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rien reçu, ne vous apparaît-1il pas qu'il est insuffisant ç PE Pet
de dire: pas d’empiétement! Ne sentez-vous pas . P P . ir qu'il faut mettre à jour la récapitulation des services
échangés, établir la balance des profits et des pertes ? Ne sentez-vous pas qu'il y a un compte social à établir ? Ce ne sont plus des Robinsons qui se trouvent en présence ; ce sont des hommes, ce sont des associés. IL est nécessaire d'établir les responsabilités de chacun, de liquider la dette antérieure, la dette qui pèse sur ceux qui ont bénéficié de la société de fait, sans avoir remph les devoirs que cette société de fait leur impose.
Voilà ce qu'il me semble apercevoir de nouveau dans cette doctrine née de la biologie et généralisée par la sociologie. Et quand on vient demander de laisser faire la nature, je réponds : Mais c’est la nature qui a créé cette situation ; c'est la nature inconsciente et sans justice qui à accumulé ces dettes el ces créances. Et nous, qui poursuivons une autre fin, nous devons intervenir pour modifier ces résultats, nous devons substituer au fait naturel de l’iniquité, le fait social de la justice.
Nous voici donc bien loin de la solidarité-faitet tout proches de la solidarité-devoir. Ne confondons jamais l’une et l’autre : ce sont des contraires. Mais il était indispensable de constater la première pour apercevoir la nécessité morale de la seconde.
Ici j'entends les économistes dire : Laissez faire, laissez passer, et par le libre jeu de la concurrence s'établira dans ce monde un équilibre normal. Que chacun à son gré essaie de produire; il en retirera un profit personnel et ce sera l’aiguillon de son activité. Prenez garde de retirer à ce producteur le bénéfice qu'il espère et qu'il escompte. Car, s’il savait,
il resterait chez lui inacuf. Après lui, avec lui, les
autres en profiteront indirectement. — Après lui? avec lui? — Oui, mais quand, et dans quelle me-
sure ? Comme les peuples vaincus doivent profiter de la civilisation du conquérant ! C'est une réalisation singulière de l'idéal de justice.
On nous dit encore : Ün jour viendra où les conquêtes de la science seront telles que la société pourra, presque sans effort, assurer à chacun la vie matérielle, la sécurité du lendemain, sa part de jouissances. — Nous ne croyons pas, pour nous, que cette espérance puisse suffire. Pensons à tous ceux qui, d'ici à, le long des chemins, seront morts injustement ! N'imitons pas les religions qui, désespérant de satisfaire la justice en ce monde, nous la promettent dans un monde meilleur. Nous, nous n'avons pas le droit d'attendre : nous n'avons pas surtout le droit de faire attendre. Nous devons chercher comment la justice immédiate pourra être réalisée. |
Ainsi donc, selon qu'on se prononcera pour le Hibre cours de la nature ou pour l'intervention de l'homme, on se trouvera en face de deux théories différentes.
Dans l’une, on considère les hommes comme des êtres entièrement libres, capables de se suffire à euxmêmes; et dès lors, du moment qu'ils n’ont pas entravé la liberté d’un autre, leur devoir est accompl.
Mas dans l’autre (et c’est la nôtre) on dit : Les hommes ne sont pas entièrement libres les uns à l'égard des autres ; ils sont liés entre eux par une
association nécessaire, antérieure à leur naissance et dont il ne leur est pas loisible de se dégager, car, s'ils en sortaient, il leur serait désormais impossible de vivre. Or, dans cette association, chacun profite du fonds accumulé par les ancêtres et grossi par l'effort de tous les contemporains. Si chacun n’apporte son tribut, l'équilibre est rompu et la justice violée.
La situation de l'individu, envisagée de ces deux points de vue, diffère aussi profondément que diffère, au point de vue juridique, la situation d’une personne qui ne s'est engagée à rien envers qui que ce soit, qui agit dans la plénitude de sa liberté, et celle d’une personne qui à contracté, qui à formé avec d'autres une association. Et si quelqu'un entendait bénéficier d'une association déjà existante, sans courir de risques, s'il disait : je n'entre dans la société que pour avoir ma part des profits réalisés, et je prétends me réserver la liberté d'en sortir dès qu'il y aura des pertes à subir: — eh bien, cet homme ferait un contrat injuste :... ou plutôt non, il ne le ferait pas, parce qu'aucune société ne l’accepterait au nombre de ses membres. Si la solidarité naturelle est un fait indéniable, si les hommes sont les membres d'une société nécessaire, on voit laquelle des deux théories doit être tenue pour véritable, laquelle peut conduire à la réalisation de la justice.
J'en reviens aux observations du rapport de M. Malapert. « Enseignez la justice, écrit-1l, et commencez par apprendre" à l'homme à se respecter lui-même, à se vouloir et à se rendre hbre; c'est
ainsi que vous préparerez des citoyens à la cité de demain : la moralité féconde et agissante part du dedans pour rayonner au dehors. »
À ce passage je n'ai rien à objecter ; mais ce passage aussi ne contesle en rien nos principes. Nous n'entendons pas poser l'idée de solidarité comme le fondement unique du droit et du devoir. Ce fondement, c’est la justice. C’est la justice qu'il faut placer à la base. |
Mais nous montrons que l’idée de justice est beaucoup plus étendue, beaucoup plus complexe qu'on ne l’a cru jusqu'ici, que la conscience n1 la loi ne se peuvent contenter à si peu de frais. Nous montrons que la notion de la justice demeure insuffisante et même inexacte si elle ne se complète par la notion de solidarité.
La justice est violée si les hommes nient les effets injustes de la solidarité naturelle et se refusent à les redresser. Par ces effets, nous sommes engagés dans des rapports de & doit et avoir », de dette et de créance, où nos volontés individuelles n'ont peutêtre été pour rien, mais qui nous hent en fait et que nous n'avons pas le droit de méconnaître ou d'oublier. Si l'homme fort et hbre entend garder pour lui seul les profits de son activité personnelle comme s'il avait pu les obtenir sans la solidarité, s'il prétend recueillir les bénéfices qu'il tre de la solidarité sociale sans en supporter les charges et les risques, c’est-à-dire sans s'acquitter de la dette que par là même 1l a contractée : — alors nous le répétons, la justice est violée.
L'IDÉE DE SOLIDARITÉ ET SES CONSÉQUENCES SOCIALES 1 y
Dans notre prochaine conférence nous chercherons de plus près quelles sont les conditions générales de la justice ainsi défimie, c’est-à-dire dans une société solidaire en fait et qui ne peut subsister pacifiquement et justement que si elle devient solidaire en droit et en volonté. Je conclus donc pour aujourd'hui et je rappelle les principes essentiels que jai posés jusqu'à présent.
La solidarité existe en fait, mais ses résultats ne sont pas conformes à la justice. D'autre part tout homme. toute société doit se proposer pour but la justice. Et pour réaliser la justice l’homme doit observer les lois de la solidarité : après les avoir constatées, 1l s’en doit servir pour en modifier les effets au profit de la justice.
. Mettons en regard ces deux associés : — l’un possède un héritage individuel, l'instruction complète, la puissance que confère l'accumulation des capitaux et que centuple encore l’incessant progrès de la science ; — l’autre n’a mi l'héritage, ni l'instruction, ni le capital. Dès maintenant je vous le demande
ces deux êtres sont-ils vraiment des associés ? Ils ne le sont pas : ils doivent l'être. Ÿ a-t-1l entre eux l'égalité de situation qui doit exister entre deux associés ? Non certes, et voilà ce que produit la solidarité de fait. Quel lien doit les unir pour que la justice existe enfin entre eux? Il faut qu'à ces
deux êtres si inégaux soient substitués deux autres êtres placés dans des conditions nouvelles d'égalité de droits. Et ce sont les conditions de cette substitution que nous aurons à rechercher dans la leçon suivante.
Je termine en répétant ces mots de M. Malapert : Enseignez la justice et commencez par apprendre à l’homme à se respecter, à se vouloir et à se rendre libre. — Mais par là j'entends que l'homme ne se respectera pas lui-même tant qu'il niera sa dette envers tous, — qu'il ne se rendra libre au dedans de lui-même que s'il s'est, en fait, libéré, en consentant aux conditions d’une association juste et mutuelle.
Et ces conditions nous les pouvons dès maintenant résumer dans cette formule: En échange des avantages que procure à chacun des hommes le bienfait de la solidarité naturelle, chacun d’eux doit consentir à garantir les autres hommes contre les injustices, les maux, les risques de toutes sortes qui naissent en même temps de cette solidarité.
Séance du 13 novembre TOO.
DISCUSSION
M. Croiser, après avoir rappelé que la séance doit être consacrée à la discussion des idées exposées dans la précédente conférence, résume les points essentiels de cette exposition. On a montré d’une part combien étaient complexes, étroites les relations qui unissent entre eux les êtres humains, à quel point toutindividu est intimement solidaire desautres, dans sa pensée, dans toutes les manifestations de son activité. D'autre part on a établi qu'un idéal de justice est la fin vers laquelle doit tendre la société, et que cet idéal devait être tout pénétré, tout imprégné de l’idée même de la solidarité.
M. Mararertr. — Puisque M. Léon Bourgeois m'a fait l'honneur de me mettre très aimablement en cause, je demande la permission de présenter quelques observations, non pas des objections, mais surtout la constatation de quelques pointsimportants, et aussi l'indication de certaines questions qui me paraissent se poser avant qu une discussion de fond puisse utilement s'engager.
Tout d’abord il n’y a pas une théorie solidariste, mais plusieurs, très différentes. IL est donc évident
que les objections que j'ai formulées dans le rapport auquel on a fait allusion, ne portent pas également contre toutes à la fois. :
Il y a une doctrine qui consiste à considérer les lois biologiques et particulièrement la loi de solidarité biologique comme pouvant se transporter purement et simplement dans le monde moral et social. comme aptes à nous fournir une loi de la conduite. De cette sociologie biologique M. L. Bourgeois est l'adversaire en somme, et sur ce point nous sommes d'accord. Avec lui je pense que le parasitisme, par exemple, est un phénomène de solidarité biologique dont il est malaisé de faire un devoir social : que la solidarité biologique se manifeste par la mort, la destruction lente ou violente de certaines cellules au profit des autres, par l’asservissement de celles-ci à celles-là, et qu'il est difficile de transformer tout cela en devoirs sociaux. C’est là un premier point essentiel à retenir.
En voici un autre : la solidarité économique, comme loi de fait, ne nous fournit pas non plus une expression et une détermination suffisante du devoir social. Le chômage, la grève, qu'on nous a signalés comme des effets de cette solidarité, et aussi la misère, le vice, ne nous donnent pas un type, une règle des arrangements et des réarrangements sociaux à réaliser. Cela encore M. Bourgeois l'accorde, ou mieux l’affirme expressément.
Au fait de la solidarité 1l ajoute et, dans une certaine mesure, 1l oppose la justice. La conscience exige que la justice soit : dès lors 1l s’agit d’eflec-
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tuer l'accord entre les faits et les forces analysés plus haut et la conscience. La morale sociale ayant pour objet propre l'étude des conditions de réalisation de la justice, 1l faut, non pas se soumettre à la loi de solidarité naturelle, mais s'en servir pour combattre certains de ses effets et créer la solidarité proprement sociale et morale. De telle sorte que la solidarité n’est plus l'unique n1 même le premier principe. A la place de ce syllogisme : Il faut se soumettre à la loi
de solidarité : or cette loi porte que... ; donc je dois
faire ceci ou cela ; -— nous aurions le syllogisme suivant : 11 faut que la justice soit : or la loi de solidarité a produit telle situation de fat ; donc je dois, dans celte situation, et pour être juste, faire ceci ou cela.
Et alors, si c'est bien là la façon dont le problème s'est trouvé posé, voici la question,
Je ne demanderai pas pourquoi la justice doit être, et d'où vient que nous en sommes tous convaincus ; j accepte pour point de départ ce fait qu'il y à en nous une idée ou un instinct, un appétit de justice ; je n'en demande ni l'origine historique, n1 le fondement rationnel, n1 la définition, le contenu positif; toutes ces questions, on me l’accordera sans doute, ont bien leur importance ; mais je ne veux pas faire de la métaphysique en ce moment. — Ce que je demande, c'est simplement ceci : quelle est la nature exacte du rapport, j'allais dire du raccord, à établir entre l’idée de solidarité et l’idée de justice. Car 1l ne suffit pas de les simplement juxtaposer, 1l les faut lier. Et pour mon compte j'apercevrais trois façons principales d'opérer cette coordination.
Ou bien on dira que l'instinct de justice trouve sa loi, sa règle pratique dans les faits de solidarité. Il ne suffit pas de vouloir être juste, 1l faut savoir comment être juste. À cette question la réponse serait : observer la loi de solidarité, en prenant le mot en sa double acception d'observation et d’observance. La solidarité, en ce sens, règlerait et même fonderait la justice. Ce premier procédé ce n'est pas celui qu'accepte M. Léon Bourgeois.
En voici un second : on dira que les actions hu-
maines réagissent à l'infini les unes sur les autres, les
hommes n'étant pas isolés mais liés par une multitude de rapports, pourèêtre Juste je dois tenir compte de ces faits d’interdépendance ; la Justice se complique, s'étend, trouve à s'exercer dans une foule de cas où nous ne le soupçonnions pas. La solidarité, en ce sens, précise la justice, définit mieux certaines de ses formes, nous en révèle même d’autres. Et ce point de vue, c'est en somme celui que j'accepterais pour mon compte.
Enfin on peut soutenir que l'idée de solidarité
transforme la notion de justice. Comment cela ? :
Ici, si je ne m’abuse, le mot solidarité prend un aspect, un sens tout nouveaux. Il ne s’agit plus d’une solidarité biologique ou économique actuelle, mais d’une solidarité morale et historique. L'individu qui se veut juste doit se considérer comme lié par des engagements antérieurs, qu'il n'a pas pris expressément et personnellement, mais qui résultent pour lui
de ce fait qu'il appartient bon gré mal gré à une société existant avant lui. Il naît dans la situation de
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débiteur ; 1l doit s'acquitter. Cette dette est sociale, elle résulte de la solidarité qui he les individus, surtout les générations. Et, dès lors, mes droits et mes
devoirs ne se peuvent définir qu'en termes de cette
solidarité qui proprement constitue une devoir, puisque mon devoir c’est de me vouloir moralement et socialement solidaire. C’est à mon extension de la théorie de M. Fouillée sur la justice réparative. Cette idée de la dette sociale, c’est bien, je crois, ce qui caractérise la doctrine de M. L. Bourgeois : mais comme dans sa précédente conférence 1l n’a fait que l'indiquer, qu'il se réserve à coup sûr de l’établir plus expressément, Je ne puis la discuter quant à
présent et je pense que les objections qu'on y peut ‘ faire ne sauraient utilement intervenir que plus
tard. Tout ce que j'ai voulu demander c'est si, pour M. L. Bourgeois, c'est bien ainsi que la question
| capitale se pose.
M: G. Rexarp. — Je ne féliciterai pas M. Léon Bourgeois de son exposé si lumineux, si clair, et en même temps si précis el si scientifique. Je veux, non pas faire des. objections, mais présenter quelques observations et demander quelques renseignements complémentaires.
M. Léon Bourgeois nous a parlé de l’origine historique du mot solidarité dans son sens social. Je rap-
| pelle que ce motaété emprunté à la langue des juristes :
par Pierre Leroux qui dans son livre de L’humanité (1839) le prend avec l’acception que nous lui donnons aujourd'hui. C'est le même P. Leroux qui se
flattait d'avoir inventé, qui en tous cas a propagé, mis à la mode, le mot de socialisme. De telle sorte qu'à l’origne 1l y a eu une union très intime entre ces deux doctrines. Il semble que cette union tende à se rétablir et, pour mon compte, j'ai été très heureux, comme socialiste, de me sentir sur un grand nombre de points très près de M. Léon Bourgeois. Quels sont en effet les principes qu'il a affirmés ? C’est d’abord que l’homme est tout à la fois un être individuel et un être social ou solidaire. C’est aussi que tous les hommes sont équivalents, égaux comme personnes morales, qu'il y a pour tous égalité de droits et de devoirs. C’est encore que la société a pour fin la justice, c'est-à-dire une conciliation des intérêts et des volontés telle que chacun se voie accorder, assurer ce qui lui appartient légitimement, ce à quoi il a vraiment droit. Enfin M. L. Bourgeois a posé ce principe qu'une telle Justice n’est pas réalisée dans la société actuelle, que nous y voyons des hommes ayant plus que ce à quoi ils ont droit, tandis que d'autres n'obtiennent pas ce qui leur est dû ; les uns sont éternels débiteurs, toujours insolvables, les autres éternels créanciers, toujours impayés. Et ainsi il faut rétablir l'équilibre rompu, en développant la solidarité.
Sur tous ces points Je suis d'accord avec M. L. Bourgeois, et avec moi tous ceux qui croient qu une société ne peut se maintenir et progresser sans avoir devant les yeux un idéal de justice qui vraiment est son étoile polaire, tous ceux qui estiment quil faut harmoniser les intérêts opposés, réaliser un équilibre
qui aujourd'hui n'existe pas. Nous avons donc un point de départ commun et aussi une orientation commune,
Cependant le problème tel que l’a posé M. Léon Bourgeois est-1l posé sous sa forme complète ? Sans doute développer la solidarité est chose excellente et ce point est vraisemblablement admis de tous. Mais l'homme, avons-nous dit, esten même tempsindividu et être social. Il ne faut pas l’envisager exclusivement au second point de vue. Au premier titre 1l à droit au développement intégral de toutes ses facultés, à l'expansion la plus pleine, la plus complète de ses activités physiques, intellectuelles, morales; il a droit à la hberté. Cette idée de la hiberté de l'individu, j'aurais souhaité la voir plus expressément affirmée, car selon le mot de Guyau, le progrès dans l'avenir comporte tout ensemble liberté croissante et solidarité croissante. Et je suis persuadé que, sur ce point, M. Bourgeois est avec les socialistes individualistes, les socialistes libertaires, comme MM. Jaurès, Fournière et tant d'autres.
M. le D' Papiccauzr. — Je voudrais réclamer au nom de la solidarité naturelle, à laquelle, à mon sens, on fait vraiment la part trop petite. Elle est par ellemême un enseignement et nous donne la direction dans laquelle 1l faut tendre. L'homme, éêtresocial, est formé organiquement par la société. Comment ne pas tenir le plus grand compte de ces lois organiques qui régissent sa constitution même? Et, d'autre part, il faut que cette société soit organisée de telle manière
qu'elle donne le maximum possible de rendement, de travail utile, de manière à diminuer les pertes de temps, d'efforts, de douleurs. Cette organisation ne se pourra opérer que conformément aux lois qui régissent la nature même des choses. Il n'y a donc pas d'opposition entre la solidarité idéale et la solidarité naturelle, pas plus qu'il n'y a opposition entre un organisme qui vit avec ses forces spontanées, et ce même organisme vivant avec le secours, l’aide du médecin qui le cultive, le dirige, le perfectonne. Or, cest parce que le médecin connaît la solidarité de fait, qu'il en a pénétré le mécanisme et les lois, qu'il lui sera possible d'intervenir, d'assurer la santé, d'accroître la vitalité. Il en va de même pour les sociétés. Iciencore 1ln"y a pas de conflit entre la solidarité naturelle, objective, et la solidarité subjective, celle que nous trouvons dans notre cœur, dans notre
conscience. L'une ne saurait être déclarée supérieure
n1 surtout opposée à l’autre. La solidarité extérieure subie par le sauvage, à laquelle il est contraint de se soumettre dans ses actes est supérieure à ‘celle qu'il porte en lui : il ne songe qu'à tuer, à piller, et les conditions nécessaires qui régissent toute vie en société le contraignent à vivre, partiellement au moins, en paix avec ses semblables. En fait et historiquement, cest la solidarité naturelle qui nous pousse vers l’autre, qui la prépare, la fait concevoir, la réalise. Je n’ai pas du reste l'intention d'identifier la société à un organisme, et je parle 1c1 de la solidarité sociale. Il y a, dans les sociétés actuelles, un énorme gaspillage de forces, nous devons le faire
L'IDÉE DE SOLIDARITÉ ET SES CONSÉQUENCES SOCIALES 27 cesser ; pour y arriver il faut ordonner les sociétés selon un plan nouveau. Nous ne le pourrons qu'au moyen d'une connaissance plus exacte des lois de la nature. La solidarité naturelle, non seulement nous fournit les instruments grâce auxquels nous devenons capables d'agir sur la société, mais encore elle nous révèle l'idéal vers lequel il faut tendre, car cetidéal n’est que le résumé, l'expresion et comme le prolongement de l'expérience accumulée des générations.
M. Léon Bouragois. — Des observations qui viennent d'être présentées 1l semble résulter qu'un certain nombre de points sont acceptés par tout le monde : il est bon de les retenir, car nous devons
dégager ce qui nous réunit aussi précieusement que
nous noterons, avec le plus grand som et la plus complète sincérité, ce sur quoi nous différons d’opinion. Nul n'a contesté que la fin de la société soit la justice. Une préoccupation d'ordre métaphysique s’estfaitjour: ona demandé quelle estla nature, quelle est la cause, quelle est la définition philosophique de la justice. Il est inutile de se poser en ce moment de telles questions. Nous constatons un fait: le besoin de justice existe en toute conscience et ÿ règne impérieusement. Que la notion de justice soit une idée innée, l'expression en nous de je ne sais quel idéal existant hors de notre esprit, qu'elle soit une acquisition relativement récente peut-être, le résultat d'une séculaire évolution, peu nous importe. Nous la pre. nons comme donnée, etc'est là notre point de départ. Aussi bien, 1l y a eu unanimité pour reconnaitre
qu'une société n'est pas une société digne de ce nom si elle n’a pas pour fin la justice, si elle ne tend pas, d'un effort constant, à se rapprocher de cette fin.
Or les hommes, regardant le monde extérieur avec des yeux plus pénétrants, mettant à profit toutes les expériences, toutes les connaissances accumulées par la science, s’aperçoivent de plus en plus clairement que le réseau qui de toutes parts les entoure est plus serré qu'ils ne l'avaient cru d'abord; ils voient la solidarité de fait à laquelle n'échappe aucun être sentant, aucun être conscient, aucun être agissant et voulant.
Alors se pose cette question : y a-t-1l donc accord entre l’idéal que nous nous formons, entre l'idée, le besoin de justice que nous portons en nous, et la situation de fait créée par la solidarité naturelle ? S'il y a identité entre ce que nous voulons qui soit et ce que nous voyons qui est, entre notre idéal et cette loi extérieure, alors laissons faire, attendons. Mais ici encore, 1l y a eu unanimité pour penser que cette identité n'existe pas, qu'il y a un abîme entre la fin que nous assignons à la société et les résultats de fait auxquels donne lieu la solidarité objective.
Ces résultats, quels sont-ils, en effet ? Chaque homme est déterminé dans sa conduite par une infinité de conditions dont il n’est pas le maitre ; chacun de ses actes, lui-même tout entier, nous apparaît comme une résultante d’une longue série d’'antécédents, de forces, d'actions et de réactions, auxquels il ne peut se soustraire, dont 1l ne dispose pas, qu'il ignore même. L'interdépendance des phénomènes