‹ Essai d'une instruction sur le passage des rivières et la construction des ponts militaires à l'usage des troupes de toutes armesChapitre 37 sur 48 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Exécution dea passages de rivières entrepris de vive force

Le passage d’une rivière qu’on veut franchir de vive force a toujours été regardé comme une opération critique dont le succès est rien moins qu’assuré, et qui présentera des difficultés d’autant plus grandes, que la rivière sera plus large et plus rapide.

En général , on cherche à donner le change à l’ennemi sur le véritable point de passage, on jette à l’improviste sur la rive opposée des troupes de débarquement ; elles

ont pour mission d’éloigner et de débusquer l’ennemi , et de s’établir solidement de son côté; l’artillerie, que l’on place avantageusement sur la rive de départ , favorise ce mouvement et protège la construction des ponts ; l’on continue , jusqu’à leur achèvement, de passer des troupes qui vout renforcer celles qui sont déjà aux prises avec l’ennemi. Ces dispositions préliminaires sont indispensables à preudre, parce que, si l’on tentait de construire les ponts sous le feu immédiat de l’ennemi , on s’exposerait à perdre la plus grande partie de son matériel et à faire manquer son entreprise.

L’emplacement qui parait le plus favorable à l’exécution d’un passage de vive force , est celui où la rivière forme un coude ou saillant dont la pointe soit tournée du côté de l’armée attaquante. Cette position permet d’établir le long des branches du saillant des batteries dont les feux croisés forceront l’ennemi de s’éloignerde la rive opposée , et protégeront par conséquent le débarquement des troupes et l’établissement des ponts ; en outre , les ouvrages de fortification dont il faudra couvrir les ponts sur la rive ennemie , auront d’autant moins de développement, que le saillant sera plus prononcé. C’est en profitant des coudes que Masséna effectua en 1799 le passage de la Limât , que Brune força en 1800 le passage de l’Adige et du Mincio.

Mais , avant de faire choix d'un pareil emplacement , il faut être assuré que l’armée , après son passage , aura assez d’espace pour se développer, et que l’ennemi ne pourra l’empêcher de déboucher hors de l’espèce de presqu’île formée par la courbure de la rivière.

Nous ferons aussi observer que , relativement à l’établissement des ponts , le saillant n’est pas l’endroit le plus

convenable pour leur construption ; J’on sait (1) que , dans les sinuqsités d’une rivière , la riye concave est presque toujours escarpée , tandis que la riye opposée est plate , et que dp ce côté il y a peu de profondeur d’eau ; il résultera de la conformation du ljt de la rivière en cet endroit que souvent l’on sera obligé de terminer les ponts dn côté de l’ennemi au moyeu de chevalets dont le pontage est bien moins prompt que celui des bateaux ; la rivière n’étant pas encaissée , le moindre changement dans le niveau des eaux forcera à allonger ou à raccourcir la longueur du pont , et l’on aur4 fréquemment à travailler pour assurer le maintien de ]a communication ; il sera donc préférable , toutes les fois que rien ne s’y opposera , d’établir les ponts flottants aux points où les deux rives sont également prononcées , et où la rivière est encaissée.

On cherche à franchir les rivières larges et rapides aux endroits où leur cours est partagé en plusieurs bras par des ilps dont on puisse aisément s’emparer ; on n’est plus alors séparé de l’ennemi que par une rivière de largeur moyenne; les îleç servent aussi à masquer les préparatifs, et les favorisent; les ponts partiels que l’on aura à établir présenteront, chacun, plus de solidité qu’un seul pont jeté sur toute la largeor de la rivière , et ils seront plus faciles à conserver et à réparer.

C’est en s’appuyant sur des îles pour masquer leur projet qu 'Alexandre exécuta son passage de l’Hydaspe , que Charles XII passa }a Dwina en 1701 près de Riga, que .Jourdan traversa le Rhin à Urdingen en 1795, et que Napoléon franchit le Danube en 1809.

1,1) Voyez le chapitre Ier ; Notion* générales sur la formation et U tours de»

rivières.

ESSAI U UNE INSTRUCTION

Si l’on prescrit (le choisir le point de passage au-dessous du confluent de deux rivières quand on est maître de la rivière allluente , et qu’il est possible d’y préparer en sécurité les moyens de passage , on défend par contre de placer les ponts au-dessous du confluent des rivières qui '■oulent dans le pays occupé par l’ennemi , il ne manquerait pas d’en profiter pour lancer contre les ponts des corps flottants qui pourraient les détruire ; on évitera, par les mêmes motifs, de jeter les ponts au-dessous de places fortes ennemies situées sur les bords de la rivière.

11 est essentiel qu’au point de passage la rive de départ commande et domine la rive opposée, afin que l’on puisse découvrir les mouvements de l’ennemi et diriger sur lui et sur son artillerie le feu des batteries destinées à protéger le passage , mais il ne faut pas que les rives soient élevées et escarpées de manière à rendre difficiles l’embarquement et le débarquement des troupes , et à exiger des travaux longs et pénibles pour raccorder le terrain avec le tablier des ponts. Si les deux rives étaient de niveau , on s’établirai t aux endroits d’où l’on découvre le mieuxla rive ennemie.

On établit les ponts à proximité des grandes routes, de préférence aux points où elles aboutissent à la rivière , ou aux endroits où il y a peu de travaux à exécuter pour établir des chemins de communications de la route à la rivière.

On évitera les terrains marécageux , qui sont souvent plus difficiles à franchir que les rivières elles-mêmes.

Au passage de la Lintz , en 1799, on fut obligé de pratiquer avec des madriers un chemin de 600 mètres de longueur dans un marais qu’il fallait traverser pour arriver sur les bords de la rivière, qui n’avait que 40 mètres de largeur. Le bruit des voilures en passant sur cette espèce

de plancher, décela leur marche à l’ennemi , qui fit un feu continu de mousqueterie sur l’équipage de pont.

Les rives marécageuses du Danube retardèrent longtemps, en 1829, le passage des Russes, et les contraignirent à de grands travaux, que l’on cite avec éloge dans l’histoire de cette campagne.

Lorsque les communications sont faciles , il est souvent utile d’avoir la rive de départ boisée et accidentée; les irrégularités du terrain permettent de cacher à l’ennemi les préparatifs du passage.

Au passage de la Limât , on amena les bateaux chargés sur les baquets jusque derrière une éminence couverte de sapins, située'près du village de Dietikon ; pendant la nuit on rapprocha l’équipage du village , et l’on déchargea les bateaux à 500 toises de la rivière, derrière des haies qui en dérobèrent la vue à l’ennemi.

Lors des préparatifs faits , en 1823, devant l’île de Léon pour passer le Rio-Santi-Petri , tout le matériel d’un pont de 400 mètres était rangé à 1,200 mètres des forts espagnols, et masqué par la maison Del-Coto et un petit bois de pins et de sapins.

L emplacement choisi doit être tel , que l’armée trouve, après son passage , un terrain sur lequel elle puisse se former, se développer et agir ; il serait imprudent d’aborder sur une rive marécageuse ou coupée par des ruisseaux et des ravins , sur un sol garni de forêts , ou qui présenteraient d’autres obstacles difficiles à franchir.

Charles XII, roi de Suède, ayant passé, en 1708, de vive force la rivière ou canal de Holowitz , trouva sur la rive ennemie des marais que son armée ne put traverser qu’en désordre et en restant longtemps exposée au feu des Russes.

iOO ESSAI d’lNE INSTRUCTION

Ou regarde cependant comme avantageux d’aborder sur une rive parsemée de petits bois, de baies, de broussailles , parce que ces objets serviront à masquer le pontet à abriter les premières troupes de débarquement ; il importe alors que la rive de départ comihande la rive opposée , et que les obstacles qui se trouvent sur cette dernière ne puissent gêner le feu de l’artillerie.

Le général Dedon , dans la relation qu’il donne du passage de la Limât , se félicite de ce que la rive ennemie présentait un petit bois qui couvrait l’emplacement du pont :

« Ce bois, dit-il, était occupé par des postes ennemis » nombreux , mais ces postes , une fois repoussés ou égor- » gés , il devenait pour les Français une espèce de tète de. » pont dont il eût été difficile de les déloger. »

Depuis Alexandre jusqu a Napoléon , les plus grands capitaines ont presque toujours eu recours -à la ruse lorsqu’il a fallu forcer le passage d’une rivière. 11 y aurait en effet plus que de la témérité à vouloir franchir upc rivière en présence d’une armée bien disposée, et qui a pris position sur le bord opposé ; néanmoins , il est de ces résolutions qui étonnent par leur hardiesse et qui réussissent par legr audace : tel fut le passage du Granique par Alexandre , le passage du Lech par Gustave-Adolphe , le passage du Rhin par Louis XIV.

Les stratagèmes que l’on a employés fit que l’on emploiera toujours avec quelques chances de succès , consistent à induire l’ennemi en erreur sur le véritable point de passage, afin de le contraindre à diviser les forces en attirant son attention par des préparatifs ostensibles et même par des attaques simulées sur plusieurs points à la fois , tandis que par une marche rapide on va effectuer le passage à un endroit mal gardé ou sans défense.

SUR Le PASSAGE DES RIVIÈRES. fc91

La mobilité d’un équipage de pont de campagne contribuera nécessairemeut à faire réussir un stratagème bien conçu , et à mettre en défaut les dispositions de défense prises par l’ennemi.

On détache quelquefois, pour seconder l’opération principale, un corps d’armée qui , loin du point où les armées sont en présence , franchit la rivière à l’insu de l’ennemi , et l’attaque à l’improviste sur un de ses flancs ou sur ses derrières.

On est encore parvenu à tromper l’ennemi en passant aux eDdroitsjugés les moins convenables et presque impraticables pour ce genre d’opération , et qui par cela même étaient peu ou point défendus.

Toutes les fois qu’il s’agira de surprendre l’ennemi , l’on combinera avec la plus grande précision les divers moyens d’exécution , on tâchera de prévoir les moindres incidents qui pourraient survenir et entraver la marche de l’opération , et l’on cherchera à en atténuer les effets ; les troupes et les équipages de pont seront mis en mouvement de manière à arriver au même instant à l'emplacement assigné pour effectuer le passage.

En 1800, au passage du Rhin par Moreau , les pontonniers et les bateau* furent exposés à un feu très-vif de raousqueterie, paree que les troupes d’embarquement se firent attendre.

L’aube du jour est le moment qu’il parait le plus convenable de choisir pour entreprendre un passage de rivière; on a pu, par une marche de nuit , se porter au point convenu , on a eu toute la nuit pour achever les préparatifs , et l’on aura toute la journée pour jeter des troupes aur la rive opposée et construire los ponts. L’on sait qu’avec un équipage de pont de bateaux bien organisé et des pontonniers

492 KSSAI d’uNE instruction

exercés, il ne faut que quelques heures pour jeter un pont

rie bateaux sur la rivière la plus large.

Cependant l'obscurité, le brouillard, la pluie , le vent, sont loin d’être des obstacles à l’exécution d’un passage de rivière et à la construction des ponts militaires; le plus mauvais temps favorise souvent l’opération projetée en empêchant l’ennemi de la prévoir ou de s’y opposer.

Au passage du Rhin par Jourdan , en 1795 , ce fut dans la nuit du 4 au 5 septembre que Championnet fit embarquer 14 compagnies de grenadiers et traversa le Rhin.

Moreau , en 1796 . avant de construire son pont sur le Rhin , jeta , dans la nuit du 23 juin , des troupes de débarquement de l’autre côté du fleuve.

Napoléon , le 2 juillet 1809 , profita d’une nuit obscure et d’une pluie battante pour jeter des ponts sur le troisième bras du Danube et attaquer l’archiduc Charles d’Autriche.

Les passages de nuit ne peuvent s’effectuer avec quelques chances de succès que sur des rivières dont on connaît parfaitement le cours; quand on est favorisé par les localités et que les débouchés sur l’une et l’autre rive n’opposeront aucun obstacle aux mouvements des troupes.

On doit, dans une entreprise semblable , avoir la certitude de réussir, ou l’on s’exposerait à perdre son matériel, et par suite à compromettre toute l’armée. Il est impossible, dans un passage de nuit, d’éviter le désordre et les accidents, il y aura nécessairement quelque confusion aux endroits où les troupes s’embarqueront et débarqueront; les bateaux, mal gouvernés par des pilotes qui seront privés de points de direction , pourront s’aborder mutuellement et se faire chavirer ; les ponts se construiront avec hésitation et lenteur, et il est à craindre que sur un courant ra-

SDK I.E PASSAGE UES BIVIÈHES. Vî).‘l

pide on ne parvienne pas à vaincre les difficultés de la construction, et surtout celles que présente l’ancrage.

Ces motifs sont assez puissants pour engager à diff’éier le passage de quelques heures , et à attendre la pointe du jour, on fera alorsmieux , plus sûrement et plus vile.

Les communications dont une armée se servira ou qu'elle établira pour franchir une rivière dépendront évidemment des moyens de passages existants , du matériel que l’armée transporte avec elle , de celui qu’elle peut rassembler dans le pays où elle opère , ainsi que des circonstances locales relatives au plus ou moins de profondeur, de largeur et de vitesse de la rivière , à la nature de son lit, de ses rives et des débouchés.

Les règles de la tactique prescrivent , quand on veut forcer le passage d’une rivière , de chercher à établir plusieurs ponts , et de profiter des gués qui peuvent se trouver à proximité, parce que l’armée, débouchant sur plusieurs colonnes , effectuera plus promptement son passage , et qu’abordant l’ennemi en force , elle sera plus assurée de le repousser et de prendre position sur la rive opposée.

Il serait en effet imprudent de se fier sur un seul pont , qui , s’il venait à être rompu par une cause quelconque , compromettrait le succès de l’opération. L’exemple d’Essling vient à l’appui de cette assertion; aussi Napoléon, avant d’attaquer de nouveau l’armée autrichienne , fit construire deux ponts, l’un de pilotis, l’autre de bateaux sur chacun des deux premiers bras du Danube , et dix ponts de bateaux ou de radeaux sur le troisième bras qui le séparait des Autrichiens.

En principe, lorsqu’on aura plusieurs ponts à jeter, et c’est le cas le plus ordinaire , on placera les ponts construi ts avec les bateaux les plus légers en amont des autres, et

ESSAI DUKE INSTRUCTIOlN

les ponts de radeaux en aval ; on laissera un certain inter-* valle entre chaque pont , afin que la rupture de l’un d’eux n’entratùe pas immédiatement celles des autres , et que l’on ait le temps de se rendre maître des parties d’un pont qui serait entraîné par le courant. Ces considérations feront apprécier l’utilité de placer les ponts dans l’ordre prescrit.

Les ponts volants , bacs , traillcs , etc. , s’établiront toujours en aval des ponts militaires; On évitera ainsi qu'un pont volant , dont le càhle viendrait h se rompre ou l’ancre à chasser, ne soit entraîné et jeté par lè courant sur les autres pônts (1).

Dans un passage où l’on embarquera les troupes dans des bateaux de forme et de grandeur différentes , on placera en amont les bateaux qui naviguent le mieux et qui dérivent peu , et en aval les bateaux et radeaux difficiles à gouverner et h faire passer d’une rive à l’autre.

Si le passage des troupes en bateaux continue, surtout de nuit , pendant la construction des ponts , l’embarquement se fera en aval des ponts, ou tellement en amont, qu’un bateau qui dériverait ne puisse être jeté sur la partie des ponts qui est en construction.

En 1809, lors du passage du Danube pour l’affaire d’Essling, un bateau chargé de troupes vint heurter le pont de bateaux que l’on construisait sur le second bras du Danube, et entraîna deux bateaux du pont; cet accident occasionna un retard de près de deux heures dans la construction de ce pont.

On profite du retour des bateaux et des pouts volants

U) Voyei 1 article ym valnmt , rhap.Tll, page (B, 1" livraison.

scr ce passage nés rivières. 495

pour ramener les blessés à la rive de départ, où sont encorte les ambulances.

Les bateaux à vapeur, lorsqu’on pourra s’en procurer, serviront utilement aux passages des premières troupes, on en tirera les mêmes services que d’un pont volant pour le passage de la cavalerie et de l’artillerie que l’on voudrait jeter sur la rive ennemie avant que les ponts ne soient achevés. L’on pourra leur faire remorquer des radeaux, des portières , et même des trains de bateaux et de radeaüx chargés de troupes.

Supposons que l’emplacement où l’on veut franchir une rivière ait été choisi au-dessous , et près du confluent d’uUe rivière affluente dont on soit maître , et que les matériaux que l’on a pu se procurer permettent de passer les premières troupes en bateaux , et de construire un pont volant , un pont de radeaux , un pont de bateaux du commerce et un pont de bateaux d’équipage de campagne. On rangera ce matériel dans la rivière affluente dans l’ordre suivant : les bateaux pour l’embarquement des troupes en aval , et le plus près possible du confluent , et successivement d’aval en amont , le pont volant , les matériaux du pont de radeaux , du pont de bateaux du commerce , et du poiit de bateaux d’équipage.

Les radeaux seront chargés des agrès nécessaires à leur pontage, et si les ponts de bateaux doivent être construits par bateaux successifs , on mettra dans chaque bateau les poutrelles , madriers , et autres agrès nécessaires a une travée ; mais lorsqu’une partie des bateaux destinés aux ponts seront employés à l’embarquement des troupes * on répartira leur chargement dans les autres bateaux que l’on conduira en aval de la culée pour y être déchargés et placés ensuite successivement sous le pont. Quelquefois, pour

VOÜ ESSAI d’une instruction

accélérer le passage des premières troupes et la construction des ponts , on forme à l’avance des parties de pont de trois ou quatre bateaux ; on ponte entièrement ces parties par bateaux successifs , on place les poutrelles de la travée de jonction à l’extérieur et de chaque côté du tablier, sur l’avant et l’arrière-bec des bateaux , et l’on répartit les madriers sur le tablier sans les empiler, afin de ne pas gêner l'embarquement des troupes, ni réduire l’espace qu’elles doivent occuper. Après le débarquement de ces troupes, et quand il faut former le pont , on découvre les bateaux extrêmes de chaque partie , et I on réunit les parties entre elles et successivement , comme si chacune d’elles était un seul bateau (1).

Les portières des ponts que l’on voudra construire par portières seront également préparées à l’avance dans la rivière affluente; elles pourront être aussi employées à jeter des troupes sur la rive opposée avant d’être assemblées sous le pont.

Les détails dans lesquels on est entré (chap. 6) sur la construction des ponts jetés par conversion, dispensent de revenir sur cet objet.

Les officiers chargés du passage, et ceux qui conduiront les têtes de colonne, reconnaîtront l’emplacement où l’on jettera les ponts et les endroits assignés pour l’embarquement et le débarquement des troupes , on tracera les routes et l’on exécutera tous les mouvements de terre que l’on pourra faire sans trahir ses projets; en un mot, on réglera les préparatifs de manière à diminuer autant que possible le travail à effectuer en présence et sous le feu de l’ennemi.

(1 ) Quelques odiriors préfèrent ce mode de ponta«e par pai lles à celui qui est décrit dans la théorie de pont.

Tout étant prêt pour l’exécution , les bateaux chargés d troupes déboucheront dans la rivière et aborderont à la rive ennemie, tous en même temps s’il est possible; après le débarquement ils reviendront prendre de nouvelles troupes; le pont volant suivra le mouvement des bateaux , mouillera son ancre et passera quelques pièces de canon et de la cavalerie; les équipages des ponts descendront dans l’ordre indiqué, et l’on travaillera au prompt établissement des ponts.

L’ordre le plus parfait ne doit pas cesser un seul instant de régner dans tous ces travaux , quelque compliqués qu’ils paraissent; il le faut pour réussir.

Examinons maintenant le cas où les équipages de pont sont amenés sur voitures à l’emplacement du passage ; on est déjà entré dans quelques détails à ce sujet en parlant d’un simulacre de passage effectué sur le Rhin en 1832 (1),

Les baquets chargés de nacelles et du nombre de bateaux nécessaires à l’embarquement des premières troupes marcheront en tête du convoi ; on s’assurera qu’aucun bateau ne puisse faire eau , et la veille du passage on mettra dans les bateaux d’équipage de pont de campagne deux amarres et deux madriers pour servir de bancs à la troupe ; et, avant d’arriver à l’emplacement où l’on déchargera les bateaux, on débrèlera les cordages qui les maintiennent sur les voitures; parvenu aux bords de la rivière, on creusera vitement les rampes , et on lancera en même temps à l’eau le plus grand nombre possible de bateaux ; si le déchargement des bateaux ne peut s’opérer que successivement , on ne fera pas passer isolément les bateaux , on attendra qu’il y en ait une certaine quantité à flot , et on leur fera traverser

(I) Voyez cbap. vi, 2“' livraison

( Tom, 1 , 3e Liv. } 32

498 ESSAI d’une instruction

la rivière en ligne ; il convient d’aborder à la rive opposée avec des forces respectables et capables d’imposer à l’ennemi ; mais dans les passages suivants on ne tiendra plus h ce mouvement d’ensemble , on pressera la marche des bateaux , et l’on accélérera le passage des nouvelles troupes.

On continuera pendant ce mouvement le déchargement de l’équipage, et l’on procédera sans retard «à l’établissement des ponts ; on s’occupera aussi, sur les rivières rapides, de construire au moins un pont volant pour jeter de la cavalerie et de l’artillerie avant l’achèvement des ponts.

Lorsque la présence de l’ennemi ou la conformation du terrain ne permettra pas de mener les haquets chargés jusqu’aux bords de l’eau, on déchargera les bateaux le plus près possible de la rive, derrière une digue ou quelqu’autre abri ; pendant la nuit , ou à l’instant déterminé pour le passage, on fera porter à l’épaule les bateaux et tout le matériel jusqu’il la rivière.

Nous ferons remarquer que , dans les grands travaux presque toujours simultanés qu’exige un passage, il arrive fréquemment que les compagnies de pontonniers sont en trop petit nombre pour suffire à leur exécution; l’histoire des guerres de la révolution nous apprend que l’on adjoignait à chaque équipage de pont un fort détachement et même un régiment d’infanterie chargé de l’escorter , et en même temps de seconder les pontonniers dans leurs manœuvres ; les soldats les plus adroits et les plus forts étaient exercés à l’avance à décharger les bateaux de dessus leur haquet, et à les recharger et à porter les poutrelles et les madriers lors de la construction des ponts.

On n’a pu vouloir discuter ici les différentes circonstances relatives au passage des rivières ; on a dû se borner à pré-

senter les deux positions qui offrent le moins de similitude entre elles, celle où l’équipage est amené par eau, et celle où il faut conduire sur voitures tout le matériel des ponts; on présume qu’il sera facile de déduire comment on devra opérer dans les situations qui auront plus ou moins d’analogie avec celles que l’on vient de supposer.

Le devoir des officiers chargés de l’exécution d’un passage de rivière est de seconder de tout leur pouvoir les projets du général en chef, de lui faire connaître, d’après la reconnaissance qu’ils auront faite du cours delà rivière, l’emplacement qui leur paraît le plus convenable au passage , le genre de communication qu’on pourra y établir en usant de toutes les ressources dont on dispose, ainsi que le temps strictement nécessaire à l’achèvement des travaux ; ces données serviront probablement à régler le mouvement des troupes, et à déterminer la combinaison des fausses attaques et des stratagèmes à mettre en œuvre pour tromper l'ennemi.

Les mesures arrêtées par les officiers auxquels on confie un passage devront toujours être calculées avec la plus grande précision, et même au delà de toute prévision; il faut pour tout ce qui dépend d’eux qu’ils aient plus que la certitude de réussir, car si le passage venait à échouer malheureusement par leur faute, ce n’est pas leur honneur seulement qui se trouverait compromis, la suite d’un échec rejaillirait sur toute l’armée.

(1) Nous n’avons point parlé des ouvrages de fortification dont il faut couvrir les ponts, cependant nous croyons qu’il est nécessaire de garantir l’approche de presque tous les ponts militaires par des ouvrages de campagne tracés et exécutés pendant le passage même : mais la description de ces travaux ressort de la fortification de campagne, et nous y renvoyons nos lecteurs.

ESSAI d’uns instruction

Passage des rivières en retraile.

Une armée qui bat en retraite ayant une rivière à dos cherchera à la franchir le plus promptement qu’il lui sera possible de le faire, afin de mettre entre elle et l’ennemi un obstacle capable d’arrêter sa marche, et derrière lequel elle pourra se rallier et prendre position.

L’emplacement qui semble le mieux convenir à l'exécution d’un passage en retraite est celui où la rivière forme un rentrant, parce que les batteries de réserve que l’on fera passer les premières iront se placer sur la rive opposée, le long des côtés du rentrant , d’où elles protégeront par leurs feux croisés la retraite de l’armée et défendront jusqu’au dernier moment l’approche des ouvrages de la tête de pont. On peut encore effectuer avec avantage le passage aux points où la rivière est partagée en plusieurs bras par des îles dans lesquelles l’armée se retirera successivement.

« Un passage de rivière en retraite , dit le général de la » Rochc-Aymon, dans son Traité de l’art de la guerre, est » une opération si délicate, qu’à moins de la nécessité la plus » absolue, il ne faut point l’exécuter trop à portée de l’en- » Demi ; il faut tâcher, par des marches et des contre-mar- » cbes , de lui faire prendre le change, et masquer tellement » ses mouvements, que l’on puisse entreprendre le passage » et l’exécuter avant qu’il puisse le troubler. »

Nous ne pouvons nous occuper des dispositions militaires à prendre, ni des retranchements de toute nature à élever et à défendre successivement pour assurer le succès d’un passage de rivière en retraite ; ces combinaisons appartiennent à la tactique et à l’art de l’ingénieur.

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Le passage du Rhin, effectué en retraite en 1745 par le prince de Conti , est cite comme un exemple remarquable digne d’être étudié et imité.

La position la plus critique dans laquelle une armée, qui bat en retraite, puisse se trouver est celle où, privée d’équipage de pont, elle doit, comme au passage de la Béréeina, passer de vive force une rivière ayant tout à la fois «à attaquer et à se défendre.

Napoléon, secondé par le général Eblé , nous a donné un exemple célèbre desdispositions militaires à prendre pour tromper l’ennemi sur le véritable point de passage et pour suppléer aux équipages de pont dont on manque.

On ne saurait trop méditer sur ce fait historique, que nous avons rapporté dans son entier (chap. V, lr* liv.).

Dans une retraite, le devoir des officiers chargés de l’exécution d’un passage est tout tracé par les circonstances ; ils établiront autant de ponts militaires et de moyens de com munication d’une rive à l’autre qu’ils pourront le faire avec les matériaux qu’ils ont à leur portée ; un seul pont serait insuffisant, parce que la retraite ne pourrait s’exécuter que très-lentement, et que, si un accident irréparable arrivait au pont, l’armée se trouverait compromise ; qu’on se rappelle la position de l’armée française après la rupture du pont de Leipzig.

Les ponts construits, on s’occupera des mesures à prendre pour leur repliement , et pour empêcher que l’ennemi ne puisse s’emparer du matériel ; les matériaux qui n’ont point été employés seront ramenés sur la rive où l’armée se retire, on les chargera sur voitures , ou l’on travaillera à leur destruction si l’on est forcé de les abandonner. En repliant les ponts on conduira les objets qui ont servi à leur construction derrière une île ou dans un affinent dont

502 ESSAI u’liNE INSTRUCTION

on soit maître, de manière à ce que l’on puisse se livrer à leur chargement ou à leur destruction sans être inquiété par l’ennemi. Si l’on est obligé de reployer les ponts sur la rive, en face de l’ennemi, on fera élever, près des rampes où l’on tirera les bateaux hors de l’eau, des épaulements derrière lesquels on sera abrité.

On prendra les mesures les plus efficaces pour que le passage de l’armée s’clïectue promptement , sans désordre , sans encombrement , et pour que la communication dans un moment aussi critique ne soit jamais interrompue.

Lorsque la majeure partie de l’armée aura franchi la rivière , on ne conservera plus qu'un seul pont pour le passage des dernières troupes , et l’on repliera promptement les autres ; enfin , lorsque toute l’armée , sauf l’arrièregarde sera passée , on repliera le pont qu’on a conservé , soit par un quart de conversion , soit par parties , de manière à interrompre tout à coup la communication , et à intercepter le passage à l’ennemi.

L’arrière-garde, toujours composée de troupes d'élite, se maintiendra dans les ouvrages de la tête de pont aussi longtemps que l’exigera le repliement du pont, on la ramènera en bateaux , ou au moyen d’un pont volant , d’une traille ou d’un bac.

Si l’armée , après son passage , continue à battre en retraite, on détruira le plus complètement que l’on pourra le matériel qu’on ne peut emporter, et les moyens de passage dont l’ennemi pourrait tirer parti , tels que gués , ponts stables, etc. ( voyez le chap. 12).

Par mesure de précaution , on amènera avec soi les pilotes et les maîtres bateliers du pays , qui pourraient donner à l’ennemi des renseignements utiles sur le cours de la rivière.

Défense de* rivières.

« Quant à la défense d’un passage, dit le général Jo- » mini (1), ses règles dérivent de la nature même de celle» » de l’attaque. L’essentiel est de faire surveiller le cours de » la rivière par des corps légers; sans avoir la prétention » de le défendre partout, puis de se concentrer rapidement * au point menacé pour foudroyer l’ennemi qnand une par- » tie de son armée aura passé, il faut faire comme le duc » de Vendôme à Cassano , et comme le fit plus en grand » l’archiduc Charles à Essling en 1809, exemple mémorable » qu’on ne saurait trop recommander, bien que le vain- » queur n’en ait pas tiré tout le fruit qu’il pouvait s’en pro- » mettre. »

Une armée qui se tient sur la défensive derrière une rivière doit , comme une armée qui bat en retraite , anéantir tous les moyens de passage dont l’ennemi pourrait profiter.

On fait sauter les ponts stables , on rend les gués impraticables , on s’empare des bateaux , radeaux , dépôts de bois, de cordages, etc., existants; on tire à terre et l’on brûle les bateaux , à moins qu’on ne puisse les mettre en sûreté dans un affluent dont on soit maître. La moindre négligence peut devenir fatale.

Le 1" juin 1800, l’armée de réserve , sous les ordres du premier consul, passa le Tessin sur quatre nacelles que le» Autrichiens avaient oublié de retirer.

Dans la même année, les Français traversèrent la Salza sur des bateaux amarrés à la rive ennemie , et que des nageurs allèrent détacher.

fl) Voyez ton tableau analytique des principales combinaisons de la guerre

ESSAI DUNE INSTRUCTION

C’est surtout lorsqu’il s’agit de défendre une rivière qu’il faut prendre une connaissance exacte de son cours , si l’on veut déjouer les projets de l’ennemi. On surveillera plus particulièrement les endroits favorables à l’exécution d’un passage, et outre les dispositions militaires pour s’y opposer, on cherchera à rendre ces emplacements d’un accès difficile au passage des bateaux et à la construction des ponts , en embarrassant le lit de la rivière de divers obstacles ; soit en y coulant des bateaux , en y jetant des arbres avec leurs branches et leurs raciues , que l’on maintient par des pieux; soit en plantant à quelque distance des bords de la rivière une rangée de pilots , ou en escarpant les rives de manière à retarder le débarquement des troupes.

On occupera et l’on fortifiera les îles dont l’ennemi aurait besoin de s’emparer; on barrera l’embouchure des rivières affluentes qui coulent de son côté , par de fortes estacades qu’il ne pourra démolir sans être exposé aux feux des batteries établies sur la rive opposée.

On fera épier les mouvements et les préparatifs de l'ennemi par des nacelles légères qui exploreront de nuit et sans bruit le cours de la rivière. On cachera pendant le jour ces nacelles derrière une île , dans une anse , ou on les tirera à terre pour éviter les soupçons de l’ennemi.

Enfin on préparera à l’avance les machines incendiaires ou infernales dont on devra se servir aussitôt que l’ennemi sera parvenu à forcer le passage et à construire des ponts.

Lorsque l’ennemi a pu se rendre maître de plusieurs parties du cours de la rivière , il est quelquefois utile , pour gêner ses approvisionnements , d’interrompre la navigation ; on y est parvenu en établissant sur les rives et dans les îles des batteries sous le feu desquelles les bateaux

SU» Le PASSAGE DES RIVIÈHES. 503

étaient obligés de naviguer; en barrant la rivière, soit par des estacades protégées par des batteries , soit par un ou plusieurs rangs de bateaux coulés en travers de la rivière , ou en plantant plusieurs rangées de pieux ou de pilots, dont on coupe les têtes à fleur d'eau.

En 1631, l’électeur de Mayence avait barré le confluent du Meinet du Rhin avec des bateaux coulés.

En 1675, Turenne barra le Rhin entre la Wantzenau et Diersheim au moyen d’un système de pilots protégé sur chaque rive par une redoute contenant 500 hommes, et il empêcha Mon técuculli de tirer un seul bateau de Strasbourg, où ilavaitdes intelligences.

Scipion, au siège de Numance , voulant priver les assiégés des ressources que leur fournissait le Duero, fit tendre sur cette rivière une estacade composée de poutres liées bout about; ces poutres étaient percées et traversées par de longues pièces de bois armées de pointes de fer, ce qui les rendait assez semblables à des chevaux de frise. Les pointes devaient enferrer les plongeurs qui auraient tenté déporter des nouvelles dans la ville.

Nous n’avons fait dans ce chapitre qu’esquisser les combinaisons et les dispositions militaires qui concernent et assurent le passage et la défense de rivières ; de plus grands développements eussent été sans doute nécessaires pour ne rien laisser à désirer sur cette partie de l’art de la guerre , mais l’histoire est le meilleur guide que l’on puisse consulter ; on puisera, dans les faits remarquables que nous ont légués les plus grands capitaines de tous les temps, plus d’une leçon utile pour réussir selon les événements et les circonstances si variables delà guerre.

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C’est pour atteindre ce but d’utilité que nous nous sommes proposés de retracer avec quelques détails les passages mémorables de rivières exécutés jusqu’à nos jours par les armées, tant anciennes que modernes.

FIN DU CHAPITRE XVl‘ ET DERNIER.

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