DESSEIN ET DIVISION DE CE TRAITÎ
Toute question a ses éléments qu'il faut réunir avant de commencer une opération sur eux.
Les éléments assemblés, il faut les étudier chacun dans son essence propre.
L'essence connue, il faut reconnaître et fixer leurs rapports, et ce qui, dans ces rapports, appartient à chacun des éléments.
Alors seulement on peut conclure les lois diverses qui sont l'expression des l'âpports.
Dans la question de la méthode il y a deux éléments premiers : l'être, l'esprit.
Nous déterminerons donc ce qu'est l'être, ce qu'est l'esprit, chacun en son essence.
Nous fixerons quels sont leurs rapports. Dans ces rapports ce qui est de l'esprit, ce qui est de l'être.
Enfiln nous conciuerons la loi d'adéquation de l'esprit et de l'être qui n'est autre chose que la méUiode elle-même.
ir QUESTION.
POSITION DE LA QUESTION DE l'ÊTRE EN ELLE-MÊME > ET DANS SON RAPPORT AVEC LA MÉTHODE.
Aussi loin que ron veuille remonter, l'être et Pesprit sont seuls en présence.
L'aspiration de Tesprit à connaître l'être, la puissance d'y arriver, Tordre et le jeu des facultés dans cette recherche déterminent la méthode.
Qu'est-ce donc que l'être? Est-ce une réalité? Est-ce une abstraction? Est-ce une inexistence, une vitalité? Est-ce un mélange d'être et de non-être, c'est-à-dire est-ce à la fois une inexistence et une réalité?
Toute la base de la méthode est là.
Si l'être est irréel ou s'il est àla fois réalité et inexistence, que devient l'esprit en face de cette conception? aspirera-t-il à la connaissance de l'irréel? Bientôt il va sentir la folie de cette tentative. Le sentiment du néant de Têtre, but de ses recherches, le plongera dans une indétermination, un doute, un marasme incurables. Il renoncera à toute connaissance; il vivra de matière; la science ne sera plus; la méthode ne sera plus.
n faut que l'être apparaisse à l'esprit en recherche comme réalité, rien que réalité, ne donnant et ne pouvant donner que réalité. C'est la première condition de la vie de l'esprit et de la solidité de la méthode.
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Les sommeils séculaires de l'homme partout où il n'interroge pas l'être avec l'espoir et le sentiment à priori de s^ réalité, sont le témoignage du soin que doit mettre le métaphysicien à le démontrer. Rendre à la pensée son ardeur, sa tentative toujours fertile, c'est créer les civilisations.
Et cependant pourquoi l'esprit doute-t-il? Quel praticien de l'être l'a mis en question? Le physicien, le physiologiste, s'inlerrogent-ils sur l'existence de la matière expérimentée? Le penseur, le poète doutent-ils de l'idée dont ils font vibrer et vivre des éclats à la façon de ces animaux coupés dont chaque tronçon s'anime? Le mathématicien s'inquiète-t-il sur la réalité du nombre ? Le musicien sur celle du son ? Le sculpteur, le peintre sur son marbre, sa toile, son idéal poursuivi? L'homme vivant sur son être et sur les choses?
Au métaphysicien semble réservé ce doute unique, inouï. D'où vient-il ? de l'être? Non, puisque tout interrogateur de l'être agit comme en étant certain. Il vient du compte que l'esprit s'en rend, c'est-à-dire de sa notion métaphysique.
Combien est puissante cette métaphysique insultée î II suffit qu'elle doute pour que tout soit en incertitude. Qu'elle soit donc vraiment force, et qu'elle n'ait pas une influence si universelle pour inoculer ses faiblesses.
Partout nous possédons l'être. — L'être métaphysique nous manque seul. — Voyons donc si sa notion peut nous conduire à la réalité, et si nous pouvons nous écrier comme l'artiste, le physicien, le mathématicien, l'homme : L'être est.
Trois grands problèmes dominent la question qui nous occupe :
l*» La détermination de l'être.
2*» Son identité.
3® Son essence.
U ne saurait y avoir être sans détermination; Tindéterminé c'est Tinexistant. — Qu'est-ce que la détermination? par quoi est-elle?
Si l'être déterminé n'est pas identique à soi-même , il est d'une fugitivité insaisissable qui l'anéantit. — Qu'est-ce donc que l'identité? Par quoi est-elle?
Etant connues la détermination et Tidentité, qu'on peut considérer comme les deux caractères extérieurs auxquels se reconnaît l'être , nous pénétrons en lui. — Qu'est-ce donc que l'essence? Par quoi est-elle?
Les preuves de ces trois difficultés étant faites et ramassées ensemble, nul homme raisonnable ne doit pouvoir plus résister à la réalité métaphysique de l'être qu'à la matérielle.
L'esprit antique n'a point pénétré l'intime de l'être. C'est une question moderne. Spinoza me paraît par sa théorie de la substance le premier qui ait abordé la difficulté en face. Jusqu'à lui on a accepté l'être plus qu'on n'a cherché à s'en rendre compte. L'antiquité, sauf la Grèce , se satisfait d'affirmations où les religions ont un plus grand rôle que la science. Les aperçus de la philosophie grecque sur ce grand problème sont vagues ou empiriques et physiques, le christianisme se contente d'une affirmation trop générale. Depuis le réveil de la philosophie, l'école française ne s'est pas demandé quelle était la constitution de l'être, mais a vécu de la preuve cartésienne de son existence. L'école anglaise peureuse d'ontologie n'y est pas remontée. L'Allemagne a suivi Spinoza dans ses recherches. On peut donc dire que seule elle a le sens vraiment métaphysique dç ce problème.
D'ailleurs la question a-t-elle été bien abordée? était-ce par la substance qu'il fallait l'entamer? Poser les problèmes est la clarté de la science. Si celui de Spinoza est bien assis, ce grand esprit a raison. Pour nous nous pensons qu'avant d'arriver à la question de la substance, il est de nécessité
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de résoudre les trois points formulés an paragraphe précédent.
Le système de Spinoza cache résolue une proposition qui n'est point même considérée : la substance est la force primordiale. De là toutes les conséquences : la force primordiale ne peut être que l'unité; elle ne peut prendre des qualités négatives d'elle-même; par suite la. substance est une, et les qualités contradictoires l'une de l'autre ne le sont plus. Toute la philosophie allemande tient dans ces quelques mots.
Spinoza a parfaitement raison de dire qu'une substance n'en peut former une autre. Mais il est absurde d'en conclure l'unité nécessaire de la substance. Il faudrait pour arriver là, avoir prouvé que la substance est de soi, indépendamment de tout.
Si l'on s'était rendu compte de ce qu'est en soi la substance on aurait détruit pour n'y plus revenir, cette erreur si subtile qu'on n'y a point répondu. Est-ce répondre en effet que dire qu'il y a nécessairement une substance absolue et une contingente parce qu'il y a un contingent et un absolu? C'est la question par la question. Toute la philosophie opposée à la doctrine allemande en est là; comme l'Allemagne impressionnée par la nécessité de l'unité par la subs^^nce en est à - Spinoza. Des deux parts, affirmations, non pas preuves, parce qu'on n'est pas remonté à la base dii problème.
D'abord est-il vrai que la substance soit la primordiale? Non.
Qu'est-ce que la substance? on dit : c'est ce sans quoi l'être ne serait pas. Ce n'est pas définir, car l'être ne serait pas sans tout ce qui le constitue» nécessairement.
La substance, conmie nous Talions voir au chapitre du pas. sage de Vidée à VUre^ est la réalisation des qualités nécessaires de l'être qui sont la détermination, l'identité et l'essence, réalisation nécessairement proportionnelle aux qualités et k leur nature.
La substance n'est donc pas une primordiale mais une résultante. Or, si la primordiale qui est la qualité nécessaire est nécessairement une, la substance, au contraire, qui est la résultante est nécessairement multiple, selon la nature, le
nombre, la division, l'accouplement, Tassemblage des qualités nécessaires entre elles.
Ce qui veut dire que telle détermination, telle identité, telle essence se réalisant par la seule force d'être qu'elles contiennent nécessairement et de soi, donneront telles on telles substances.
Ne nous étonnons donc plus de la multiplicité des substances. Ce n'est pas dans la substance qu'est l'unité, c'est dans la qualité nécessaire. C'est là le transport subtil de Spinoza. La substance constitue la multiplicité, elle est la réalisation de la multiplicité comme l'essence, l'identité et la détermination, sont l'unité elle-même. Par là le système de Spinoza reste sans base.
L'unité est accordée avec la multiplicité, puisque Tunité étant la qualité nécessaire, la multiplicité étant la réalisation de la qualité nécessaire, l'un et le multiple sont dans un lien nécessaire. L'essence et la substance sont dans une unité par la multiplicité, dans une multiplicité par l'unité.
La variété des substances ne nuit donc pas plus à Tunitéque la multiplicité elle-même. Qu'il y ait un nombre indéfini de substances, comme toutes ne sont que la réalisation des qualités nécessaires, et comme les qualités nécessaires sont l'unité, tout est dans l'unité et par l'unité.
Nous croyons donc bien poser le problème de l'être en le faisant dépendre des trois points affirmés.
Pratiquement , la méthode peut être assurée sans la solution de la question de l'être, mais non métaphysiquement. On pourrait donc , même quand nous n'aurions donné de la solidité de l'être qu'une solutii>n incomplète en détacher celle de la méthode.
Cependant nous croyons que si l'on veut présenter enfin im plan métaphysique de Vorganum , il faut passer à peu près par l'ordre de questions que nous proposons. Est-ce avoir fait un or^anwm métaphysique que d'avoir connue Aris tote présenté une logique si précise et complète qu'elle soitî non, c'est avoir donné le procédé de l'esprit syllogisant; comme Bacon, des aphorismes jetés de bond sur l'expérience? non, c'est avoir montré l'esprit en face de la matière ; comme
Pascal, des pensées dont il faut déduire trois méthodes? non, c'est avoir montré Tinconséquence et rincohérence où l'on se trouve; comme Descartes, un raisonnement de cinquante pages sur l'évidence? non , c'est avoir vu que l'esprit est capable de voir quand il connaît.
Il est vrai, la France est peu métaphysicienne en tout temps, encore moins à l'heure présente. C'est sa manie de croire qu'on peut aborder de plain-pied ces vérités , base de l'existence humaine. On y monté. Cette opinion est une grande marque de peu de pénétration métaphysique. On ne sait pas même se placer sur le terrain métaphysique.
C'est un usage de notre temps que le professeur s'excuse d'aborder un développement métaphysique. Étranges concessions de la science à l'ignorance.
Je veux bien consentir à déplorer que tous les hommes ne soient pas capables d'approfondir ces problèmes nécessaires , mais je ne veux point biaiser avec eux , et ne les point prendre en face. Nous ne les anéantirons pas pour ne les point résoudre ou pour les nier. Nous sommes forcés par la nature de l'esprit de nous plonger dans cet inabordable.
Et dites-moi , lisez-vous si lestement même les éléments d'algèbre et de géométrie? Condillac a-t-il si bien réussi à vouloir mettre les mathématiques à la portée de tous? Les vulgarisations , les lectures faciles qui débordent nous ont perdu et ont habitué Tesprit déjà si paresseux des Français à plus de paresse encore. Quand dix lignes d'un livre ne vous emportent pas, vous le fermez. Lisez des romans.
Faut-il donc parler aux Français comme à des enfants , mettre les choses divines à leur portée ? Ces petits ne savent-ils pas méditer? Ne savent-ils être hommes que sur les champs de bataille? Cela se dit. Laisserons-nous donc les autres peuples penser pour nous ?
Je parlerai métaphysii^ue et serai abstrait et obscur quand il le faudra , puisque c'est là être obscur.
Les résultats de la science peuvent être réduits en formules claires pour tous et les miennes le seront. La science est nécessairement abstraite et pénible. L'intelligence n'y suffit pas, il y faut la volonté.
On ne vous lira pas. — Kepler emporté par l'enthousiasme de la vérité plus que par l'orgueil , a dit : « Si Ton me pardonne je m'en réjouis, si l'on me blâme je le supporterai. Voici le livre. S'il est lu par mes contemporains ou par la postérité» qu'importe , il peut attendre un lecteur. Dieu a bien attendu six mille années un contemplateur tel que moi. > Je laisse Kepler insulter les mortels comme il les appelle , pour les mépriser davantage.
D'ailleurs pour que les hommes trouvent le calme qui résulte de la pénétration de ces problèmes , il n'est point nécessaire que chacun les approfondisse. Il suffit que la tête de l'humanité librement attachée à ce travail y trouve le vrai; le reste se satisfait de ses solutions sans remonter à la science, quand la pratique en fait la démonstration.
Ne nous contentons donc plus de rester comme jouant autour de l'être, ne nous satisfaisons plus d'affirmations ou d'apparences. La question hardiment posée, il faut prouver ou nier.
Iir QUESTION.