Ca JJwrr ou le chemin pour aller à 5Kru
Séraphila fit ses adieux à la terre , comme un prisonnier regarde son cachot , avant de le quitter à jamais encore voi-
lée par la chair , son âme rayonnait à travers son voile en le blanchissant de jour en jour. Les progrès de l’esprit qui minait la dernière barrière par laquelle il était séparé de l’infini s’appelaient une maladie ; l’heure de la vie était nommée la mort
Si vous, voulez habituer vos pieds à marcher dans le chemin qui mène à Dieu , sachez bien que les commencemens sont rudes , dit cette âme endolorie. Dieu veut être cherché pour luimême , en ce sens il est jaloux , il vous veut tout entier. Mais quand vous vous êtes donné à lui, jamais il ne vous abandonne... son palais , ses trésors, son sceptre rien n’est gardé ; il dit à tous : Prenez les !
Mais il faut vouloir y aller , renoncer à ses projets, dire
PRÉMISSES
adieu à ses amis car vous ne reviendrez pas plus que les
martyrs en marche vers le bûcher ne retournaient au logis
Faites pour Dieu ce que vous faisiez pour vos desseins ambitieux , ce que vous faites en vous vouant à un art , ce que vous avez fait quand vous aimiez une créature plus que lui , ou quand vous poursuiviez un secret de la science humaine. Dieu n’estil pas la science même , l’amour même , la source de toute poésie ?
Tous les êtres passent une première vie dans la sphère des instincts, où ils travaillent à reconnaître l’inutilité des trésors terrestres après s’être donné mille peines pour les amasser. Combien de temps vit-on dans ce premier monde avant d’en sortir préparé pour recommencer d’autres épreuves dans la sphère des abstractions , où la pensée s’exerce en de fausses sciences , où l’esprit se lasse enfin de la parole humaine. Car, la matière épuisée , vient l’esprit. Combien de formes l’être promis au ciel a-t-il usées avant d’en venir à comprendre le prix du silence et de la solitude qui sont les parvis des mondes spirituels? Après avoir expérimenté le vide et le néant, les yeux se tournent vers le bon chemin.... le dévouement pour la créature apprend le dévouement pour le créateur — l’amour , ses mille martyres , son angélique espoir, ses joies suivies de douleurs, sa patience, sa résignation excitent l’appétit des choses divines. Après vient la vie où l’on cherche en silence les traces de la parole , où l’on devient humble et charitable. Puis la vie où l’on désire. Enfin la vie où l’on prie. Là est l’éternel midi , là sont les fleurs , là est la moisson ! Quand un être a tracé droit son pre-
mier sillon , il lui suffit pour assurer les autres. Une seule pensée creusée, une voix entendue change à jamais votre âme.
Tout aboutit à Dieu , il est donc bien des chances pour le trouver en allant droit son chemin.
Quand arrive le jour heureux où vous mettez le pied dans
D’UNE TRILOGIE CHRÉTIENNE
le chemin, et que commence votre pèlerinage, la terre n’en sait rien , elle ne vous comprend plus , vous ne vous entendez plus , elle et vous. Les hommes qui arrivent à la connaissance de ces choses, et qui disent quelques mots de ]& parole vraie, ceux-là ne trouvent nulle part où reposer leur tête, ceux-là sont poursuivis comme bêles fauves , et périssent souvent sur les échafauds à la grande joie des peuples assemblés, tandis que les anges leur ouvrent les portes du ciel. Votre marche sera donc un secret entre vous et Dieu , comme l’amour est un secret entre deux cœurs. Vous serez le trésor enfoui , sur lequel passent les hommes affamés d’or , sans savoir que vous êtes là. Votre existence devient alors incessamment active , chacun de vos actes a un sens qui se rapporte à Dieu , comme dans l’amour vos actions et vos pensées sont pleines de la créature aimée ; mais l’amour et ses plaisirs bornés par les sens est une imparfaite image de
l’amour infini toute joie terrestre est suivie d’angoisses
mais ici Dieu transforme notre misère en délices, alors la joie se multiplie par elle-même.... Vous sentez Dieu près de vous,
en vous, il vous désintéresse de la terre pour vous-même
et vous y intéresse pour lui-même en vous laissant exercer son pouvoir , vous faites en son nom les œuvres qu’il inspire, vous séchez les larmes ; vous agissez pour lui , vous n’avez plus rien en propre , vous aimez comme lui les créatures d’un inextinguible amour. Vous les voudriez toutes en marche vers lui , comme une véritable amante voudrait voir tous les peuples du monde obéir à son bien-aimé. La dernière vie , celle en qui
se résument les autres , où tendent toutes les forces est la
vie de la Prière. Qui vous fera comprendre la grandeur , les majestés, les forces do la Prière?.... Il est des créatures privilégiées , les prophètes , les voyans , les messagers , les martyrs, tous ceux qui souffrirent pour la parole ou qui l’ont pro-
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ciamee $ ces unies franchissent d un bond les sphères humaines et s’élèvent lout-à-coup à la Prière
Soyez un de ces êtres pleins de force, de vouloir et d’amour. .. que la soif de Dieu vous saisisse ! courez à lui comme le cerf altéré à la fontaine ; le désir vous armera de ses ailes ; les larmes , ces fleurs du repentir , seront comme un baptême céleste d’où sortira votre nature purifiée. Elancez-vous du sein de ces ondes dans la Prière
Ainsi s’opérera la séparation nécessaire entre la matière qui vous a si long-temps environnée de ses ténèbres et l’esprit qui naît en vous et vous illumine , car il fera alors clair en votre
âme Le poète exprime , le sage médite , le juste agit ; mais
celui qui se pose au bord des mondes divins prie , et sa prière •est à la fois parole , pensée , action.... elle achève la nature, en découvrant l’esprit et sa marche ; blanche et lumineuse fille de toutes les vertus humaines , arche d’alliance entre la terre et le ciel , douce compagne qui tient du lion et de la colombe , la prière vous donnera la clef des deux. Hardie et pure comme l’innocence , forte comme tout ce qui est un et simple , cette belle reine invincible s’appuie sur le monde matériel , dont elle s’est emparée -, car semblable au soleil elle le presse par un cercle de lumière. L’univers appartient à qui veut , à qui sait, à qui peut prier..... Fruit du développement laborieux , progressif.... de la parole,... la prière est le dernier culte.,,.. En acquérant la faculté de prier sans lassitude,.... votre nature spiritualisée est bientôt investie de la puissance. Comme un vent impétueux , comme la foudre , elle traverse tout et participe au pouvoir de Dieu : vous avez l’agilité de l’esprit , en un instant vous vous rendez présent dans toutes les régions , vous êtes transporté comme la parole même d’un bout du monde à l’autre. ... En cet état vous sentirez votre intelligence se déve-
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lopper, grandir, et sa vue atteindre à des distances prodigieuses ; il n’est en effet ni lieu ni temps pour l’esprit ; l’espace et la
durée sont des proportions créées pour la matière Quoique
sans mouvement extérieur , néanmoins tout est action dans la prière , mais action vive. . . . force invisible et pure. Elle descend partout comme la lumière , et donne la vie aux âmes qui se trouvent sous ses rayons, comme la nature est sous le soleil..,. Une fois que vous avez éprouvé les délices de l’ivresse divine, engendrée par vos travaux intérieurs , alors tout est dit î Une fois que vous tenez le sistre sur lequel on chante Dmu , vous ne le quittez plus. De là vient la solitude où vivent les esprits angéliques , et leur dédain de ce qui fait les joies humaines. Je vous le dis , ils sont retranchés du nombre de ceux qui doivent mourir ; s’ils entendent leur langage , ils ne comprennent plus leurs idées , ils s’étonnent de leurs mouvemens , de ce que l’on nomme politique , lois matérielles et société ; pour eux plus de mystère, il n’y a plus que des vérités.
Ceux qui sont arrivés au point où leurs yeux découvrent la
porte sainte ceux-la se taisent , attendent et souffrent leurs
dernières luttes. La plus difficile est la dernière. La vertu suprême est la résignation. Être en exil et ne pas se plaindre, n’avoir plus de goût aux choses d’ici-bas et sourire , être à Dieu et
rester parmi les hommes î La résignation est le fruit qui
mûrit à la porte du ciel.
Combien est puissant et beau le sourire calme et le front pur de la créature résignée ! Radieuse est la lueur dont son
front est paré ! qui vit dans son air devient meilleur Elle
dresse l’oreille comme le chien fidèle qui attend le maître. Plus forte que l’amour , plus vive que l’espérance , plus grande que la foi, elle... secoue par momens la lumière dont ses cheveux sont chargés et l’on voit , elle parle et l’on entend , et tous se disent : Miracle ! Souvent elle triomphe au nom de Dieu , et les
PRÉMISSES
hommes épouvantés la renient et la mettent à mort : elle dépose son glaive au bûcher, après avoir sauvé les peuples. Combien d’anges pardonnés sont passés du martyre au ciel ! Sinaï, Golgotha ne sont pas ici ou là, l’ange est crucifié dans tous les lieux , dans toutes les sphères : les soupirs arrivent à Dieu de toutes parts ; la terre où nous sommes est un des épis de la moisson. L’humanité est une des espèces dans le champ immense où se cultivent les fleurs du ciel ; partout Dieu est semblable à lui-même , et partout en priant il est facile d’arriver à lui.
L 'Esprit frappe à la porte sainte. — Que veux-tu ? répondit un chœur dont l’interrogation retentit dans les mondes. — Aller à Dieu ! — As-tu vaincu? — J’ai vaincu la chair par l’abstinence , j’ai pleuré mon fiel , j’ai vaincu la fausse parole par le silence , j’ai vaincu la fausse science par l’humilité , j’ai vaincu
l’orgueil par la charité , j’ai vaincu la terre par l’amour
Un voile tomba.... des myriades d’anges accoururent tous du même vol , sans confusion , tous pareils , tous dissemblables, simples comme la rose des champs , immenses comme les mondes... Ils ensemencèrent l’infini de leur présence... Le scintillement de leurs diadèmes s’alluma dans les espaces... Aussitôt, comme si toutes les flèches d’un carquois s’élançaient ensemble... l’hymne des esprits se propagea dans tous ses modes: Salut à qui monte vivant ! Viens , fleur des mondes , diamant sorti du feu des douleurs ! perle sans tache , désir sans chair î lien nouveau de la terre et du ciel ! Sois lumière , esprit vainqueur ! triomphateur de la terre , prends ton diadème ! sois à nous !
D’UNE TRILOGIE CHRÉTIENNE
Notre but , en nous laissant entraîner à une aussi longue citation , a été de caractériser d’une manière plus poétique et plus forte que nous n’aurions pu le faire par nous-mêmes, le génie de la vie chrétienne. Bien que nous n’approuvions nullement les idées théologiques de Swedenborg , dont M. db Balzac s’est fait dans son livre mystique l’éloquent interprète , le fond de ce passage nous semble d’une profonde vérité. Le christianisme est tout entier une prière d’actions de grâces. Tout vrai chrétien doit être un orans, debout sur la terre, agissant et parlant , pour que la chair et le sang reçoivent en eux l’esprit d’amour, et que de plus en plus les ténèbres s’illuminent. Mais l’humanité arrivée à la prière , c’est-à-dire au sommet du christianisme , ne peut plus être souillée par aucune passion terrestre , ni , par conséquent, esclave de la contrainte corporelle. Elle laisse ce monde de fange à ceux qui sont de fange; le pouvoir militaire existe toujours , mais elle n’a plus rien de commun avec lui. Les corps sont à l’épée , les âmes sont à Dieu! quœ sunt Cœsaris Cœsari , et quœ sunt Dei Deo. Aucune souveraineté matérielle , pas même celle du peuple , ne peut plus s’exercer que sur le corps. Lame chrétienne, par la prière, s’élève , libre, au dessus de toute entrave ; les cachots, les forteresses , ne sont plus pour elle qu’un vain mot. Laissez lepée dans sa folie se débattre avec elle-même ; il faudra bien qu’elle se rouille.
El quand même elle devrait encore avoir quelques derniers beaux jours, le monde surnaturel est désormais au dessus de ses atteintes; y attirer ceux qui souffrent, c’est mériter bien d’eux. Telle paraît être la conviction des plus grands génies du siècle, tous d’accord à demander la liberté totale de la pensée, et la séparation de l’Eglise d’avec les gouvernemens matériels. Ainsi , le monde , pour se réorganiser , retourne à l’état primitif de la société moderne. Car, malgré que l’humanité ne re-
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vienne jamais sur ses pas , il n’en est pas moins vrai que tout en accomplissant , comme un astre déchu , sa lente réascension versDieu, chaque époque progressive trace son cercle agrandi , en le modelant sur le cercle inférieur. Ainsi la synthèse chrétienne â'son origine se mirait dans le judaïsme , et y trouvait à chaque nouvel élan son principe générateur. Donc , lorsque dans sa majestueuse spirale , pareil à l’aigle qui plane sur l’abîme , l’esprit humain s’arrête au sommet de son dernier cercle , et se prépare dans la tempête à en tracer un nouveau, il correspond précisément au point de naissance du cercle inférieur, le sonde du regard, et puise dans les origines de cet organisme disparu de nouveaux germes plus parfaits. N’est-ce pas le moment où nous sommes ?
L’étude de la primitive Église semble donc aujourd’hui plus importante que jamais. C’est ce qui nous détermine à publier prochainement la première de nos trois trilogies sur l’art chrétien , convaincus que cette époque doit fournir les principes d’où l’Europe future tirera ses nouvelles destinées. Car , qui oserait renfermer dans les trois cercles accomplis , l’histoire définitive du génie et de l’art , enfans du Calvaire ? Loin de quiconque la pensée de les soumettre à un développement irrévocable et fatal, et de borner leur fécondité à deux mille ans !
L’astre chrétien n’aura point de couchant. Sous sa lumière on ne calcule plus les périodes... Qui sait combien durera le mystère de Dieu, avant qu’il se transforme? Cent mille ans peut-être ! Car le Christ est notre espoir.
Gloire à lui dans le passé !
Gloire à lui dans l’avenir!
Au Lecteur. x
Explication des planches. xm
J. DU BEAU IDÉAL EN GENERAL, DE SES TROIS ELEMENS ET DE SES TROIS AGES.