PREFACE IX
que le mot de solidarité exprime avec force l'union des individus en un tout. C'est même là le sens étymologique du mot (solidus). Sa nouveauté d'ailleurs le rendait plus expressif pour le public, parce qu'il n'avait pas encore été affaibli par l'usage. Or, le besoin d'exprimer l'union des individus en un tout répondait manifestement h une tendance fondamentale do notre temps : la considération de la société, delà collectivité, substituée de plus en plus à celle des individus, le groupe envisagé comme spécifiquement distinct de la somme des unités dont il est formé, et devenant, à ce titre, un objet spécial d'étude, ce sont là des points de vue caractéristiques de la pensée contemporaine. On a fait de la sociologie. On a réagi de toutes parts contre l'individualisme excessif de l'ancienne science politique et même de l'ancienne philosophie. On est allé jusqu'à parler de la société comme d'un organisme véritablement vivant, comme d'un être unique, et jusqu'à réduire l'individu proprement dit au rôle modeste d'une sorte de cellule de cet organisme supérieur. Quelles qu'aient pu être les intempérances de certaines de ces idées, elles renfermaient une part de vérité assez grande pour séduire les esprits, et exprimaient à coup sûr un aspect de la réalité trop négligé jusquelà. La fortune du mot de solidarité s'explique donc sans peine. Si les individus ne sont, en quelque sorte, que les cellules de la société, le mot par lequel les biologistes expriment l'interdépendance des cellules est celui même qui doit exprimer dorénavant l'interdépendance des individua. Les termes de justice, do
charité, de fraternité, ont semblé insuffisants. La justice, distinguée de la charité par un long usage et vidée, pour ainsi dire, de toute sensibilité, a quelque chose de sec et d'étroit. La charité, au sens courant du mot (qui n'est pas le sens primitif et vraiment chrétien), exprime une sorte de condescendance sentimentale et gratuite de supérieur à inférieur. La fraternité même, si chère à la démocratie sentimentale de 1848, a le tort justement de n'être qu'un sentiment, et nos générations modernes, avides de science positive et objective, avaient besoin d'un mot qui exprimât le caractère scientifique de la loi morale. Le mot de «solidarité», emprunté à la biologie, répondait merveilleusement à ce besoin obscur et profond. Je ne parle pas d' « altruisme », trop barbare pour avoir jamais pénétré dans le langage courant. Comme le terme de « solidarité » était d'ailleurs assez vague, étant transporté d'un domaine où il avait un sens précis à un autre domaine, où il s'agissait justement de l'acclimater, on restait libre de faire entrer peu à peu dans sa signification toutes les idées encore flottantes que les vieux mots, rendus trop précis par l'usage, se prêtaient mal à exprimer. On recueillit ainsi peu à peu, sous le titre de solidarité, à peu près toutes les idées morales qu'on trouvait conformes à l'idéal présent. On fit entrer à la fois, dans l'acception nouvelle du mot, l'idée dejustice et celle de fraternité. On en exclut celle de charité, à cause de celte signification courante dont je parlais tout à l'heure, et qui semblait trop contraire à l'idéal démocratique de l'égfalité. Mais on y mit