‹ Essai d'une philosophie de l'artChapitre 48 sur 51 · Df0 tpfs · texte numérisé non relu

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Or, durant eés trois périodes successives dont se compose la première triade historique du christianisme , l’humanité moderne tâtonne , il est vrai , ignorant sa route , mais elle marche pourtant. Et dans l’art, quoiqu’il n’y ait encore que des pressentimens , des formes vagues et souffrantes , la pensée n’en donne pas moins son empreinte , pose les types qui devront être développés de siècle en siècle , et proclame l’histoire comme étant désormais la seule source du beau , parce qu’elle renferme en elle tous les symboles accomplis. D’où il résulte que l’art nouveau n’est que le développement de l’art antique , purifié , baptisé aux catacombes. Ainsi classique et romantique sont des termes faux qu’on a bien fait de rejeter enfin.

L’art est un et indivisible dans son progrès , non interrompu depuis le commencement de l’histoire. Le gothique n’est que le fruit du romain , fils de la Grèce , fille de l’Orient.

On voit l’embryon de Raphaël dans les cryptes vaticanes , qui sont le dernier reflet des fresques d’Herculanum. Tout se donne la main dans l’humanité comme dans la nature. Mais l’enthousiasme pour le moyen âge empêche bien des gens consciencieux de se former sur l’art moderne des idées tout-à-fait pures en remontant aux vraies origines, qui ne sont là que revêtues d’une seconde enveloppe locale et passagère. Le besoin de merveilleux , propre à tous les peuples enfans , y refoule la réalité historique, qui ne peut surgir clans sa majesté. Et ce-

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pendant rien ri est beau que le vrai. Le merveilleux de poésie et d’art, fondé sur l’anachronisme, n’enfante qu’une beauté d’illusion , dont l’apparence peut séduire , mais qui n’a rien de réel. Le grand anachronisme du moyen âge commencé par Giotto est donc , comme la féerie de ces temps , un reste du paganisme et de l’Orient. Malgré ses ravissantes beautés de détail , elle n’a pour base que le symbole pétrifié et l’antique mensonge des sens. Il faut l’exclure de l’art à venir.

L’époque gothique , en développant les types primitifs, leur a imprimé une grâce d’expression , une naïveté exquise , une humilité , une douceur mariées à une indomptable fierté , à une verve divine qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Mais l’esthétique manquait à ces siècles gigantesques. Ils n’avaient nuis principes d’art reconnus , si ce n’est celui de l’inspiration personnelle et d’une indépendance sans bornes. Ils étaient chrétiens sans en avoir la conscience , car ils se proposaient au contraire l’imitation de l’antiquité , ils perfectionnaient ou dénaturaient les types sans le savoir. Aussi plus d’une fois un dévergondage étrange est venu sur nos façades gothiques célébrer ses saturnales. Il faut donc remonter plus haut vers des ondes moins agitées , il faut aller jusqu’à la source. Car nous n’avons plus d’autre moyen de progresser qu’en nous plaçant dans la complète splendeur du vrai, en nous proposant pour but le développement des types traditionnels.

En effet il y a dans un œuvre trois choses ; le sujet , la conception , l’expression , ou l’ordre d’obéissance à la loi universelle , exprimée par un type, l’ordre de liberté embrassant le sujet sous un point de vue originel et propre , et enfin l’ordre d’exécution luttant avec le type informe pour l’individualiser , et mettre d’accord la loi et la liberté. Car changer le type général et consacré , c’est introduire l’anarchie, c’est détruire l’art par sa racine. Sous le point de vue du sujet et de la matière ,

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1 artiste n est qu’historien , n’est que passif, il doit recevoir tous les types comme des faits ; reste ensuite à chacun le droit de les développer par son activité propre , de les idéaliser d’une manière à part et nouvelle.

Si les Grecs conservaient avec un inviolable respect les types une fois établis de leurs fabuleuses divinités , à combien plus forte raison ne devons-nous pas garder ceux de nos libérateurs ? Car ceux-là ne sont plus de vains hiéroglyphes , personnifications allégoriques d’une idée arbitraire et sans réalité extérieure. Pour nous le beau idéal gît dans la personne même de l’homme qui par le Christ est en quelque sorte devenu Dieu. L’art moderne s’appuie donc essentiellement sur le portrait et l’imitation de la nature , mais sainte et purifiée , en communion avec Dieu , mais ne servant qu’à glorifier les types inviolables , universels. Sans eux point de direction philosophique pour l’artiste , et par conséquent point de préservatif contre la manière, qui est la substitution d’un canon imparfait d’une école au canon historique général. Mais le type doit progresser , car il n’est que la momie , l’enveloppe , le voile de l’âme et de la vie. Dans l’art antique tout était préfixé, conventionnel; chaque fait, chaque caractère avait en quelque sorte son moule ; l’athlète grec frappé a mort ne pouvait pas meme en ce dernier instant négliger la formule canonique du beau , il fallait qu’il tombât avec grâce. Depuis l’affranchissement il n’en peut plus être ainsi. Tout canon , tout archétype doit se subordonner au bon sens général comme aux besoins locaux. Car 1 amour comme une providence surmonte dans le christianisme toute loi qu’il subordonne au convenable et à 1 utile, afin de l’empêcher de devenir fatalité ou pratique purement pharisienne.

Mais la loi pourtant existe , il ne faut jamais la nier complètement. Elle existe non seulement pour le type , mais même pour le costume , qui doit être le reflet des temps et des lieux.

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C’est pourquoi Raphaël fut coupable, car pour toutes ses madones il prit des types différens ; et au lieu de développer les anciens portraits transmis depuis l’origine , il copia des modèles vivans, qui, quelque beaux et gracieux qu’ils fussent, n’offraient pourtant aucun trait de la figure idéale de Marie. En cela Raphaël cesse d’être le divin maître. Il retombe dans le grand abîme de l’anachronisme féodal.

Cependant il restitua la nature dans ses droits ; mais il négligea de la renouer complètement au divin , qu’il prit comme Giotto pour le conventionnel et le symbolisme , tandis qu’il est l’opposé , c’est-à-dire la source unique de toute réalité. Mais du moins il observa le costume historique des premiers temps chrétiens que Giotto avait complètement rejeté. Aussi par lui l’art était devenu comme une partie du mobilier des seigneurs , tout le passé avait revêtu les mœurs féodales. Marie ne fut plus qu’une châtelaine de haut lignage , Jésus même devint un suzerain : c’était blasphémer contre les faits. Aujourd’hui l’imitation des ouvrages d’art du moyen âge , où l’Église était nouée avec l’état , le chevalier avec le prêtre , l’église avec le château, serait la plus pauvre tendance. Car l’Église aujourd’hui, de force ou de gré , se sépare de l’état , le noble du prêtre , le trône de l’autel. Vouloir répéter dans l’art celte union incompatible , tant que l’ordre militaire n’aura pas subi sa seconde transformation , ce serait chercher l’esclavage , aspirer au schisme , retourner à Bysance parfait modèle de cette union des deux ordres dans une commune soumission à la force. Mais par l’avénement du Christ le génie grec , qui durant tant de siècles avait été le véhicule du progrès , s'est trouvé le côté arriéré de l’humanité. Pour nous la Grèce est devenue l’Orient et le crépuscule , elle qui dans l’antiquité réalisait l’Occident , et portait le flambeau à la lumière duquel l’Egypte , la Perse et l’Inde débrouillaient leurs masses informes.

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L’art néo-grec ou oriental, saisi par le schisme, est donc resté immobile au berceau chrétien , toujours rêvant de ses anciens dieux. L’art occidental ou romain est seul la souche du progrès. Rome et Bysance , liberté et servitude , catholicisme et schisme , nord et midi , dans la lutte de ces deux forces gît toute l’histoire des triomphes ou des chutes de l’humanité moderne*

C’est pourquoi nous croyons que l’art , comme la science , pour être féconds et universels , ont besoin d’être romains dans leurs bases. Catholique ou progressif, et romain, sont deux mots indissolublement unis. Quand même Rome disparaîtrait du globe , sa pensée ne peut mourir , et nul peuple sans s’y rattacher ne fera rien qui dure sur la terre.

Rome , c’est la primitive église. Immobile comme un terme , ou comme une prière debout , les bras levés du haut de ses sept monts , elle invoque le Seigneur pour les peuples , ses enfans , qui combattent dans la plaine , et marchent de conquête en conquête , les yeux toujours fixés sur le phare de Saint-Pierre.

Or un seul caractère , à travers ces développemens successifs de la civilisation chrétienne , demeure indélébile , c’est le spiritualisme. Par lui l’artiste se transforme en victime comme le Christ , et rappelant en quelque sorte la matière du mutisme des anciens à la parole , il continue , il prolonge l’action du Rédempteur dans le monde inorganique et dans le monde des sens. Les plus anciens essais de l’art chrétien s’inspirent uniquement de cette pensée : partout se répète le sacrifice , dans Jonas livré au Léviathan , dans les trois enfans de la fournaise , dans Daniel parmi les lions. De même que l aine chrétienne semblait ne s’ouvrir alors que pour verser des bénédictions sur la terre , en expiation des blasphèmes et des cris de rage de l’idolâtrie expirante , de même l’art primitif du christianisme est tout entier prière et soupir. C’est au milieu du plus ardent ascétisme dont l’histoire humaine ait gardé mémoire , que le monde

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moderne s’enfante. Mais la prière et l’action n’apparaissent plus séparées comme en Orient. Marthe et Marie sont sœurs; dans cette union des deux vies extérieure et intérieure gît le principe chrétien. Toujours les deux sœurs prient et agissent pour obtenir la résurrection de Lazare , la vieille humanité morte , ensevelie dans le souterrain de pierres ou la prison des sens. Incessamment elles tendent les mains au ciel , pour changer en pureté sa corruption , et sa mort en vie incorruptible.

Nulle part nous n’avons trouvé cette époque primitive de l’art chrétien aussi admirablement saisie que dans un ouvrage récent , espèce de drame dont nous citerons ici le dénouement.

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