‹ Essai d'une philosophie de la solidaritéChapitre 5 sur 17 · PREFACE XI · texte numérisé non relu

PREFACE XI

tout l'idéal de la morale nouvelle, essentiellement sociale et démocratique, en laissant à l'avenir le soin de déterminer les détails de cet idéal. Nous voilà bien loin de la solidarité biologique, qui ne connaît ni justice, ni fraternité, ni idéal. Et cependant la transition d'un sens à l'autre s'est faite très naturellement. Comme il arrive toujours dans l'histoire du langage, c'est d'abord un sens particulier d'un mot qui attire l'attention et assure sa fortune. Peu à peu, ce sens se diversifie et s'enrichit. Des significations nouvelles se cristallisent autour du noyau primitif. Au bout d'un certain temps, ce noyau primitif est tout enveloppé de formations postérieures et complexes dont il est malaisé de faire l'analyse avec précision. Mais le mot, malgré tout, continue à vivre et à s'enrichir, prêtant parfois à des confusions, exprimant pourtant des idées et des sentiments vrais, jusqu'au moment où un autre lui succède, suscité par des besoins nouveaux de la pensée ou de la conscience.

L'examen des œuvres principales inspirées par l'esprit solidariste montre bien les tendances essentielles qui se résument dans le mot de solidarité. Ce sont surtout des œuvres de coopération et de mutualité. Quelle en est la pensée dominante ? C'est l'amélioration du sort des participants, conformément à un idéal de justice, dans une association quasi-fraternelle. Notez que, dans ces formes d'association, il n'y a, en théorie, ni bienfaiteurs ni obligés. Tous les membres s'obligent les uns les autres et reçoivent autant qu'ils donnent. Le résultat final

est un accroissement de bien-être pour tous. La part du sentiment proprement dit, dans ces œuvres, se réduit au désir d'amélioration collective qui pousse les participants à y entrer ; mais ce sentiment même n'est pas indispensable, car l'intérêt personnel pourrait suffire à déterminer les adhésions. La machine, une fois montée, marche automatiquement, et le bien-être de tous est la conclusion forcée de l'opération, si elle est conduite avec intelligence. Par là, l'œuvre a une sorte de caractère scientifique qui plaît à l'esprit de notre temps : nous aimons cette régularité des lois naturelles et sociales, qui exclut le caprice des volontés individuelles et l'incertitude des sentiments.

Il faudrait cependant prendre garde d'aller trop loin dans cette voie. Les meilleures choses ont leur danger. On a réclamé dans la suite de nos conférences, en faveur de l'individualisme, entendu en un sens élevé, contre l'absorption de l'individu dans le tout. Je serais tenté, pour ma part, de réclamer aussi, contre certains coopérateurs et mutualistes, en faveur du sentiment, de l'amour, qui me paraît, en somme, le ciment nécessaire ou, pour mieux dire, le principe de vie de toutes les œuvres destinées à faire régner dans la société plus de bonheur et plus de justice. Je sais bien que, sur ce point, on peut s'entendre, qu'on s'entend même, au fond, comme sur la question de l'individualisme. Tous les solidaristes intelligents sont parfaitement convaincus que l'amour des hommes les uns pour les autres, de même que l'épanouissement

PREFACE Xlit

complet de l'individu dans l'harmonie sociale, sont des éléments indispensables de la véritable solidarité. Aussi n'est-ce pas une querelle que je fais à l'idée de solidarité. ,Je la crois bonne, pour ma part, et j'estime qu'elle est, en ce moment, celle qui résume le mieux nos tendances et nos besoins moraux. Le vague môme du mot n'est pas pour m'inquiéter. S'il peut prêter à certaines difficultés d'interprétation (dont on trouvera la place dans le volume même que je présente au public), il a aussi l'avantage d'admettre toutes les extensions de sens que l'expérience fera juger nécessaires. Tout ce que je demande, c'est qu'on laisse la cristallisation continuer de se faire librement, et qu'on ne se hâte pas d'en exclure, par une précision prématurée et fâcheuse, ce que j'appelle simplement, d'un vieux et beau mot, l'amour.

En somme, c'est bien là aussi ce que devine, si je ne me trompe, l'instinct populaire, qui ne parlerait pas de la solidarité avec tant de chaleur et d'attention s'il n'y faisait une large part au sentiment. Par là, la solidarité semble se rapprocher de la charité chrétienne entendue en son vrai sens, qui est amour. Mais la charité chrétienne repose sur une doctrine métaphysique : elle consiste à aimer Dieu par-dessus toutes choses et les hommes autant que soi-même pour l'amour de Dieu, qui est le Père céleste. La solidarité n'a rien de métaphysique ni de confessionnel. Elle part de ce fait positif que les hommes, sur cette terre, sont obligés par la nature de vivre dans une étroite association, et elle

se préoccupe de rendre celte association aussi heureuse que possible par tous les moyens que l'intelligence et le cœur peuvent fournir. Toutes les croyances, toutes les opinions philosophiques peuvent s'accommoder de l'idée de solidarité. En fait, c'est ce qui se voit tous les jours : le mot de solidarité se rencontre sous la plume d'écrivains catholiques, protestants, juifs, libres penseurs, spiritualisles, positivistes, etc. Il faut s'en applaudir. C'est un bon signe du rapprochement futur des esprits que cette adhésion commune à un terme qui n'offense personne. La morale ne peut que gagnera n'être plus, pour les doctrines, un champ de bataille. Le mérite et l'honneur de la solidarité sera peut-être de préparer ce rapprochement. Que tous s'entendent d'abord sur ce point que l'homme n'est vraiment homme que s'il sait s'unir avec ses semblables pour chercher avec eux, par amour et par raison, l'amélioration matérielle et morale du sort de la collectivité. Libre ensuite à chacun de superposer à cette conviction commune sa métaphysique ou sa croyance propre, s'il en a une.

Alfred Croiset.

Les personnes qui ont pris part aux discussions sont, par ordre alphabétique :

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