PREMIÈRE CONFÉRENCE
L'enquête que nous allons poursuivre ici présente un très réel intérêt, et son utilité est incontestable. Le mot de solidarité est partout aujourd'hui. Que veut-il dire au juste ? Est-il plein de sens ou vide de contenu ? Quelle est la portée, quelles sont les conséquences de cette idée ? Ce sont des questions qu'il est urgent d'élucider chaque fois qu'on se trouve en présence d'une notion nouvelle.
Définissons donc d'abord le mot lui-même. Il est relativement ancien. Toutefois, il y a peu d'années encore, Littré ne lui connaissait que deux sens : l'un juridique, auquel je ne m'arrête pas en ce moment, l'autre vague, que Littré appelait (( du langage or-
dinaire », et qui désigne une sorte de responsabilité mutuelle, quelque chose d'analogue à l'esprit de corps, au point d'honneur.
De nos jours, le mot solidarité a pris un sens nouveau, précis, profond même. Et c'est de celui-là qu'il va s'agir. — Evitons d'abord les malentendus.
Le mot a une première signification, objective, scientifique. Il exprime la notion d'un fait, les relations d'interdépendance entre certains phénomènes d'ordre physique, intellectuel ou moral. C'est avec cette acception qu'il est passé dans le langage de la science.
D'autre part, il a pris depuis quelques années un sens nouveau, qui s'est répandu dans la langue politique, qui est devenu à la mode, pour ainsi dire, qui a soulevé des enthousiasmes irréfléchis peutêtre et des hostilités peut-être aussi irréfléchies. Il exprime alors la notion d'un devoir à observer par 4out homme vis-à-vis de ses semblables, plus étendu que le devoir de justice, plus défini, plus rigoureux, plus strictement obligatoire que le devoir de charité. Et ce devoir semble même à certains esprits revêtir un caractère d'obligation sociale tel que la société puisse en prescrire, en sanctionner l'exécution.
Voilà donc deux acceptions très distinctes du mot solidarité, et qu'il est essentiel de ne pas confondre. — Quels Hens unissent ces deux idées ? Par quels chemins est-on passé de l'une à l'autre ? N'y a-t-il pas entre elles une relation logique, peut-être même un rapport de cause à effet ? C'est ce qu'il nous faut chercher.
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Et d'abord, qu'est-ce que la solidarité objective, considérée comme un fait ? — Kant a dit : (( Ce qui constitue l'organisme, c'est la réciprocité entre les parties. » Toute la biologie est en germe là. — Je ne m'aventurerai pas sur ce terrain, el me bornerai à l'essentiel. Je trouve dans une étude de M. Gide l'expression de ce sens profond et plein que je cherclie à définir : « La solidarité caractérise la vie. Si l'on clierche à définir l'être vivant, on ne saurait le faire que par la solidarité des fonctions qui lie des parties distinctes ; — et la mort n'est autre chose que la rupture de ce lien entre les divers éléments qui constituent l'individu et qui, désormais désassociés, vont entrer dans des combinaisons nouvelles, dans des ctres nouveaux. » Ainsi l'idée de vie est identique à l'idée d'association. Et la doctrine de l'évolution a montré suivant quelle loi cette interdépendance des parties contribue au développement, au progrès de chaque être, de chaque agrégat.
La matière vivante tend à passer de l'homogène à l'hétérogène. Il y a différenciation fonctionnelle croissante des parties, adaptation à des services divers et concordants. Et l'équilibre d'un type permanent s'obtient par une véritable association solidaire des parties diverses, ayant chacune sa spécialité définie, mais convergeant toutes dans un effort commun. Cette association est la condition du succès dans la lutte pour l'existence.
Ainsi tout être qui vit, qui se développe, est une association, qu'un double péril menace : — si une partie périclite, souff're et meurt, l'équilibre se
rompt, l'être décline et meurt ; — si, par contre, une partie développe son activité d'une façon excessive ou dans une direction contraire à celle de l'effort commun, l'équilibre se rompt encore, l'être se désagrège et meurt. (( Dans le monde vivant, — écrit M. Edm. Perrier, résumant toute cette théorie, si la lutte est la condition du progrès, le progrès n'a jamais été réalisé que par l'association des forces individuelles et leur harmonieuse coordination. »
Gomment cette notion de la solidarité biologique a-t-elle pu conduire à l'idée d'un devoir de solidarité entre les hommes et d'une organisation sociale fondée sur l'idée de ce devoir ?
Remarquez tout d'abord que ce n'est pas seulement dans le domaine biologique que la loi se vérifie. Elle règne dans tous les domaines oii s'exerce l'activité de l'homme. Il y a une solidarité des idées, des esprits. Laissez-moi vous citer seulement cette page célèbre de Gœthe : « Le plus grand génie ne fait rien de bon s'il ne vit que sur ses propres fonds. Chacun de mes écrits m'a été suggéré par des milliers de personnes, des milliers d'objets différents : le savant, l'ignorant, le sage et le fou, l'enfant et le vieillard ont collaboré à mon œuvre. Mon travail ne fait que combiner des éléments multiples qui tous sont tirés de la réalité : c'est cet ensemble qui porte le nom de Gœthe. » Quand un homme comme
Gœtlie reconnaît qu'il n'est qu'une résultante, comment pourrions-nous croire qu'il n'en est pas ainsi de chacun de nous ?
Dans le monde économique cette interdépendance se manifeste en toute circonstance et de mille manières. Il y a solidarité dans le temps, comme dans l'espace. Comme le dit M. Fouillée, « celui qui a inventé la charrue laboure, invisible, à côté du laboureur )). Il n'est pas un de nos actes qui ne soit le résultat de tous les faits économiques qui se produisent dans le monde entier ; et cette mutuelle action et réaction va croissant sans cesse avec le progrès de la division du travail et le développement du machinisme. Dans un remarquable rapport présenté au Congrès de l'Education sociale, M. Fontaine a signalé des exemples frappants de cette réaction des phénomènes économiques. « Voici un dispositif qui permet à un tisseur de conduire deux métiers au lieu d'un : la production ne pouvant subitement doubler, le résultat immédiat de l'invention est souvent un renvoi de personnel. Que vont faire les ouvriers chassés ? Vont-ils fabriquer ces nouveaux engins qui les exproprient de leur gagne-pain habituel ? Impossible à des ouvriers âgés de passer ainsi du tissage à la métallurgie. L'excédent des ouvriers tisseurs, d'autre part, déprimera les salaires de ceux qui ont été gardés à la fabrique. » Autres conséquences : la naissance et le développement du contrat collectif de travail. «L'ouvrier a perdu son outil ; la machine, outil commun d'un grand nombre de salariés, ne lui appartient pas... Il ne peut, sans
la collaboration du détenteur du capital, fabriquer ou finir un objet échangeable. Le produit fini, œuvre commune et indivisible, reste aux mains du détenteur du capital. Cette solidarité de fait entre les ouvriers de l'usine s'exprime parfois par l'association ouvrière de production, ou encore par les syndicats. )) Mais la question se dénoue souvent d'une autre manière : le conflit entre le capital et le travail, le chômage, la grève.
Ainsi, de plus en plus clairement, nous apparaît cette vérité que, nulle part, l'individu n'est isolé et n'a le droit d'agir comme tel. L'humanité, selon l'ingénieuse image de M. Fouillée, n'est pas comparable à un archipel d'îlots dont chacun aurait son Robinson. Tout groupe d'hommes, — famille, tribu, patrie, plus tard humanité, — est, volontairement ou involontairement, un ensemble solidaire, dont l'équilibre, la conservation, le progrès obéissent à la loi générale de l'évolution universelle. Pour les groupes d'hommes comme pour les agrégats vivants l'interdépendance est partout, et les conditions d'existence de Vêtre moral que forment entre eux ces membres d'un même groupe sont celles qui régissent la vie de l'agrégat biologique.
Rappelons brièvement ces lois qui, on s'en souvient, se ramènent à deux. — Le groupe ne subsiste et ne se développe normalement que : i** si chacun des individus qui le composent se développe luimême, jouit de sa pleine activité, agit sur le monde extérieur dans la plénitude de ses facultés (maximum d'adaptation au milieu extérieur, dit la biologie) ;
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2" si tontes ces activités individuelles sont cohérentes, solidairement liées dans un effort commun en vue de l'équilibre de l'ensemble (maximum d'adaptation au milieu interne, aux conditions de la vitalité commune). C'est ce qu'en économie politique on appelle la division du travail et l'échange des services. Ces lois donc s'appliquent à la société.
Et ainsi toute société qui veut vivre doit réaliser ces conditions. Et l'objet de la science sociale est de rechercher comment est possible cette réalisation.
Seulement, quand il s'agit d'organismes biologiques, la nature agit seule : les groupes, les agrégats naissent, se développent et meurent selon ses immuables lois ; les individus et les espèces s'ébauchent, se fixent, disparaissent, et nul n'y peut rien. Mais les sociétés humaines ne sont pas de simples organismes. Si elles obéissent aux lois générales, aux lois générales delà vie, il s'y rencontre déplus un élément nouveau, une force spéciale dont il n'est pas permis de ne pas tenir compte : la pensée, la conscience, la volonté. Spencer, après avoir dit qu'une société est un organisme, reconnaît expressément cette différence « cardinale ». Et si l'on veut conserver le mot, parce qu'il est commode, parce qu'il exprime des analogies importantes, du moins faut-il dire avec M. Fouillée que la société humaine est un organisme contractuel ; il y faut le consentement des êtres qui la composent. Or ce consentement ils ne le donneront que s'ils en reconnaissent à la fois la nécessité et la justice. La science leur montre la nécessité des lois naturelles qui s'imposent à toute société comme
à tout être vivant ; la morale doit établir les conditions dans lesquelles cette nécessité peut s'accorder avec la justice et déterminer l'adhésion des consciences à une règle d'action commune, ayant le caractère d'un devoir.
Quand nous demandons quelles sont les conditions auxquelles doit satisfaire une société humaine pour se maintenir en équilibre, nous sommes ainsi conduits à reconnaître qu'il n'y a qu'un mot qui les puisse exprimer : il faut que la justice soit.
Je sais bien qu'on a parfois assigné à la société un autre objet, qui n'est rien moins que le bonheur assuré à chacun de ses membres. Mais le bonheur est chose intérieure ; il réside en dernière analyse dans l'intime réduit oii nous nous réfugions. Il est des bonheurs individuels et moraux si élevés, que rien ne les peut atteindre ou altérer, qu'on ne les peut communiquer. Le bonheur n'est pas matériel, partageable, réalisable extérieurement. L'idéal de la société c'est la justice pour tous.
Or, pour que cette justice règne dans la société quelles conditions sont nécessaires ^ Il ne sufRt pas de dire ; la justice, c'est le respect mutuel des droits de chacun. Quels sont ces droits "^ Nous avons précédemment montré que la connaissance récente des effets nécessaires de la solidarité naturelle nous interdit de chercher une définition des droits et des devoirs de l'homme, si nous ne le considérons pas comme associé, comme faisant partie d'un groupe dont tous les membres, inévitablement, sont solidaires. Cette détermination nouvelle des droits et
des devoirs, voilà l'objet de la morale sociale. Et la science sociale devra rechercher aussi quelle est l'organisation réfléchie et voulue de la société qui permettra à l'individu d'y exercer pleinement tous ses droits ainsi définis, et d'y accomplir de même tous ses devoirs.
Je me préparais à expliquer comment ces conditions de justice pourraient être réalisées dans la société, lorsque j'ai lu un rapport que vient de publier M. Malapert sur Y Éducation morale à l'École primaire, et je me suis aperçu qu'il était nécessaire de répondre dès maintenant à certaines objections.
Dans ce rapport, je trouve tout d'abord ceci : «La difficulté essentielle consiste à opérer le passage du phénomène de l'interdépendance mécanique, biologique, à l'obligation pour chacun de vouloir et de produire une collaboration morale, selon la loi de justice et d'amour; d'un mot, comment transformer la solidarité-fait en solidarité-devoir .^^ Car la considération de l'utilité personnelle, de l'accord des intérêts n'y suffit pas, puisqu'aussi bien l'antagonisme, la concurrence, la lutte, sont, en grande partie, la réalité, et l'union, la paix, un idéal. »
Ce n'est pas là, à proprement parler, une objection ; c'est la position même de la question. Ce qu'il en faut retenir, c'est que la solidarité de fait produit des effets dont les uns profitent, que les autres subissent, et cela très inégalement ; c'est qu'il y a désac-
cord entre le résultat réel et le résultat idéal que poursuivent ceux qui s'inspirent de l'idée de solidarité morale.
Je continue : a Si votre solidarité n'est qu'un fait, bornez-vous à la constater : vous n'en pouvez faire une vertu. Si elle est une loi naturelle, laissez-la agir. . . Si votre solidarité est nécessaire elle se produira bien sans moi, et je n'ai pas besoin de peiner pour aider la nature à poursuivre et atteindre ses fins ; mon intérêt m'est plus proche, plus cher, plus facile ; je m'enferme dans mon égoïsme. »
Cette nouvelle objection semble indiquer qu'un profond malentendu subsiste. — Observons d'abord que la nature a ses fins à elle, des fins qui ne sont pas les nôtres. L'objet propre de l'homme, dans la société, c'est la justice, et la justice n'a jamais été l'objet de la nature ; celle-ci n'est pas injuste, elle est ajuste. Il n'y a donc rien de commun entre le but de la nature et celui de la société.
Mais, nous dit-on encore, vous ne pouvez rien contre les lois de la nature ; si elles sont contraires à ce que vous visez, plaignez-vous, gémissez, vous ne changerez pas les choses. C'est là. Messieurs, le malentendu. Le propre de l'homme c'est, non pas de se révolter contre les lois de la nature, mais de s'en servir, de les plier à son usage, de choisir, parmi les moyens qu'emploie la nature, ceux qui le mèneront à ses fins à lui. Il asservit les lois de la nature et par là conquiert sa propre liberté.
La solidarité est une loi comme celle de la gravitation.^^ Soit. Et j'ajoute : la gravitation produit des
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ruines, des cataclysmes. Mais la mécanique intervient et la science se sert de la même loi de gravitation pour établir ou rétablir un équilibre stable. De même, on peut s'emparer de ces lois de la solidarité naturelle, dont les conséquences peuvent être injustes, pour réaliser la justice même. (( La solidarité, observe M. Fouillée, fait retomber le mal des uns sur les autres, comme elle étend aussi le bien de cliacun à tous et de tous à chacun. Elle oblige par là même la société à trouver un remède pour tout mal qui afflige l'individu, parce que ce mal tend à devenir social. »
Ce remède on ne le saurait trouver en dehors de ces lois mêmes. Les effets injustes de la solidarité de fait créent à l'homme un devoir de responsabilité mutuelle, le devoir de redresser, de réparer ces injustices, et c'est seulement par une action solidaire que ce devoir sera rempli.
Il ne s'agit donc nullement de laisser la loi de solidarité agir dans le sens des fins de la nature ; il s'agit, parle moyen même de cette loi, d'agir consciemment et volontairement dans le sens des fins de la société humaine. Cette justice qu'il nous faut poursuivre de tout notre effort nous ne l'atteindrons que par une solidarité réfléchie et voulue.
Mais, nous dira-t-on, en quoi cela est-il nouveau? L'homme n'a-t-il pas toujours essayé de réaliser cet équihbre de justice ? N'est-ce pas l'éternelle histoire des progrès successifs de l'humanité ?
Eh bien I non. Il y a là quelque chose de changé , et j'appelle sur ce point toute votre attention.
La notion de la responsabilité mutuelle de tous les ' hommes dans tous les faits sociaux n'avait pas été aperçue jusqu'à ce que fût introduite l'idée nouvelle de la solidarité biologique. Cette idée modifie à la fois notre conception des conditions objectives, extérieures, de la réalisation delajustice, et notre conception de la justice même. Elle établit entre l'individu et le groupe une complexité nouvelle de rapports, et l'ancienne et trop simple notion du droit et du devoir se trouve du coup profondément transformée . Tant qu'on a cru à l'archipel des Robinsons, il paraissait suffisant qu'un Robinson n'empiétât pas sur l'île du voisin. Mais si l'on en vient à reconnaître qu'entre les habitants de ces îles il y a eu des services antérieurs échangés et qu'ils ont été si injustement répartis que certains sont des débiteurs éternellement insolvables et les autres des créanciers éternellement impayés, n'est-on pas conduit alors à proclamer la nécessité d'un règlement, d'un redressement de comptes, qui rétablisse enfin la justice.^
Ah ! si chacun avait vécu seul, dans son île, de son propre travail, s'il n'avait jamais rien reçu des habitants des autres îles, il suffirait qu'il n'y eût pas d'empiétement. Mais s'il y a eu échange de services à toutes les heures du passé, s'il y en a à toutes les heures du présent, si cet échange a été tel que les uns sont comblés et les autres privés de tout, que ceux-ci ont profité largement et que ceux-là n'ont rien reçu, ne vous apparaît-il pas qu'il est insuffisant de dire : pas d'empiétement ! Ne sentez-vous pas qu'il faut mettre à jour la récapitulation des services
échangés, établir la balance des profits et pertes? Ne sentez-YOus pas qu'il y a un compte social à établir? Ce ne sont plus des Robinsons qui se trouvent en présence ; ce sont des hommes, ce sont des associés. Il est nécessaire d'établir les responsabilités de chacun, de liquider la dette antérieure, la dette qui pèse sur ceux qui ont bénéficié de la société de fait, sans avoir rempli les devoirs que cette société de fait leur impose.
Voilà ce qu'il me semble apercevoir de nouveau dans cette doctrine née de la biologie et généralisée par la sociologie. Et quand on vient demander de laisser faire la nature, je réponds : Mais c'est la nature qui a créé cette situation : c'est la nature inconsciente et sans justice qui a accumulé ces dettes et ces créances. Et nous, qui poursuivons une autre fin, nous devons intervenir pour modifier ces résultats, nous devons substituer au fait naturel de l'iniquité, le fait social de la justice.
Nous voici donc bien loin de la solidarité-fait et tout proches de la solidarité-devoir. Ne confondons jamais Tune et l'autre : ce sont des contraires. Mais il était indispensable de constater la première pour apercevoir la nécessité morale de la seconde.
Ici j'entends les économistes dire : Laissez faire, laissez passer, et le libre jeu de la concurrence s'établira dansée monde un équilibre normal. Que chacun à son gré essaie de produire ; il en retirera un profit personnel et ce sera l'aiguillon de son activité. Prenez garde de retirer à ce producteur le bénéfice qu'il espère et qu'il escompte. Car, s'il savait,
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il resterait chez lui inactif. Après lui, avec lui, les autres en profiteront indirectement. — Après lui? avec lui.f^ — Oui, mais quand, et dans quelle mesure ? Comme les peuples vaincus doivent profiter de la civilisation du conquérant I C'est une réalisation singulière de l'idéal de justice.
On nous dit encore : Un jour viendra oii les conquêtes de la science seront tellesquela société pourra, presque sans efïort, assurer à chacun la vie matérielle, la sécurité du lendemain, sa part de jouissances. — Nous ne croyons pas, pour nous, que cette espérance puisse suffire. Pensons à tous ceux qui, d'ici là, le long des chemins, seront morts injustement I N'imitons pas les religions qui, désespérant de satisfaire la justice en ce monde, nous la promettent dans un monde meilleur. Nous, nous n'avons pas le droit d'attendre ; nous n'avons pas surtout le droit de faire attendre. Nous devons chercher comment la justice immédiate pourra être réalisée.
Ainsi donc, selon qu'on se prononcera pour le libre cours de la nature ou pour l'intervention de l'homme, on se trouvera en face de deux théories différentes.
Dans l'une, on considère les hommes comme des êtres entièrement libres, capables de se suffire à euxmêmes ; et dès lors, du moment qu'ils n'ont pas entravé la liberté d'un autre, leur devoir est accom-
pli-
Mais dans l'autre (et c'est la nôtre) on dit : Les
hommes ne sont pas entièrement libres les uns à
l'égard des autres ; ils sont liés entre eux par une
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association nécessaire, antérieure à leur naissance et dont il ne leur est pas loisible de se dégager, car s'ils en sortaient, il leur serait désormais impossible de vivre. Or, dans cette association, chacun profite du fonds accumulé par lés ancêtres et grossi par IVITort de tous les contemporains. Si chacun n'apporte son tribut, l'équilibre est rompu et la justice violée.
La situation de l'individu, envisagée de ces deux points de vue, diffère aussi profondément que diffère, au point de vue juridique, la situation d'une personne qui ne s'est engagée à rien envers qui que ce soit, qui agit dans la plénitude de sa liberté, et celle d'une personne qui a contracté, qui a formé avec d'autres une association. Et si quelqu'un entendait bénéficier d'une association déjà existante, sans courir de risques, s'il disait : je n'entre dans la société que pour avoir ma part des profils réalisés, et je prétends me réserver la liberté d'en sortir dès qu'il y aura des pertes à subir; — eh bien, cet homme ferait un contrat injuste ;.. . ou plutôt non, il ne le ferait pas, parce qu'aucune société ne l'accepterait au nombre de ses membres. Si la solidarité naturelle est un fait indéniable, si les hommes sont les membres d'une société nécessaire, on voit laquelle des deux théories doit être tenue pour véritable, laquelle peut conduire à la réalisation de la justice.
J'en reviens aux observations du rapport de M. Malapert. (( Enseignez la justice, écrit-il, et commencez par apprendre à l'homme à se respecter lui-même, à se vouloir et à se rendre libre : c'est
l6 PHILOSOPHIE DE LA SOLIDARITE
ainsi que vous préparerez des citoyens à la cité de demain : la moralité féconde et agissante part du dedans pour rayonner au dehors. »
A ce passage je n'ai rien à objecter ; mais ce passage aussi ne conteste en rien nos principes. Nous n'entendons pas poser l'idée de solidarité comme le fondement unique du droit et du devoir. Ce fondement, c'est la justice. C'est la justice qu'il faut placer à la base.
Mais nous montrons que l'idée de justice est beaucoup plus étendue, beaucoup plus complexe qu'on ne l'a cru jusqu'ici, que la conscience ni la loi ne se peuvent contenter à si peu de frais. Nous montrons que la notion de la justice demeure insuffisante et même inexacte si elle ne se complète par la notion de solidarité.
La justice est violée si les hommes nient les eflPets injustes de la solidarité naturelle et se refusent à les redresser. Par ces effets, nous sommes engagés dans des rapports de (( doit et avoir », de dette et de créance, oii nos volontés individuelles n'ont peutêtre été pour rien, mais qui nous lient en fait et que nous n'avons pas le droit de méconnaître ou d'oublier. Si l'homme fort et libre entend garder pour lui seul les profits de son activité personnelle comme s'il avait pu les obtenir sans la solidarité, s'il prétend recueillir les bénéfices qu'il tire de la solidarité sociale sans en supporter les charges et les risques, c'e^t-à-dire sans s'acquitter de la dette que par là même il a contractée ; — alors nous le répétons, la justice est violée.
Dans notre prochaine conférence nous chercherons de plus près quelles sont les conditions générales de la justice ainsi définie, c'est-à-dire dans une société solidaire en fait et qui ne peut subsister pacifiquement et justement que si elle devient solidaire en droit et en volonté. Je conclus donc pour aujourd'hui et je rappelle les principes essentiels que j'ai posés jusqu'à présent.
La solidarité existe en fait, mais ses résultats ne sont pas conformes à la justice. D'autre part tout homme, toute société doit se proposer pour but la justice. Et pour réaliser la justice l'homme doit observer les lois de la solidarité ; après les avoir constatées, il s'en doit servir pour en modifier les effets au profit de la justice.
Mettons en regard ces deux associés : — l'un possède un héritage individuel, l'instruction complète, la puissance que confère l'accumulation des capitaux et que centuple encore l'incessant progrès de la science ; — l'autre n'a ni l'héritage, ni l'instruction, ni le capital. Dès maintenant je vous le demande : ces deux êtres sont-ils vraiment des associés ? Ils ne le sont pas ; ils doivent l'être. Y a-t-il entre eux l'égalité de situation qui doit exister entre deux associés P Non certes, et voilà ce que produit la solidarité de fait. Quel lien doit les unir pour que la justice existe enfin entre eux ? Il faut qu'à ces
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deux êtres si inégaux soient substitués deux autres êtres placés dans des conditions nouvelles d'égalité de droits. Et ce sont les conditions de celte substitution que nous aurons à rechercher dans la leçon suivante.
Je termine en répétant ces mots de M. Malapert: Enseignez la justice et commencez par apprendre à l'homme à se respecter, à se vouloir et à se rendre libre. — Mais par là j'entends que l'homme ne se respectera pas lui-même tant qu'il niera sa dette envers tous, — qu'il ne se rendra libre au dedans de lui-même que s'il s'est, en fait, libéré, en consentant aux conditions d'une association juste et mutuelle.
Et ces conditions nous les pouvons dès maintenant résumer dans cette formule : En échange des avantages que procure à chacun des hommes le bienfait de la solidarité naturelle, chacun d'eux doit consentir à garantir les autres hommes contre les injustices, les maux, les risques de toutes sortes qui naissent en même temps de cette solidarité.
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Séance du i3 novembre 1901,
discussion
M. Groiset, après avoir rappelé que la séance doit être consacrée à la discussion des idées exposées dans la précédente conférence, résume les points essentiels de cette exposition. On a montré d'une part combien étaient complexes, étroites les relations qui unissent entre eux les êtres humains, à quel point tout individu est intimement solidaire des autres, dans sa pensée, dans toutes les manifestations de son activité. D'autre part on a établi qu'un idéal de justice est la lin vers laquelle doit tendre la société, et que cet idéal devait être tout pénétré, tout imprégné de l'idée même de la solidarité.
M..Malapert. — Puisque M. Léon Bourgeois m'a fait l'honneur de me mettre très aimablement en cause, je demande la permission de présenter quelques observations, non pas des objections, mais surtout la constatation de quelques points importants, et aussi l'indication de certaines questions qui me paraissent se poser avant qu'une discussion de tond puisse utilement s'engager.
Tout d'abord il n'y a pas une théorie solidaristc, mais plusieurs, très différentes. Il est donc évident
que les objections que j'ai formulées dans le rapport auquel on a fait allusion ne portent pas également contre toutes à la fois.
Il y a une doctrine qui consiste à considérer les lois biologiques et particulièrement la loi de solidarité biologique comme pouvant se transporter purement et simplement dans le monde moral et social, comme aptes à nous fournir une loi de la conduite. De cette sociologie biologique M. L. Bourgeois est l'adversaire en somme, et sur ce point nous sommes d'accord. Avec lui je pense que le parasitisme, par exemple, est un phénomène de solidarité biologique dont il est malaisé de faire un devoir social; que la solidarité biologique se manifeste par la mort, la destruction lente ou violente de certaines cellules au profit des autres, par l'asservissement de celles-ci à celles-là, et qu'il est difficile de transformer tout cela en devoirs sociaux. C'est là un premier point essentiel à retenir.
En voici un autre : la solidarité économique, comme loi de fait, ne nous fournit pas non plus une expression et une détermination suffisante du devoir social. Le chômage, la grève, qu'on nous a signalés comme des effets de cette solidarité, et aussi la misère, le vice, ne nous donnent pas un type, une règle des arrangements et des réarrangements sociaux à réaliser. Cela encore M. Bourgeois l'accorde, ou mieux l'affirme expressément.
Au fait de la solidarité il ajoute et, dans une certaine mesure, il oppose la justice. La conscience exige que la justice soit ; dès lors il s'agit d'effec-
tuer Taccord entre les laits et les forces analysés plus haut et la conscience. La morale sociale ayant pour objet propre l'étude des conditions de réalisation de la justice, il faut, non pas se soumettre à la loi de solidarité naturelle, mais s'en servir pour combattre certains de ses effets et créer la solidarité proprement sociale et morale. De telle sorte que la solidarité n'est plus l'unique ni même le premier principe. A la place de ce syllogisme : Il faut se soumettre à la loi de solidarité ; or cette loi porte que...; donc je dois faire ceci ou cela ; — nous aurions le syllogisme suivant : Il faut que la justice soit ; or la loi de solidarité a produit telle situation de fait ; donc je dois, dans cette situation, et pour être juste, faire ceci ou cela.
Et alors, si c'est bien là la façon dont le problème s'est trouvé posé, voici la question.
Je ne demanderai pas pourquoi la justice doit être, et d'où vient que nous en sommes tous convaincus ; j'accepte pour point de départ ce fait qu'il y a en nous une idée ou un instinct, un appétit de justice ; je n'en demande ni l'origine historique, ni le fondement rationnel, ni la définition, le contenu positif; toutes ces questions, on me l'accordera sans doute, ont bien leur importance; mais je ne veux pas faire de la métaphysique en ce moment. — Ce que je demande, c'est simplement ceci : quelle est la nature exacte du rapport, j'allais dire du raccord, à étabhr entre l'idée de solidarité et l'idée de justice. Car il ne suffit pas de les simplement juxtaposer, il les faut lier. Et pour mon compte j'apercevrais trois façons principales d'opérer cette coordination.
Ou bien on dira que l'instinct de justice trouve sa loi, sa règle pratique dans les faits de solidarité. Il ne sufRt pas de vouloir être juste, il faut savoir comment être juste. A cette question la réponse serait : observer la loi de solidarité, en prenant le mot en sa double acception d'observation et d'observance. La solidarité, en ce sens, réglerait et même fonderait la justice. Ce premier procédé ce n'est pas celui qu'accepte M. Léon Bourgeois.
En voici un second : on dira que les actions humaines réagissent à l'infini les unes sur les autres, les hommes n'étant pas isolés mais liés par une multitude de rapports, paur être juste je dois tenir compte de ces faits d'interdépendance ; la justice se complique, s'étend, trouve à s'exercer dans une foule de cas 011 nous ne le soupçonnions pas. La solidarité, en ce sens, précise la justice, définit mieux certaines de ses formes, nous en révèle même d'autres. Et ce point de vue, c'est en somme celui que j'accepterais pour mon compte.
Enfin on peut soutenir que l'idée de solidarité transforme la notion de justice. Comment cela ? Ici, si je ne m'abuse, le mot solidarité prend un aspect, un sens tout nouveaux. Il ne s'agit plusd'une solidarité biologique ou économique actuelle, mais d'une solidarité morale et historique. L'individu qui se veut juste doit se considérer comme lié par des engagements antérieurs, qu'il n'a pas pris expressément et personnellement, mais qui résultent pour lui de ce fait qu'il appartient bon gré mal gré à une société existant avant lui. Il naît dans la situation dç
débiteur ; il doit s'acquitter. Cette dette est sociale, elle résulte de la solidarité qui lie les individus, surtout les générations. Et, des lors, mes droits et mes devoirs ne se peuvent définir qu'en termes de cette solidarité qui proprement constitue un devoir, puisque mon devoir c'est de me vouloir moralement et socialement solidaire. C'est là mon extension de la théorie de M. Fouillée sur la justice réparativc. Cette idée de la dette sociale, c'est bien, je crois, ce qui caractérise la doctrine de M. L. Bourgeois : mais comme dans sa précédente conférence il n'a fait que l'indiquer, qu'il se réserve à coup sûr de l'établir plus expressément, je ne puis la discuter quant à présent et je pense que les objections qu'on y peut faire ne sauraient utilement intervenir que plus tard. Tout ce que j'ai voulu demander c'est si, pour M. L. Bourgeois, c'est bien ainsi que la question capitale se pose.
M. G. Renard. — Je ne féliciterai pas M. Léon Bourgeois de son exposé si lumineux, si clair, et en même temps si précis et si scientifique. Je veux, non pas faire des objections, mais présenter quelques observations et demander quelques renseignements complémentaires .
M. Léon Bourgeois nous a parlé de l'origine historique du mot solidarité dans son sens social. Je rappelle que ce mot aété emprunté à la langue des juristes par Pierre Leroux qui dans son livre de L'Humanlh^ (1889) le prend avec l'acception que nous lui donnons aujourd'hui. C'est Iç même P. Leroux qui se
flattait d'avoir inventé, qui en tous cas a propagé, mis à la mode, le mot de socialisme. De telle sorte qu'à l'origine il y a eu uneunion très intime entre ces deux doctrines. Il semble que cette union tende à se rétablir et, pour mon compte, j'ai été très heureux, comme socialiste, de me sentir sur un grand nombre de points très près de M. Léon Bourgeois. Quels sont en effet les principes qu'il a affirmés ? C'est d'abord que l'homme est tout à la fois un être individuel et un être social ou solidaire. C'est aussi que tous les hommes sont équivalents, égaux comme personnes morales, qu'il y a pour tous égalité de droits et de devoirs. C'est encore que la société a pour fin la justice, c'est-à-dire une conciliation des intérêts et des volontés telle que chacun se voie accorder, assurer ce qui lui appartient légitimement, ce à quoi il a vraiment droit. Enfin M. L. Bourgeois a posé ce principe qu'une telle justice n'est pas réalisée dans la société actuelle, que nous y voyons des hommes ayant plus que ce à quoi ils ont droit, tandis que d'autres n'obtiennent pas ce qui leur est dû ; les uns sont éternels débiteurs, toujours insolvables , les autres éternels créanciers toujours impayés. Et ainsi il faut rétablir l'équilibre rompu, en développant la solidarité.
Sur tous ces points je suis d'accord avec M. L. Bourgeois, et avec moi tous ceux qui croient qu'une société ne peut se maintenir et progresser sans avoir devant les yeux un idéal de justice qui vraiment est son étoile polaire, tous ceux qui estiment qu'il faut harmoniser les intérêts opposés, réaliser un équilibre
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qui aujourd'hui n'existe pas. Nous avons donc un point de départ commun et aussi une orientation commune.
Cependant le problème tel que l'a posé M. Léon Bourgeois est-il posé sous sa forme complète ? Sans doute développer la solidarité est chose excellente et ce point est vraisemblablement admis de tous. Mais l'homme, avons-nous dit, est en même temps individu et être social. Il ne faut pas l'envisager exclusivement au second point de vue. Au premier titre il a droit au développement intégral de toutes ses facultés, à l'expansion la plus pleine, la plus complète de ses activités physiques, intellectuelles, morales ; il a droit à la liberté. Cette idée de la liberté de l'individu, j'aurais souhaité la voir plus expressément affirmée, car selon le mot de Guyau, le progrès dans l'avenir comporte tout ensemble liberté croissante et solidarité croissante. Et je suis persuadé que, sur ce point, M. Bourgeois est avec les socialistes individualistes, les socialistes libertaires comme MM. Jaurès, Fournière et tant d'autres.
M. le D'Papillault. — Je voudrais réclamer au nom de la solidarité naturelle, à laquelle, à mon sens, on fait vraiment la part trop petite. Elle est par ellemême un enseignement et nous donne la direction dans laquelle il faut tendre. L'homme, être social, est formé organiquement par la société. Comment ne pas tenir le plus grand compte deces lois organiques qui régissent sa constitution même? Et d'autre part, il faut que cette société soit organisée de telle manière
qu'elle donne le maximum possible de rendement, de travail utile, de manière à diminuer les pertes de temps, d'efforts, de douleurs. Cette organisation ne se pourra opérer que conformément aux lois qui régissent la nature même des choses. Il n'y a donc pas d'opposition entre la solidarité idéale et la solidarité naturelle, pas plus qu'il n'y a opposition entre un organisme qui vit avec ses forces spontanées, et ce même organisme vivant avec le secours, l'aide du médecin qui le cultive, le dirige, le perfectionne. Or, c'est parce que le médecin connaît la solidarité de fait, qu'il en a pénétré le mécanisme et les lois, qu'il lui sera possible d'intervenir, d'assurer la santé, d'accroître la vitalité. Il en va de même pour les sociétés . Ici encore il n'y a pas de conflit entre la solidarité naturelle, objective, etla solidarité subjective, celle que nous trouvons dans notre cœur, dans notre conscience. L'une ne saurait être déclarée supérieure ni surtout opposée à l'autre. La solidarité extérieure subie par le sauvage, à laquelle il est contraint de se soumettre dans ses actes, est supérieure à celle qu'il porte en lui ; il ne songe qu'à tuer, à piller, et les conditions nécessaires qui régissent toute vie en société le contraignent à vivre, partiellement au moins, en paix avec ses semblables. En fait et historiquement, c'est la solidarité naturelle qui nous pousse vers l'autre, qui la prépare, la fait concevoir, la réalise. Je n'ai pas du reste l'intention d'identifier la société à un organisme, et je parle ici de la solidarité sociale. Il y a, dans les sociétés actuelles, un énorme gaspillage de forces, nous devons le faire
cesser ; pour y arriver il faut ordonner les sociétés selon un plan nouveau. Nous ne le pourrons qu'au moyen d'une connaissance plus exacte des lois de la nature. La solidarité naturelle, non seulement nous Iburnit les instruments grâce auxquels nous devenons capables d'agir sur la société, mais encore elle nous révèle l'idéal vers lequel il faut tendre, car cet idéal n'est que le résumé, l'expression et comme le prolongement de l'expérience accumulée des générations.
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M. Léon Bourgeois. — Des observations q viennent d'être présentées il semble résulter qu'un certain nombre de points sont acceptés par tout le monde ; il est bon de les retenir, car nous devons dégager ce qui nous réunit aussi précieusement que nous noterons, avec le plus grand soin et la plus complète sincérité, ce sur quoi nous différons d'opinion. Nul n'a contesté que la fin de la société soit la justice. Une préoccupation d'ordre métaphysique s'est faitjour : on a demandé quelle est la nature, quelle est la cause, quelle est la définition philosophique de la justice. Il est inutile de se poser en ce moment de telles questions. Nous constatons un fait : le besoin de justice existe en toute conscience et y règne impérieusement. Que la notion de justice soit une idée innée, l'expression en nous de je ne sais quel idéal existant hors de notre esprit, qu'elle soit une acquisition relativement récente peut-être, le résultat d'une séculaire évolution, peu nous importe. Nous la prenons comme donnée, et c'est là notre point de départ. Aussi bien, il y a eu unanimité pour reconnaître
qu'une société n'est pas une société digne de ce nom si elle n'a pas pour fin la justice, si elle ne tend pas, d'un effort constant, à se rapprocher de cette fin.
Or les hommes, regardant le monde extérieur avec des yeux plus pénétrants, mettant à profit toutes les expériences, toutes les connaissances accumulées par la science, s'aperçoivent de plus en plus clairement que le réseau qui de toutes parts les entoure est plus serré qu'ils ne l'avaient cru d'abord ; ils voient la solidarité de fait à laquelle n'échappe aucun être sentant, aucun être conscient, aucun être agissant et voulant.
Alors se pose cette question : y a-t-il donc accord entre l'idéal que nous nous formons, entre l'idée, le besoin de justice que nous portons en nous, et la situation de fait créée par la solidarité naturelle ? S'il y a idendité entre ce que nous voulons qui soit et ce que nous voyons qui est, entre notre idéal et cette loi extérieure, alors laissons faire, attendons. Mais ici encore, il y a eu unanimité pour penser que cette identité n'existe pas, qu'il y a un abîme entre la fin que nous assignons a la société et les résultats défait auxquels donne lieu la solidarité objective.
Ces résultats, quels sont-ils, en effet ? Chaque homme est déterminé dans sa conduite par une infinité de conditions dont il n'est pas le maître ; chacun de ses actes, lui-même tout entier, nous apparaît comme une résultante d'une longue série d'antécédents, de forces, d'actions et de réactions, auxquels il ne peut se soustraire, dont il ne dispose pas, qu'il ignore même. L'interdépendance des phénomènes
l'idée DE SOLIDARITÉ ET SES CONSÉQUENCES SOCIALES 29
biologiques, des phénomènes économiques, historiques, nous montre l'homme accablé sous le poids de faits dont il n'est pas l'agent, la cause. Et si nous laissons agir seule, si nous abandonnons pour ainsi dire à elle-même cette solidarité naturelle, à quoi conduira-t-elle ? A assurer le triomphe des plus forts, des plus aptes, des mieux armés dans la lutte pour l'existence, la disparition des plus faibles. Ce peut être une fin pour la société; on l'a soutenu, depuis les Spartiates qui jetaient au barathre les enfants débiles, jusqu'aux philosophes anglais contemporains disposés à faire de la sélection artificielle, s'ajoutant à la sélection naturelle, et qui nous proposent comme fin l'amélioration de l'espèce, le sacrifice des individus au type, — Nous avons été d'accord de nouveau pour reconnaître que ce n'est pas là le but, pour proclamer que tous les hommes ont droit à se développer. Au nom de quoi, de quel principe et de quel droit dirions-nous : à celui-ci la vie, à cet autre la mort ? Notre devoir c'est de ne pas assister impassibles à la lutte, spectateurs indifférents de la victoire des uns, de la défaite des autres ; notre devoir c'est précisément d'intervenir pour rétablir l'équilibre rompu entre le plus fort et le plus faible. Car le plus fort est-ce donc le meilleur, le plus méritant, le plus digne ; n'est-ce pas le plus faible qui souvent est le plus intéressant, quelquefois le plus utile, car à la faiblesse physique peut s'allier la plus grande supériorité intellectuelle et morale ? Ne laissons pas triompher la force, car la force c'est proprement la négation de la justice.
3o PHILOSOPHIE DE LA SOLIDARITE
11 faut donc intervenir; mais comment ? — Cette intervention ne peut s'accomplir en dehors des lois de la nature. Nos constructions sociales ne seraient que des fantômes imaginaires si elles ne s'accordaient avec le réel, ne reposaient sur lui, ne se soumettaient à ses conditions. Les matériaux de l'édifice de justice que nous voulons élever, les lois aussi de son équilibre, c'est à la nature qu'il les faut demander, c'est en elle que nous les devons prendre, c'est-à-dire dans les faits de solidarité que nous avons constatés. Et c'est ainsi que s'opère l'union intime de l'idée de justice et de l'idée de solidarité. M. Malapert indiquait trois façons de relier ces idées. Le premier procédé consistait à chercher dans les faits de solidarité objective et naturelle la règle de la justice, et cette solution n'est pas celle que j'admets. A cette question : la solidarité extérieure nous fournit-elle le modèle que nous devons imiter, je réponds nettement: non. Un second procédé, dit-il, serait d'envisager les faits de solidarité comme permettant seulement d'étendre et de préciser la justice ; et cette conception, à mon sens, ne A^a pas assez loin. Reste une troisième hypothèse : la solidarité transforme notre conception de la justice. L'homme, en arrivant sur cette terre, est, non pas un être libre, indépendant, qui va s'associer, mais un associé nécessaire. Qu'il le veuille ou non, il lui faut entrer dans une société préexistante dont il doit accepter les charges comme il profite de ses avantages. Il est débiteur ou créancier de naissance ; il y a lieu pour chacun à l'établissement, au règlement d'un compte social.
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— Cette solution, c'est bien celle à laquelle je me suis attaché.
Et ici, pour répondre aux questions qui m'ont été posées, je suis forcé de devancer les explications que j'aurai à fournir, à développer ultérieurement. — Oui, ce système est le nôtre ; c'est celui qui a été la conclusion des travaux du Congrès d'Education sociale. Ces conclusions se résument en quelques mots : la solidarité est un fait ; la justice ne sera pas réalisée dans la société tant que chaque homme ne reconnaîtra pas la dette qui, de ce fait, pèse sur tous, mais pèse inégalement sur chacun. Le payement de cette dette est la condition première de la liberté. — Qu'est-ce que cela signifie i' Le voici, en bref.
Aucun des résultats de l'activité intellectuelle morale, physique de l'homme, ne peut être le produit de ses propres forces, de sa personne seule. Toutes les connaissances que je possède sont le fruit d'un immense labeur qui s'est poursuivi pendant des siècles ; lalangue que je parle a été façonnée par des générations sans nombre ; chacun des mots que je prononce contient en dépôt le trésor des observations, des analyses, des comparaisons, des découvertes de milliers et de milliers d'intelligences qui ont pensé avant moi et pour moi. Et je me considérerais comme intellectuellement indépendant de la société dont je fais partie ! Aucun acte de production économique n'est possible qui ne mette en œuvre une infinité d'instruments, de rouages complexes et délicats dont je me sers et dont je ne suis pas l'auteur. Et chacun
de ces actes retentit jusqu'au bout du monde économique. L'outillage humain, son incessant perfectionnement, l'ai-je donc créé? Je l'utilise, et je pourrais me proclamer indépendant de la société à laquelle je le dois ! Sur ma conscience pèse l'ensemble des préoccupations morales de tous ceux qui m'entourent, et en elle retentissent les expériences, les doutes, les espérances, les douleurs de toutes les générations antérieures. Et je prétendrais m'enfermer dans ma conscience individuelle, ne relever que d'elle seule ! Tout ce passé qui se prolonge bien au delà de ce que l'œil peut percevoir, de ce que l'imagination peut rêver, c'est lui qui nous pénètre, nous soutient, nous constitue, nous fait vivre. Il y a là un fait prodigieux, un fait énorme, qu'il ne faut pas méconnaître. J'ai contracté, de ce fait, et que j'y consente ou non, une dette que je n'ai pas le droit de nier, sous peine de faire acte de mauvais débiteur. Cette dette, il la faut payer.
La notion de justice ne va-t-elle donc pas se trouver par là totalement modifiée, et comme transfigurée ? Je prends ici le mot justice dans son sens le plus général, le plus incontesté, comme signifiant l'égalité de droit, chacun recevant de son effort, de son travail, le prixlégitime. Cette justice estelle satisfaite quand l'un reçoit plus qu'il ne produit, l'autre moins ? Cette justice est-elle satisfaite, quand chacun n'a pas payé à tous ce qu'il leur doit ? Puis donc qu'il y a une dette sociale, la justice ne sera possible et laliberté véritable de l'individu ne commencera que quand cette dette aura été acquij.tée. Nous
devons à tous, et nous devons inégalement, chacun dans la mesure de sa puissance, dans la mesure où il se sert de l'outillage social, et en retire des avantages. Or, il est des hommes que le sort meta même de profiter sans mesure de ces forces accumulées et disciplinées par la société ; il en est d'autres qui malgré tout leur effort et tout leur mérite n'en recueillent que le plus infime hcnéfice. Il est des débiteurs éternellement insolvables, des créanciers éternellement im payés. Qui a reçu le capital et l'instruction est plus, peut plus que qui n'a reçu ni l'un ni l'autre. Le premier loue l'outillage social, l'emploie pour son profit dans une proportion considérable, l'autre infiniment peu. Le premier peut accroître prodigieusement la fortune qu'il tient de l'héritage et que, grâce à cet outillage social, il a fait encore fructifier. L'autre, si laborieux, si économe qu'il soit, n'aura que le salaire journalier, de quoi vivre et faire vivre les siens, tout au plus un minimum d'existence pour sa vieillesse. N'est-il donc pas nécessaire que quelque chose de social intervienne entre ces hommes pour rétablir la justice, pour obtenir que l'un paie la dette sociale .^^ Cette dette étant la charge préalable de la liberté, la libération ne sera possible que quand elle aura été acquittée. Et peut-on contester qu'il y ait dette? Peut-on maintenant continuer à soutenir qu'il suffit, pour que la justice soit, que chacun n'empiète pas sur le domaine d'autrui.^ Ne (aut-il pas aussi, et d'abord, que celui qui doit ait payé ?
Ici, M. Renard me demande si je suis socialiste.
LA. SOLIDAUITK.
Le mot a pris une telle extension que quiconque s'occupe des problèmes sociaux, et s'en préoccupe, se peut dire socialiste. Ce qui seul est intéressant et caractéristique, c'est l'adjectif qui suit le mot et le particularise. Socialiste, donc, je le veux bien, mais socialiste libéral, le plus libéral des socialistes. Mon socialisme tend à la réalisation des conditions dans lesquelles, l'individu, tout individu, se développera le plus pleinement, atteindra au maximum d'extension de toutes ses énergies, de toutes ses facultés, possédera la liberté véritable. Je suis par contre absolument opposé au collectivisme, au communisme, qui fait appel en tout à la puissance de l'Etat, et tend nécessairement à détruire la liberté. La propriété individuelle m'apparaît comme le prolongement et la garantie de la. liberté. Elle résulte du travail, elle est à son origine tout simplement le droit de ne pas consommer sur le champ, de réserver, en vue de la disette possible de demain, une partie de la nourriture d'aujourd'bui. Le développement de la propriété individuelle, non sa suppression, voilà pour moi le but, et mon idéal social est celui dans lequel chacun serait arrivé dans la mesure de la justice à la propriété individuelle.
Et cela est-il un socialisme .^^ Oui, mais un socialisme volontaire, car il y a socialisme quand, à la lutte entre des activités supposées absolument indépendantes, on substitue l'association entre des êtres faisant volontairement concorder leurs activités pour développer l'activité de chacun dans l'harmonie de l'ensemble et pour le plus grand bien du tout. Et ce
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socialisme a pour but la véritable liberté : car on ne rend, moralement, la liberté possible qu'en satisfaisant d'abord à la justice, en payant la dette sociale. Une lois encore, je le répète, notre liberté commence à la libération de notre dette.
Séance du 20 novembre 1901.