‹ Essai d'une philosophie de l'histoire, Volume 1Chapitre 8 sur 139 · INTRODUCTION. — DIEU ET L'UNIVERS · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. — DIEU ET L'UNIVERS

par rapport au passé et à Tavenir. Dans l'espace infini y manifestation simultanée de rintelligence divine, s'accomplit une série de transformations qui jamais ne s'arrêtent. Le temps imprime à tout ce qni vit en lui ses formes et ses propriétés essentielles. C'est pour cela que toutes choses naissent pour mourir et meurent pour renaître. Il n'est pas d'êtres, de choses , de si chétive et si misérable apparence , qui ne traduisent cette évolution. Ici se présente comme d'elle-même la comparaison du miroir brisé , dont chacun des fragments reproduit l'image qui se trouvait réfléchie par le miroir lui-même quand il était encore entier.

Nous ne pouvons saisir qu'une partie de cette évolution générale de l'univers , celle qui se trouve en rapport avec nos organes; le mouvement qu'elle accomplit nous échappe également par sa lenteur ou par sa rapidité. Cet arbre , qui nous paraît immuable , obéit pourtant à un mouvement de transformation , de développement , qui ne s'arrête pas un moment ; ce cercle de feu , que nous voyons immobile dans Tespace, est pourtant produit par un charbon enflammé qui obéit à une impulsion circulaire. Dans le premier cas c'est par sa lenteur, dans le second par sa rapidité , que le mouvement se dérobe à nos yeux. Là où l'univers nous présente l'image de la stabilité, des yeux autrement conformés que les nôtres apercevraient peut-être un mouvement d'une foudroyante rapidité. L'univers, à tel moment donné, n'est qu'un moyen terme , qu'une transition entre ce qu'il était la veille et ce qu'il sera le lendemain . L'unî-

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vers est encore une limite sans cesse déplacée par la pensée infinie qui tend à s'exprimer dans le fini. L'univers est par conséquent le théâtre d'une magnifique et harmonique évolution, au sein de laquelle viennent se confondre une multitude de mouvements y identiques quant à la force à laquelle ils obéissent, divers quant à la variété de leurs manifestations. Expression combinée de ces deux formes de l'activité divine, l'espace et le temps, la matière ne saurait ne pas manifester, ainsi qu'il a été dit, leurs propriétés essentielles. Les parties de Tunivers , en même temps qu'elles coexistent dans l'espace, se transforment nécessairement dans le temps.

L'évolution de l'intelligence humaine à l'aide du langage pourrait peut-être nous aider à comprendre, au moins jusqu'à un certain point, l'évolution de l'intelligence divine. Nous avons dit comment, dans les profondeurs de l'intelligence divine, se forme , émerge, pour ainsi dire, une notion infinie, illimitée. Nous avons dit encore comment , à l'aide d'une activité qui lui est propre , cette intelligence ne cesse d'imposer à cette notion première des limitations, des déterminations nouvelles. Or nous ne saurions tenter de nous rendre compte de la façon dont nous exprimons notre propre pensée par le langage sans apercevoir que les choses ont, lieu absolument de même. Nous voyons sous toutes les formes que peut revêr tir la pensée qu'il s'agit toujours d'une notion plus ou moins générale, à laquelle nous faisons subir une nouvelle limitation , détermination. Nous le faisons au moyen du verbe, qui réunit, met en contact, les deux

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termes de la proposition , base et fondement de tout langage. Le verbe est ainsi l'expression de cette activité intellectuelle qui nous permet de faire sortir de nouvelles notions de celles que nous possédons déjà à tel moment donné. Nous reproduisons ainsi, dans le domaine du fini , cette suprême activité au moyen de laquelle Dieu engendre éternellement dans la notion de l'ôtre en soi les notions des êtres et des choses déterminées. Le verbe de Tbomme devient l'écho du Verbe suprême , du Verbe de Dieu. Mais , tandis que nos pn^res paroles frappent Tair d'un vain son bientôt évanoui j la parole de Dieu , en raison de ce mystère de la création pour nous insondable j prend corps et consistance 9 elle devient visible et durable. Supposons que toute proposition émise dans le langage humain , par cela même qu'elle a été émise , reçoive une existence réelle , objective; supposons qu^elle se matérialise, en quelque sorte, aussitôt que prononcée , et peut-être pourrons-nous nous faire une idée, bien qu'affaiblie, de la façon dont les choses se passent dans les profondeurs de l'essence divine : car le langage de Dieu, c'est le monde; la création, c'est l'ensemble des propositions qui , par suite de son incessante activité, se forment dans l'intelligence de Dieu, et qui sont parlées dans le monde aussitôt que pensées. Aussi, toutes les religions et toutes les philosophes ont-elles, comme à Fenvi , rendu hommage à cette faculté créatrice de la parole. L'Inde, la Perse, Pythagore et Platon, sous des formes différentes, l'ont également confessée. Enfin, n'y a-t-il pas un livre qui débute ainsi : « Au commencement était la

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parole, et la parole était en Dieu, et la parole était Dieu. Etelle était au comiDencement avec Dieu. Toa* tes choses ont été faites par elle , et sans elle rien de ce qui a été feit n'eût été fait » ( I ).

La pensée de Dieu se trouve réalisée aussitôt (pie conçue; dans l'intelligence divine le réel est contemporain de l'idéal. D'ailleurs, sous cetle apparente hardiesse d'expression se trouvent d'immenses conces^ siens à la débilité du langage humain. Ce n'est pas seulement la conception et l'exécution de rœuvre qui sont confondues , c'est encore l'œuvre et l'ouvrier qui se trouvent mêlés , absorbés , dans cette insondable et suprême unité. Dans l'acte primitif de la création, Dieu ne quitte pas, en quelque sorte, son éternelle demeure; il n'a pas à se mettre en quête de la matière qui réalisera sa pensée , comme le potier le l'argile qu'il veut pétrir; il n'a pas plus à se mettre en quête d'un lieu où la déposer : Dieu pense , et sa pensée se déroule dans le temps , s'épanouit dans l'espace , et le monde ne cesse pas de demeurer éternellement en lui. Ainsi saint Paul dit : « Nous vivons , nous respirons , nous nous mouvons en Dieu. » Ainsi saint Augustin appelle Dieu : « Le centre générateur de toutes nos pensées. » Ailleurs il s'écrie : « Je ne serais point, 6 mon Dieu, je ne pourrais être , si vous n'étiez en moi , ou plutôt je ne serais point si je n'étais en vous. » Ainsi Malebranche appelle Dieu « le lieu des esprits , comme l'espace est le lieu des corps. » Saint Thomas, prenant

(1) Évangile selon saint Jean.

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plaisir à développer la même pensée , se demande : « Dieu est-il dans toutes choses? » Il répond : « Dieu, étant l'être essentiel, existe intimement dans toutes choses. » 11 se demande : <f Dieu est-il en tous lieux ? » II répond : « Dieu est en tous lieux , parce qu'il est dans toutes les choses qui les remplissent, par l'acte de sa volonté qui les conserve en leurs places ; il est en tous lieux , non comme un corps qui empêche les autres de se mettre à sa place, mais comme la cause qui fait que les choses sont en leurs lieux et les remplissent. » Il se demande encore : « Dieu est-il partout en essence , puissance et présence ? » Il répond : a Dieu est partout par essence, parce que tout vient de lui ; Dieu est partout par puissance , parce qu'il a tout créé sans intermédiaire ; Dieu est partout par présence , parce qu'il connaît tout. » L'Église , dans son enseignement sublime et familier , ne dit pas autre chose, tf Où est Dieu ? — Il est partout , au ciel , sur la terre et aux enfers. — Dieu est donc ici ? — Oui , Dieu est ici, aussi bien que dans tous les autres lieux du monde. — Si Dieu est ici , d'où vient que nous ne le voyons pas ? — C'est que Dieu est un pur esprit, qui ne peut être aperçu par les yeux du corps (1). »

Dieu ne doit donc pas être cherché seulement au delà des étoiles; Dieu est aussi dans le moindre grain de sable; il est dessous, il est derrière : ce n'est pas seulement au dessus de la création visible qu'il existe dans toute sa gloire , c'est aussi, si l'on ose ainsi parler , à la frontière opposée , à celle qui nous parait

(1) Catéchisme.

toudier au néant^ dans cette molécule qui, pour devenir visible, a besoin d'être multipliée des milliers de fois par elle-même. Si Dieu nous échappe , c'est qu'il défie nos mesures de petitesse autant que nos mesures de grandeur , il nous échappe aussi bien par l'infiniment petit que par l'infiniment grand. Il nous échappe, pour parler plus philosophiquement, parce qu'étant nous-mêmes finis, nous n'avons à notre disposition que des moyens finis , et qu'il s'agit de saisir Tinfini. Un philosophe , dont l'expression a été souvent répétée , a dit : «c Dieu est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. ^> 11 faudrait, ce nous semble, pour compléter la pensée, renverser la proposition , et ajouter : « Dieu est aussi un cercle dont la circonférence est partout , et le centre nulle part. »

Dieu , dans le premier acte de son évolution intellectuelle , a eu conscience de l'être en soi. Mais cet être c'est Dieu. L'être absolu , infini , inconditionnel, s'est donc révélé à l'être absolu , infini, inconditionnel. Dans cet acte de conscience, le sujet et l'objet étant Dieu ne pouvaient manquer d'être égaux, identiques; et le troisième terme qui mettait en rapport , tenait en contact les deux termes extrêmes , devait par cela même participer de tous deux, être comme eux absolu , infini , inconditionnel. C'est donc Dieu , toujours Dieu, qui se saisit dans les trois phases d'une même évolution, sous trois formes, dans trois hypothèses. Cet acte est le point de départ de tous les autres actes de l'intelligence divine. C'est aussi le point de départ des choses et de la création, et, dans un

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certain ordre d'idées, le véritable œuf cosmogODique. L'esprit humain , dès qu'il s'est saisi , conçu , a compris toute la fécondité , toute la grandeur de cet acte suprême. Dès l'origine des âges , la science et la religion n'ont cessé , à l'envi , d'en vouloir pénétrer le mystère et de l'exprimer sous des formes propres à l'uneet à l'autre. Ces tentatives pour expliquer ce grand acte se retrouvent plus ou moins explicitement dans les symboles de la trini té indoue , des doctrines de Lao- Tseu , de Zoroastre , de l'école d'Alexandrie , etc. (1 ). Enfin le christianisme nous a enseigné, dans le premier de ses dogmes, l'unité d'un Dieu en trois personnes : ie Fils égal au Père , contemporain du Père ; le Saint- Esprit , procédant de tous deux , égal à tous deux ; et sous ce dogme nous retrouvons la vérité philosophique que nous avons tenté d'esquisser. Sans doute il y a témérité dans toute tentative d'explication ra-

(1) De là le symbole de la trimourti , ou trinité indoue ; Brahmah , rètre absolu , Têtre en soi, qui , sortant de son repos, se développe sous ces trois formes, par ces trois attributs : Brahmah créateur, Wichnou conservateur, Si va destructeur, triple manifestation où il ne conserve pas moins son identité primitive. De là le principe fondamental de la doctrine de Lao-Tseu, qui disait, 600 ans avant l'ère chrétienne : « Ce que vous cherchez et ne trouvez pas s'appelle < ; ce que vous écoutez et n'entendez pas s'appelle h ; ce que votre main cherche et ne parvient pas à toucher s'appelle v. Ces trois sons , inséparables et réunis , n'en forment qu'un seul. Le premier d'entre eux n'est pas le plus brillant , et le dernier n'est pas le plus obscur. C'est ce qui s'appelle forme sans forme , image sans image, un être indéfinissable. Remontez, et vous ne trouverez pas son commencement; des-

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tionnelle du mystère ; mais nous pouvons du moins constater ce fait , c'est que Tidée chrétienne n'a été , sous ce rapport, qu'un nouveau développement des croyances primitives de l'humanité. C'est au sommet le plus élevé où les croyances antiques avaient conduit la pensée humaine , que la révélation chrétienne a déployé ses ailes inspirées.

Le christianisme a donc transfiguré en dogme le premier acte de l'évolution de la conscience divine. Nous lui emprunterons encore un symbole visible pour exprimer la même idée : ce sera le triangle qui s'élève au dessus de nos autels, où s'écrit le nom de Jehovah. Du milieu de la nue flamboie le triangle mystique. Le Père , le Fils , le Saint-Esprit , trouvent dans la figure symboUque l'expression de leur succession , de leur égalité , de leur opposition. Supposons que , par la diminution incessante des côtés , par le rapprochement des trois sommets , le triangle arrive à rentrer dans le point : il n'y sera plus qu'en puissance d'être. Les propriétés géométriques ou

cendez. et vous ne pourrez découvrir où il finit. » Zoroastre forme une trinitè de lumière, intelligence, âme du monde. Pis^tpn forme la sienne du bien suprême, ayant pour ima^« le soleil ; de la raison ou du verbe , et de Tâme du monde ; Hermès Trismègiste, de la lumière , de Tinteiligenee et de rame ; Porphyre, du père de Tintelligence , du verbe et de rame du monde. Remarquons d'ailleurs que les trois trinites : celle de Platon , celle des nouveaux platoniciens sous le nom d'Hermès Trismègiste, et celle de Zoroastre dans les oracles qui portent son nom, ne sont autres, au fond, qae la trinité primitive des vieilles cosmogoaies orÎMtaleft. (Voir Cret^^er , Rei^ium de l'miiçMité.)

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symboliques qui le caractérisent n'en existeront pas moins, à la vérité, comme lui-même, en puissance d'ôtre; le Père continuera d'engendrer le Fils , et de tous deux procédera le Saint-Esprit. Mais de ce point où, par notre supposition, il est rentré, le sublime triangle se développera de nouveau pour faire éclater au grand jour la triplicité une et l'unité triple. Ce sera, tour à tour, une absorption dans le point, une fulguration hors du point. Tantôt l'essence divine nous apparaîtra manifestée dans sa triplicité , qui va rentrer dans l'unité; tantôt dans l'unité, d'où elle s'élancera de nouveau pour s'épanouir dans sa triplicité. Et ainsi , au sein de ces évolutions dont aucune langue ne saurait rendre la rapidité , l'Être infini ne cessera de répéter, à l'infini aussi , ce premier acte où il s'est saisi , conçu, compris.

Or, nous l'avons dit, dans ce premier acte se trouvent en germe tous ceux qui doivent suivre, c'est-à-dire les lois générales du monde, c'est-à-dire le monde lui-même.

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