‹ Essai d'un ultimum organum ou constitution scientifique de la méthode, Volume 1Chapitre 53 sur 130 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le christianisme ne pouvait assister silencieux k la destruction de son critérium. Qui protesta? Ce ne fut point Bossuet, qui ne sut pas remonter jusqu'à la question de la méthode. Les génies synthétiques des temps écoulés ne s'adressent pas là ; il n'y a que les novateurs. Ce ne fu t pas Malebranche, qui adopta et pratiqua, sans en être tourmenté, les trois critériums sous lesquels nous allons voir s'abattre le trouveur des propositions d'Euclide, l'inventeur de la brouette, le terrifié de l'infini. Ce fut Pascal, non celui du triangle arithmétique , de la théorie de la rouletteret du calcul des probabilités ; non celui des Provinciales, œuvre de généreuse polémique où l'écrivain était héros ; ce fut le Pascal des expériences touchant le vide , de l'équilibre des liqueurs, le reconstructeur du christianisme dans les pensées, Pascal le méthodiste éclectique.

Entre ces deux grands hommes se levait donc ce singulier esprit, admettant l'expérience, l'évidence comme critérium dans tous les problèmes qui ne touchaient pas à l'infini, dont

1. Ceci explique bien des brusques changements dans les convictions des hommes de notre temps. La métaphysique niée comme science^ il ne reste plus que la foi pour satisfaire les esprits élevés que rinfini tourmente.

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il avait une si écrasante émotion , et retournant à la foi dans toutes les questions même de l'ordre physique, où Tabsolu se trouvait engagé. Pascal, au fond, avait trois critériums. On a voulu voir en lui un sceptique : il était une contradiction méthodique vivante. Il n'accepta le critérium de la foi que par impuissance. De là cette allure de doute qui perce jusque sous ses é^hauffements de style et de plume. Il semble qu'il ait pressenti qu'aucun de ses critériums n'était vrai, et qu'il devait en exister un solide. Mais s'il eut le génie d'en être troublé, il n'eut point celui de le découvrir et de le fixer. Ce grand homme porta dans son sein toutes les contradictions que nous voyons s'épanouir et régner parmi nous, représentées par les trois grandes divisions méthodiques de notre temps : l'école physicienne, l'école philosophique, l'école religieuse. C'est ce monde d'inconciliables que Pascal portait en lui, et qui fut la ruine de son génie et dé sa vie. Il se mina, s'usa, se perdit à faire une unique machine pensante avec trois critériums qu'il fallait également nier, non comme éléments méthodiques, mais comme contrôles derniers. Déchirée comme le cœur de Pascal, notre époque ne verra tomber les contradictions qui la rongent que le jour où le critérium absolu sera trouvé. Alors tous ces éléments divers resteront stupéfaits de leurs guerres passées, autant que de se trouver face à face sans haine. Leur paix nouvelle les étonnera autant que leurs antiques discordes.

La grande lutte méthodique de Pascal se ré^me dans cet aphorisme (r® part., art. 10, Pensées) : « Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment ^ Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment.... Il est bien difficile de distinguer entre ces deux contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisie et que sa fantaisie est sentiment ; et j'en dis autant de mon côté. On aurait besoin d'une règle. La raison s'offre, mais elle est pliable k tous sens; et ainsi il

l. Prétendu principe base de toute cette argumentation, et qui n'est qu'une boutade d'humoriste. L'homme ne cède pas au sentiment quand la loi nécessaire lui est démontrée et présente. La raison qui a trouvé l'absolu n'est plus pliable.

n'y en a point. » Voilà le gf and cri. Où est le critérium ? le raisonnement? sentiment; le sentiment? fantaisie. Où donc est le critérium ? La raison s'offre, mais elle est pliable à tous sens. Concluez, et courbez-vous dans la foi.

L'expérience pour Pascal n'est donc que le critérium de ses théories touchant le vide, ou l'équilibre des liqueurs; révidence est sentiment, le raisonnement est sentiment, le sentiment est fantaisie, et la raison pliable à tous sens n'a point d'appui solide dans l'absolu. Ainsi d'un coup les critériums grec, baconien, cartésien, s'e&cent ; le chrétien seul reste debout. Si Pascal avait pénétré ce qu'était la foi en essence, il aurait vu qu'elle n'était que le sentiment de la vérité et de la formule acceptée ; dès lors il l'aurait chassée aussi, s'il avait voulu être logique. Mais il lui fallait se reposer. Il ne Toulut pas regarder de trop près à la foi ; il s'appliqua à s'enivrer de sa nécessité ^

Nous retrouvons donc ici cette haute, mais arbitraire idée du judaïsme et du christianisme, qui voulaient que le vrai s'engendrât par le bien. Classification artificielle autant que noble. Développements simultanés de l'absolu, dont le beau est la forme vivante et le verbe , il faut reconnaître que le bien et le vrai surgissent spontanés et libres, tout en se complétant l'un l'autre. Sinon, on ftfériorise une part de l'absolu à l'absolu. C'est par cette hiérarchie factice qu'on fut amené à faire de la foi le critérium. La foi ordonnait l'union à l'infini par le bien ; l'union par le vrai avait besoin de recherches, c'est-k-dire d'un mélange de vérités et d'erreurs, on imposa le bien au vrai. Pascal renouvela cette faute. Y glissant l'élément étroit et excessif de son génie, il rapetissa même la pensée chrétienne dans ce blasphème sublime : « La vérité est une idole sans la charité. » Liez donc la pensée dans les bandelettes de la moralité :' le bien sera le tombeau du vrai , tant on redoute que le vrai ne soit le sépulcre du bien.

1. Il y a la foi et la matière de la foi. La foi est un état subjectif de l'esprit reconnaissant comme certaine la matière de la foi par pur sentiment. La matière de la foi peut être ou une fausseté ou une vérité que la certitude, par la méthode absolue, peut seule déteiminer.

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Mais Pascal sentait qu'on ne lie pas l'homme. De là ses tortures, qui sont encore celles aujourd'hui des esprits qui admettent son critérium. L'expérience est là qui Tafiranchit , révidence est là qui l'entraîne. Cet homme, sans cesse renouvelé par l'âge , fait éclater ses liens sous les yeux de Pascal et du critérium chrétien. Tant que le christianisme n'adinettra pas la simultanéité libre du bien et du vrai, il restera attaché à sa méthode pusillanime et audacieuse tout ensemble, audacieuse par l'affirmation de l'absolu, pusillanime par le critérium foi. Or, il s'y acharnera jusqu'à ce que l'esprit humain ait trouvé le critérium unique et absolu qui assure la liberté de la pensée sans compromettre ou hasarder Tinfini : c'est ce que nous tentons.

En face de Bacon et de Descartes, les novateurs, faut-il regarder Pascal comme l'homme du passé? à juger superficiellement on l'affirmerait. Il retombait dans cet errement des temps antérieurs : le contrôle de la certitude donné à la foi. Mais au nom de quoi? était-ce par une idée rétrograde?* non, c'était par un sentiment immuable au cœur de l'homme celui de l'absolu. Par là Pascal tenait compte de toutes les données du problème que les deux philosophes tranchaient arbitrairement. Il était donc plus qu'eux homme de l'avenir par le sentiment complet de la difSSulté ; mais il devenait homme du passé par la solution qu'il en donnait, laissant l'esprit libre en physique ' quand la foi ne serait pas inquiétée, le faisant esclave en métaphysique. C'était maintenir la pensée dans une contradiction méthodique qui devait la mener à l'acceptation tête baissée de la foi ou au scepticisme sur le critérium. Pascal comme solution n'était donc qu'un découragement et une impuissaitce.

1. Quand on pense que Pascal a dit : Je trouve bon qu'on n'approfondisse pas le système de Copernic • {Pensées j part. II, art. XVII, § 19, édit. 1819), on voit combien il anéantissait l'évidence et l'expérience devant la foi. On voit en môme temps combien toute la liberté de tolérance donnée par le critérium religieux est fatalement dérisoire. Quand le savant sô courbe ainsi devant le chrétien, quand l'obéissance* à la lettre fait ployer la vérité, l'obéissance à Diflu doit déterminer la rt^volte, selon le mot sublime de saint Paul.

CONSIDÉRATIONS 6ËNËRALES. 95

Tout simplistes que fassent les partis-pris de Bacon et de Descartes, ils avaient ce grand avantage de tranquilliser Tesprit sur sa certitude et par là de donner un point d'appui à sa marche. Sur les questions de méthode l'homme ne peut pas rester sans solution, nous le démontrerons. L'indécision est la suspension de la vie. C'est là que Pascal aboutissait. Les affirmations des novateurs étaient au contraire Tardeur, le mouvement imprimés k Thumanité jusqu'à épuisement de l'évidence et de rexp4rience comme critériums. C'est là que nous en sommes. Au dix-septième siècle, Pascal c'était la mort; Descartes, c'était l'espoir; aujourd'hui c'est la dissolution, Bacon seul est la pierre d'attente.

Oui, le monde est partagé entre ces trois grands hommes. Joignons-y Spinoza. Ils se disputent la terre. Un des quatre Taura-t-il? non, car aucun n'a trouvé la loi absolue de la méthode. Tous quatre s'efiTaceront devant le critérium unique et infaillible, mais tous quatre resteront à jamais comme les grandes assises intermédiaires du génie ; parce que Bacon et Descartes ont apporté à la méthode des moyens nouveaux ; parce que Spinoza en a conservé un vrai, malgré le discrédit des temps; parce que Pascal s'est fait le gardien philosophique contre l'entraînement des" choses neuves, du vague et inamissible sentiment de Tinfini que ces trois grands hommes négligeaient ou mettaient en danger. Pascal fut une protestation méthodique instinctive. Il a subi le martyre de son sentiment sans pouvoir le traduire en doctrine. C'est la torture d'une vision qui ne se formule jamais en invention. Il a ouvert la bouche comme pour dire le mot décisif et le mot n'a pu sortir. De nos jours il eût fixé la notion absolue de la méthode. Tel qu'il est, il n'a rien créé, il a protesté au nom d'une vérité éternelle et il est tombé pour la soutenir dans les fautes du passé.

Or, il était juste qu'on mît fin aux étranges impnidences de la méthode chrétienne, se jetant les yeux fermés dans le sentiment p:.r la foi, sans considérer la réalité des choses ni la sohdité de la connaissance, et Bacon avait raison contre Pascal. Il était juste qu'on n'entendît plus parler de ces prétendues impuissances de la pensée qui n'étaient que l'impuis-

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sance même de la méthode chrétienne et Descartes avait raison contre Pascal. Mais Pascal avait raison contre tous les deux quand il se cramponnait à l'infini comme un enfant effrayé qu'on arrache à son père. Tous trois enfin avaient raison contre le critérium grec deux fois épuisé par les sophistes et les scolastiques qui avaient voulu compléter le Christ par Aristote.

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