‹ Essai d'une philosophie de la solidarité (volume 2)Chapitre 8 sur 48 · PREMIÈRE CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE CONFÉRENCE

L'enquête que nous allons poursuivre ici présente un très réel intérêt, et son utilité est incontestable. Le mot de solidarité est partout aujourd'hui. Que veut-1l dire au juste ? Estl plein de sens ou vide de contenu? Quelle est la portée, quelles sont les conséquences de cette idée ? Ce sont des questions qu'il est urgent d’élucider chaque fois qu'on se trouve en présence d'une notion nouvelle.

Définissons donc d’abord le mot lui-même. Il est relativement ancien. Toutefois, il y a peu d’années encore, Littré ne lui connaissait que deux sens: l’un juridique, auquel je ne m'arrête pas en ce moment, l’autre vague, que Littré appelait « du langage or-

dinaire », et qui désigne une sorte de responsabilité mutuelle, quelque chose d’analogue à l'esprit de corps, au point d'honneur.

De nos jours, le mot solidarité a pris un sens nouveau, précis, profond même. Et c’est de celui-là qu'il va s'agir. — Évitons d’abord les malentendus.

Le mot a une première signification, objective, scientifique. Il exprime la nolion d’un fail, les relations d’interdépendance entre certains phénomènes d'ordre physique, intellectuel ou moral. C’est avec cette acception qu'il est passé dans le langage de la science.

D'autre part, 1l a pris depuis quelques années un sens nouveau, qui s'est répandu dans la langue politique, qui est devenu à la mode, pour ainsi dire, qui a soulevé des enthousiasmes irréfléchis peutêtre et des hostilités peut-être aussi irréfléchies. Il exprime alors la notion d’un devoir à observer par tout homme vis-à vis de ses semblables, plus étendu que le devoir de justice, plus défini, plus rigoureux, plus strictement obligatoire que le devoir de charité. Et ce devoir semble même à certains esprits revêtir un caractère d'obligation sociale tel que la sociélé puisse en prescrire, en sanctionner l'exécution.

Voilà donc deux acceptions très distinctes du mot solidarité, et qu'il est essentiel de ne pas confondre. — Quels liens unissent ces deux idées? Par quels chemins est-on passé de l’une à l’autre ? N'y a-t-1l pas entre elles une relation logique, peut-être même un rapport de causeà elfet ? C’est ce qu'il nous faut

chercher.

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Et d'abord, qu'est-ce que la solidarité objective, considérée comme un fait ? — Kant a dit : « Ce qui conslitue l'organisme, c’est la réciprocité entre les parties. » Toute la biologie est en germe là. — Je ne m aventurerai pas sur ce terrain, et me bornerai à l'essentiel. Je trouve dans une étude de M. Gide l'expression de ce sens profond et plein que je cherche à définir : « La solidarité caractérise la vie. Si l’on cherche à définir l'être vivant, on ne saurait le faire que par la solidarité des fonctions qui lie des parties distinctes; — et la mort n’est autre chose que la rupture de ce lien entre les divers éléments qui constituent l'individu et qui, désormais désassociés, vont entrer dans des combinaisons nouvelles, dans des êtres nouveaux. » Ainsi l'idée de vie est identique à l’idée d'association. Et la doctrine de l’évolution a montré suivant quelle loi cette interdépendance des parties contribue au développement, au progrès de chaque être, de chaque agrégat.

La matière vivante tend à passer de l'homogène à l'hétérogène. Il y a différenciation fonctionnelle croissante des parties, adaptation à des services divers et concordants. Et l'équilibre d’un Lype permanent s'obtient par une véritable association solidaire des parties diverses, ayant chacune sa spécialité définie, mais convergeant toutes dans un effort commun. Cette association est la condition du succès dans la lutte pour l'existence.

Ainsi tout être qui vit, qui se développe, est une associalion, qu un double péril menace : — si une parte périchite, souffre et meurt, l'équilibre se

l PHILOSOPHIE DE LA SOLIDARITÉ

rompt, l'être décline et meurt : — si, par contre, une partie développe son activité d'une façon excessive ou dans une direction contraire à celle de l’effort commun, l'équilibre se rompt encore, l'être se désagrège et meurt. € Dans le monde vivant, — écrit M. Edm. Perrier, résumant toute cette théorie, si la lutte est la condition du progrès, le progrès n’a jamais été réalisé que par l'association des forces individuelles et leur harmonieuse coordination. »

Comment cette notion de la solidarité biolo-

gique a-t-elle pu conduire à l’idée d’un devoir de solidarité entre les hommes et d’une organisation sociale fondée sur l’idée de ce devoir ?

Remarquez tout d’abord que ce n'est pas seulement dans le domaine biologique que la loi se vérifie. Elle règne dans tous les domaines où s'exerce l’activité de l’homme. Il y a une solidarité des idées, des esprits. Laissez-moi vous citer seulement cette page célèbre de Gæthe : « Le plus grand génie ne fait rien de bon sl ne vit que sur son propre fonds. Chacun de mes écrits m'a été suggéré par des milliers de personnes, des milliers d'objets différents : le savant, l'ignorant, le sage el le fou, l'enfant et le vieillard ont collaboré à mon œuvre. Mon travail ne

fait que combiner des éléments multiples qui tous |

sont tirés de la réalité : c’est cet ensemble qui porte le nom de Gœthe. » Quand un homme comme

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Gœthe reconnaît qu'il n’est qu'une résultante, comment pourrions-nous croire qu'il n'en est pas ainsi de chacun de nous?

Dans le monde économique cette interdépendance se manifeste en toute circonstance et de mille manières. Il y a solidarité dans le temps, comme dans l'espace. Comme le dit M. Fowullée, & celui qui a inventé la charrue laboure, invisible, à côté du laboureur ». Il n’est pas un de nos actes qui ne soit le résultat de tous les faits économiques qui se produisent dans le monde entier: et cette mutuelle action et réaction va croissant sans cesse avec le progrès de la division du travail et le développement du machinisme. Dans un remarquable rapport présenté au Congrès de l'Éducation sociale, M. Fontaine a signalé des exemples frappants de cette réaction des phénomènes économiques. € Voici un dispositif qui permet à un tisseur de conduire deux métiers au lieu d’un : la production ne pouvant subitement doubler, le résultat immédiat de l'invention est souvent un renvoi de personnel. Que vont faire les ouvriers chassés ? Vont-ils fabriquer ces nouveaux engins qui les exproprient de leur gagne-pain habituel ? [mpossible à des ouvriers âgés de passer ainsi du tissage à la métallurgie. L'excédent des ouvriers tisseurs, d'autre part, déprimera les salaires de ceux qui ont été gardés à la fabrique. » Autres conséquences : la naissance et le développement du contrat collectif de travail. € L'ouvrier a perdu son ouül ; la machine, outil commun d'un grand nombre de salariés, ne lui appartient pas... Îl ne peut, sans

la collaboration du détenteur du capital, fabriquer ou finir un objet échangeable. Le produit fini, œuvre commune etindivisible, reste aux mains du détenteur du capital. Cette solidarité de fait entre les ouvriers de l'usine s'exprime parfois par l’association ouvrière de production, ou encore par les syndicats. » Mais la question se dénoue souvent d’une autre manière : le conflit entre le capital et le traval, le chômage, la grève.

Ainsi, de plus en plus clairement, nous apparaît cette vérité que, nulle part, l'individu n'’estisolé etn'’a le droit d'agir comme tel. L'humanité, selon l'ingémeuse image de M. Fouillée, n’est pas comparable à un archipel d'ilots dont chacun aurait son Robinson.

Tout groupe d'hommes, — famille, tribu, patrie, plus tard humanité, — est, volontairement ou 1in-

volontairement, un ensemble solidaire, dont l'équilibre, la conservation, le progrès obéissent à la loi générale de l'évolution universelle. Pour les groupes d'hommes comme pour les agrégats vivants l'interdépendance est partout, et les conditions d'existence de l'étre moral que forment entre eux ces membres d’un même groupe sont celles qui régissent la vie de l’agrégat biologique.

Rappelons brièvement ces lois qui, on s'en souvient, se ramènent à deux. — Le groupe ne subsiste et ne se développe normalement que : 1° si chacun des individus qui le composent se développe luimême, jouit de sa pleine activité, agit sur le monde extérieur dans la plénitude de ses facultés (maximum d'adaptation au milieu extérieur, dit la biologie) ;

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2° si toutes ces activités individuelles sont cohérentes, solhidairement liées dans un effort commun en vue de l'équilibre de l’ensemble (maximum d'adap-

tation au milieu interne, aux conditions de la vita-

lité commune). C'est ce qu'en économie politique on appelle la division du travail et l'échange des services. Ces Lois donc s'appliquent à la société.

Et ainsi toute société qui veut vivre doit réaliser ces conditions. Et l’objet de la science sociale est de rechercher comment est possible cette réalisation.

Seulement, quand il s’agit d'organismes biologiques, la nature agit seule : les groupes, les agrégats naissent, se développent et meurent selon ses 1mmuables lois : les individus et les espèces s'ébauchent, se fixent, disparaissent, et nul n'y peut rien. Mais les sociétés humaines ne sont pas de simples organismes. Si elles obéissent aux lois générales, aux lois générales de la vie, il s’y rencontre de plus un élément nouveau, une force spéciale dont il n'est pas permis de ne pas tenir compte: la pensée, la conscience, la volonté. Spencer, après avoir ditqu'une société est un organisme, reconnait expressément cette différence « cardinale ». Et si l'on veut conserver le mot, parce qu'il est commode, parce qu'il exprime des analogies importantes, du moins faut-il dire avec M. Fouillée que la société humaine estun organisme contractuel ; 11 y faut le consentement des êtres qui la composent. Or ce consentement ils ne le donneront que s’ils en reconnaissent à la fois la nécessité et la justice. La science leur moñtre la nécessité des lois naturelles qui s'imposent à toute société comme

à tout être vivant ; la morale doit établir les conditions dans lesquelles cette nécessité peut s’accorder avec la justice et déterminer l'adhésion des consciences à une règle d'action commune, ayant le caractère d’un devoir.

Quand nous demandons quelles sont les conditions auxquelles doit satisfaire une société humaine pour se maintenir en équilibre, nous sommes ainsi conduits à reconnaître qu'il n’y a qu'un mot qui les puisse exprimer : il faut que la justice soit.

Je sais bien qu'on a parfois assigné à la société un autre objet, qui n'est rien moins que le bonheur assuré à chacun de ses membres. Mais le bonheur est chose intérieure ; il réside en dernière analyse dans l’intime réduit où nous nous réfugions. Il est des bonheurs individuels et moraux si élevés, que rien ne les peut atteindre ou altérer, qu'on ne les peut communiquer. Le bonheur n’est pas matériel, partageable, réalisable extérieurement. L'idéal de la société c'est la justice pour tous.

Or, pour que cette justice règne dans la société quelles conditions sont nécessaires » Il ne suffit pas de dire : la justice, c'est le respect mutuel des droits de chacun. Quels sont ces droits ? Nous avons précédemment montré que la connaissance récente des effets nécessaires de la solidarité naturelle nous interdit de chercher une définition des droits et des devoirs de l'homme, si nous ne le considérons pas comme associé, comme faisant partie d'un groupe dont tous les membres, inévitablement, sont solidaires. Cette détermination nouvelle des droits et

des devoirs, voilà l’objet de la morale sociale. Et la science sociale devra rechercher aussi quelle est l'organisation réfléchie et voulue de la société qui permettra à l'individu d'y exercer pleinement tous ses droits ainsi définis, et d'y accomplir de même tous ses devoirs.

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Je me préparais à expliquer comment ces conditions de justice pourraient être réalisées dans la société, lorsque j'ai lu un rapport que vient de publier M. Malapert sur l'Éducation morale à l’École primaire, et je me suis aperçu quil était nécessaire de répondre dès maintenant à certaines objections.

Dans ce rapport, je trouve tout d'abord ceci : & La difficulté essentielle consiste à opérer le passage du phénomène de l'interdépendance mécanique, biologique, à l'obligation pour chacun de vouloir et de produire une collaboration morale, selon la loi de justice et d'amour ; d'un mot, comment transformer la solidarité-fait en solidarité-devoir ? Car la considération de l'utilité personnelle, de l'accord des intérêts n'y suffit pas, puisqu'aussi bien l’antagonisme, la concurrence, la lutte, sont, en grande partie, la réalité, et l'union, la paix, un idéal. »

Ce n'est pas là, à proprement parler, une objecton ; cest la position même de la question. Ce qu'il en faut retenir, c'est que la solidarité de fait produit des effets dont les uns profitent, que les autres subissent, et cela très inégalement, c'est qu'il y a désac-

cord entre le résultat réel et le résultat idéal que poursuivent ceux qui s’inspirent de l’idée de solidarité morale. ;

Je continue : « Si la solidarité n’est qu'un fait, bornez-vous à la constater : vous n'en pouvez faire une vertu. Si elle est une loi naturelle, laissez-la agir. S1 votre solidarité est nécessaire elle se produira bien sans moi, et je n'ai pas besoin de peiner pour aider la nature à poursuivre el atteindre ses fins ; mon intérêt m'est plus proche, plus cher, plus facile ; je m'enferme dans mon égoïsme. »

Cette nouvelle objection semble indiquer qu'un profond malentendu subsiste. — Observons d’abord que la nature a ses fins à elle, des fins qui ne sont pas les nôtres. L'objet propre de l'homme, dans la société, c'est la justice, et la justice n'a jamais été l’objet de la nature ; celle-ci n’est pas injuste, elle est ajuste. I n’y a donc rien de commun entre le but de la nature et celui de la société.

Mais, nous dit-on encore, vous ne pouvez rien contre les lois de la nature ; si elles sont contraires à ce que vous visez, plaignez-vous, gémissez, vous ne changerez pas les choses. C'est là, Messieurs, le malentendu. Le propre de l'homme c’est, non pas de se révolter contre les lois de la nature, mais de s'en servir, de les plier à son usage, de choisir, parmi les moyens qu'emploie la nature, ceux qui le mèneront à ses fins à lui. Il asservit les lois de la nature et par là conquiert sa propre hberté.

La solidarité est une loi comme celle de la gravitation ? Soit. Et J'ajoute : la gravitation produit des

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ruines, des cataclysmes. Mais la mécanique intervient et la science se sert de cette même loi de la gravilation pour établir ou rétablir un équilibre stable. De même, on peut s'emparer de ces lois de la solidarité naturelle, dont les conséquences peuvent être injustes, pour réaliser la justice même. « La solidarité, observe M. Fouillée, fait retomber le mal des uns sur les autres, comme elle étend aussi le bien de chacun à tous et de tous à chacun. Elle oblige par là même la société à trouver un remède pour tout mal qui afflige l'individu, parce que ce mal tend à devenir social. »

Ce remède on ne le saurait trouver en dehors de ces lois mêmes. Les effets injustes de la solidarité de fait créent à l’homme un devoir de responsabilité mutuelle, le devoir de redresser, de réparer ces injustices, et c’est seulement par une action solidaire que ce devoir sera rempli.

Il ne s’agit donc nullement de laisser la loi de solidarité agir dans le sens des fins de la nature; il s’agit, par le moyen même de cette loi, d'agir consciemment et volontairement dans le sens des fins de la société humaine. Cette justice qu'il nous faut poursuivre de tout notre effort nous ne l’atteimdrons que par une solidarité réfléchie et voulue.

Mais, nous dira-t-on, en quoi cela est-il nouveau ? L'homme n'a-t1l pas toujours essayé de réaliser cet

‘# équilibre de justice ? N'est-ce pas l’éternelle histoire

des progrès successifs de l'humanité ?

Eh bien ! non. Il ya là quelque chose de changé ; et ] appelle sur ce point toute votre attention.

La notion de la responsabilité mutuelle de tous les hommes dans tous les faits sociaux n'avait pas été aperçue Jusqu'à ce que fût introduite l'idée nouvelle de la solidarité biologique. Cette idée modifie à la fois notre conception des conditions objectives, extérieures, de la réalisation de la justice, etnotre conception de la justice même. Elle établit entre l'individu et le groupe une complexité nouvellede rapports, et l’ancienne et trop simple notion du droit et du devoir se trouve du coup profondément transformée. Tant qu'on a cru à l'archipel des Robinsons, 1l paraissait suffisant qu'un Robinson n’empiétàt pas sur l'ile du voisin. Mais si l’on en vient à reconnaître qu'entre les habitants de ces îles il y a eu des services antérieurs échangés et qu'ils ont été si injustement répartis que certains sont des débiteurs éternellement insolvables et les autres des créanciers éternellement impayés, n'est-on pas conduit alors à proclamer la nécessité d’un règlement, d’un redressement de comptes, qui rétablisse enfin la justice ?

Ah! si chacun avait vécu seul, dans son île, de son propre travail, s'il n’avait jamais rien reçu des habitants des autres Îles, 1l suffirait qu'il n'y eût pas d'empiètement. Mais s’il y a eu échange de services à toutes les heures du passé, s’il y en a à toutes les heures du présent, si cet échange a été tel que les uns sont comblés et les autres privés de tout, que ceux-ci ont profité largement et que ceux-là n'ont

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