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les êtres raisonnables. Quant à l'individu, ils le virent caractérisé par cette étroite dépendance Ale
gard des autres individus, qu'avaient si rigoureu-
sement démontrée un Spinoza, un Leibnitz et un Kant.
Ce n'est pas tout. On se plaisait à distinguer radicalement, quant au droit à la liberté légale, entre les actes extérieurs et matériels, et la pensée simple ment exprimée par la parole ou le livre. Si pour les actes proprement dits on jugeait des restrictions légilimes et nécessaires, on rejetait toute: inutation de la liberté de penser, de parler ou d’écrire. On alléguait que, dans l’ordre matériel et spatial, les activités se rencontrent et peuvent se gêner, tandis que, dans l’ordre spirituel, l'exercice le plus complet de la hberté de l’un laisse intacte la liberté de l’autre. Mais une importante école de psychologues vint rétablir la continuité et l'homogénéité entre les pensées et les actions, considérant les premières, à la facon de Leibnitz, comme des actions naissantes, toutes prêtes à se déployer, si, au dehors, quelque action contraire n'y met obstacle. Dès lors, les mêmes raisons qui exigeaient la limitation de l’activité extérieure s’appliquaient à l'exercice de l’activité dite intérieure et spirituelle.
Ces diverses considérations firent peu à peu passer au premier plan une idée qui, de bonne heure, chez des penseurs particuhèrement préoccupés des conditions de la vie sociale, tels qu'Auguste Comte ou Proudhon, avait été opposée au dogme de la liberté individuelle : l’idée de solidarité. Cette idée avait sur
celle de liberté un avantage visible. Elle reposait immédiatement sur un fait, elle était proprement une donnée de l'observation extérieure, une vérité scienüfique. C'est un fait objectivement vérifiable, que l'individu n'est pas dans la société comme un empire dans un empire, mais qu'il tient, par tout son être, non seulement physique, mais intellectuel et moral, et à la génération présente et aux générations passées, de même que toutes ses actions, toutes ses paroles, toutes ses pensées mêmes, ébauches d’acton, ont un retentissement sur l’état physique, intellectuel et moral des autres hommes. Et l’idée de solidarité, à mesure qu’on l'analysa plus attentivement, apparut de plus en plus riche et féconde. Expression vraie et précise du rapport qui lie les hommes entre eux, elle fournissait aux idées de justice, de droit, de devoir, de bienfaisance, de liberté, le contenu réel et le fondement solide que des spéculations trop abstraites avaient été impuissantes à leur assigner. Autour de l'idée de solidarité se groupèrent donc les principales notions de la morale et de la politique, et un système se forma qui, de l'idée qui en était le centre, s’appela le solidarisme.
Ce système semblait un, clair, et largement compréhensif. Il devait donc suffire de le développer avec conséquence pour résoudre, de façon décisive, les problèmes essentiels de la vie pratique. Mais avec
l'effort pour passer du plan à l'exécution, comme il arrive, apparurent les difficultés.
Le système devait être tout scientifique, et le fait même de la solidarité humaine, en tant que donné à l'observation, devait en être l'unique principe. Mais à moins de se borner à faire l’histoire naturelle de l’homme, il est impossible au moraliste et au politique de s’en tenir à un fait brut. Pour conférer à ce fat une valeur pratique, il faut, à tout le moins, l'adopter, l’élire et l’ériger en fin, en objet à réaliser. On devait donc nécessairement concevoir, au-dessus de la solidarité donnée, une solidarité idéale, qui en serait le prolongement et le perfectionnement. Le système devenait ainsi, dès le premier effort qu'il faisait pour se définir, une combinaison de la solidarité comme fait et de la solidarité comme but, la première étant considérée comme menant naturellement à la seconde.
Or, déjà l'introduction de l'idée de fin altère l’unité et le caractère rigoureusement scientifique de la conception. Mais 1l est impossible de s’en tenir à cette transposition, en quelque sorte mécanique, de la solidarité donnée en solidarité idéale. Il s'en faut que tous les effets de la solidarité naturelle soient également bons, salutaires et justes. C’est la solidarité naturelle qui engendre les maladies et Les vices héréditaires, l'élimination des faibles et la survivance des forts, abstraction faite de leur valeur morale, la difficulté, pour l’homme de vertu ou de science encore prématurée, de se faire tolérer par ses contemporains, parfois même de subsister parmi eux.
Weh dir, dass du ein Enkel bisl !
comme disait Méphistophélès.
IT importe donc de distinguer nettement la solidarité comme fait, et la solidarité comme but ou comme devoir. Cette dernière, non seulement n’a pas la même forme, mais a un autre contenu que la première. Il peut arriver qu'entre l’une et l’autre 1l y ait divergence, contradiction même. La notion de solidarité, comme fin de l’activité humaine, ne se suffit donc pas. Elle appelle un principe de choix, de détermination, de correction; et ce principe ne saurait être autre que l'idée de justice. La solidarité que nous devons travailler à établir, c’est celle qui est conforme à l'idée du juste, celle qui rend possible l’accomplissement de la justice. A l’idée de justice, et à elle seule, appartient la primauté. Mais cette idée est elle-même, dans une certaine mesure, abstraite et indéterminée. L'idée de solidarité, par son rapport à la réalité donnée, vient lui fournir un contenu positif, et en assurer la réalisation effective.
Ainsi enrichie, l'idée de solidarité répond beaucoup mieux aux aspirations de la raison humaine. Mais elle est encore trop incomplètement définie pour satisfaire aux exigences de la pratique. Sans doute, à y réfléchir, nous tenons de nos ancôtres et du milieu qui nous enveloppe, nous n'avons pas acquis par nous-même, la plus grande partie de ce que nous sommes. Mais s'ensuit-il que nous ayons proprement un devoir, une dette, et telle dette précise, envers une société actuelle déterminée ? |
D'abord la solidarité que nous constatons dans la
DRE L'or
réalité donnée n'exclut pas l'indépendance relative des individus. Déjà cette indépendance existe, dans une certaine mesure, chez les organismes purs et simples, lesquels, à proprement parler, ne sont pas
composés d'organes, mais d'organismes, doués eux-
mêmes de quelque vie propre. Mais qui peut mesurer la part de réceptivité et la part d’effort personnel et d'originalité d’un homme supérieur, d'un promoteur en matière scientifique ou en matière morale? D'ailleurs, ce n’est pas de nos contemporains, c'est, avant tout, de nos ancêtres que nous tenons le patrimoine dont nous profitons. De ce legs du passé, certes, 1] est naturel, il est Juste que nous soyons reconnaissants à ces ancêtres. Mais qui pourrait déterminer le caractère obligatoire de cette reconnaissance ainsi que la manière dont elle doit se manifester, en se bornant à appliquer déductivement les concepts intellectuels de la justice et de la solidarité ? Ce n’est pas l’idée de justice abstraite, à elle seule, c'est bien plutôt un sentiment de piété et de solidarité familiale, qui nous porte à bénir
nos ancêtres comme des bienfaiteurs et des parents,
sans nous demander précisément si la part de bien qu'ils nous ont léguée l'emporte sur la part de mal, ni si la pensée de nous être utiles fut toujours le mobile principal de leur activité; et c’est le même sentiment de sympathie humaine, tourné vers nos compagnons actuels d'existence, qui nous fait un devoir de témoigner aux fils la reconnaissance que nous portons aux pères.
Tour à tour fait d'expérience, fin idéale, matière
de l'idée de justice, la vraie solidarité humaine est, en outre, une disposition du cœur, un sentiment, au sens propre du mot.
Elle est autre chose encore. En définitive, la fin que poursuit notre raison, c'est la réalisation de l'ordre humain le plus parfait possible. La solidarité n'est primitivement qu'une force naturelle, force qu'il s'agit d'utiliser en l’adaptant à nos besoins, voire en la transformant selon nos besoins. Or, si nous l’envisageons à ce point de vue précis, nous trouvons qu'elle doit revêtir la forme d’un contrat mutuel, par lequel les individus s'engagent à répartir entre eux, selon la justice, les risques et les avantages sociaux. Ce contrat, il est vrai, n’a pas été signé. Mais 1l existe comme quasi-contrat, en tant que l'individu, acceptant volontairement de faire partie d’une société donnée, contracte, par là même, l'engagement tacite de se conformer aux conditions d'existence et de prospérité de cette société même.
Il faut donc concevoir la solidarité humaine, non comme une loi fatale de dépendance subie par les individus, mais comme une mutualité réglée par la. justice et librement consentie. Elle est instituée par un quasi-contrat, el cet engagement s'interprète en supposant que la volonté de chaque participant a eu pour mobile, non son intérêt propre, mais la justice et le bien de l'humanité.
On peut aller plus loin : constatant, dans toute son étendue, la puissance qui appartient à l'homme de substituer ses créations rationnelles et volontaires aux productions aveugles de la nature, on peut chercher
la réalisation parfaite de la solidarité humaine dans l'association libre et intelligente des individus, s’entendant entre eux, pour pourvoir, collectivement, à l’ensemble de leurs besoins matériels, intellectuels, esthétiques, moraux et religieux. Entendue de la sorte, la solidarité est, de toutes pièces, créée par la hberté humaine.
Ainsi se détermine progressivement et, en quelque sorte, évolue l’idée de solidarité, à mesure que de la sphère des abstractions on la fait descendre dans celle des réalités concrètes. Posée d'abord en opposition à l'idée de hberté, elle finit par rejoindre cette idée elle-même et par s’y subordonner, de même que nous l'avons vue se subordonner à l’idée et au sentiment de la justice. On pourrait se demander si,
dans cette évolution, l’idée de solidarité morale
n'en est pas arrivée à se remier et à se détruire elle-même, si elle ne succombe pas au développement logique d’une contradiction interne. Mais une telle appréciation serait, semble-t-il, téméraire, et tiendrait plus de la controverse que de la dialectique réelle.
Le sort qui a frappé la notion de solidarité ne lui est pas propre. Pareille est la fortune des notions de liberté, de progrès, de bien, de Justice, de devoir, de bonheur, lorsqu'on prétend faire de l’une quelconque, prise toute seule, le principe unique de l’ordre moral et social. Chacune de ces notions, elle aussi, lors-
qu'on lui demande de satisfaire, sur tous les points essentiels, aux besoins de la pratique, est obligée de recourir aux notions connexes, parfois même aux notions opposées en apparence, et de faire alliance avec elles. On lit versla fin du Philèbe de Platon : « Si nous ne pouvons arriver à saisir le Bien sous une idée unique, saisissons-le sous trois idées : celles de la beauté, de la proportion et de la vérité.: » Il est vraisemblable que, de n'importe quelle idée morale et pratique, on peut et doit dire ce que Platon dit ici de l’idée du bien. Aucune d'elles n’est pour nous assez claire, assez distincte, assez compréhensive, assez achevée et assez exacte, pour pouvoir servir de principe unique à nos déductions. La seule manière dont nous puissions approcher de la vérité et de la précision, non seulement dans les questions littéraires et artistiques, mais même en matière morale, sociale et politique, c'est de rassembler et de combiner judicieusement, pour les déterminer et au besoin les corriger l’un par l’autre, les divers principes qui expriment les conditions de la vie morale de l'homme. A poser tel principe sous sa forme abstraite, exclusive de tous les caractères qui se manifestent dans les autres, on excile les champions des autres principes à faire de même: et bientôt, entre ces thèses et ces antithèses, à ce point vidées de notions intermédiaires qu'elles en deviennent littéralement contradictoires, une guerre à mort est inévitable. Il n’est pas seulement plus humain et pratique, il est plus vrai de ne point séparer l'idée morale à laquelle on s'attache des idées connexes par lesquelles 1l nous la faut
déterminer, éclaircir, compléter, si nous voulons saisir dans la totalité de ses rayons réfractés la lumière dont la source une et simple échappe à notre vue.
Que l’on signale donc avec insistance la valeur singulière de la notion de solidarité ; c'est là une œuvre fondée en raison et opportuné, surtout si, en même temps qu'on énonce ce mot, on le relie à quelques autres qui aident à en comprendre le sens pratique et vrai, tels que ceux de hberté, de justice, d'union des âmes et de fraternité.
Il est certain tout d’abord que, dans la nature même des choses, à côté de cas nombreux d'indépendance mutuelle, au moins relative, analogue à celle qui nous permet d'étudier isolément certains couples de phénomènes physiques ou même physiclogiques, 1l existe, en fait, une solidarité générale, ou plutôt de nombreuses solidarités déterminées et
distinctes, reliant entre eux les phénomènes hu-
mains. La connaissance de ces diverses solidarités est nécessaire, sinon à l'intention proprement dite, du moins à l’action morale, pour que, dans la mesure de nos forces, cette action réalise effectivement le bien
quenous avons en vue. Notre pouvoir, disait Socrate,
ne va qu à conformer notre résolution à la loi : les dieux s’en sont réservé les suites. Mais, dans la mesure où la science nous permet de prévoir ces suites, il est clair que nous devons les considérer. Et comme le progrès même de la civilisation accroît les communications et, par suite, la solidarité entre les hommes, 1l devient de plus en plus indispensable
d'avoir égard aux conséquences et contre-coups soclaux de nos actions.
Mais la solidarité, comme l'ont bien vu les pénétrants et généreux esprits qui se sont appliqués à la mettre en honneur, n’est pas seulement une loi naturelle avec laquelle 1l nous faut compter, c’est encore une idée qui, bien comprise, nous aide à déterminer notre mission d'hommes. En effet, tandis que la nature des êtres inférieurs ne comporte qu'une solidarité externe et mécanique, les hommes peuvent s’unir intimement et véritablement les uns aux autres. Leurs consciences ne sont pas nécessairement fermées, comme certains l'ont dit; elles peuvent se pénétrer. Ils peuvent ressentir la souffrance de leurs semblables, partager leurs désirs, leurs pensées, leurs volontés. Cette solidarité supérieure se réalise excellemment lorsque les hommes unissent leurs intelligences et leurs cœurs pour travailler en commun à la réalisation de quelque chose de grand: découverte de la vérité, formation d’une société idéale, amélioration de la vie, ennoblissement de l’âme humaine. Le concours intelligent et dévoué dans la poursuite commune d'une fin approuvée par la raison, voilà la vraie forme de la solidarité humaine.
Une telle solidarité ne fait nul tort à la personnalité, au vrai sens du mot. La personnalité, si l’on y prend garde, ne se réalise, avec le caractère moral qui la distingue, que par un commerce mutuel des êtres raisonnables les uns avec les autres. On ne peut, à soi seul, dépasser les limites de son individualité et devenir une personne. C'est l'expression
d'une déduction abstraite, et non de la réalité vivante, que l’adage souvent invoqué: « Pour pouvoir se donner il faut s'appartenir. » Qui débute par l’égoïsme s'y tiendra. C'est en se donnant qu’on acquiert une âme et une conscience vraiment humaines. Un philosophe anglais, esprit élevé autant qu'exact, M. le Prof. Ritchie, énonce cette vérité en excellents termes: À man cannot realize his true self save in the work he does for the good of others”.
Ainsi entendue, la solidarité n’est pas exclusive des autres principes essentiels de la morale et de la politique. Comme elle en participe elle les appelle. S1, par exemple, elle écarte décidément la doctrine de l'autonomie individuelle conçue comme absolue et inviolable, ou ce qu'on peut appeler le libéralisme individualiste, on aurait tort de croire qu'elle proscrit, par là même, toute liberté, ou qu'elle n admet que la liberté spinoziste réservée à la communauté comme à un tout indivisible. Loin de supprimer la liberté, la juste solidarité morale la suppose et la développe, dans ce qu’elle a véritablement de respectable et d’efficace.
Il faut bien reconnaître que toute liberté n'est pas bonne et sacrée par cela seul qu'elle se pose comme liberté. Autrement, la liberté de l'homme vicieux ne serait pas moins inviolable que celle de l’homme de bien. Une liberté donnée, pour avoir droit au respect, a besoin de se justifier: et
1. David G. Ritchie : Studies in political and social ethics. London,
elle se justifie par son rapport au juste, au vrai, à l'intérêt sérieux des communautés humaines. Or la société ne doit la garantie de la liberté qu’à ceux qui sont en mesure de collaborer en quelque manière à son œuvre de progrès vers le bien; mais elle la doit à tous ceux-là sans exception. Elle la doit à quiconque porte en soi quelques germes, susceptibles, selon l'appréciation que comporte l’état actuel de nos connaissances, de produire de bons fruits. Or la fin que poursuit l'humanité n’est pas un objet dès maintenant défini, une étoile clairement visible vers laquelle on puisse se diriger en ligne droite par une voie unique. De cette fin, lors même qu'en soi elle serait une et nécessaire, nous n'avons et n'aurons sans doute jamais qu'une idée plus ou moins confuse : et notre premier devoir est d’éclaircir cette idée progressivement, en prenant pour point de départ de nos investigations les données que nous offrent le passé et le présent de l'humanité. Nous allons du connu à l'inconnu, non de l'inconnu au connu. Par suite, nous devons estimer légitime et nécessaire que les différents hommes cherchent le mieux, l’orientation vers l'idéal, dans différentes directions. Plus sera grand le nombre des voies tentées, plus seront sûres et salutaires les solutions qu'engendrera peu à peu, soit la sélection intelligente, soit la concihation, soit la synthèse. Il est utile de s’habituer à penser qu'on peut avoir quelque chose à apprendre, même de son adversaire ; et qu'il peut se cacher quelque vérité importante même dans les opinions qui, entendues selon la lettre, nous paraissent le plus contraires
à nos idées. Les choses de l’ordre moral ne se laissent pas définir, séparer et opposer rigoureusement les unes aux autres comme celles de l’ordre physique. Le plus souvent, à y regarder de près, nous trouverons que les hommes d'intelligence et de bonne volonté, par les idées qu'ils soutiennent, représentent une face de la vérité, et que la conduite la plus sage comme la plus juste est, non pas de les repousser et de les traiter en ennemis, mais de nous entendre avec eux, pour travailler en commun, solidairement et hbrement, au bien du tout et au bien de tous.
Préracr, par M. A. Croiset.
GR - L'inér DE SOLIDARITÉ ET SES CONSÉQUENCES | craLes, par M. Léon Bourgeois.
Première conférence.
Discussion. RTE Deuxième conférence.
Discussion. .
Troisième conférence.
Discussion.