. Il faut appeler antiscientifique le critérium qui tend à remplacer la démonstration par l'affirmation.

Gomme Bacon, Descartes s'éloignait de la méthode chrétienne par la négation à priori de l'absolu. C'était le but de l'esprit et ce n'était pas sa sollicitation. Étrange inconséquence I N'est-ce pas le but qui est l'excitation de l'acte; n'est-ce pas la fin qui est le levier ; n'est-ce pas la certitude désirée qui est l'hypothèse ; n'est-ce pas l'œuvre qui est l'idéal; n'est-ce pas l'accomplissement qui est le projet? Descartes n'avait pas plus que Bacon inclus la coopération de rab3olu dans la méthode. L'esprit était libre , mais isolé , réduit à ses forces. Séparé à priori de l'absolu, il devait trouver en soi seul le pouvoir d'y arriver ; rêve qui suppose l'homme principe de sa force et le condamne à l'impuissance. Poussé par ces deux grands hommes, l'esprit se résolut à ne partir ([ne de soi , k ne croire qu'en son expérience et en son évidence, c'estp^i-dire en soi. Héritier en cela de la Grèce, il s'attribua le critérium en le déplaçant. Il ne le mit plus dans sa puissance de raisonner, mais dans sa puissance d'expérimenter et de voir : en principe, c'était tout un.

Du reste, il ne faut pas croire qu'on s'éloignât par ce côté de la méthode chrétienne. J'ai déjà dit que la foi étant une appréciation personnelle, la constituer en critérium c'était encore donner à l'homme le contrôle définitif; inconvénient qui n'existe pas si on ne fait de la foi qu'une sollicitation première à la certitude par les moyens méthodiques. De plus, comme le christianisme avait voulu obvier aux inconséquences

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de la foi critérium , en la fixant par la lettre et en soutenant la lettre par la force, il résultait que le critérium était donc dans le christianisme toujours abandonné à l'homme. Dans la première époque, la 'foi, c'est-à-dire le sentiment libre, avait librement adhéré ; le critérium était donc attribué à l'individu, à la conscience. Dans la seconde, la foi, devenant obéissance passive, le critérium était déféré à la lettre et à la force qui la soutenait.

Aussi loin donc qu'on remonte dans l'histoire du critérium, on le retrouve aux mains de l'hamme gar la force dans les théocraties premières : par le syllogisme dans la Grèce , par la lettre dans le juif, par une successibn ou un mélange de foi, de lettre et de force dans le chrétien ; par l'expérience dans Bacon. Descartes suivit cet errement antique et le poussa au dernier extrême , en l'affranchissant de ces garanties de vérité dont les âges précédents l'avaient soutenu.

Supérieure à là méthode chrétienne par la liberté conquise, cette notion y était inférieure en ce que labsolu n'était plus la sollicitation première de Tesprit. Dans le christianisme , il était le but et l'excitation primitive de l'homme moral. Il est vrai, comme nous l'avons relevé; qu'il se soustrayait à la pensée en échappant à la certitude, mais au moins était-ce l'absolu. Affirmation méthodique juste, que le mot cité plus haut de saint Paul résume admirablement*, le christianisme aboutissait au faux par son critérium. Le point de départ, qui était la foi, se transformait en instrument méthodique et en contrôle ; de là le vice. Avec le sublime but démettre l'homme en contact avec l'infini, il les séparait par les moyens méthodiques et par la preuve finale. L'homme était réduit à la vie morale. Bacon et Descartes lui rendaient la vie intellectuelle. Atteindre l'infini par la foi, ne jamais l'espérer par la science, c'était plonger l'homme dans le découragement de la pensée. Le quiétisme ignorant et moral en. doctrine, sinon toujours en pratique, où nous voyons vivre dépuis des siècles les populations catholiques, a sa source dans cette méthode chrétienne. Or, toute la question est là : l'homme peut-il arriver à une

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