lrt orinttûl
Ayant tâché d’approfondir les élémens jetés dans l’âme huinainep ar le christianisme et leur influence sur l’art, en ayant caractérisé la marche , il ne reste plus qu’à en tracer les époques , et le cercle qu’on s’était proposé sera parcouru. Mais tout travail historique sur le passé est vain, s’il n’a pour but définitif le présent , ou son redressement et son progrès. Aussi de toutes les méthodes d’exposition de l’histoire successivement adoptées , une seule pourra survivre , celle qui, ne perdant jamais de vue le but présent , n’envisage le passé et toutes ses révolutions que comme un symbole , un voile , une prophétie de ce qu’elle a sous les yeux , et subordonne à la fois le passé et le présent à 1 éternité , c’est-à-dire au progrès vers la réalité infinie.
Or , dans l’antiquité il n’y a que deux choses : l’Orient et la Grèce, le sommeil et le réveil, l’immobilité et le mouvement. Le christianisme seul pouvait donner la vie et l’expression eom-
DES ÉPOQUES DE L’ART
plètes. En Orient le grandiose des proportions remplace lu grandeur de l’idée ; la masse écrase la forme , comme le dogme écrase l’intelligence , comme la caste absorbe ses membres.
Récemment sorti du déluge , l’homme n’a pas assez pénétré la nature pour en deviner les secrets ; il est encore dans le premier moment de l’admiration naïve , exaltée pour ses charmes, et de l’étonnement à la vue de sa puissance. Les traditions confuses du monde primitif et le souvenir terrible de ses grands bouleversemens , enfantaient des récits étranges , expression de mœurs sauvages. Pour s’approprier la matière , et soutenir par elle sa vie, l’homme était forcé à d’accablans travaux, à un combat continuel. La réalité n’était pour lui que la misère et le dénuement , au milieu d’un monde de toutes parts menaçant ; il fallait bien qu’il se jetât dans le merveilleux et le symbole , pour constater par là du moins sa conviction d’une céleste origine , et ses droits à une félicité sans fin , en même temps que sa royauté imprescriptible sur l’univers. De là sans doute cette tendance à produire des œuvres immenses pour témoigner de sa force , et s’exercer à subjuguer.
Ébloui , n'osant sonder cette merveilleuse nature , mais d’autant plus ardent à s’unir à elle par toutes ses facultés, et à créer dans cet hymen des enfans à son image , il produisait des colosses gigantesques comme sa passion , mais comme elle ^ans conscience d’eux-mêmes , vagues comme la beauté que l’homme serrait dans ses embrassemens , et déréglés comme les croyances de ces temps. Confondre l’esprit par la masse des formes capricieuses et bizarres , était le sublime de l’art. Telles sont l’Inde , l’Égypte et la Chine , en poésie comme en plastique. Malgré l’énorme profusion d’ornemens de détail qui surchargent leurs œuvres , la forme n’y est plus qu’une chose infime ; l’hiéroglyphe, voile de l’idée grossière, est le seul but : peu leur importe l imitation de la nature.
DES ÉPOQUES DE L’ART
Àu reste ce besoin de symboles est propre à toutes les époques primitives; ayant peu d’idées claires et beaucoup de pres- -senlimens de croyances incomplètes ou de mystères , elles les expriment dans une langue toute d’images, par des poésies pleines de légendes merveilleuses , et par des monumens ténébreux comme leur esprit. C’est l’enfant qui ne connaît pas eneore l’expression propre et qui la figure par des gestes. Et si un sacerdoce idolâtre et sensuel vient exploiter cette société errant dans le crépuscule , en aspirant à la clarté , alors la nuit se prolonge.
Il est juste pourtant d’observer que ce qu’il y a de gêné , de raide et d’informe dans l’art oriental , n’est pas toujours la suite de cette contemplation à la fois grandiose et oisive des phénomènes extérieurs , mais quelquefois , comme en Égypte et dans l’Inde , la conséquence d’une loi d’art préétablie par laquelle ce qui était sacerdotal et prétendu divin , chez ces peuples parqués en castes , se distinguait au moyen de types hiératiques inviolables , qu’on ne pouvait développer ni perfectionner sous peine d’excommunication. Ainsi partout où l’erreur se crée un empire , elle prétend à l’instant à l’immutabilité. De toutes les religions il n’y a que la chrétienne qui ait posé dans son principe le développement progressif.
Mais le progrès marche malgré les tyrans, quels qu’ils soient; il faut donc qu’ils fassent la part au feu. C’est pourquoi la plupart de ces contrées malheureuses présentent deux espèces de monumens, fruit de deux arts séparés , l’un pour le temple et le prêtre , 1 autre pour le palais du noble ou du guerrier, pour le vaisseau du marchand , pour les profanes de tout genre ; l’un composé de types invariables , éternels , révélés , hors de toute atteinte des siècles et de la passion; l’autre forcément séparé du divin qui refuse de s’humaniser. Uniquement tourné vers la nature et ses joies mobiles , mêlées de douleurs , ce dernier
DES ÉPOQUES DE L’ART, aurait pu produire le vrai beau , s’il n’avait pas été excommunié du divin , ou si en s’unissant à lui il n’avait pas perdu sa liberté. Ainsi ne trouvant partout qu’esclavage , soit qu’il se tournât vers les plaisirs des sens , ou qu’il se réfugiât au sein des dieux , l’esprit humain , ainsi que la morale , aboutit donc à un panthéisme immense , qui sembla consolateur. Comme pour se soulager de la vie , et masquer le fatalisme , l’homme crut à la métempsycose ou système d’émanations infinies du grand Être chassant et rappelant successivement à lui par un cercle de métamorphoses et d’épreuves tout ce qui existe. Delà découle naturellement la doctrine des incarnations , ou émanations plus fines et plus complètes de la substance divine , principe des castes , appui de tous les sacerdoces anciens , et qui ployait les peuples sous l’asservissement d’une fausse révélation. Il dut s’en suivre un art immobile et résigné , exprimant le mystère sans chercher à s’en rendre compte , cloué au pressentiment , absorbé dans la contemplation vague et panthéiste de l’univers.
Analysons successivement chacun de ces grands peuples. Ils nous feront concevoir plus clairement encore la dignité de l’homme , puisque à un tel degré d’abaissement il conserve de quoi nous étonner.