‹ Essai d'une philosophie de la solidaritéChapitre 16 sur 17 · IIOLE DE L IDEE DE SOLIDARITE · texte numérisé non relu

IIOLE DE L IDEE DE SOLIDARITE

réalité donnée n'exclut pas l'indépendance relative des individus. Déjà cette indépendance existe, dans une certaine mesure, chez les organismes purs et simples, lesquels, à proprement parler, ne sont pas composés d'organes, mais d'organismes, doués euxmêmes de quelque vie propre. Mais qui peut mesurer la part de réceptivité et la part d'effort personnel et d'originalité d'un homme supérieur, d'un promoteur en matière scientifique ou en matière morale? D'ailleurs, ce n'est pas de nos contemporains, c'est, avant tout, de nos ancêtres que nous tenons le patrimoine dont nous profitons. De ce legs du passé, certes, il est naturel, il est juste que nous soyons reconnaissants à ces ancêtres. Mais qui pourrait déterminer le caractère obligatoire de cette reconnaissance, ainsi que la manière dont elle doit se manifester, en se bornant à appliquer déductivement les concepts intellectuels de la justice et de la solidarité.^ Ce n'est pas l'idée de justice abstraite, à elle seule, c'est bien plutôt un sentiment de piété et de solidarité familiale, qui nous porte à bénir nos ancêtres comme des bienfaiteurs et des parents, sans nous demander précisément si la part de bien qu'ils nous ont léguée l'emporte sur la part du mal, ni si la pensée de nous être utiles fut toujours le mobile principal de leur activité ; et c'est le même sentiment de sympathie humaine, tourné vers nos compagnons actuels d'existence, qui nous fait un devoir de témoigner aux fils la reconnaissance que nous portons aux pères.

Tour à tour fait d'expérience, fin idéale, matière

de l'idée de justice, la vraie solidarité humaine est, en outre, une disposition du cœur, un sentiment, au sens propre du mot.

Elle est autre chose encore. En définitive, la fin que poursuit notre raison, c'est la réalisation de l'ordre humain le plus parfait possible. La solidarité n'est primitivement qu'une force naturelle, force qu'il s'agit d'utiliser en l'adaptant à nos besoins, voire en la transformant selon nos besoins. Or, si nous l'envisageons à ce point de vue précis, nous trouvons qu'elle doit revêtir la forme d'un contrat mutuel, par lequel les individus s'engagent à répartir entre eux, selon la justice, les risques et les avantages sociaux. Ce contrat, il est vrai, n'a pas été signé. Mais il existe comme quasi-contrat, en tant que l'individu, acceptant volontairement de faire partie d'une société donnée, contracte, par là même, l'engagement tacite de se conformer aux conditions d'existence et de prospérité de cette société même.

Il faut donc concevoir la solidarité humaine, non comme une loi fatale de dépendance subie par les individus, mais comme une mutualité réglée par la justice et librement consentie. Elle est instituée par un quasi-contrat, et cet engagement s'interprète en supposant que la volonté de chaque participant a eu pour mobile, non son intérêt propre, mais la justice et le bien de l'humanité.

On peut aller plus loin : constatant, dans toute son étendue, la puissance qui appartient à l'homme de substituer ses créations rationnelles et volontaires aux productions aveugles de la nature, on peut chercher

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la réalisation parfaite de la solidarité humaine dans l'association libre et intelligente des individus, s'entendant entre eux, pour pourvoir, collectivement, à l'ensemble de leurs besoins matériels, intellectuels, esthétiques, moraux et religieux. Entendue de la sorte, la solidarité est, de toutes pièces, créée par la liberté humaine.

Ainsi se détermine progressivement et, en quelque sorte, évolue l'idée de solidarité, à mesure que de la sphère des abstractions on la fait descendre dans celle des réalités concrètes. Posée d'abord en opposition à l'idée de liberté, elle finit par rejoindre cette idée elle-même et par s'y subordonner, de même que nous l'avons vue se subordonner à l'idée et au sentiment de la justice. On pourrait se demander si, dans celte évolution, l'idée de solidarité morale n'en est pas arrivée à se renier et à se détruire elle-même, si elle ne succombe pas au développement logique d'une contradiction interne. Mais une telle appréciation serait, semble-t-il, téméraire, et tiendrait plus de la controverse que de la dialectique réelle.

Le sort qui a frappé la notion de solidarité ne lui est pas propre. Pareille est la fortune des notions de liberté, de progrès, de bien, de justice, de devoir, de bonheur, lorsqu'on prétend faire de l'une quelconque, prise toute seule, le principe unique de l'ordre moral et social. Chacune de ces notions, elle aussi, lors-

qu'on lui demande de satisfaire, sur tous les points essentiels, aux besoins de la pratique, est obligée de recourir aux notions connexes, parfois même aux notions opposées en apparence, et de faire alliance avec elles. On lit vers la fin du Philèbe de Platon : « Si nous ne pouvons arriver à saisir le Bien sous une idée unique, saisissons-le sous trois idées : celles de la beauté, de la proportion et de la vérité. » Il est vraisemblable que, de n'importe quelle idée morale et pratique, on peut et doit dire ce que Platon dit ici de l'idée du bien. Aucune d'elles n'est pour nous assez claire, assez distincte, assez compréhensive, assez achevée et assez exacte, pour pouvoir servir de principe unique à nos déductions. La seule manière dont nous puissions approcher de la vérité et de la précision, non seulement dans les questions littéraires et artistiques, mais même en matière morale, sociale et politique, c'est de rassembler et de combiner judicieusement, pour les déterminer et au besoin les corriger l'un par l'autre, les divers principes qui expriment les conditions de la vie morale de l'homme. A poser tel principe sous sa forme abstraite, exclusive de tous les caractères qui se manifestent dans les autres, on excite les champions des autres principes à faire de même ; et bientôt, entre ces thèses et ces antithèses, à ce point vidées de notions intermédiaires qu'elles en deviennent littéralement contradictoires, une guerre à mort est inévitable. Il n'est pas seulement plus humain et pratique, il est plus vrai de ne point séparer l'idée morale à laquelle on s'attache des idées connexes par lesquelles il nous la faut

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déterminer, éclaiicir, compléter, si nous voulons saisir dans la totalité de ses rayons réfractés la lumière dont la source une et simple échappe à notre vue.

Que l'on signale donc avec insistance la valeur singulière de la notion de solidarité ; c'est là une œuvre fondée en raison et opportune, surtout si, en même temps qu'on énonce ce mot, on le relie à quelques autres qui aident à en comprendre le sens pratique et vrai, tels que ceux de liberté, de justice, d'union des âmes et de fraternité.

Il est certain tout d'abord que, dans la nature même des choses, à côté de cas nombreux d'indépendance mutuelle, au moins relative, analogue à celle qui nous permet d'étudier isolément certains couples de phénomènes physiques ou même physiologiques, il existe, en fait, une solidarité générale, ou plutôt de nombreuses solidarités déterminées et distinctes, reliant entre eux les phénomènes humains. La connaissance de ces diverses solidarités est nécessaire, sinon à l'intention picpi'ement dite, du moins à l'action morale, pour que, dans la mesure de nos forces, cette action réalise eifectivement le bien que nous avons en vue. Notre pouvoir, disait Socrale, rie va qu'à conformer notre résolution à la loi : les dieux s'en sont réservé les suites. Mais, dans la mesure oii la science nous permet de prévoir ces suites, il est clair que nous devons les considérer. Et comme le progrès même de la civilisation accroît les communications et, par suite, la solidarité entre les hommes, il devient de plus en plus indispensable

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d'avoir égard aux conséquences et contre-coups sociaux de nos actions.

Mais la solidarité, comme l'ont bien vu les pénétrants et généreux esprits qui se sont appliqués à la mettre en honneur, n'est pas seulement une loi naturelle avec laquelle il nous faut compter, c'est encore une idée qui, bien comprise, nous aide à déterminer notre mission d'hommes. En effet, tandis que la nature des êtres inférieurs ne comporte qu'une solidarité externe et mécanique, les hommes peuvent s'unir intimement et véritablement les uns aux autres. Leurs consciences ne sont pas nécessairement fermées, comme certains l'ont dit; elles peuvent se pénétrer. Ils peuvent ressentir la souffrance de leurs semblables, partager leurs désirs, leurs pensées, leurs volontés. Cette solidarité supérieure se réalise excellemment lorsque les hommes unissent leurs intelligences et leurs cœurs pour travailler en commun à la réalisation de quelque chose de grand : découverte de la vérité, formation d'une société idéale, amélioration de la vie, ennoblissement de l'âme humaine. Le concours intelligent et dévoué dans la poursuite commune d'une lin approuvée par la raison, voilà la vraie forme de la solidarité humaine.

Une telle solidarité ne fait nul tort à la personnalité, au vrai sens du mot. La personnalité, si l'on y prend garde, ne se réalise, avec le caractère moral qui la distingue, que par un commerce mutuel des êtres raisonnables les uns avec les autres. On ne peut, à soi seul, dépasser les limites de son individualité et devenir une personne. C'est l'expression

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