Hhidoppmfiit ïw réalisme îmtis l’arel)itefture
Nous venons de voir le développement du réalisme dans les icônes , il nous reste à le poursuivre dans l'architecture. Mais pour cela il faut en parcourir l’histoire.
Que l’architecture antique , malgré ses mâles et puissantes beautés , était presque tout entière fondée sur l’illusion des yeux , c’est ce que prouve le plus simple regard jeté sur un temple païen. Tout extérieur, il consiste en portiques et en colonnades ; quelquefois l’espace qu’ils couvrent est immense , et l’on y cherche en vain le temple proprement dit , qui le plus souvent n’est qu’une petite cella. Aussi le peuple n’y entrait-il jamais : il se tenait en dehors. Ce n’est qu’à la fin du paganisme qu’un besoin de communication plus grande avec la divinité se faisant sentir , les enceintes sacrées s’élargirent ; mais le Christ était près de naître , quand le Panthéon et le temple de la Paix ouvrirent à Rome leurs vastes flancs. Ces grandioses exceptions ne font que mieux établir la règle. C’est pourquoi le culte nouveau ne put pas même s’approprier ces temples étroits de la religion des sens. Il lui fallut, dès l’origine, prendre , pour y célébrer ses mystères , le temple des lois humaines, plus large que celui des dieux. La basilique ou salle du Palais de justice reçoit, sous Constantin , les Chrétiens triom-
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phans , l’Église s’empare « du prétoire même où Rome l’a condamnée , dit Michelet 1 , la cité divine envahit la cité juridique. •»
Ainsi la loi d’amour et de pardon érige son autel à la place de celui de l’inflexible loi humaine. Mais celle basilique n’est pas encore le temple , c’est seulement la maison du Christ , le gîte où il s'est réfugié , non encore avoué du monde , pour y faire obscurément sa cène avec quelques disciples chéris. La vraie cathédrale ne doit naître que quand tout l’empire sera chrétien.
Cependant les temples des idoles croulent les uns après les autres , l’Église hérite de leurs débris , souvent même s’approprie en entier leurs nefs et leurs rotondes désertées. Mais pour s’en servir il faut quelle les transforme , qu’elle en élargisse les enceintes intérieures de même qu’elle a élargi le cœur de l’homme. 11 faut qu’elle rappelle au dedans, pour concourir à l’élan de la prière , toutes les colonnades vainement étalées en dehors. Du reste elle conserve encore, quant au plan général du temple , l’antique forme grecque et romaine : celle d’une simple nef oblongue, quelquefois croisée par une seconde nef transversale , mais courte , et terminée par une tribune ou sanctuaire exhaussé comme un chevet, et qu’on appelle même de ce nom. Car c’est la couche première des dieux, enveloppée de voiles destinés à cacher aux hommes , comme encore aujourd’hui chez les schismatiques, le fond mystérieux de la barque ou nef sacrée flottante dans les eaux du monde. La croix existe déjà imparfaitement comme base et plan du temple ; mais elle ne sera dressée en quelque sorte comme mât du navire que sur les dômes gothiques , aux flèches qui ne pèsent plus , aux mille pyramides , aux arcs-boutans aériens jetés dans
* Histoire de France.
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les airs comme d’innombrables cordages. A l’origine au contraire il n’y a pas même de tours : toute la façade consiste en un simple portique à colonnade grecque , sous lequel on entre par un arc arrondi , soutenu par des colonnes engagées ou des pilastres latéraux. Cet arc, toujours très orné d’arabesques, pose sur des griffons ou des chimères , tenant dans leurs gueules des agneaux , des béliers , des enfans qu’ils dévorent , symbole sans doute des cruautés du vieil homme , de l’antiquité persécutrice , de ses sacrifices sanglans et de la rédemption par l’agneau.
Ensuite viennent les trois ou cinq portes , dont la centrale est gardée par deux lions , emblème de la force et de la vigilance des évêques.
Enfin l’intérieur , tout brillant de mosaïques , offre une salle ou nef, séparée des bas-côtés étroits par deux rangs de colonnes antiques , à chapiteaux dissemblables , que surmonte un entablement en ligne droite , s’harmonisant avec le plafond de bois peint, ordinairement doré.
Les bas-côtés paraissent avoir été d’abord , comme dans le temple antique , la seule partie accessible au peuple , les hommes se tenant à droite , les femmes à gauche , tandis que la nef centrale avec ses trois ambons , enveloppée de colonnades, restait consacrée aux majestueuses cérémonies du culte , aux sièges des diacres et des prêtres, aux chantres et aux musiciens. La basilique de San Clemente offre encore un exemple frappant de celte disposition primitive.
A l’extrémité , lieu de l’antique oella des idoles , s’élevait le sanctuaire avec son abside concave à mosaïques historiques.
Or , le premier pas pour agrandir l’espace dans ce temple domestique , c’est la substitution de l’arcade romane à l’entablement rectiligne des colonnades grecques antiques. Déjà connue depuis long-temps à Rome, employée même sysléma-
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tiquement dès le temps de Dioclétien , comme le démontrent les ruines de son pallais à Spalatro , l’arcade ne commence loulà-fait à dominer qu’ avec les Bysantins ; et de même que l’entablement grec à pirofîl rectiligne nécessitait presque , pour l’harmonie du coup d’œil , le lambris plat des basiliques , de même l’emploi de l’iarcade poussa l’art, sans qu’il s’en aperçût, à l’usage habituel de la voûte arrondie , car tout tend à se mettre d’accord. Ainsi , voilà l’architecture exhaussée d’un degré , compliquant die plus en plus ses voûtes ; elle marchera désormais hardie vers une grande découverte : elle a pressenti l’ogive.
Quant à l’ornement de la basilique il était nécessairement peu varié , les statues n’y étaient pas encore souffertes , la peinture seule pouvait en décorer les murs. Seulement pour les portiques extérieurs il semble qu’on était moins sévère ; tous les débris s’y entassaient peu à peu , colonnes , mosaiques , sarcophages , bas-reliefs y étaient portés , ou enfouis dans les galeries souterraines des catacombes qui devenaient comme des musées d’antiques. Mais enfin , lorsque 1 Église fut sûre de sa victoire et ne craignit plus le paganisme , on la vit , prenant indifféremment dans tout le passé ce qu elle trouvait beau ou approprié à ses rites, s’emparer de tous les monumens délaissés, s’envelopper pour ainsi dire de tous les cercueils, et prendre quelquefois pour décorer ses vestibules, jusqu aux statues des dieux tombés.
Ainsi le monde nouveau s’assimilait le vieux monde , la vie se revêtait des dépouilles de la mort. Mjis tant que dure ce lent travail de destruction et de renaissance , 1 art proprement dit reste naturellement plongé dans le chaos.
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6 . Dr l’art ttctr-<Én*f r Ernnain * t î>ce E^antins catholiques 6aintf-6opl)ie.
Or, pendant ce temps étaient arrivées la désertion de Rome, la fondation à Bysance d’une nouvelle capitale de l’empire , et la retraite des dieux vers l’Orient , leur première demeure.
Rome , veuve du monde , dépouillée de la seule chose qu’elle eût aimée , la domination , sentant que tout était fini pour elle sur la terre , commença à s’envelopper de ruines et de ténèbres. Ce fut le dernier coup porté à la société antique , à ses institutions, à ses croyances, qui toutes étaient concentrées dans Rome comme dans leur cité éternelle ; les arts païens , enfans de la Grèce , voyant que pour eux l’heure du grand sommeil était venue, rétrogradèrent vers leur patrie. Rome devenue tout-à-coup barbare , honteuse de sa stérilité et de sa chute , étendit des déserts comme un voile funèbre entre elle et les nations. L’obscur 'pontife juif l’ermite du Vatican, reçut des mains de Constantin celte reine répudiée, et l’aristocratique cité devint la propriété du Galiléen, des pauvres et des esclaves.
Peu importe que la donation de la ville aux successeurs de Pierre parles Césars convertis soit une légende des temps barbares ; depuis ce moment , les papes n’en ont pas moins régné de fait dans Rome , comme ils régnèrent plus tard dans tout l’Occident , c’est-à-dire en vicaires du Christ , rois sans sceptre et sans soldats, ainsi que Jésus dans Israël , rois marchant à la tête du développement social , rois-portiers de l’éternité , c’està-dire ayant toujours eu la royauté religieuse, la seule qui
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leur soit propre ; car l’autre est accidentelle , relative aux besoins des temps.
Quoi qu’il en soit, Rome, sous ses faibles pontifes, livrée sans défense à la merci de ses ennemis , tomba dans une misère profonde, et ne reçut plus ses arts, même souvent ses artistes, que de Bysance. La Grèce parut une seconde fois la lumière du monde , et comme elle avait conduit l’art des dieux de Phidias à Virgile et à Agrippa , de même elle fit marcher l’art chrétien depuis le point de la simple basilique jusqu’au degré où devaient se trouver le Dante , Giolto et Fiesole.
Ranimé par Théodose , l’empire d’Orient , tant que ses Césars demeurèrent soumis à la papauté et à l’Église universelle, étonna le monde par le caractère gigantesque de ses œuvres. La Grèce , ravivée par le christianisme, avait pris un élan prodigieux , et avec ses arts étranges , embrassant le monde dans son prosélytisme , elle entreprit de convertir à sa civilisation l’Europe gothique, vandale, lombarde, en même temps que l’Orient arabe , maure , persique ; et bientôt , poursuivant , pour les civiliser, les peuples Slaves jusqu’au fond du nord glacé , partout l’art bysanlin étendit son règne.
Après une longue lutte avec le génie antique , il venait enfin de le maîtriser sous Justinien, et de créer dans Sainte-Sophie la première cathédrale chrétienne , dans le sens artistique du mot. Ici finit l’époque des basiliques romaines ; leur nef alongée est remplacée par le dôme , posé sur les quatre branches égales de la croix grecque ; et , pour la première fois , l’architecture grecque revêt une teinte idéale et mystique qui la sépare enfin lout-à-fait de l’architecture sensualiste des aïeux. Jusqu’alors la rotonde ou voûte hémisphérique que le génie de Rome avait poussée dans le Panthéon à une si prodigieuse perfection, était restée dans le monde le plus haut degré du beau et le plus grand effort de l’art. Mais cette rotonde pose sur la terre ; ce
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soupir, le plus ardent que l’antiquité ait poussé vers le ciel , retombe. Sainte-Sophie , avec sa vaste coupole élevée sur quatre piliers , et qui , avec les nombreuses rotondes plus petites dont elle est enveloppée , semble un glorieux soleil environné de ses planètes , révèle une bien plus grande hardiesse. L’intérieur, avec ses rangées d’arcades filant autour des nefs croisées , et au dessus desquelles se promènent de longues galeries à colonneltes légères , est aussi incomparablement plus orné. Ce ne fut donc pas à tort qu’ayant achevé ce chef-d’œuvre, et le comparant au temple antique de Jérusalem , Justinien s’écria : Gloire à Dieu ! tu es vaincu, ô Salomon ! Ainsi l’architecture des anciens et son sommet , la rotonde Agrippîque sont dépassés , l’art commence à devenir svelte et à prendre son vol comme l’esprit pur ; déjà au lieu des bas planchers en bois des premières églises , la voûte monte partout arrondie , se croise , se joue , se complique , annonçant pour bientôt la voûte labyrinthique des ogives. Mais l’arcade continue encore d’enjamber, gracieuse quoique timide, d’un chapiteau à l’autre, sans réclamer de plus massif soutien que la riante colonne des Hellènes : c’est que l’informe et lourd pilier ne peut être posé que par les barbares. Pourtant les grosses et massives colonnes de Sainte-Sophie , à chapiteaux écrasés avec leurs frises de briques romaines, n’ont plus guère de finesse atlique, mais c’est toujours un souvenir : le Grec n’oubliera jamais Athènes.
Or, de tout le vieux style , une seule chose était à retenir, qu’en effet on se garda bien de négliger, comme fit plus lard le gothique pour son malheur, c’étaient les mosaïques. Sainte- Sophie en provoqua au contraire un développement plus vaste que jamais ; les grands personnages bibliques , dont plus d’un est visible encore, dessinés en verres coloriés et en pierres précieuses , se dressèrent partout sur ses murs , dans les chapelles devenues comme magiques ; et éblouis par
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l’exemple , églises et palais , tout devint mosaïque à Bysance.
Nous avons dit que Sainte-Sophie fut en architecture le premier monument vraiment original de l’art chrétien , bien que la lourdeur antique, l’inquiétude de l’élan et le calcul des pesanteurs s’y trahissent encore : les quatre contre-forts du dôme , épais chacun de quarante-huit pieds , sont comme des tours ; mais la coupole elle-même plane comme un ange , au dessus de trois galeries circulaires posées sur une simple colonnade. Ce gigantesque monument, aujourd’hui le Saint-Pierre de l’Islamisme, qui, dit un auteur turc (1), peut contenir 15,000 hommes, devint dès lors en Occident comme en Orient le type universel des temples ; mais copiée et recopiée partout , la coupole de Justinien ne fut nulle part égalée. La riche et brillante rotonde élevée par l’empereur Basile au moyen âge paraît être le seul temple dans le même style qu’on puisse lui comparer : c’est que l’art du moyen âge n’avait pas de mission pour ce genre; sa tâche à lui était autre , il avait la croix à développer, à bâtir, à sculpter, à dresser en façade , à alonger en voûte immense , à rendre la plus variée , la plus divine des formes sur la terre ; car la croix était la couche du Christ , comme la longue nef et la rotonde avaient été celle des dieux.
On vient d’esquisser l’histoire de l’architecture des dix premiers siècles chrétiens , pendant lesquels, tout en se dégradant de plus en plus comme pureté de style et de la forme , elle ne cesse pourtant pas de marcher de progrès en progrès vers son ère nouvelle. Ainsi tandis que les barbares, jaloux les uns des autres , promenaient et croisaient leurs épées sur la face de l’Europe conquise , dont les vieilles races , depuis long-temps pourries dans l’esclavage de Rome , s’anéantissaient en silence sous les pieds d’une aristocratie demi-sauvage, il restait encore
• Traduct. de Garcin de Tassy, Journal asiatique, tome V.
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une nation iibre , gouvernée par des empereurs de son sang et une cour parlant sa langue : c’étaient les Grecs , la plus purement belle des races humaines , cjui , ayant créé le beau classique de l’antiquité , devaient donner aussi les premiers modèles du style classique chrétien.
T. 2U*d)itcduiT romane dflotljique.
L’Occident, pendant tout ce temps, languissait sous les Barbares ; l’art y tombait de plus en plus dans une dégradation lugubre. Persécutée, l’Église semblait vouloir rentrer dans les entrailles de la terre : ses cryptes profondes , ses voûtes basses portées par de pesantes colonnes , ses nefs écrasées , à demi éclairées par d’étroites fenêtres, lui donnaient un air de deuil, expression de la lutte que soutenait le vieux monde romain dans l’agonie. Ce style funèbre demeure , tant que l’Europe retentit des coups de la tempête qui pousse les hordes du Nord à venir déraciner les vieilles cités comme des arbres vermoulus.
Il n’y a guère qu’une chose qui se soit élevée pendant celte période, et en marque le développement, c’est la tour. Les Barbares , qui l’ont peut-être empruntée de Bysance , tachent de la marier aux temples qu’ils construisent, sur le modèle de la basilique romaine, alourdie, dépouillée de tout son mouvement et de son caractère. En briques, peu haute, ordinairement carrée , celle massive tour à plusieurs étages apparaît quelquefois isolée, quelquefois unie, mais jamais complètement, avec l’église; ses fenêtres , larges et écrasées, forment ordinairement quatre arcs arrondis, posés sur trois colonnettes ; car le nombre trois se trouve partout comme base des
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combinaisons architectoniques des deux styles , romane et bysantin.
Enfin les Barbares se civilisent à leur tour. Une fois les terreurs de l’époque millénaire évanouies , et le onzième siècle commencé , tout l'Occident se trouve prêt à marcher sous la croix , vers tous les genres de développement.
L’édifice du moyen âge s’était formé dans sa clef de voûte, la papauté. Alors il se fait sur la terre comme une végétation nouvelle : tout s’anime à la fois , toutes les fleurs du Christ s’épanouissent ; c’est l’époque des arts gothiques. L’Église dilate ses nefs comme pour embrasser le monde, et lance ses voûtes comme pour atteindre les deux. Sur la pesante arcade romane s’élève l’ogive oubliée que l’Inde, la Perse et les Pélages avaient vu naître ; car le christianisme , c’est le monde primitif rajeuni. Tous les styles antécédens sont conservés avec respect, et seulement agrandis : les galeries découpées à jour, avec leurs longues rangées de colonnes bysanlines, sont portées à une hauteur vertigineuse ; l’ancien arc romain sert d’inébranlable base aux gigantesques ogives ; la colonne corinthienne ellemême n’est pas exclue , mais elle va porter son chapiteau jusqu’aux voûtes ; le pilier, d’abord informe , s’est épanoui en un faisceau de légers tuyaux qui filent avec grâce , et semblent ne porter aucun poids ; les roues des antiques fenêtres s épanouissent en immenses rosaces aux mille couleurs. A l’extérieur, l’obélisque égyptien reparaît pour couronner les contre-forts ou les niches dans lesquelles les prophètes, debout, crient la pénitence aux quatre vents du ciel , mieux que l’iman sur les minarets.
« Le monde chrétien contenant , dit Michelet , tous les mondes qui ont précédé, le temple chrétien contient tous les temples. »
Telle est cette architecture en quelque sorte toute de sou-
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pirs et d élans , dont les travaux épars en Europe sont les plus originales , les plus libres , et en même temps les plus immenses des créations humaines. Car, bien que pour le caractère d’aplomb colossal , rien chez les modernes n’approche du Colysée , il n’en est pas moins vrai que pour l’audace de son ensemble , la multitude et la richesse de ses ornemens de détail , le temple du Christ n’a point de rival.
Rarement , il est vrai , offre-t-il la parfaite régularité extérieure du temple grec ; car pour résister a la pression perpendiculaire et latérale de ces énormes voûtes , il a fallu enchaîner entre eux les blocs de granit par des crampons de fer, dresser des échafaudages de toutes parts , et étayer ledifice d’une ceinture assez disgracieuse d’arcs-boutans. Mais enfin le génie parvint à les incarner dans l’œuvre , et à les faire concourir à l’effet général, en les découpant à jour, les couvrant de sculptures, les couronnant d’obélisques pareils à des aiguilles de cristal , dont la cime s’épanouirait en fleurs. Par ces poétiques transformations, ces longues files d’arcs-boutans portant des milliers d’arcades et de galeries dentelées , qui semblent des ponts suspendus , finissent par jeter elles-mêmes l’imagination dans l’enchantement.
Toujours craintive, parce quelle se reposait sur l’homme, l’architecture grecque et romaine ne s’éleva jamais à une hauteur approchante de celle des autres monumens du monde.
Il semble que l’esprit humain, dans l’antiquité , n’échappe à l’oppression orientale de la matière qu’en renonçant à l’exercice d’une partie de ses propres forces. Le christianisme seul , en les lui rendant augmentées , pouvait lui permettre de ramener dans l’architecture le gigantesque de l’Inde et de l’Égypte , sans que la légèreté ni la grâce de l’ensemble fussent en rien altérées ou détruites.
Le temple d’Agrigenle n’avait que 120 pieds, le Mausolée ,
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Il)
1 4(0 ; l’église de Sainte-Sophie, dernier enfant du génie grec, n’a que ISO pieds, tandis que le dôme de Milan en a 335 ; celui de Florence, 400 ; la tour de Fribourg, 408 ; celle de Vienne, 444; celle de Strasbourg, 446. Ces gothiques tours, à la taille si fine et si gracieuse , qu’on a long-temps comparées avec une ignorance inconcevable aux grossières et imperson nelles pyramides d’Egypte , sont néanmoins si fortes, malgré leur peu de base et leur hauteur dont l’œil s’étonne , que sous les coups redoublés des boulets , elles se penchent , mais résistent, ainsi qu’a fait celle de Saint-Étienne durant les divers sièges de Vienne.
On en a vu, dans les tremblemens de terre , se balancer dans l’air et tenir bon. On dirait des édifices fondus en bronze d’un seul jet.
Au contraire , pesante même dans son élégance , régulière , uniforme, procédant par l’équerre et les lois mécaniques , l’architecture antique ne s’élance jamais. Toutes ses parties, attachées les unes aux autres , semblent s’entre-retenir, de peur que quelques unes perdent terre ; pendant que l’architecture chrétienne, affranchie, déliée par la rédemption , qui s’est étendue à toute chose, ne craignant plus la chute, et donnant comme des ailes à la matière , monte et plane , ainsi qu’une voix , vers le ciel. Alors toutes ces branches de l’arbre des arts, pétrifiées par le polythéisme, reverdissent et se parent de fruits et de fleurs ; les colonnes, ces troncs de la forêt sacrée, cessant d’êire captifs sous l’écrasant entablement, s’élèvent libres, parés d’ornemens de tous genres , s’épanouissent en milliers de rameaux sous les voûtes qu’ils ombragent de leurs feuilles , et où se jouent des armées de génies. A voir cette mystique enceinte, inondée de la clarté de ses flamboyans vitraux, on dirait une tente enchantée qui , sous un souffle de fée ou de chérubin , se déroule toujours plus immense à mesure qu’on la contemple.
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Or, l’art grec manquant d’une base spiritualiste, ne peut avoir une telle puissance d’expression ; il ne peut même avoir cette miraculeuse tour , fille d’une foi sans bornes à la grâce divine , et qui est le but infini de notre architecture , l’aimant par lequel chaque membre de l’édifice aspire incessamment en haut , sans rompre l’unité des lignes ; tandis qu’on aura beau accumuler colonnades grecques sur colonnades grecques , elles ne produiront jamais avec leurs bases , leurs chapiteaux , leurs frises , leurs entablemens , que des superpositions distinctes et séparées , des édifices sur des édifices.
Il semble que les trois ordres grecs chez ce peuple qui humanisait tout, aient été simplement l’idée de la maison de l’homme, appliquée à celle des dieux tout humains de l’Olympe hellénique ; et l’histoire en effet nous prouve que ces enceintes, entourées de bois sacrés , n’étaient pas autre chose que la demeure privée des prêtres et de leurs idoles.
Le peuple , tenu en masse pour profane , n’y entrait point. De là l’exiguité des espaces intérieurs , pendant que sous le christianisme , qui est l’égale fraternité de tous, le peuple entier est initié , et roule , à travers les nefs agrandies , ses flots jusqu’au pied de l’autel.
Or , dans ces trois principales époques de l’architecture moderne qui viennent d’être parcourues , domine plus ou moins la tendance à l’expression et au mouvement , c’est-à-dire à la spiritualisation. Le repos du style antique qui annonçait l’être et la vie, mais non pas encore la passion spirituelle, a complètement disparu. L’architecture du Christ est comme avide de douleur et de martyre. Tout ce qui lui assurerait la paix terrestre, elle le repousse. Les magnifiques assises de pierres sans ciment, les longues et belles lignes s’étendant l’une sur l’autre avec tant de sécurité , et qui dessinaient orgueilleusement tout le squelette de l’édifice grec , ne se voient plus; car avec cela coin-
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ment la passion s’accomplirait-elle? L’architecture, toute mathématique qu’elle doit être et rester , n’a-t-elle pas aussi son côté divin et palpitant? La simplicité des lignes a donc fait place au travail compliqué de l’expression ; on dirait que ces cathédrales vont vous parler, quand vous en approchez. Et c’est là qu’on voit le progrès moderne d’un art qui par sa nature retient le plus de la silencieuse et primitive immobilité.
8. JD* la mosaïque primitioe et be la peinture. JjJrébomtnauee îm rotons bans cet art ri)ei tes moîrernes.
Maintenant que le caractère général de l’architecture est connu , passons aux arts d’imitation , et d’abord à la peinture , qui dans le christianisme joue le premier rôle parmi les arts appelés à rendre visible aux yeux la forme de la pensée. Mais pour mieux la juger, remontons aux premiers temps -, et là , tâchons de lire autour de son berceau les présages de ce qu’elle doit être et rester dans la succession des siècles. Car l’embryon de chaque être contient les essences éternelles qui doivent le constituer de progrès en progrès.
Parti , comme nous l’avons vu , du principe exclusivement spiritualiste de la vie , pour embrasser plus tard la vie entière ; mais sans jamais renoncer à ses premiers penchans, le christianisme enfanta d’abord un art purement graphique, où la pensée est tout, la forme rien. C’était le fond, le canevas sur lequel tous les siècles futurs étaient appelés à venir tisser leurs impressions.
Quand , sorti des catacombes, il commença enfin à se dégager
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de l’hiéroglyphe , cet art mystique se jeta tout entier dans le travail du pinceau et des couleurs. Car ne produisant que des apparitions de lumière et de forme sans corps palpable , la peinture est par essence vouée à représenter la vie de l’âme , et se trouva le plus approprié de tous les arts au caractère surnaturel du nouveau culte. Ainsi l’art chrétien , presque tout entier pitlural, qui devait au moyen âge transporter le vague, l’éthéré , les lointains et les illusions du pinceau jusque dans l’architecture, se sépara dès l’origine d’une manière tranchante d’avec l’art tout plastique , tout palpable de l’antiquité grecque qui s’était englouti dans la sculpture. Partant de là , et ne pouvant arriver de prime abord à une peinture originale , entièrement distinguée de l’antique, c’est-à-dire à la fusion des couleurs et à la perspective aérienne , fruit de plus de mille ans de travaux, il s’applique d’abord, pour triompher de la sculpture, à cultiver l’art qui sert de passage du bas-relief à la fresque , les mosaïques. Il en orna tout , façades, pavés, murs, chaires , autels , jusqu’aux couvercles des sarcophages. Ce sont donc ces travaux qui caractérisent le mieux le génie de l’Église , durant les premiers mille ans, comme au moyen âge ce sera la fresque, et dans les temps modernes les tableaux.
La mosaïque , élevée déjà par les Grecs païens à un haut degré de perfection , n’avait cependant pas encore atteint son dernier développement , lorsque le christianisme se chargea de ses destinées. Les anciens qui s’en servaient surtout pour les arabesques, et pour représenter les scènes champêtres, ou les êtres bizarres et grotesques dont ils semaient le pavé de leurs salles , l’appliquèrent rarement aux grands sujets historiques : ils n’en faisaient pas , comme les chrétiens , le principal ornement de leurs temples, où la sculpture dominait, tandis quelle était rejetée des primitives basiliques. Ainsi la mosaïque une fois introduite dans l’église y devint vite l’art principal , et mal-
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gré les puérilités d’une imagination qui surabonde de foi, elle revêtit de suite un caractère grandiose. Pour le voyageur qui n’a encore vu que du Raphaël , du Corrège ou du Titien , c’est une puissante surprise que d’arriver lout-à-coup dans les basiliques romaines , devant quelques unes de ces colossales ligures de mosaïques primitives.
Là ce n’est plus le charme des contours qui le séduit, l’arrête des heures entières , le force à revenir le lendemain , lui fait quelquefois long-temps différer son départ; ce n’est rien qu’on puisse dire humainement beau , c’est parfois même monstrueux, mais ces têtes , ces poses , ees immobiles actions , ces regards d’apôtres et de docteurs sont pleins d’un gigantesque élan ; là, tout est au dessus du commun et du vulgaire des formes.
Devant vous sont des corps grêles , morts à tout ce qui est de la terre ; mais sous cet austère ascétisme on sent le triomphe de l’esprit. De ces yeux caves et morts , que rien ne remue en apparence , s’est élancée une vie nouvelle , une source qui ne doit plus tarir.
Du reste , l’homme est encore tout dans ces mosaïques ; la nature y est presque nulle ; le beau ou le laid des formes y sont comptés pour rien. En contemplant ces muettes figures d’apôtres et de martyrs , dont le solennel symbolisme est pour l’âme d’un immense langage , on sent qu’il a fallu que la sensualité expiât, comme une fiancée infidèle, avant de se réunir à l’époux. Ces poses symétriques , ces gestes compassés , celte monotone harmonie des nombres , tout vous rejette malgré vous hors de la forme souffrante , dans l’idée immuable et sans bornes , dans l’empire où il n’y a plus de douleur.
Les animaux même y parlent d’éternité ; car tous sont allusifs aux mystères de la rédemption et de l’autre vie. C’est le bélier ou l’agneau victime , le lion du martyre , l’aigle du Verbe, le phénix de la résurrection , le dragon de l’empire du mal ; ce
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sont ies douze brebis choisies , les quatre fleuves du paradis,, le candélabre à sept branches , les sept trompettes dans les nuages , ou la main planante du Père inconnu.
Point de paysages que quelques palmiers symétriquement rangés comme des colonnes , un buisson à branches comme pétrifiées , quelques touffes de verdure , un beau lys qui monte de la terre , une tente dont les rideaux entr’ouverts laissent voir l’arche d’alliance, un gazon de fleurs , qu’un anachorète en méditation foule indifférent sous ses pieds. Et toujours les saints plus hauts que les palmiers et l’homme au dessus, bien au dessus de la nature mobile et changeante dont il est le contemplateur et le maître. Telles sont les primitives mosaïques.
Or , déjà dans ces monumens des cinquième et sixième siècles , se révèle avec clarté le caractère de la peinture chrétienne, qui étudiée jusque dans sa racine hiéroglyphique , tend déjà au réalisme et à l’histoire , en même temps que condamnée à une immobilité violente , elle cherche à en sortir par l’expression, obtenue à tout prix , quelquefois aux dépens des plus élémentaires notions du dessin , envahi toujours davantage par le coloris. S’approprier ces deux caractères deviendra de plus en plus le but de ses efforts ; car, fils de la religion surnaturelle , cet art cherche la beauté bien moins dans la forme corporelle que dans la révélation de lame : de sorte que si l’on partage le monde pittural en dessinateurs et en coloristes , on trouvera dans l’antiquité les dessinateurs à l’apogée de leurs forces , et dans les temps modernes se trouvera le règne des coloristes ; car le coloris a été jusqu’ici le fond sur lequel se sont opérés tous les progrès de l’art chrétien, quoique le moyen âge, qui, sous ce point de vue, n’est que le prolongement du monde antique , ait cherché quelque temps à faire prédominer le dessin ; ce qui fait que Giotto , par exemple, sauf l’expression et l’amour , a si fort l’air d’un ancien. Cela sans doute était néces-
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saire pour jeter les fondemens de l’art , et déterminer la forme ; mais avec Fiesole , tous ces ossemens glacés se cachent sous la couleur et la vie qui les recouvrent.
Masaccio amène enfin l'art des régions trop exclusivement lliéologiques dans l’humain et le naturel. Le mariage complet de ces deux mondes s’opère dans le jugement dernier de Michel- Ange , formidable ouvrage qui n’a de rival que la divine comédie du Dante. Mais déjà la matière profane y prend le dessus sur le sacré.
Ce Prométhée moderne , après avoir lancé plus loin qu’aucun autre l’art dans la personnalité humaine et l’indépendance complète , reste comme cloué au rocher de son propre génie. Trop original pour ne pas précipiter dans l’abîme ses imitateurs, et pour pouvoir être compris des masses, il reste solitaire dans les siècles , comme dans les airs la cîme du Mont-Blanc, que nul mortel ne peut habiter. Dans Michel-Ange , expire le redoutable et puissant moyen âge, avec sa vie sensuelle, ardente, son ascétisme dévorant , son imagination de feu.
Assis sur les bords de ce fleuve bouillonnant de vie , mais trop souvent troublé par les tempêtes , Léonard de Vinci et Raphaël, calmes comme deux anges , commandent aux flots d’être limpides , au mouvement d’être simple , à la passion de refléter la beauté , et ils obéissent. De l’expression naît enfin la grâce. Les madones de Raphaël sont vraiment reines de la terre , sinon complètement reines des anges. Moins célestes sans doute que celles du moyen âge , elles ont plus de conscience d’ellesmêmes , elles sont moins gênées , plus épanouies , plus mères. Elle dit à l’homme que le ciel est plus près de lui qu’il n’avait pensé. C est bien plus encore quand on arrive à Murillo , la rosée terrestre est devenue une rosée de pure lumière ; les corps ne pèsent plus , ils ne sont en quelque sorte plus opaques ; ses vierges brillent devant vous comme dans la nuit des étoiles sein-
DU RÉALISME SPIRITUALISTE
tillanles ; leur regard inonde l’âme de chaleur, en même temps qu’il la rafraîchit comme une brise venue des forêts d’orangers.
La grâce , sous le pinceau du Corrège , trouve sa dernière expression , mais elle n’est déjà plus innocente ; elle a perdu le soupir chrétien. Dans Guido Reni , elle en conserve encore moins de souvenir ; et pourtant l’affranchissement de l’esprit des liens de la dure matière poursuit son cours. Les madones du Guide reviennent, il est vrai, vers la Psyché grecque ; mais c’est la Psyché transfigurée , c’est l’âme planante dans toute la joie de sa délivrance. Elle a gardé des sens, mais n’a plus de corps, tant ses formes sont devenues délicates et ses membres diaphanes. Ce n’est plus la femme , c’est une lyre animée, dont toutes les fibres appellent la passion , avec ses extases et ses douleurs. Malheureusement ce ne sera pas la passion d’en haut.
Or, dans les, chefs-d’œuvre de tous ces maîtres, ce qui ravit d’admiration c’est rarement un dessin qu’on puisse dire plus parfait que celui des peintures de Pompeia ; ce ne sont pas non plus des couleurs plus vives et plus belles. Leur supériorité consiste dans l’amour intime, dans l’abandon divin, qui produit le nuancement des teintes, leurs dégradations infinies, leur mélodieuse fusion, qui est l’immolation des unes aux autres , poussée jusqu’à engendrer la perspective aérienne.
L’art n’avait pas cessé de marcher dans celte voie , jusqu’à ce qu’enfin il tomba aux mains malheureuses des Carraches , dont l’éclectisme antiquaire tua le coloris chrétien. Mengs acheva de le dénaturer ; avec David, le mystère divin de l’engendrement des couleurs paraît complètement perdu. Ses immenses toiles ne sont que des bas-reliefs à teintes plates. Quant à l’expression naïve , fille de la nature et du christianisme , il n’en était plus question depuis long-temps. Les Hollandais l’avaient détruite à force d’en abuser.
ET DE L’HISTOIRE