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LA SOLIDARITÉ ÉCONOMIQUE D be bel
du travail, dont elle est issue, devienne la forme d'association normale de la Cité future. Je pense qu’elle n’est destinée à jouer qu'un rôle, considérable sans doute, mais partiel et transitoire. Dans la vie de chacun de nous l'existence professionnelle ne prendra qu'une place de plus en plus limitée, et, en tout cas, de plus en plus dissimulée. Ce que l’on appelle dans la langue militaire d’un très beau nom d'ailleurs & être de service », ne sera qu'une part restreinte de notre vie et, comme le dit très bien d’'ailleurs M. Lalande dans son livre sur La dissolution, quand on n’est plus & de service » on s'applique à être comme tout le monde. C'était l'usage autrefois, au moyen âge ou chez les Égyptiens, d'annoncer par des marques visibles, par un uniforme, le métier ou la profession que l’on exerçait et d'en tirer vanité. Aujourd'hui au contraire, un homme bien élevé, un gentleman, ne révèle par aucun signe visible, ni même, autant qu'il le peut, par son langage, la profession qu'il suit. Il s'applique même, le travail fini, à effacer, par ce bain ou ces douches qui deviennent d’un usage de plus en plus fréquent dans toutes Les grandes fabriques, toutes les marques de la vie professionnelle, et 1l s'applique à être tout simplement € un homme », un homme comme tout le monde. Ce sont là de petits détails, mais 1ls ont une valeur symbolique et prophétique.
$S 2. L'associalion mutualiste. — La société de secours mutuels est aussi une des formes les plus antiques de l’aide mutuelle, de la fraternité. Elle a ceci de touchant qu'elle apparaît, comme le bon
Samaritain, dans les heures de souffrances et à l'heure de la mort, pour apporter — soit, à l’origine, en nature et sous forme de soins personnels, soit aujourd'hui sous forme d’indemnité pécuniaire, — l’aide voulue. On ne peut lui reprocher de diviser les hommes, ni de surexciter une forme quelconque d’égoïsme, ni d’être militante. Et elle réalise peutêtre la forme la plus haute de la solidarité en ce que ce sont les forts qui viennent au secours des faibles, les bien portants, des malades, etcomme ce sont généralement les mêmes qui sont toujours les bien portants et les mêmes qui sont toujours les malades, il en résulte que la formule communiste «de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins », se trouve ici réalisée. Combien nous sommes loin du régime de l’échangisme, du do ut des, de la Justice portebalance !
Je ferai plus de réserves en ce qui concerne l’assocation mutuelle pour l'épargne ou la retraite qui est presque toujours basée sur le principe & tontinier », c'est-à-dire sur les chances de mort, les survivants se partageant les cotisations versées par les prédécédés. Lei, c’est une sorte de jeu sur la mort, cest celui qui vit le dernier qui gagne: tant Pis pour les morts.
En tout cas, 1l résulte, de ce que je viens de dire, que la mutualité — même en l’étendant, comme on doit le faire, à toutes les formes d’assurance contre les. risques de la vie — ne s'applique qu à des cas spéciaux, à ce qu on a appelé l’état pathologique du corps social. Elle à donc un caractère, sinon excep-
-tionnel et accidentel — car malheureusement pour
l’homme les mauvais jours sont quotidiens — du moins incomplet. Elle n’est pas intégrale.
$ 3. L’associalion coopérative. — Mais il reste une forme d'association plus vaste, c’est l'association coopérative de consommation. Je sais bien que j'ai l'air de ce personnage de Scribe qui disait toujours : prenez mon ours! je sais bien que la société coopérative de consommation, sous les espèces d'un magasin d'épicerie, voire même d'un restaurant coopératif, ne paraît pas un milieu plus propice au développement de la solidarité que le syndicat professionnel ou la société de secours mutuels, en fait même, beaucoup moins ! Mais c'est que l'association de consommation n'apparaît encore que sous des formes grossières. Elle contient des possibilités infimes. Elle peut s'appliquer aussi bien à la satisfaction de besoins immatériels qu'à celle de manger ou de se loger : on verra le journal coopératif, le théâtre coopératif, et toutes les églises libres sont depuis longtemps des églises coopératives : c'est même par là que la coopération de consommation a commencé.
Veuillez réfléchir que ce fait de la consommation est d'abord le plus universel de tous les faits économiques, car tout homme consomme. Vous me direz. que tout homme produit aussi? D'abord non : il y en à qui consomment sans produire etils ne représentent pas moins des trois quarts de toute société humaine, enfants, vieillards, invalides, la plupart des femmes, sans compter même les rentiers.
De plus et en tout cas, ils produisent dans des conditions très différentes et qui tendent à devenir de plus en plus différenciées, tandis que la consommation tend à devenir de plus en plus uniforme. Elle ne laisse guère subsister que les différences que crée l'inégalité des revenus, mais ce sont là des différences de degré et non de nature, quantitatives et non qualitatives.
Elle tend même à supprimer, dans une certaine mesure, la division du travail, puisque, enfin, elle. force des ouvriers à se faire boulangers ou épiciers, des étudiants et des professeurs à se faire restaurateurs; en un mot elle nous oblige à nous servir nousmémes au lieu de nous reposer sur l'oreiller d’une organisation professionnelle automatique ;: et c’est même un des griefs que les économistes font valoir contre le coopératisme, c’est d'attribuer au consommateur la ridicule prétention de tout faire.
Elle réunit les hommes dans une collaboration quotidienne, tandis qu'au contraire la concurrence et la rivalité sont inhérentes à la production. ‘Pardon, direz-vous ! la consommation était bien une cause de la lutte à mort sur le radeau de la Méduse ? C'est vrai, la consommation est une cause de lutte entre les hommes quand ils sont pauvres et misérables, mais elle devient une cause de rapprochement partout où elle est abondante. Voyez si le banquet, cet acte de consommation par excellence, n'a pas été choisi comme le symbole de l'union et même de la communion entre les hommes. Et comme l'humanité marche de la disette vers l’abon-
NAT à datés
dance, ainsi la consommation évolue dans le sens solidariste.
Et enfin la ‘consommation n'est pas un état pathologique, accidentel, intermittent, elle est l’acte normal, continu de la vie. L'association de consommation pourrait prendre pour devise: Pro vita!
Même je crois, contrairement à ce qu’on pense, que l'association de consommation pourra mettre entre les mains des ouvriers un instrument économique plus puissant que l'association professionnelle, parce que la force de la classe ouvrière réside dans sa capacité de consommation beaucoup plus que dans sa capacité de production.
S1 donc le règne de la solidarité doit se réaliser jamais, Je ne puis me Îe représenter que sous la forme de ce que Jai appelé ailleurs déjà la République coopérative", c'est-à-dire par l'association des consommateurs se groupantets entendant pour pourvoir, collectivement, à tous leurs besoins matériels, intellectuels, esthétiques, moraux ou religieux. Alors ce sera la vraie solidarité, car 1l sera impossible que l’un quelconque devienne riche sans que tous les autres n'en bénéficient.
En résumé, l'erreur des économistes, c’est d’avoir cru que la solidarité naturelle était suflisante ?, qu'elle faisait son œuvre toute seule et qu'il n'était pas nécessaire que les individus y participassent
1 Voir notre volume de conférences la Coopération. 2 Voy. le discours inaugural du Pr H. Denis, à l’Université de Bruxelles, octobre 1893, sur la Philosophie posiliviste.
comme acteurs volontaires et conscients, mais qu'au contraire ils jouaient ainsi mieux leur rôle et servaient mieux les fins de la nature, en les ignorant et en poursuivant chacun son propre intérêt: — remarquez cette phrase de Bastiat : & La solidarité, responsabilité collective qui nous fait participer malgré nous aux biens et aux maux de la société. »
J'ai essayé de vous montrer qu'il n’en est rien, que cette solidarité-là, toute passive, est misérable, incomplète, souvent péjorative, et qu'elle tend à faire les individus divergénts. Donc :1l faut la remplacer par une solidarité réfléchie, voulue, active, et qui permettra à l'humanité de se réaliser ainsi que la définissait Auguste Comte, comme « l’ensemble continu des êtres convergents ».
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Séances des 19 et 26 Février 1902.