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cules d'aspect inutile, maintenaient cette forme sur son trône. »
Il est incontestable que dans un semblable état social la Solidarité économique, en tant qu’elle peut être le fruit de la division du travail, serait poussée à ses dernières limites. Ces Sélémistes sont devenus, dans le sens le plus lttéral du mot et non pas seulement par métaphore, membres d’un même corps, puisque l’un n’est plus qu'une main, l’autre qu'un pied, l’autre qu'une paire d'oreilles, et l'intellectuel n'est plus qu'un cerveau. Mais je pense que vous serez d'accord avec moi pour ne pas souhaiter voir, dans cette hideuse vision, une anticipation du régime futur de notre pauvre terre. L'homme naturellement n'est que trop infirme, et la vraie solidarité ne doit pas avoir pour but d'accroître cette infirmité, mais de la diminuer, non de nous amputer de certains organes, mais de nous donner des organes nouveaux.
J'aurais d'alleurs un autre grief contre la solidarité résultant de la division du travail, c'est qu’elle est surtout d'ordre physiologique, identique à la division physiologique des organes et des fonctions, si bien que les biologistes l'ont empruntée aux économistes — et non l'inverse, comme on le croit généralement. — Et vous savez si, depuis lors, dans l’école sociale biologique ou organiciste, on a fait un abus ridicule de ces soi-disant identités. Certes, nous ne les prenons pas toutes au sérieux. Je ne crois pas, malgré l'autorité déjà vénérable de Ménénius Agrippa, que la solidarité qui existe entre un sénateur et un
ouvrier soit du même ordre que celle qui existe entre les membres et l'estomac, ni d’autres exemples plus étranges encore. Néanmoins nous ne pouvons nier que la division du travail ne soit un phénomène naturel, spontané, inconscient — c'est là précisément ce qu'admirent les économistes — et par conséquent toute solidarité qui se fondera sur elle participera aux mêmes caractères : elle sera fatale, inconsciente et par conséquent amorale. Elle n’impliquera ni justice, ni amour; elle n'est pas la nôtre.
S 2. Échange. — Mais, disent les économistes, notre Solidarité ne consiste pas seulement dans la division du travail, elle se manifeste aussi dans l'échange. Or, les griefs que je faisais valoir contre la division du travail ne semblent pas pouvoir s’appliquer à l'échange. L'échange n'implique pas la séparation des hommes, mais leur rapprochement. L'échange n’est pas un fait fatal, ni même naturel, car les animaux ne le pratiquent pas, ni même spontané, car 1l n'apparaît guère qu'avec la civilisation. Il est volontaire : il est, à proprement parler, un acte d'union, une sorte de mariage, car tout acte d’échange implique un couple de co-échangistes, et qu'est-ce que l'amour, sinon une sorte d'échange ? échange de serments, échange de baisers, pour finir ou pour se consolider, par l'échange de l'anneau nuplal. Et l'échange, à la différence de la division du travail, ne mutile aucun des contractants. Au contraire, les économistes ont démontré — c’est une des plus belles (et des plus certaines d’ailleurs) dé-
monstrations de l’économie politique — que l'échange enrichit les deux parties: nul ne sort d'un échange accompli sans en avoir retiré un avantage quelconque, un supplément d'utilité. Il y a donc vraie solidarité entre tous ceux qui s’accouplent quotidiennement par le en de l'échange: vendeur etacheteur, marchand et client, propriétaire et locataire, prêteur et emprunteur, patron et ouvrier.
Bastiat définit l'échange : «(l'échange de services». «Chacun, ditl, fait profiter autrui de ses efforts et profite des efforts d'autrui dans des proportions convenues, ce qui est l'échange... Grâce à l'échange, l'être fort peut, jusqu'à un certain point, se passer de génie et l'être intelligent de vigueur, car par l’admirable communauté qu'il établit entre les hommes, chacun participe aux qualités distinctives deses semblables. »
Voilà en effet un aspect de la solidarité un peu différent de celui de tout à l'heure, quoiqu à vrai dire l'échange ne soit qu'une résultante de la division du travail. Mais 1l ne nous paraît pas beaucoup plus séduisant.
D'abord je ne crois pas que l'échange puisse être assimilé à un acte d'amour. Ce qui constitue l'amour, dans le sens le plus élevé comme le plus physiologique du mot, c'est l'union, la conjugaison, la fusion. Or il n'y arien de tout cela dans l'échange.
Consultons les jurisconsultes ; ceux-là ne sont pas des mystiques. Ils nous apprendront ceque c'est que l'échange. Tout échange, enseigne-t-on dans les Écoles de Droit, se ramène à l’une de ces deux formules:
do ut des ou facio ul facias: «je donne une chose pour que tu endonnes une autre », ou «je fais un acte pour que tu en fasses un autre. » Ne traduisez pas cela, Je vous prie, en disant que l'échange est un don réciproque ! Ce qui caractérise le don, même réciproque, c'est d'être désintéressé ; or ce qui caractérise l'échange, c’est la particule conjonctive ul, «pour que», Cafin que». Je cède ceci afin que tu cèdes cela, 1 pour I, 10 pour 10, 100 pour 100, valeur pour valeur, poids pour poids, mesure pour mesure. C'est la Justice qui préside à l'échange : on l'appelle la Justice commutative, et pour bien marquer son rôle on lui met dans la main une balance dont le fléau est parfaitement horizontal, ce qui indique que les deux plateaux sont chargés bien également. Sans doute c’est là la Justice, ou du moins une des formes de la Justice, une forme sévère, un peu inquiétante, dirais-je, ..…. car cette loi de l'échange: poids pour poids ! mesure pour mesure ! travail pour travail ! valeur pour valeur ! sou pour sou! ne sonne-t-elle pas à votre oreille comme l'écho lointain d'une autre loi bien connue : œil pour œil! dent pour dent! coup pour coup! vie pour vie ! et qui s'appelait la loi du Talion? Cette loi de Talion, depuis longtemps rayée de la Justice pénale, est demeurée dans l'ordre économique, et c’est elle qui s'appelle l'échange ; Proudhon avait déjà fait cette remarque. En tout cas, sil faut y voir une forme de la Justice, nous ne pouvons nous résoudre à y voir une des formes de la Solidarité. Si c'en est une, elle est atroce. |
D'ailleurs, il n’y a qu'à regarder les couples-types d'échangistes cités tout à l'heure: vendeur et acheteur, prêteur et emprunteur, patron el ouvrier, pour voir quelle singulière solidarité est la leur. Il est vrai qu'ils ne peuvent se passer l’un de l’autre et qu'ils vivent l’un par l’autre, à la façon de ces frères Slamois ou de ces sœurs Indoues dont les journaux, ces Jours-c1, nous racontaient l’histoire et qui, quoique inséparables, se disputaient souvent et même se battaient. Affreuse solidarité que celle qui unit par un lien de chair deux êtres qui se haïssent ! 1l faut le couper, comme on a fait du lien entre Radica et Doodica.
L'échange, dans ses origines, à été une trêve entre deux guerres, mais où les parts apportaient encore les habitudes et l'esprit de la guerre. Entre le vendeur et l’acheteur, il y a lutte, et c'est la survivance de cette lutte qui apparaît encore aujourd'hui dans &le marchandage», banni des magasins où se fournit la bonne société, mais encore d’une pratique usuelle dans les halles et dans les bazars d'Orient. Cette lutte est-elle une solidarité dérivant de l’échange? Et cette opposition d'intérêts apparaît plus aiguë encore dans l'échange du travail, dans les rapports entre patrons et ouvriers : à, le marchandage prend la forme de la guerre véritable qu'est la grève. Et entre le propriétaire et ses locataires, le sentiment qu éprouvent ceux-ci et qui se ravive si douloureusement à chaque terme à payer, faut-il l'appeler du nom de solidarité? Quant à l'échange des capitaux, quant aux rapports entre prêteurs et em-
prunteurs, créanciers et débiteurs, leur histoire, sion la faisait, serait la plus tragique du monde, remplie de luttes aussi, de révoltes des débiteurs contre les créanciers, depuis celles des plébéiens de Rome se retirant sur le Mont Aventin jusqu'aux Shylock réclamant, le couteau à la main, la hivre de chair convenue, poids pour poids, et de nos jours des millions de drames plus obscurs qui finissent par ce dénouement banal : l'expropriation. Voilà les couples solidaires ! Trouvez-vous qu'ils ressemblent à des couples d’amoureux ? dites plutôt à des duellistes. Enfin, il ne faut pas oublier que l'échange ne met en relation que ceux qui ont quelque chose à échanger. Être vendeur ou acheteur, prêteur ou même emprunteur, patron ou même travailleur salarié, c'est un privilège qui n’est pas donné à tout le monde. Combien d'individus, en ce monde, qui ne possèdent aucune de ces qualités et ne peuvent, par conséquent, prendre part à la valse d'aucun de ces couples, mais en sont réduits à les regarder faire ? Dans sa première leçon, M. Bourgeois citait le mot de M. Alfred Fouillée: « La société n'est pas un archipel d'îles avec des Robinsons. » En est-1l bien sûr ? Je crois au contraire — et un esprit pénétrant qui n'était pas pourtant un économiste ni un s0c10logue, Vinet, l'avait déjà dit — je crois qu'il y a dans nos sociétés beaucoup de Robinsons. Ce n'est pas dans les îles désertes du Pacifique, c'est au sein de nos grandes cités, c’est dans la foule tumultueuse qui descend et remonte chaque soir les faubourgs ou qui stationne le long des quais dans les grands ports,
c'est là qu'on les trouverait, ces Robinsons, n’ayant
rien de ce qu'on appelle d'un mot si juste d’ailleurs & les relations sociales », ne connaissant n1 la sohdarité qui résulte de la division du travail parce qu ils n'ont point de métier, ni celle de l'échange parce que, n'ayant rien à donner, ils n ont rien à recevoir, plus vraiment seuls au monde, plus distants de la foule qui les coudoie que Crusoé dans son île, n'ayant même pas comme lui les débris sauvés du naufrage, n'ayant pas même comme lui l'espoir de voir un jour apparaître le vaisseau qui les ramènera dans la société des hommes ! L'Église avait créé au moyen âge ce qu'on appelait les Excommuniés : ils étaient séparés de la Société des hommes et nul ne devait leur fournir n1 le pain, ni le feu : ceux-là étaient vraiment désolidarisés. Mais combien n’y a-t-il pas de ces désolidarisés sans feu ni lieu, des excommuniés, non plus au sens canonique, mais au sens économique de ce mot? Et du reste, même parmi ceux qui sont acheteurs ou vendeurs et qui tiennent à la Société par le lien précaire d’une pièce de monnaie échangée, combien n'y a-t-1l pas de ces désolidarisés ? Quand Roméo va acheter du poison chez le pauvre apothicaire, celui-c1 résiste en disant que la loi lui défend de vendre du poison. &« Mais, lui répond Roméo, le monde n'est pas fait pour toi nt les lois de ce monde! » Et voilà ce que répètent aujourd’hui des mullions de voix d'hommes qui n'ont pas lu Shakspeare : « Le monde n'est pas fait pour nous ni les lois de ce monde. » Alors comment pourra-t-il durer ?
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Ce n’est donc pas l'échangisme qui pourra réaliser le solidarisme.
$S 3. Concurrence. — L'idée de concurrence paraît au premier abord si contraire à celle de solidarité — d’un côté la lutte, de l’autre l'union, les deux pôles du monde social — qu'on ne s'explique pas comment il a pu venir à l'esprit des économistes de chercher la solidarité dans la concurrence. On dirait une gageure. Cependant telle est bien la pensée de Bastiat et même de M. Yves Guyot: « Des esprits superficiels ont accusé la concurrence d'introduire l’antagonisme parmi les hommes. Cela est vrai et inévitable tant qu'on ne les considère que dans leur qualité de producteur ; mais placez-vous au point de vue de la consommation et vous verrez la concurrence elle-même rattacher les individus, les familles, les classes, les nations et les races, par les liens de l’universelle fraternité. » Et voici la démonstration : c'est la concurrence qui force chaque producteur à faire le mieux possible, à s’ingénier pour satisfaire les besoins et les désirs du plus grand nombre possible d'individus, ou, comme le dit M. Yves Guyot, « à se préoccuper de leur bien-être à tout instant », ce qui d’ailleurs lui fait désirer que tous ses clients deviennent heureux et riches, car « la fortune d’un producteur, c'est la richesse de sa clientèle ». Et c'est la concurrence aussi qui empêche tout progrès réalisé, toute invention nouvelle, de rester la propriété de l'inventeur, de demeurer une richesse individuelle et égoïste. C’est la grande dispensatrice qui arrache le progrès des mains qui voudraient le retenir,
pour le faire tomber dans le domaine public, pour le disperser comme une pluie bienfaisante sur tous. |
Toute cette argumentation peut se résumer en ceci : la rivalité des producteurs tourne au profit de l'intérêt général. Je ne crois pas que cette thèse soit fondée n1 en morale ni en fait. En fait, nous voyons au contraire la concurrence des petits commerçants engendrer la falsification des denrées — comme celle du lait dont un journal du matin a fait grand bruit ; — la concurrence des grands fabricants engendrer les trusts et coalitions pour imposer certains prix et gouverner certains marchés. Et quand on demande à des fabricants philanthropes d'appliquer chez eux telle ou telle réforme, par exemple d'augmenter le salaire de leurs ouvriers et de réduire la durée de la journée de travail, ou de fermer le dimanche, ils répondent (et cette réponse est très sincère et très fondée): « Nous ne demandons pas mieux, mais nous ne le pouvons pas parce que la concurrence nous en empêche. » Je ne crois pas du tout que la concurrence engendre une solidarité nécessaire éntre l'intérêt du producteur et l'intérêt général. Et la concurrence nous paraît un fondement pire que les précédents pour asseoir le principe de solidarité.
Or les économistes, que je sache, ne nous en indiquent point d’autres que les trois que Je viens de passer en revue. Puisque aucun ne nous parail
acceptable, j'en conclus donc que la solidarité n'existe dans l’ordre économique actuel que sous des aspects très imparfaits, qui peuvent être naturels sans doute et même nécessaires, mais qui, précisément parce qu'ils sont naturels et nécessaires, ne remplissent aucune des conditions que nous cherchons. Il faut se décider à jeter par-dessus bord toute solidarité naturelle, fatale. [l n’y a qu'une solidarité désirable — c’est celle qui est artificielle, en entendant par là celle qui est voulue et réalisée par des moyens intentionnels. Et il n'y a pas d'autre moyen possible ni même imaginable pour la réaliser que l'association contractuelle.
Contractuelle ? alors nous excluons la solidarité réalisée par la loi, par l'État : par exemple l'assistance etl’assurance sociale ? Non, car nous pouvonsles appeler, comme M. Bourgeois, (quasi-contractuelle ». Je considère l'État, toutes les fois qu'il est organisé démocratiquement, c’est-à-dire toutes les fois que la loi et le gouvernement ne sont que l'expression sincère de la volonté de la majorité — par exemple les cantons suisses qui sont le seul type d'État vraiment démocratique au monde — je considère une société organisée de la sorte comme véritablement une associalion libre, tout aussi bien et mieux qu'une société financière ou coopérative ou une compagnie de chemins de fer. Sans doute, 1l faut se soumettre à la loi de la majorité, mais quelle est donc l'association où 1l puisse en être autrement? Dès qu'il y a trois personnes associées, 1l faut bien que, s’il y en a deux du même avis, la troisième se soumette.
PTE
D Res Voie AT RER ASS ER A
La seule différence qu'on puisse indiquer, c’est que dans l'association contractuelle entre qui veut,
tandis que dans cette association qui s'appelle l'État
on entre par le fait de la naissance. C’est une düifférence sans doute, mais elle n’est pas essentielle, car, d’une part, 1l y a des associations où l'adhésion est en fait quasi-obligatoire, et d'autre part, s'il est vrai qu'on ne nous demande pas notre avis, quand nous naissons, pour nous déclarer citoyen de tel ou tel État, nous pouvons toujours plus tard, si nous le voulons, en sortir en nous faisant naturaliser citoyen d’un autre État. Et même. pour ces cantons suisses dont je parlais tout à l'heure, c'est très fréquent. En somme, si nous restons des citoyens de notre patrie, c'est que nous le voulons bien. Pourquoi donc dire que cette association n'est pas volontaire ? Cent fois dans notre vie n’avons-nous pas ratifié le vœu du baptème |
Si nous avions à déterminer a priori quelle est la forme, quels sont les caractères de l'association qui consthtuerait le milieu le plus propice à l'éducation solidariste, nous pourrions les déterminer à peu près comme ceux-c1 :
Il faudrait que l’objet füt le plus général, le plus universel possible, le plus commun possible à tous les hommes, quil ne füt pas entre eux une cause de division et d’antagonisme, mais de rapprochement, qu'ilne s'appliquât pas à des faits accidentels et
exceptionnels de la vie, mais à l’activité la plus régu-
hère et la plus continue.
T'els sont à peu près les désiderata de l'association
é sx fe
solidariste. Voyons si les formes d’association que nous connaissons le mieux y satisfont.
Nous pouvons écarter d’abord ces associations qui ne réunissent que des capitaux, non des hommes. Dans une Compagnie de chemins de fer, quelle solidarité y a-t- 1l entre les actionnaires et les hommes d'équipe ? Et entre les actionnaires eux-mêmes, la seule solidarité, c’est l'espoir commun de toucher un gros dividende ou la crainte commune de n’en point recevoir et c’est de passer à la même caisse pour toucher leurs coupons. Toute leur solidarité peut passer par le trou du guichet.
S 1. L’Associalion professionnelle. — L'association professionnelle est une des formes les plus antiques et les plus solides de la solidarité humaine. Et vous savez qu'elle tend aujourd'hui à reprendre plus d'importance qu'elle n'en a jamais eu, à tel point que beaucoup de socialistes, d'économistes, comme M. L. Brentano, et de sociologues comme M. Durkheim., y voient la forme typique, essentielle, de l’association humaine. C'est elle, pour M. Durkheim, qui doit créer le droit nouveau et la morale. C’est elle qui, pour l’école catholique et même pour d’autres, doit servir de base à l’organisation politique par la représentation professionnelle.
Et certes ce n'est pas nous qui rabaisserons les admirables exemples de solidarité donnés par les ouvriers dans leurs luttes pour la défense de leurs intérêts et dans leurs grèves, mais cependant l'association professionnelle a pour nous, je ne dirai pas deux vices, mais enfin deux caractères qui ne nous
permettent pas d’y reconnaître le type de l’association solidariste.
D'abord elle est liée à la division du travail et par là même elle porte, comme un péché originel, toutes les fautes que nous avons reprochées à celleci. Elle tend à différencier les hommes; elle les dégrade dans une certaine mesure par l'empreinte et les stigmates du travail professionnel ; elle fait de ce qui ne devrait être qu'un moyen, le métier, le but de la vie; elle cultive un égoïsme corporatif qui n'est pas moins redoutable que l’égoïsme individuel, et qui, tout aussi bien que celui-ci, peut se trouver en opposition avec l'intérêt général.
De plus, elle est un instrument de lutte, de lutte pour la défense précisément de ces intérêts professionnels. C’est une solidarité sans doute, mais une solidarité à la façon de la phalange lacédémonienne ou de la légion romaine, une solidarité armée contre tous ceux qui ne sont pas dans ses rangs et toute hérissée de boucliers et de piques. Ceux qui ont lutté pour réaliser un progrès quelconque — invention mécanique, organisation nouvelle du travail, coopération — savent que l'éternel obstacle vient des professionnels. Que deviendrons-nous si telle réforme se réalise ? disent-ils aigrement. C'est qu'ils ne comprennent pas qu'une profession doit être comme un poste assigné au soldat. Il doit l’occuper sitôt qu'on lui fait signe que c'est à sa place et le quitter sitôt qu'on le relève.
Je ne puis donc croire, ni en tout cas désirer, que l'association professionnelle, pas plus que la division