DU GOUT
Au propre, ce mot s'applique à celui de dos seDS par lequel dous percevons les saveurs des choses. Il nous altire, par des sensations agréables, vers les substances qui peuvent servir utilement à notre nourriture; il nous repousse, par la répugnance, des aliments qui pourraient nous être nuisibles. Il ne se borne pas toutefois à ce rôle instinctif. Il est capable d'éducation et de perfectionnement; il acquiert de la finesse, de la délicatesse, de la susceptibilité même ; il est soumis à certaines conven-
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lions qui varient suivant les climats , les nations, les époques, suivant les relations et les positions sociales, enfin suivant les individus. L'homme qui mène une vie rude et laborieuse se contente de quelques mets simples , mais grossiers ; il ne comprend rien aux raffinements de la cuisine, encore moins aux recherches corruptrices de la gastronomie. L'homme de loisir au contraire , surtout aux époques où les sociétés croulent , a un penchant prononcé pour les excès de la table. Entre ces deux extrêmes il y a place pour le goût d'une nourriture saine et agréable , substantielle et légère, variée et délicate, qui laisse au corps sa vigueur, à l'esprit sa liberté , et permette à l'homme le développement de tous ses organes comme de toutes ses facultés.
Ce qui est vrai du goût, pris au propre, l'est aussi du goût, pris au figuré, et ce que je viens de dire de l'un peut s'appliquer à l'autre. Le goût , en matière d'art, est une sorte de sens intellectuel qui nous dirige dans le sentiment, dans la poursuite et l'appréciation du beau, et nous tient à une égale distance de la simplicité grossière et de la recherche prétentieuse. Le goût est inséparable du beau, car
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le propre du goût, c'est de distinguer, c'est de choisir , et sans la distinction et le choix le beau n'est pas réalisable. Un de ses plus heureux attributs est la grâce, qui s'unit à la beauté par d'invisibles liens et s'y enlace comme le lierre au tronc puissant des chênes. Elle la voile, elle l'assouplit, elle lui donne ces courbes délicates , ces lignes onduleuses et flexibles qui adoucissent la sévère majesté du vrai. Souvent elle se dérobe, elle s'efface, elle semble vouloir se cacher ; mais c'est alors qu'elle se fait le mieux sentir, se révélant tout à coup dans un sourire, dans un regard, dans un geste, et se réfugiant dans la pudeur quand elle ne voile pas la nudité des formes. Horace appelle les Grâces décentes, Graiiœ decenles , et La Fontaine déclare la grâce plus belle encore que la beauté. C'est que la grâce est la pudeur du beau , comme le beau est la splendeur du vrai , et que nous ne pouvons guère ])lus avoir l'idée complète du beau sans la grâce que l'idée complète de l'arbre sans ses feuilles et du rosier sans ses fleurs.
J'ai dit que le goût est inséparable du beau; j'ajoute, par une conséquence nécessaire, qu'il est
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inséparable du géoie. Cela semble un paradoxe. N'est-il pas reconnu que les hommes du plus grand génie ont commis contre les lois du goût des infractions graves? qu'Homère, que Dante, que Shakspeare, que Corneille, que Bossuet lui-même?... Je l'avoue : il y a dans les œuvres d'Homère, de Dante, de Shakspeare, de Corneille, de Bossuet, bien des fautes de goût. Il y en a plus , au dire de Longin, dans Pindare que dans Bacchylide , dans Sophocle, le grand tragique d'Athènes, que dans Ion, le médiocre tragique de Chio , dans Démosthénes enfin que dans Hypéride; cl cependant Homère, Dante, Shakspeare, Corneille, Bossuet, d'une part , Pindare, Sophocle, Démosthénes, de l'autre, ont du goût. Par cela seul qu'ils sont faits pour sentir et réaliser le beau dans ce qu'il a de suprême, il faut qu'ils aient du goût. Seulement, comme chez eux les facultés sont supérieures, qu'ils ont au plus haut degré l'imagination , la raison, l'inspiration, s'il arrive que dans tel ou tel passage de leurs écrits l'une de ces facultés domine à l'exclusion des autres, sa puissance même détruit plus sensiblement l'équilibre dont se compose le génie et dont le goût n'est
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qu'un accessoire indispensable. L'excès peut se produire chez eux en pareil cas et n'être qu'un accident qui n'altère en rien l'harmonie fondamentale de leurs facultés. S'il en était autrement, l'homme pourrait créer des œuvres parfaites, et nous savons tous qu'il n'en est rien. C'est déjà un si rare privilège d'avoir en soi ce merveilleux ensemble de forces qui se nomme le génie ! Ajoutez-y la même égalité dans les détails, et vous dépassez sur-le-champ les limites de la puissance humaine. H faut bien que notre faiblesse native se trahisse par quelque endroit ; il faut bien que le génie s'endorme quelquefois , quandoque bonus dormilet Homenis , comme il est bon que le soleil se couvre de nuages. D'ailleurs ces échappées soudaines, ces atteintes momentanées aux lois de l'équilibre intellectuel ne sont pas toujours des fautes de goût; elles se font souvent au profit du sublime.
Le sublime n'a aucun rapport de nécessité ni de convenance avec le goût. Supérieur au goût , il échappe à toute règle. Un trait sublime peut se trouver à côté d'une faute grossière, et même y être attaché et comme incrusté sans rien perdre de sa
grandeur et de son effet. Ce n'est pas que le sublime et le goût soient antipathiques ; il arrive souvent au contraire que la susceptibilité délicate de l'un ne trouve rien de blessant dans les fougueux mouvements de l'autre. Pour mieux dire, cette délicatesse s'oublie momentanément, et la douce clarté du goût disparaît absorbée dans les splendides lumières du sublime. 11 en est au reste du goût comme du tact, qui dirige certains hommes privilégiés dans les circonstances ordinaires de la vie, parfois même dans les circonstances les plus difficiles, mais qui cesse d'agir à certains moments où il n'y a de place et d'action que pour les plus énergiques puissances de notre être.
Je n'ai parlé que des inégalités du goût chez les hommes de génie : en cela ils sont hommes , c'està-dire faillibles. Toutefois ce n'est qu'une partie de la question. Pour être juste, on ne doit pas les séparer de l'époque où ils ont vécu , pas plus que de la nation à laquelle ils appartiennent; car il y a le goût d'une époque et le goût d'une nation , comme le goût d'un individu. Vous ne pouvez pas faire (jue Dante ne soit pas du \ui^ siècle et Shaks-
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peare du xvi^; que le premier ne soit pas italien, que le second ne soit pas anglais. Ils ont parlé aux hommes de leur temps et de leur pays la langue de leur temps et de leur pjtys , de même qu'ils ont . porté, l'un le costume italien du moyen âge, l'autre le costume anglais du temps d'Elisabeth, Cela empêche-t-il leur imagination de s'être traduite au dehors par sa puissance d'invention ; leur intelligence, par de vastes plans d'ensemble, de neuves et profondes idées; leur inspiration , par des sentiments forts , délicats ou sublimes ? Cela a-t-il empêché leur style de briller également par la richesse des couleurs , la beauté des lignes et la vivante énergie des mouvements?
Que leur a-t-il donc manqué pour posséder ce qu'on appelle vulgairement du goût?
D'avoir vécu à Athènes sous Périclès, à Rome sous Auguste , à Florence sous les Médicis , à Paris sous Louis XIV. Il leur a manqué , non pas le goût, mais une certaine délicatesse de goût, qu'on s'est habitué à regarder comme la règle suprême du beau dans hs siècles les plus éclairés, dans les époques pleinement littéraires. Or, celte pureté dégoût n'a
régné qu'à certains moments de l'histoire des nations, et seulement chez certaines nations dont la littérature a reçu le nom de classique. 11 suivrait de là, si l'on voulait être conséquent, que le \rai goût n'appartient pas aux littératures romantiques, et qu'on ne le trouve pas où n'a point prévalu à la Renaissance l'influence des lettres grecques et romaines ; conclusion sévère jusqu'à l'injustice, que pour mon compte il m'est impossible d'admettre.
11 est incontestable que dans ces siècles illustres l'équilibre entre toutes les facultés inventives a été plus parfait qu'à aucune autre époque ; mais est-il sur qu'il ait été aussi haut dans Sophocle et Euripide que dans Homère? dans Virgile et Horace que dans Lucrèce? dans l'Arioste et le Tasse que dans le vieil Alighieri? dans Racine et La Fontaine que dans Shakspeare ? Homère , Lucrèce, Dante , Shakspeare ont conçu le beau , ou le vrai , et l'ont réalisé avec une puissance suprême , quoique avec un peu moins d'égalité peut-être dans les détails queSophocle et Euripide, Virgile et Horace, l'Arioste et le Tasse, Racine et La Fontaine. C'est la faute de leur siècle, dont les instincts étaient plus forts que délicats, les
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mœurs plus simples qu'élégantes. Us ont moins poli leurs ouvrages ;, moins châtié leur style ; ils ont permis à leur inspiration personnelle une plus franche et plus entière liberté ; mais ils ont eu le goût du beau, comme ils en avaient le sentiment, et s'ils ont été de leur temps et de leur pays par certaines images , certaines formes et certains mouvements de style, ils ont été aussi, en tout ce qui n'appartenait pas aux habitudes et aux conventions particulières de leur milieu , les plus vrais , les plus énergiques et les plus puissants propagateurs du beau universel , c'est-à-dire de la vérité universelle.
En cela d'ailleurs ils ont ressemblé aux maîtres reconnus du goût dans les époques privilégiées. Nous sommes bien rapprochés du sièclede Louis XIV ; peut-on dire cependant que tout, dans les grands écrivains de ce temps, reste ou doive rester? qu'il n'y ait pas dans leurs plus belles œuvres un certain côté périssable, que la mort a déjà saisi ou va saisir, comme cela est évident pour les œuvres de ces génies dont on veut bien reconnaître la puissance, mais qu'on ne peut s'empêcher de juger encore à demi barbares? Il y a pour nous-mêmes, qui avons
formé noire jugeraeat sur le jugement de ces siècles littéraires, d'un goût si délicat et si dédaigneux parfois , bien des choses dans les modèles classiques les plus respectés que nous n'admettons plus comme belles ou vraies , bien des choses qui déjà nous choquent, ou nous font sourire, ou que nous croyons même devoir attaquer comme fausses ou dangereuses. C'est que le temps laisse toujours son empreinte sur les plus vénérables œuvres ; c'est que le goût change de siècle en siècle, d'une nation à l'autre, presque d'une année à l'autre, et que cela seul mérite notre admiration qui sera admirable à toutes les époques et chez tous les peuples. Voilà sans doute ce qui faisait dire à madame de Staël : « Le goût en poésie tient à la nature et doit être créateur comme elle; les principes de ce goût sont donc tout autres que ceux qui dépendent des relations de la société (1), » et à Voltaire, qui condamnait ainsi lui-même ses irrévérences envers Homère : « Le meilleur goût en tout genre est d'imiter la nature avec le plus de fidélité, de force et de grâce (2). »
(1) De VÂllcmagnc, partie I[e, ch. i4.
{2) Dictionnaire philosophique , au mot: GohI.
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Il y a donc un goût local , qui change , un goût universel , qui ne change pas ; et le vrai goût consiste à trouver et à exprimer ce qui ne doit pas, ce qui ne peut pas changer. Tous les hommes d'un génie véritable se louchent par là; c'est par là qu'il faut les aborder , c'est par là surtout qu'il faut les juger. Les voir par ce qui dans leurs ouvrages est purement local, et par conséquent destiné à périr, c'est faire preuve de mauvais (joût^ fût-on un homme du goût le plus fin et le plus sûr dans l'appréciation des chefs-d'œuvre classiques. Que de beautés réputées fautes par des esprits prévenus ou scrupuleux àl'excès ! Que d'énergiques ou profondes expressions, sorties toutes vivantes de la personnalité du génie , ont été et sont encore déclarées inacceptables à cause de leur originalité même!
Je ne veux certes pas médire des grands siècles. Ils éclairent l'humanité d'une lumière brillante, limpide , égale , qui frappe l'intelligence sans l'éblouir. Au sublime ils préfèrent le beau , au sentiment de l'infini le sentiment du vrai, et ils le réalisent sous sa forme la plus harmonieuse , c'està-dire la plus parfaite. Par une conséquence néces-
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saire, ils ont le goût plus pur, plus uniforme, plus réglé que les autres siècles , quelque féconds que ceux-ci aient pu être en grands génies, car ils étendent et généralisent les principes éternels du beau , sur lesquels le véritable goût repose. Voilà pourquoi ils sont les siècles du goût par excellence et méritent d'être pris pour modèles. Toutefois ils sont produits par ces siècles moins purs, moins cultivés, comme une mâle et noble virilité par une jeunesse inspirée, et ils ne tardent pas à produire eux-mêmes des époques moins harmonieuses, moins complètes , où le goût s'altère avec J'équilibre des facultés.
Je conclus donc , en ce qui touche au style , qu'il y a , d'une part , un goût inséparable du beau , et par conséquent du génie ; que ce goût est universel ; qu'il est perfectible 5 qu'il résulte d'un accord supérieur entre tous les éléments du style; et d'autre part, un goût relatif, conventionnel, local, variable à l'infini suivant les temps, les nations, les langues, les institutions, les mœurs; que ce goût ne doit jamais être confondu avec l'autre, et que tous les efforts de la critique doivent avoir pour
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but de dégager dans les œuvres du génie , à quelque époque et à quelque nation qu'elles appartiennent , ce qui est essentiellement beau de ce qui n'est beau que relativement, ce qui est éternellement vrai de ce qui n'est vrai qu'aujourd'hui et ne le sera plus demain.