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Hhr la sculpture chrétienne

Des destinées à peu près pareilles , mais suivies d’une chute encore plus profonde, étaient réservées à la sculpture moderne, dans] laquelle se révèle dès l’origine une tendance toute semblable vers l’expression et la vie , conquises au prix de tout.

L’antiquité avait établi cet art roi absolu sur tous les autres. Le drame en dépend pour l’arrangement de ses scènes ; l’effet de sa représentation se réduit presque à la mimique et à l’expression des masques : les rhapsodies même d’Homère ne sont que des rangées de sublimes bas-reliefs. Sur la lyre, comme dans le temple , les dieux sont de pierre , les héros en sont. La peinture , qui n’est plus d’ailleurs qu’une branche de la plastique, ne sert qu’à orner la maison humaine ; elle qui, au contraire , chez les chrétiens , ne laissant que quelques rares espaces à la statuaire, couvrira les voûtes et les murs de l’église. Et même dans les temps primitifs , afin de mieux abolir le culte des idoles ou statues , on voit les conciles proscrire absolument la statuaire , et ne recevoir dans l’Église que des tableaux : loi qui, suivant Bunsen1, existe encore dans une partie de l’église grecque , cette veuve en deuil, assise immobile au bas de l’échelle du progrès.

On conçoit en effet que la peinture, art plus spiritualiste, est aussi plus morale et moins dangereuse pour des chrétiens qu’un obstacle quelconque retient dans l’enfance. Car le pinceau cherche à développer l’âme , et la sculpture, le corps.

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L’un, par le charme des couleurs, est comme la musique des yeux, qui développe peu à peu dans l’homme le goût des choses impalpables , invisibles ; l’autre , au contraire , offrant des formes qui se touchent et semblent, par le mouvement, vouloir s’élancer du marbre , jettent , comme ïa danse , dans l’illusion sensuelle , d’où il est plus difficile à l’âme de se retirer saine et sauve.

Aussi est-ce la plastique qui donne ordinairement au monde barbare ses idoles, au préjudice du pinceau, qui, ne pouvant créer des corps aussi opaques , et d’une présence aussi trompeuse , se meut davantage dans le domaine de l’apparition.

Cette supériorité négative du marbre sur la couleur fait que les plus beaux corps terrestres , ceux dont les lignes matérielles présentent les contours les plus finis, sont les statues des dieux grecs. Mais ces inimitables formes ont besoin d’être nues , la draperie leur sied mal , elle rentre déjà dans le domaine de la peinture , qui seule peut en rendre complètement toute la variété et la richesse.

Or, bien que le christianisme se tourne de préférence vers le pinceau, et offre à la statuaire moins d’occasions de se développer, il ne l’exclut pas pour cela ; au contraire , il accueille jusque dans ses temples cet art d’un monde expiré. Et comme s’il avait senti que loin du génie mythologique d’Athènes , cette belle muse ne pouvait plus vivre que dans l’expiation et le veuvage , il l’a consacrée principalement aux tombeaux. Excepté quelques statues d’empereurs et de rois , érigées çà et là sur les places publiques , la sculpture en deuil ne crée que des sarcophages durant les premiers mille ans chrétiens. Ce n’est que bien tard dans le moyen âge qu’elle cherche à reparaître autour des portes et sur les frontispices des temples. Mais dans ce dernier cas elle est entraînée par l’architecture, à laquelle elle appartient et dont elle seconde les effets. Gigantesque et imper-

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sonnelle, elle n’est encore pour la pensée chrétienne qu’un scandaleux hiéroglyphe, un bizarre mystère de la nature.

Ce n’est qu’au quatorzième siècle que cet art déchu se réconcilie peu à peu avec l’humanité nouvelle. Le colosse architectural descend à la taille de l’homme ; mais en rentrant dans la vérité , il ne reconquiert pas pour cela son antique puissance ; le réalisme et la statuaire sont étonnés de se trouver ensemble. Pour atteindre à la perfection moderne de l’imitation ou du portrait, le marbre est trop impersonnel. Aussi notre sculpture manque-t-elle d’originalité , et atteint-elle presque toujours en deçà ou au delà de l’expression juste. C’est pourquoi elle se rejette tant quelle peut dans l’imitation de l’antique ; mais elle n’y peut trouver le repos , car l’esprit chrétien la pousse sans cesse , inquiète , hors de la matière , la forçant à chercher une vie supérieure , un élan de passion qu’elle ne peut atteindre. Et pourtant il n’y a d’art que dans la passion ; mais la passion chrétienne est trop grande ; une mère de douleurs ne sortira jamais du marbre aussi naturellement qu’une Vénus.

Il est donc arrivé que de même que la sculpture hellénique avait complètement envahi la peinture , qui ne présente plus que de superbes bas-reliefs coloriés , à ordonnance et à expressions sculpturales, tels que les tableaux d’Herculanum, de même la peinture chrétienne absorbe la sculpture moderne , entraînée malgré elle à reproduire des effets de coloris et de perspective. Ceci posé, pourquoi se plaindre des Pisans , des Ghiberti , de Michel-Ange ? Ils ont fait tout ce qui était possible dans leur temps à l’humanité chrétienne. Plus tard elle atteindra plus haut , lorsqu’elle aura pénétré plus avant dans Dieu et dans la nature. Chaque art alors, voyant plus clairement son but , aura plus de force pour résister au penchant qui l’entraîne hors de son cercle d’action , et Michel-Ange sera dépassé.

Mais jusqu’alors il faudra bien reconnaître que le christia-

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nisme n’a produit, sinon aucun, du moins qu’exlrêmement peu d’ouvrages rigoureusement plastiques. C’est que chaque être ici-bas est borné; on ne peut embrasser d’une égale étreinte l’esprit et la matière , concevoir à la fois tous les côtés de la perfection. Si nous n’avons pas une statue proprement dite, c’est par la raison que l’antiquité n’a pas un tableau.

Pourtant ayons foi dans le Christ , par qui l’humanité progresse! Si jusqu’ici Phidias n’a peut-être pas été surpassé, ce n’est point, comme tant de gens le disent , que le christianisme, trop étranger à la vie des sens , éloigne du beau matériel ; car l’homme étant âme et corps , et vivant de deux vies, la religion qui a en elle le plus de vérités doit offrir au bout d’un temps donné la plus grande somme de beautés en tous genres. Mais jusqu’ici la religion la plus divine, occupée à relever l’âme, qu’avaient dégradée trois mille ans d’adoration du veau d’or, a principalement développé le beau moral et le côté mystique de la vie ; il lui reste à remplir une autre partie de sa mission , en réhabilitant l’homme sur le trône de la nature, dont elle l’a déjà rendu maître par l’intelligence.

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Une statue ou idéal grec était la séparation d’un être fictif ou d’un caractère d’avec le reste de la nature. Le nec plus ultra du beau , d’après Winkelmann lui-même , était de caractériser tellement cet idéal , qu’il ne pût se confondre avec aucun autre, et qu’on distinguât au premier coup d’œil qu’il exprimait par

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exemple l’ambition , l’avarice , la luxure , la victoire. C était là le portrait antique. Mais la personnalité humaine, qui est d’ordinaire un mélange de qualités, et qui n’est presque jamais aussi fortement tranchée, disparaissait de l’art. L’individu était étouffé , en même temps que l’universalité de la nature était d’un autre côté rejetée par la nécessité de séparer rigoureusement l’idéal désiré de tout ce qui n’était pas lui.

Ainsi le génie grec flottait dans un milieu purement rationnel, niant également l’existence individuelle et l’ensemble de la nature , ne reconnaissant que des espèces ou des personnalités collectives. Ce n’était qu’à ce prix que la masse orientale avait été vaincue par l’intelligence. Mais ce juste milieu matériel , exacte conséquence de la philosophie grecque, ne rachetait l’homme qu’en l’isolant et le généralisant , c’est-à-dire en le mutilant doublement. Car il n’y a point de vie réelle , et par conséquent point de beauté complète , sans la pondération harmonique de la personne et de l’espèce, de l’homme et de la nature. D’où il suit que la sculpture grecque se condamnait par son propre principe au repos , de peur de tomber dans l’un ou l’autre des extrêmes entre lesquels elle était parvenue à se fixer. On eût dit la sculpture du raisonnement. Chacune de ces statues offre l’incarnation d’une idée fortement tranchée et distincte : Jupiter , Neptune , Pluton sont le ciel , la mer, le monde infernal , les furies sont synonymes des remords ou ressouvenirs vengeurs ; les Grâces , les Muses ont des noms qui disent ce qu’est chacune d’elles ; et là où l’idée manque , la statue est manquée , quand même les draperies et le mouvement seraient parfaits , car elle n’a plus de sens. Ainsi, toujours le froid calcul devait planer sur la beauté , pour empêcher que , comme un fleuve trop plein, elle inondât ses rives. Ainsi, dans la philosophie des Grecs , le bien consistait non à faire , mais à s’abstenir, et la vertu était l’absence de la passion. Pourtant la

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vraie beauté, comme la vraie vertu, n’est point l’impassivité même vivante, mais bien plutôt la tension harmonique de toutes les puissances de l’être lancées vers le but divin, quel qu’il soit, que se propose la volonté droite.

Le christianisme fit bien autrement. Par lui , l’art fut tiré de la prison de ces idéals rationnels et inflexibles, et appelé à sonder toutes les profondeurs de l’homme comme de la nature , sans exclusion d’aucune partie. La sculpture dut aussi obéir à cet appel d’affranchissement et d’universalité ; mais restreint par sa nature , vivant essentiellement d’exclusion , cet art en quelque sorte aristocratique, dépossédé de son orgueil, fut obligé de céder la première place à l’humble peinture jusqu’ici son esclave , et qui se trouva être plus universelle que lui. Voguant dès lors à sa suite comme un navire remorqué , il tâcha de s’en approcher de plus en plus , et rejetant la pierre de ses plus importans travaux, adopta d’abord pour les diptyques sacrés, l’ivoire, plus tendre et plus parlant, puis le bronze, dont la fusion spontanée permet plus de liberté de draperie, plus de vivacité d’expression. En même temps, au lieu de la ronde bosse, avide du culte de l’homme, le bas-relief, déjà plus spiritualiste, et qui est l’acheminement vers la peinture, succède partout à la statuaire.

Enfin , après avoir été durant de longs siècles borné à sculpter les sarcophages des catacombes , à fondre les colombes et les cerfs d’argent des baptistères , les lampes, agneaux d’or, patènes , calices et autres vases des tabernacles , cet art fut admis à entreprendre dans l’église de plus vastes travaux. Dans le dixième siècle on le vit fondre des portes entières de cathédrales, couvertes de scènes historiques; telles sont celles de Bénévent, d’Amalfi, de Pise, de Saint-Paul à Rome. En rapport continuel avec l’intérieur de l’Asie , Bysance était l’entrepôt des richesses du globe ; tous les métaux abondaient dans

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son sein : elle enchâssait les perles et les diamans dans l’ivoire, et taisait de celte matière de grandes croix historiées, des statuettes sans nombre, et jusqu’à des tables d’autel. Mais pour ces Grecs dégradés du bas-empire , l’art n’était que de la marchandise ; tel est le premier âge de la sculpture.

Enfin les trois Pisans naissent à la suite des artistes lombards et vénitiens ; par eux la sculpture devient occidentale , c’està-dire progressive , et brise les derniers liens qui l’attachaient aux momies du Bosphore. Pise et Florence lui rendent le marbre, les artistes gothiques d’au delà des monts lui consacrent des masses énormes de granit. A ce second âge elle couvre les façades des temples , et jusqu’au sommet des tours , des fruits de sa fécondité sans bornes. On dirait une végétation naturelle, tant la terre chrétienne se revêt partout des gigantesques travaux du ciseau. Mais elle ne perdait pas de vue le bronze , à qui elle devait ses premiers succès, et qui la porta enfin à son apogée sous les Ghiberti , auteurs des portes du baptistère de Florence. Ce prodigieux ouvrage , que le monde chrétien appela les portes du paradis , et dont la vue stimulait sans cesse et désespérait Michel-Ange , renfermait toute l’histoire de l’avenir, et pronostiquait la chute par Bernini et Canova. Car la plastique ambitionnait dès lors des effets au dessus de sa puissance et hors de son empire. Beaucoup plus riche et plus variée que la statuaire antique , elle a voulu , dans ses compositions , embrasser l’immense, et s’y est perdue. De là la mort subite de la sculpture chrétienne, expirée avec Michel-Ange, cent ans au plus après son plein épanouissement; tandis que la durée de l’art païen est extraordinaire, puisqu’il descend par une pente douce et tranquille , à travers tant de siècles , de son apogée , sous Phidias et Périclès, jusqu’à son tombeau, sous Adrien. C’est que l’humanité antique était singulièrement complète dans le degré de développement borné et matériel qui lui avait été

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accordé. Et jamais les modernes n’atteindront aussi complètement l’idéal , qui est le leur ; car celui-là est infini et se dévoilera toujours plus , sans jamais se montrer entièrement. De là le soupir et la prière dans fart chrétien ; de là sa mélancolie au milieu des plus triomphantes inspirations ; et de là aussi ce regard d’envie et de regret jeté de tout temps sur la prétendue heureuse antiquité , qui pouvait se reposer, elle , au lieu qu’il nous faut marcher. C’est ce qui fait que ses monumens classiques n’ont jamais cessé d’influer sur les chrétiens, même aux temps les plus fervens du moyen âge , où le peu qu’on en possédait servait déjà de base aux études artistiques , à peu près comme en littérature les écrits d’Aristote et de Virgile.

Ainsi il demeure vrai , et les romantiques l’ont nié en vain , que l’élément antique fut constamment regardé comme la base, nous voudrions dire la catacombe du monde moderne, et que sa fusion avec le caractère chrétien fut toujours présentée par la renaissante Italie comme but de la perfection dans les arts. Les Italiens ne se sentirent jamais séparés des vieux Romains. Virgile resta le père de leurs légendes et de leurs poésies, il fut le Merlin à la verge magique du nouveau royaume des fées ; le Dante n’est que son fils gigantesque , mais respectueux. On comprend que le génie italique répugnât à l’architecture gothique exclusive du nord , mais s’en créât une mêlée des deux caractères , plus appropriée à son sol , et qu’il en fût de même pour la sculpture.

Aussi Vasari écrit-il que le père de la plastique italienne , Nicolas Pisan , étudia d’après les monumens apportés par les flottes pisanes delà Grèce au Campo-santo où ils se voient encore. Mais il y avait loin de cette influence antique sur des chrétiens, à l’influence servile d’imitation prêchée par Mengs et David. Cette influence était bonne ; car l’âme est mariée au corps , le beau moral au beau des formes , le chrétien à l’antique qu’il doit faire sortir de ses ténèbres morales : là gît la solution du

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problème du beau complet. C’est pourquoi Léonard de Vinci , Raphaël et Michel-Ange grandirent par l’étude de l’antique subordonnée à l’idéal chrétien; et servilement étudiés , les antiques perdirent au contraire les Carraches. Alors on vit Guido- Reni donner le caractère de la Niobé à ses Madeleines.

Le Poussin chercha à reporter sur l’étude de l’antiquité un caractère original et profond , mais qui n’était nullement chrétien : il échoua.

Alors Winkelmann parut. Grand dans sa sphère, comme Luther dans la sienne , et comme lui froidement passionné , il mit le sceau à la réforme dans l’art , c’est-à-dire qu’il systématisa sa ruine. Fils du Nord il transporta dans l’art les mathéma tiques rigoureuses ; pour lui la beauté n’était qu’une géométrie poétique. En constituant dans la sculpture le règne du rationalisme grec , il fondait , il est vrai , l’affranchissement de l’esprit du joug de la matière , mais pour le livrer à une autre servitude , celle du calcul glacé . Depuis ce temps la statuaire esclave n’a plus essayé de briser ses chaînes , et s’est traînée honteuse d’elle-même dans toutes les misères du plagiat. Ce protestantisme , uni à une espèce de culte idolâtrique pour la forme , mena comme l’autre protestantisme aux négations religieuses de la révolution française. Pouvait-il en être autrement, après que Winkelmann avait blâmé les artistes de ne pas prendre les dieux helléniques pour modèles du Sauveur et des Saints ?

Ainsi la raison principale des écarts et de la chute de la sculpture chrétienne a été l’absence d’une saine esthétique , qui a confondu l’antique et le moderne et détruit les limites de chaque art. Pendant que la sculpture grecque jamais n’outrepassa ses bornes et ne méconnut son principe , la nôtre dans le Laocoon du classique Lessing n’est déjà plus distincte de la peinture. Mais l’esthétique a grandi , la science actuelle est

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