OBSERVATION
I. La plaidoirie de Baisecul que nous prenons pour exemiple est rendue absolument incompréhensible par labus des néologismes. À vrai dire, le plus souvent, ce ne sont pas de purs néologismes, mais plutôt des paralogismes, c’est-à-dire des mots détournés de leur sens commun. Cette transformation
des mots nous semble ici correspondre à un affaiblissement
1. I1 est plus probable que l'épisode de ces deux plaideurs fut suggérée à Rabelais par une affaire judiciaire à laquelle il fut mêlé. (Voir Propos d'A.France, recueillis par Paul Gsell Paris 1921.)
On trouve constamment dans le Pantagruel des réminiscences d'événements authentiques de la vie de Rabelais. Comme le dit Remy de Gourmont : « Les observations les plus fructueuses sont celles que l’on a faites sans le savoir; vivre sans penser à la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre à connaître la vie, » La création subsconsciente. In. La cullure des idées, Mercure de France,
de la mémoire verbale dans son pouvoir d’évocation.—-En effet dans ce fatras qu'est le discours de Baisecul, il est possible de reconnaître des locutions consacrées, des termes de la langue familière ou savante, des proverbes, des dictons populaires ! qui sont déformés par des mots surajoutés, intervertis, corrompus, substitués, et dont le sens ne s’accorde plus avec la signification générale de a phrase de telle sorte qu’on se trouve en face d’un enchaînement ininterrompu de coqà-l’âne. -
Aïnsi la phrase « mais à propos passoil entre les deux tropicques six blans vers le zénith el maille » est une locution courante de la langue astronomique, mais qui est déformée par les mots : blans el maille remplaçant les mots propres.
Dans : « à l’aguillanneuf le premier trou de l'an... » trou est mis pour jour.
Dans : «.. que l’on livre la souppe aux bœufs el la clef du charbon aux filles, pour donner l’avoine aux chiens. » 11 y a une interversion : souppe étant à la place d'avoine et avoine à la place de souppe.
De même au lieu de « … son cousin Gervais remué d’une busche de moule... » doit-on lire, remué d’une moule (mesure) de busche.
Dans : « T'oule la nuict l’on né feit, la main sur le pot, que depescher bulles à pied et bulles à cheval, pour retenir les baleaulx.. » pot remplace un substantif que d’ailleurs nous ne devinons pas.
Dans : « Contre forlune la diverse un chartier rompit nazardes son fouel. » nous trouvons altéré le vieux proverbe :
Contre fortune la diverse N'est si bon charretier qui ne verse. (2)
Nazardes étant peut-être mis pour naguère.
IE À côté de ces paralogismes, citons quelques mots qui sont vraisemblablement des néologismes : accoursiers, audinos,
brimballatoyre, anglicquement.
1. Voir Jean Plattard. L'œuvre de Rabelais, p. 313. ?. Rabelais, édition Le Dentu. Rabelaesiana.
LEE. Qu
Il ne peut être question d’analyser les phrases une à une, Le texte est rempli de calembours, de dictons appartenant à la langue du xvie siècle. Nous ne pouvons plus les comprendre et c’est ce qui nous prive de la plus grande partie du comique de cette histoire. Les quelques exemples que nous avons choisis suffiront sans doute, nous l’espérons, à signaler chez notre sujet la formation des néologismes.
Il nous semble en résumé avoir affaire à des néologismes passifs, productions spontanées du simple automatisme psychologique, ét formés grâce à la loi générale d'association par contiguité ou ressemblance (pour n'être pas très perceptible dans les paroles de Baisecul cette association n’en existe pas moins) plutôt qu’à des néologismes actifs. Ces derniers, comme nous l’apprend Séglas ! « sont créés avec intention et correspondent à une-idée, plus ou moins nette d’ailleurs dans l’esprit de l’individu. Dénués de sens, pour tout autre que lui, ils acquièrent une signification spéciale, lorsqu'on en : la clé. Cette espèce de néologisme fourmille dans le langage courant ». On la trouve dans les délires systématiques, car elle répond à des associations systématiques résumées en un mot nouveau qui persiste.
Ce n’est pas le cas chez M. de Baïisecul et sa plaidoirie qui renferme des locutions toutes faites, des proverbes, des calembours populaires n’est pas une création, mais une répétition automatique de synthèses verbales.
III. Les néologismes ne sont pas la seule modification du langage que nous observons chez notre sujet.
La verbigération est évidente tout au long du discours. On entend fort bien le seigneur de Baisecul débiter ses phrases prétentieuses sur un ton grave et pathétique. Avec quel sérieux il doit déclarer :
« Je m'esbahys bien fort comment le monde ne pont, veu qu’il faici si beau couver », ou « Car la mémoire souvent se perl quand on se chausse au rebours. Sa Dieu gard de mal Thibaull Mitaine ».
1, Séglas, Des troubles du langage chez les aliénés. Paris 1892.
RAT Lier
Pantagruel est même obligé de l’arrêter et lui conseille de parler sur un ton mesuré.
IV. Quant à la syntaxe elle est à peu près respectée. Les néologismes ne concernent que les substantifs. Les verbes, parfaitement conjugués, s'accordent le plus souvent avec le sens de leurs sujets ou de leurs compléments. Les adjectifs sont de même accordés en genre et en noïbre avec les noms auxquels ils se rapportent. Nous n’avons donc pas affaire à du jargon petit nègre. Tout le monologue de Baisecul, malgré son absurdité, a une certaine allure, qui tient à ce que la strue ture de la phrase est respectée.
V. L’incohérence du langage que nous venons d’analyser dénote un désordre de la mémoire. Cependant, il ne faudrait pas croire que cette faculté soit entièrement troublée. Les locutions, les proverbes que nous avons cités, indiquent un certain état de conservation des mots. D'autre part, Baisecul fait allusion à des événements historiques qui témoignent de l’ancienne activité de sa pensée : La Pragmatique Sanction 1, la rébellion des Suisses, un bvre nouvellement imprimé à Anvers; ou à des souvenirs personnels : Jean le Veau et son Cousin Gervais, le bon Ragot, l’ami Baudichon. Enfin, quand on l’interrompt, il revient à son sujet pour retomber ensuite dans sa confusion. On dirait un homme qui, voyant passer en foule sur le champ de la conscience des souvenirs flottants, des images incoordonnées, ou n’ayant que des liens forbuits, illogiques, puise au hasard des mots et des locutions, pour les exprimer, de sorte que l’absurdité des images et celle des mots, s’enchevêtrent et s’engendrent l’une l’autre. C’est une rumination à vide, comme dit J.-J. Rousseau, mais aggravée par le déficit de la mémoire verbale.
Une telle perturbation du langage ne s’observe guère que chez les déments et Séglas écrit, en effet, que « par suite de
1. La dernière Pragmatique Sanction est de 1515 et le 2° livre de Pantagruel a été édité en 1533,
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l’affaiblissement de leur mémoire, ils détournent les mots de leur sens, les écorchent et forment ainsi des mots nouveaux 1. » Aussi, nous a-<-} paru intéres ant de citer ici la lettre d’un dément précoce, que nous devons à lobligeance de M. le Dr Latreilir, |
Monsieur,
« Convaincü de l’augure indicible qui ne se tait à vos yeux, je me redonne de l’entente l’exprès d’une féconde dans le discernement que nul n’exhala au tribut d’un mondenese cédant qu’en imposture équestre. Loi d’un dictateur ne concevant l’apréhension de l’errudit sous les auspices de l’intellectuel ou ne miroitent les sentiments du tertaire dans une lugubre impétuosité recrutée en Dieu lui-même se fléchissant à l’oracle du don, dans les sceptes même de Jéhôva redotant de l’éclair le secouant de l’arme vengeur. Inédit sera le long et torturant séjour qui ne calque que îe raîdit de l’expiant en lui dans une délivrance, où nes’accréditentles submerfuges danslesextases del’êtrese simplifiant. Octroi indivisible de Dieu en Dieu ou ne se recèle que l’ample dans le livide à vos sens couvrant du baiser la myrhe qui se donne en regards dans l’écueil du passé.
Rénové de l’être mortel, je cède à l’angoissant dans une simplexe à vos droits ne revêtant du Dogme que l’équase du mot de l'Etat se résolvant en décade sous les bases du créateur, le grand dénouement de l'ombre, les berçants d'illusions éphémères sous des codes pré- conçus. Spontanné de l'exode, où ne se libère que le présim de l’art, je ne docte que le simple dans l’œil agrandi des méthéores ou ne se fusent de l’apat, les exquises de l'onde qui me superche me dressant contre l’arrêt irréfutable qui ne se créera.
Tout retard ne s’accrédite à un fait et le retend du tyran ne peut qu’accroître le stridum qui laisse dans les nephtes de la vie la mort de l’antre, sous les records du vaincu, dans l’inconcevance des pleurs.
Recevez avec l’acceptation égèbre quimesied l'assurance de ma plus
haute considération en épopée ».