ROLE DE L*IDÉE DE SOLIDARITE
d'une déduction abstraite, et non de la réalité vivante, que l'adage souvent invoqué : « Pour pouvoir se donner il faut s'appartenir. » Qui débute par Fégoïsme s'y tiendra. C'est en se donnant qu'on acquiert une ame et une conscience vraiment humaines. Un philosophe anglais, esprit élevé autant qu'exact, M. le Prof. Ritchie, énonce cette vérité en excellents termes : A man cannot realize his true self save in the work he does for the good of others ^ .
Ainsi entendue, la solidarité n'est pas exclusive des autres principes essentiels de la morale et de la politique. Gomme elle en participe elle les appelle. Si, par exemple, elle écarte décidément la doctrine de l'autonomie individuelle conçue comme absolue et inviolable, ou ce qu'on peut appeler le libéralisme individualiste, on aurait tort de croire qu'elle proscrit, par là même, toute liberté, ou qu'elle n'admet que la liberté spinoziste réservée à la communauté comme à un tout indivisible. Loin de supprimer la liberté, la juste solidarité morale la suppose et la développe, dans ce qu'elle a véritablement de respectable et d'efficace.
Il fîiut bien reconnaître que toute liberté n'est pas bonne et sacrée par cela seul qu'elle se pose comme liberté. Autrement, la liberté de l'homme vicieux ne serait pas moins inviolable que celle de l'homme de bien. Une liberté donnée, pour avoir droit au respect, a besoin de se justifier : et
I. David (i. Rilcliio : Studifs in poUticnl (ttul social elhics. London, 1902, p. 190.
elle se justifie par son rapport au juste, au vrai, à l'intérêt sérieux des communautés humaines. Or la société ne doit la garantie de la liberté qu'à ceux qui sont en mesure de collaborer en quelque manière à son œuvre de progrès vers le bien ; mais elle la doit à tous ceux-là sans exception. Elle la doit à quiconque porte en soi quelques germes, susceptibles, selon l'appréciation que comporte l'état actuel de nos connaissances, de produire de bons fruits. Or la fin que poursuit l'humanité n'est pas un objet dès maintenant défini, une étoile clairement visible vers laquelle on puisse se diriger en ligne droite par une voie unique. De cette fin, lors même qu'en soi elle serait une et nécessaire, nous n'avons et n'aurons sans doute jamais qu'une idée plus ou moins confuse ; et notre premier devoir est d'éclaircir cette idée progressivement, en prenant pour point de départ de nos investigations les données que nous offrent le passé et le présent de l'humanité. Nous allons du connu à l'inconnu, non de l'inconnu au connu. Par suite, nous devons estimer légitime et nécessaire que les différents hommes cherchent le mieux, l'orientation vers l'idéal, dans différentes directions. Plus sera grand le nombre des voies tentées, plus seront sûres et salutaires les solutions qu'engendrera peu à peu soit la sélection intelligente, soit la conciliation, soit la synthèse. Il est utile de s'habituer à penser qu'on peut avoir quelque chose à apprendre, même de son adversaire ; et qu'il peut se cacher quelque vérité importante même dans les opinions qui, entendues selon la lettre, nous paraissent le plu s contraires
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à nos idées. Les cliosos de Tordre moraine se laissent pas définir, séparer et opposer rigoureusement les unes aux autres comme celles de l'ordre physique. Le plus souvent, à y regarder de près, nous trouverons que les hommes d'intelligence et de bonne volonté, par les idées qu'ils soutiennent, représentent une face de la vérité, et que la conduite la plus sage comme la plus juste est, non pas de les repousser et de les traiter en ennemis, mais de nous entendre avec eux, pour travailler en commun, solidairement et librement, au bien du tout et au bien de tous.