INTRODUCTION. — DIEU ET L UNITERS
OU bien encore saint Thomas , quand il a dit : « Ceux qui voient Dieu voient toutes choses en Dieu. »
L'univers ne devait pas demeurer éternellement dans l'intelligence divine, comme une pensée non manifestée ; le monde idéal devint le monde plastique ; l'ordre invisible et immatériel vint s'exprimer dans cet ordre visible et matériel au milieu duquel nous vivons nous-mêmes. Suivant Platon , un moyen terme, intermédiaire entre Dieu et le monde , le Verbe ou logos y eut pour mission de réaliser dans le monde inférieur ces idées divines , ces types et archétypes de choses , dont nous venons de parler. Mais , si nous acceptons la supposition de Platon comme une figure de Tordre nécessairement successif pour nous des actes de l'intelligence divine , nous ne saurions la considérer comme Texpression même de la vérité ; ce serait mêler de véritables notions anthropomorphiques à celle plus élevée que nous devons nous faire de Tescence et de l'activité divine. Les deux termes séparés par Platon ne le sont point dans la conscience de Dieu. Cette distinction de l'idée et de l'objet, du réel et de l'idéal , ou , si l'on veut , du subjectif et de l'objectif, correspond à la dualité de la nature humaine ; mais toute dualité , et toute distinction qui en découle, viennent s'évanouir et, pour ainsi dire, se dissoudre dans l'unité de l'essence suprême. L'idéal et le réel, dans l'intimité mystérieuse de la nature de Dieu, sont rapprochés , confondus, ne font qu'un; ce qui est pensé est en même temps réalisé, ce qui est réalisé est en même temps pensé. La statue est taillée en marbre, ou coulée en bronze, en même
10 PHILOSOPHIE DE l'HISTOIRE.
temps qu'elle a été conçue par Timmortel artiste ; bien plus , elle est taillée en marbre ou coulée en bronze par cela même qu'elle a été conçue. C'est ce qui a fait dire à ^int Paul : « Ce qui est invisible doit être conçu p^r ce qui a été fait visible. » Car le monde n'est £|\itre chose qu'un système de choses invisibles manifestées visiblement. Gomment /par quels moyens, par quels procédés, pour ainsi dire, les choses Ge passent-elles ainsi ? Par quelle voie, par quel chemin , la pensée de Dieu parvient-elle au monde réel? Gomment le monde matériel, visible, se transfigure-t-il incessamment dans le monde immatériel et invisible de la conscience divine ? C'est ce que nous ne saurions dire ; c'est le mystère de la création ; c'est aussi le mystère de notre propre destinée, puisque nous-mêmes, dans notre misère et notre faiblesse, nous faisons partie d'un vaste et glorieux ensemble.
Nous ne pouvons concevoir dans son principe, dans son germe , la loi môme de cette évolution ; toutefois peut-être nous sera-t-il possible d'entrevoir quelques unes des phases qu'elle traverse , des formes générales qu'elle revêt. Ce que nous en pourrons saisir, deviner, pressentir , est précisément ce qui constitue pour nous l'ordre des choses , les lois mêmes de ce monde ; c'est le fiât qui fait succéder l'harmo/iie au chaos que sans cela nous présenterait le monde; c'est la lumière qui le fait sortir des ténèbres où sans elle il demeurerait enseveli.
Dieu, lorsque les temps furent venus, se manifesta dans la création. Les formes les plus générales de son action , les plus inséparables du développe-
IIITR0I>17CTI0N. — DIED BT L'UHITBRS. Il
ment de son activité , devinrent dè& lors les formas les plus générales du monde lui-même* Or la première forme sous laquelle il nous soit donné de concevoir l'activité divine lorsqu'elle sort de son repos , et cela indépendamment des résultats qu'elle produira , c'e^ la successivité. Cette succession dans les actes de l'in* telligence divine, considérée uniqu^nent sous ce rapport, rendue manifeste dans le monde réel, c'est le temps. Le point qui se meut dans une même direction et qui engendre la ligne en est une image fidèle dans. Tordre visible. L'activité divine, dans les diverses phases de l'évolution qu'elle accomplit, ne saurait manquer de rester identique ; cette identité nous la retrouvons dans le temps , qui , quelles que soient les divisions que nous lui fassions subir , n'en demeure pas moins le même dans toutes ces divisions, heures, minutes, secondes, etc., etc. Le temps est donc contemporain de la première manifestation de l'acti* vite divine, c'est-à-dire du premier acte de la création ; c'est la première forme qu'ait revêtue cette ac-^ tivité, le premier pas, pour ainsi dire, qu'elle ait fait pour s'incarner dans la réalité. D'ailleurs si nous, nous représentons cette activité, dan^ son évolution, sous la forme du point qui engendre la ligne, l'image n'est fidèle qu'en tant que nous l'envisageons uniquement sous le rapport de la successivité de son mouvement. Or l'activité divine, monade créatrice , dont rien ne saurait limiter la puissance infinie, ne se meut pas seulement dsins un sens, mais dans tous; elle ne parcourt psis une seule ligne aboutissant à un seul point; elle rayonne dans tout l'espacç. Quand
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on la considère aux diverses phases de son évolution , elle est aussi simultanée par rapport à tout ce qu'elle embrasse dans cette évolution ; elle est simultanée par rapport à tous les lieux de l'étendue où elle se manifeste. A ce point de vue, elle a pour symbole physique la surface engendrée par la ligne, c'est-à-dire par la coexistence de la ligne dans toutes les directions de l'étendue. Si donc nous tentons de concevoir l'activité divine dans sa successivité, nous avons l'idée du temps; si nous tentons de la concevoir dans sa simultanéité , nous avons celle de l'espace. Par là s'expliquent encore les rapports du temps et de l'espace. Le temps et l'espace , l'espace et le temps , ne sauraient exister l'un sans l'autre , car ils ne sont que les formes diverses d'une seule et même chose, l'évolution de la pensée de Dieu , considérée sous deux points de vue, sous deux aspects différents. Dès lors rien n*existe dans le temps qui n'existe aussi dans l'espace , rien dans l'espace qui n'existe aussi dans le temps. Mais le temps et l'espace ne sont que des formes ; il doit exister encore ce par quoi l'activité divine remplit ces formes , ce qu'elle recouvre de ces formes. Ce quelque chose qui remplit l'espace et le temps, qui existe dans l'espace et dans le temps, qui ne saurait exister en dehors d'eux, c'est ce qu'on trouve en tout et partout , c'est ce qui subsiste sous les apparences les plus variées que nous montre Tunivers, c'est la matière. Rien de ce qu est dans le monde réel ne saurait être sans la matière ; la matière est la condition , le fondement né-
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eessaire de tout ce qui existe : car la matière est la combinaison de l'espace et du temps; en elle se fait la synthèse de leurs deux manières d'être. Aussi a-t- ,elle pour symbole , dans Tordre physique , le solide, le solide qui réunit les propriétés de la ligne et de la surface, que la géométrie nous montre engendré par la surface , qui elle-même Ta été par la ligne.
L'univers , l'ensemble des choses créées, c'est l'évolution de la pensée divine devenue visible; c'est la statue que )e ciseau du sculpteur a réalisée dans le marbre ou la pierre. L'univers , ou l'ensemble des choses créées , doit donc participer aux lois de l'évolution de cette pensée ; nous devons retrouver en lui les propriétés combinées du temps , de l'espace, de la matière. Or quelles sont, au point de vue où nous nous plaçons , les propriétés du temps, de l'espace, de la matière ? Le temps a pour propriété essentielle , principale , l'identité dans le mouvement. Le temps n'est pas une chose qui se transforme incessamment par l'assimilation d'éléments nouveaux; nous l'avpns dit, il demeure toujours semblable à luimême. Sous cette identité, en dépit de cette identité, le temps ne cesse p^s de se mouvoir , s'anéantissant et se reproduisant perpétuellement sous la même forme. La sphère qui , tournant sur elle-même, roule dans une direction déterminée , toujours semblable à elle-même, ou, pour mieux dire, toujours elle-même, toujours remphssant le même espace, est l'image du tanps. Le mouvement de cette sphère peut être considéré par rapport aux stations qu'elle a déjà occupéesy par rapport à la station qu'elle occupe à tel mo-
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iû&at éoittaé ^ enfin par rapport à celtos qu'elle ooci»para; en d'autres termes^ par rapport an passé, «u présent, à ràvânk. Le second terme, e'est-^^lire le présent, on le voit du premier ooup d'œil, n'existe pas, ou du moins n'existeqb'en tantqâè passage, qne trai^ sition du premier au troisième; il est le point où se ra^ contrent, on se confondent ces alternatives d'anéantissement et de reproduction dont nous venons de parler. Le présent n'a donc pas d'existence qui lui soit propre; par lui-^méme il n~est pas, ou du moins il n'est qu'une limite enb'e le passé et l'avenir , limite incessamment déplacée par le mouvement du passé vers Tavenir. Le temps n'est pas , il a été ou il sera. Le présent , cette seule portion du temps que nous nous croyions en oiesure de saisir , nous échappe incessamment. C'est avec une parfaite exactitude philosophique que le poète a dit :
Le moment où je parle est déjà loin de moi !
L'espace, cette autre forme de l'activité divine , exprime la simultanéité, tout aussi con^léteEmeat que le temps la successivité. La propriété eSsentîeUey caractéristique de l'espace , c'est la coexistence de ses parties. Considéré en lui-m^e , dans le mode d'existence qui lui est propre, l'espace n'a pas été et ûe sera pas; il est. Ce qu'il exprime, c'est une série dont tous les termes se seraient dévelotq^és simultanément. L'espace , à tel moment de la durée,, se moiUre tout aussi bien identique dans toutes ses .paivties que le temps le peut être dans le passé etdlms l'avenir. Par ia penaée divises l'eApace.^ l'espace 11»*
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inéme , indépeadamment êe oe qu'il contient , et vous le trouverez toujours le mèsùe ; aucune de ses parties ne dififérera de l'autre.
Or la matière^ existant à la fois dans le temps et . 4an6 l'espace , devait réunir, combiner en elle lés différents modes d'existence ou les propriétés de Tun et de l'autre. Elle devait participer au mouvement du temps ) à l'immobilité de Fespace. Au premier abord le problème semble insoluble ; on se trouve en présence d'une 0{]fK)sitiOQ dont les termes paraissent inconciliables. Le problême a pourtant une solution , et l'antithèse aboutit à mie synthèse. Imaginez eneSet que la matière , dans chacun de ses points , partout où elle existe, obéisse à un mouvement évolutif, accomplisse une évolution, il en résultera qu'elle participera simultanément à la moinlité du temps , à l'immobilité de l'espace. Or, à peine l'activité divine s'est-elle posée sous une forme, qu'elle tend à s'anéantir sous cette forme pour se produire sous une autre ; à peine a-t-elle atteint un certain degré de son évolution, qu'elle tend au degré supérieur, mouvement qui , s'accomplissant dans le temps , s'acc(HnpKt aussi dans l'espace. Elle est la môme à chacun des instants de cette évolution que nous tentons de fixer, ou que , par hypothèse , nous prétendons avdkfixés; elle se produit également sûr tous les pdntè de l'espace. La matière, c'est*à-dirè l'élément au tnioyên ducfuel Dieu manifeste sa pensée, devait donc oécéj^airefment éjcprimer cette douMe manière d'être jusque dans ses dernières molécules. Là môiliâré partisse rmû^er^ î^pirMint en ëfifet la péntséé divitié,
aiûsi que ïp moindre fragment d'un miroir brisé reproduit l'image qui fut d'abord réfléchie par le mircâr entier.
La matière , considérée en elle-même j est la manifestation visible de l'activité divine. Elle est la limitation de cette activité , qui , sans elle ne saurait se traduire dans le domaine de la réalité : car c'est la condition de tout ce qui existe d'être renfermé 9 contenu dans certaines limites. Si le temps et l'espace sont les premières formes de cette activité , la matière est la première œuvre, la première chose produite par elle ; elle est le premier degré de la réalisation de la pensée de Dieu dans le monde visible. Mais cette pensée, dans son évolution, ne s'arrête pas à ce premier degré ; elle traverse une suite de transformations , elle subit une série de modifications, qui doivent se trouver exprimées par des transformations et des modifications matérielles qui lui correspondent. A l'aide de quels matériaux , de quels instruments, pour ainsi dire, s'est-elle primitivement manifestée ? Quelle a été , en d'autrçs termes , la première matière qui ait rempli le monde ? Quel aspect a présenté la pensée de Dieu à ce premier degré de ce que nous venons d'appeler sa réalisation? En quoi cette matière primitive devait-elle différer de cette matière incessamment modifiée avec laquelle nous nous trouvons en contact journalier? C'est ce que nous ne saurions déterminer avec quelque degré d'exactitude ou de probabilité. Ce que nous pouvons conjecturer, c'est qu'une matière subtile, cosmique, qui nous échappe sous sa forme propre , que nous al-
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INTRODUCTION. — DIEO ET l'uNIVERS. 17
loQS reconnaître, pour ainsi dire, par la pensée, au delà de la matière grossière que nous voyons et touchons , a d'abord rempli l'immensité. Les plus anciennes traditions nous parlaient déjà de cette matière, qu'elles appelaient Téther, et d'où, suivant elles , le monde était sorti ; au dernier degré de son développement, la science moderne nous ramène aujourd'hui à ces croyances primitives. L'éther a forcé l'observation scientifique à reconnaître sa présence dans les espaces qui séparent les mondes.
L'éther c'est la matière qui ue contient encore qu'en puissance d'être toutes les formes, toutes les propriétés , qui s'en dégageront dans la suite des temps; c'est le chaos qui, dans les anciennes traditions, a toujours précédé la création ; c'est la masse confuse et indigeste du poète, rudis indigestaque moles ; c'est a la terre encore informe et vide , tandis que les ténèbres couvraient la face de Tabime et que l'esprit de Dieu se mouvait sur les eaux » , telle (pie nous la représente la Genèse. L'éther cosmique , c'est , dans le monde matériel et visible, ce qu'est la notion générale de l'être dans le monde intellectuel, avant qu'elle ait regu aucune modification , aucune détermination. Si, par la pensée, nous remontons des êtres et des choses les plus complexes aux plus simples, nous finissons par arriver, de degré en degré, à ce point de simplification où êtres et choses vont se confondre et comme se dissoudre dans l'éther. Mais , si les poètes nous ont dépeint l'état de choses qui précéda la création , c'estnà-dire le chaos , comme une lutte terrible entre des forces opposées, comme un
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océao d'éléments contraires s'entrechoquant sans cesse, le chaos, ou Téther cosmique, se présente, aupoint de vue philosophique, sous de tout autres apparences. C'est , à ce point de vue , l'image du repos et de l'immobilité ; c'est un je ne sais quoi sans forme, ni couleur , ni mouvement , où vient disparaître toute forme , s'effacer toute couleur , cesser tout mouvement , où tout ce qui a eu développement rentre dans son germe , où le germe à son tour tend à se dissoudre , où les corps deviennent fantômes , où les fantômes eux-méipes s'évanouissent,.., où la pensée humaine , qui ne peut atteindre à ce dernier degré de ténuité, de subtilité des choses, à celte dernière limite du monde matériel et visible, se trouble et s'échappe, pour ainsi dire , à elle-même. Là elle se rencontre avec la première manifestation de Dieu dans la création , avec la première du moins qu'il nous soit donné de connaître, ou plutôt de concevoir; au delà, c'est Dieu , Dieu lui-même.
L'élher , avons-nous dit , fut le premier produit de l'activité divine dans son rayonnement à travers l'espace ; il devait , à son tour, devoir le point de départ d'une évolution nouvelle dans la création, la matrice où allaient s'enfanter de nouveaux produits. De l'éther émanent d'abord trois fluides , que nous nommons impondérables, d'une qualité négative pour nous et qui leur est également comm^une ; que nous distii^uons aussi en raison de leurs qualités spéâales, en leur donnant les noms de fluide électrique , lumineux , calorique ; tous les trois appelés à jouer un grai)4 r^te d?ins le re^te de l'tBwvre créatrice, car k
IlfTRODUGTIOTf. — DIEU ET L'URIVERS. 19
philosophie de la nature les considère depuis longtemps comme parties intégrantes , comme bases constitutives de tous les corps créés. Ces fluides ne sont d'ailleurs , suivant toute probabilité , que l'éther luimême montrant sous ces formes nouvelles certaines propriétés qui demeuraient cachées sous sa forme première. Chacun d'eux nous semble non seulement avoir pour base Téther, mais n'être, pour mieux dire, que Téther lui-même, manifestant exclusivement tsmtôt la propriété qui le rend lumineux, tantôt celle qui le rend calorique, tantôt celle qui le rend électrique. Les sciences physiques tendent , en effet , de jour en jour , et réussissent de plus en plus à constater l'identité d'essence de ces fluides, que nous voyons avoir une importance considérable dans les phénomènes naturels. Il semble d'ailleurs que cette identité d'essence ressorte davantage encore des considérations philosophiques que nous venons d'exposer. Examinées sous ce rapport , les transformations successives de l'éther, le développement de l'éther dans le monde matériel , seraient anabgues aux transformations et an développement de la notion de l'être en soi dans le monde intellectuel.
L'éther cosmique, sous l'influence de camses initiales inconnues de nous , impénétrables pour nous, subit de nouvelles évolutions ; il passe par de nouveaux degrés d'agrégation, de condensation; il engendre de nouvelles forces , de nouveltes formes , de nouvelles propriétés. A certains moments fixés dans les décrets providentiels, la matière éthérée prend çà at là plus
de consistance. Parfois , il est vrai , elle n'ira qu'à former dans l'espace de légères nébulosités, sans contours bien distincts, qui s'arrondissent en anneaux , se projettent en éventail , envoient au loin de nombreuses ramifications. D'autres fois elle s'arrête , se fixe, s'agglomère autour de disques, de noyaux, d'aspect et de dimensions variés. Autour de chacun de ces points centraux elle subira de nouvelles transformations, au bout desquelles elle finira par se montrer tantôt en masses lumineuses, éclatantes, qui deviendront autant de soleils ; tantôt ^i masses obscures , qui seront les planètes et leurs satellites , semblables à la terre que nous habitons ; d'autres fois en corps moins fortement liés dans leurs parties constitutives , en comètes à la chevelure et à la queue flamboyantes. Et sur ce terrain la spéculation philosophique commence à se rencontrer avec les observations de l'expérience. « Déjà, nous dit un astronome, on peut marquer l'époque de l'arrondissement des contours extérieurs (de ces nébulosités dont nous venons de parler) ; l'époque de l'apparition d'un noyau central; l'époque où ce noyau, devenu très éclatant, restera seulement entouré d'une légère nébulosité ; l'époque où cette nébulosité , à son tour , sera condensée. Alors l'observateur aura suivi la naissance d'une étoile dans toutes ses phases (1). »
Cependant les corps cosmiques sont appelés à des rôles différents dans cet espace qu'ils viennent de remplir , pour ainsi dire de peupler. Les soleils de-
(l)Her8chell.
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viennent , au moins relativement , des points fixes , immobiles , des centres. Les planètes tournent sur elles-mêmes , et décrivent autour de ces centres des mouvements elliptiques, dans des périodes de temps variables ; plusieurs entraînent à leur suite un certain nombre de satellites. Les comètes tracent dans l'espace leurs courbes capricieuses. Les étoiles qui brillent au firmament, suivant ce que la science nous enseigne, sont autant de soleils, autour de chacun desquels des astres secondaires accomplissent leurs évolutions. Le nombre de ces étoiles est vraiment incalculable ; les grains de sable qui couvrent le rivage des mers, les grains de poussière que soulève dans l'atmosphère le vent d'orage , n'en sauraient donner une idée même approximative. Quand nous jetons les yeux, par une belle nuit d'été, sur la voûte du ciel, elle nous paraît toute couverte d'astres étincelants , qui se multiplient encore , au bout de nos télescopes, par d'incroyables chifiFres. Chaque constellation de la voie lactée se décompose en cent , en mille , en cent mille étoiles , et le ciel disparaît sous les groupes de ces constellations. Dans son style pittoresque, voulant donner une idée du grand nombre des comètes, Kepler avait dit : «Il y a plus de comètes au firmament que de poissons dans l'Océan, w Kepler aurait pu dire la même chose , non pas seulement des comètes, mais des planètes, mais des soleils, mais des systèmes de mondes ; encore n'eût-il employé qu'une image bien insuffisante à peindre le nombre de ces astres, car il se serait servi de comparaisons finies pour peindre ce qui est infini, et cette profusion de
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22 PHILOSOPHIE DE L'hISTOIRE.
soleils qu'on ne saurait dénombrer s'épanche dans des espaces qui n'ont pas davantage de mesure. Notre globe terrestre, le système planétaire auquel il appartient, ne sont que des infiniment petits dans l'immensité de l'univers. On peut évaluer le rapport d'un grain de sable à la masse totale de la terre ; on ne saurait évaluer le rapport de notre globe terrestre, ou de notre système solaire , à celle de l'univers. Le grain de sable , multiplié un certain nombre de fois par lui-même , devient le globe terrestre ; mais le globe terrestre, multiplié autant de fois qu'on le pourra par le chiffre le plus élevé, lie s'élèvera jamais aux proportions de l'univers. Expression d'une intelligence infinie, comment cet univers ne serait-il pas lui-même infini ?
L'univers , que nous venons de considérer sous le seul rapport de l'étendue, obéit à un mouvement évolutif continu. La pensée de Dieu , en effet, ne saurait rencontrer plus de limites dans la durée que dans l'étendue ; si l'espace manifeste toutes les modifications de l'être aptes à coexister, la durée manifeste à son tour toutes celles aptes à se succéder. Expressions variées d'une pensée infinie , ces modifications ne pouvaient manquer de se suivre aussi à l'infini. Ainsi l'univers ne saurait-il être fixé, enchaîné à un état donné , pas plus que circonscrit dans un espace déterminé. Ainsi l'ensemble des choses créées accomplit-il une évolution perpétuelle , dont il ne nous présente à tel ou tel instant qu'une phase passagère. Chacune des phases qui se succèdent pendant cette évolution n'est rien autre que ce qu'est le présent