DU VERS ET DE LA PROSE
Jusqu'ici j'ai considéré le style dans ses éléments les plus généraux, indépendamment de ces formes particulières qu'on nomme vers et prose. Prose ou vers, le son, la couleur, le dessin, le mouvement, le ton , se trouvent ou doivent se trouver dans le style. Je dois maintenant examiner les principales modifications que subit le style, suivant qu'il admet le vers ou s'en passe.
L'homme, quand il commence à vouloir exprimer ses pensées , n'emploie d'abord ni le vers ni
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la prose , parce qu'il ne fait pas de style , et que la prose, aussi bien que le vers, ne commence, à proprement parler, qu'où le style commence. Son langage est bref, simple, coloré , sentencieux ; il procède par propositions détachées, sans combinaisons d'idées, sans complication de lignes. Pour arriver à faire ce qu'on nomme une phrase, il lui faut beaucoup de temps ; il lui en faut bien plus encore pour apprendre à dessiner correctement celte phrase. 11 n'en éprouve pas moins , avant d'en venir là, le besoin de fixer ses pensées et de les conserver ou de les transmettre par la mémoire. Alors son instinct lui fait imaginer certains sif^nes extérieurs , une certaine mesure , un certain nombre , un certain rhythme, le retour de certains sons et de certaines consonnances, quelque chose enfin de déterminé, de défini, qui introduise dans l'expression des temps d'arrêt et comme des points de rappel où la mémoire puisse toujours se prendre. Il faut ajouter à ce besoin, qui précède l'invention de l'écriture, l'instinct musical inhérent à la nature humaine. Le vers naît comme la musique et en même temps <jue la musique. Considéré comme
lorme îitlérairc, le vers est donc antérieur à foule phrase et conséquemmenl à toute prose. Cela n'est pas vrai seulement des nations, mais encore des individus. Poète ou prosateur, on débute généralement par faire des vers. La prose vient ensuite, quand elle doit venir. Et cependant chez nous autres, peuples civilisés, on entend dès l'enfance des phrases compliquées, des expressions toutes faites, qu'on apprend de bonne heure à s'approprier , d'abord par l'imitation instinctive , et bientôt par l'assimilation. Nous avons donc, au début, toutes les ressources de la prose à notre disposition , et, pour ainsi dire , sous la main : ce qui n'empêche pas tout jeune homme , dès qu'il se sent ou se croit une vocation littéraire, de s'essayer avant toute chose à la versification, surtout s'il est abandonné à luimême.
Ainsi c'est bien le vers qui précède et doit précéder la prose , que le vers soit métrique ou syllabique, qu'il ait à son service les modulations variées du rhythme, ou joigne seulement à l'usage de l'accent tonique la richesse un peu monotone des rimes. Dans tous les cas il commence par des
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comhinaisons de phrases exlrêmement simples, ou même par des propositions isolées. Toutes les poésies primitives et populaires ont plus ou moins ce caractère; toutes plus ou moins procèdent d'abord par la ligne droite et n'arrivent qu'après une certaine culture, et par conséquent de certains efforts, à couper la phrase par des incises ou à la compliquer par les rapports des différentes propositions.
On peut suivre en quelque sorte l'histoire de la civilisation dans Thistoire du style et des formes poétiques, en Grèce surfout où ce développement s'est fait sans entraves et par une sorte de logique naturelle.
D'abord un seul vers, le vers hexamètre, grave, majestueux, et souple cependant, qui suffit à l'expression des dogmes religieux, avec Orphée, au récit des faits héroïques, avec Homère, à l'exposition des idées morales et des enseignements pratiques, avec Hésiode. Il a du être dur, raide , sans articulations et sans nuances, tant qu'il est resté uniquement sacerdotal. Il n'était à ses débuts qu'une formule. Il s'assouplit bientôt avec une admirable facilité pour se prêter aux uîille incidents et aux
innombrables mouvemenls de la vie. Dans Homère il a déjà toute sa flexibilité sans avoir rien perdu de son ampleur. Il garde une sorte de majesté, si je puis ainsi dire, originelle, qu'il ne dépouillera plus (1). Il se souviendra toujours d'avoir servi d'interprète aux Dieux. Aussi , dès les commencements du vïi® siècle avant J.-C, Archiloque de Parcs se hâte-t-il d'inventer ou de s'approprier l'iambe, de tous points contraire à l'hexamètre. Autant celui-ci est grave, majestueux, et même solennel, autant l'iambe est vif, dégagé dans son allure, énergique et incisif. Il va devenir le vers du drame ; c'est déjà presque de la prose (2). Les héros avaient à peu près détrôné les Dieux, en s'emparant de la vaste scène épique ; l'homme ne tardera
(1) Horace, celui de tous les poètes qui a donné le plus de familiarité et de souplesse à l'hexaraèlre , n'a pu , malgré la marche si libre et si vive de son style , lui enlever tout à fait ce caractère primitif, ce que Cicéron, dans son Oraleur , appelle hexamelrorum magniloqucnlia. Cela reparait à chaque instant , dès que la pensée du poète s'élève , et avec sa pensée le ton et le mouvement de sa phrase.
(2) . Magnam parlera ex iamhis nosira constat oratio. » (Cicéron , Oral. cap. i>G. )
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pas à supplanter à la fois les héros et les Dieux en s'adressant directement à l'homme sur les planches d'un théâtre. 1) débute bien d'ailleurs avec Archiloque, et d'une manière conforme à son génie nouveau : il est satirique.
Archilochum proprio rabies armavU iambo (1).
Le vieux moule est brisé , et c'est , comme il arrive presque toujours en ce monde, une révolution radicale qui a secoué le joug du passé. On a quitté brusquement l'Olympe pour la terre, et substitué à l'antique hexamètre une forme plus précise et plus nette à coup sûr , mais moins , beaucoup moins harmonieuse. Il s'agit de reconstruire sur de nouvelles bases et de nouvelles combinaisons la mélodie lyrique, si audacieusement entamée par Archiloque. Mille poètes inspirés s'emploient à celte œuvre , chacun suivant sa nature et son génie. Alcée, de Mitylène, Sapho, sa contemporaine, née à Lesbos comme lui, donnent leur nom à deux espèces particulières de vers et de strophe lyrique. Callinus et
(1) Horace, Arl poéliquc , v. 79.
Tyrléc appliquent à la poésie guerrière et Mimnérmc à ia poésie amoureuse le distique èlégiaque , dont l'inventeur est inconnu. Adhiic sub judice lis est, nous dit Horace. D'autres espèces de vers portent les noms d'Anacréon , d'Asclépiade, de Phaleucus, de Glycon, etc. La strophe enfin est créée avec son inépuisable variété. Alors seulement le style poétique est complet ; alors seulement il a toute sa force, toute sa puissance, toute sa fécondité, tous ses moyens. Ce n'est plus un même vers indéfiniment répété qui constitue dans chaque poème l'harmonie propre à la poésie; c'est désormais toute une phrase musicale, composée de mètres variés et variables à l'infini, qui embrasse la pensée dans son ensemble et lui fait un cadre à îa fois souple el déterminé. On pourra par la suite introduire dans la strophe des combinaisons différentes ; mais, du jour où elle est inventée, elle donne au style poétique toute son étendue et le met en possession de toutes ses ressources.
Ainsi, dés le début, le vers isolé, presque toujours sentencieux, et bornant toute son harmonie à luimême ; puis la phrase, d'abord simple, ensuite corn-
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pliquée de mouvements et de riipports multiples; enfin la strophe, qui ajoute à l'harmonie du vers et de la phrase cette harmonie plus savante et plus accentuée qui résulte du mélange des mètres et du retour périodique des mômes combinaisons rhythmiques. L'imitation de la Grèce par Rome, et des deux littératures classiques de l'antiquité par tous les peuples de l'Europe moderne , a pu changer parfois , au moins en apparence, cette succession de fails ; mais partout où l'on peut surprendre à son origine le développement naturel du style poétique , il suit à peu de chose près les mêmes lois.
Il en est de la prose comme du vers, qui la précède dans l'ordre de production , et pour les causes que j'ai dites. Moins les peuples sont civilisés, plus ils ont besoin d'introduire dans le langage deslino à être conservé par l'écriture, ou simplenjent par la transmission orale, celte sorte d'harmonie (jui s'attache toujours au mécanisme du vers, si grossier, si rudimentaire qu'on le suppose Mais dès (pie la prose apparaît , elle olFre dans son développement successif des phases analogues, sinon de (ont point
semblables à celles qui se produisent dans l'hisloire da style poétique.
Partout les premiers ouvrages en prose furent des chroniques. Le style du récit est le plus simple, le plus naturel et le plus facile de tous. On ne voit au commencement que des propositions indicatives , qui se suivent sans s'unir et s'enchaîaer, et dont l'ensemble mérite à peine le nom de phrase. La phrase se montre ensuite ; mais c'est d'abord pour s'étendre, se prolonger, se perpétuer sans fin. Rien ne la fixe, rien ne la circonscrit , rien ne l'arrête ; elle flotte avec la pensée et devient trop longue après avoir été trop courte. Le plus souvent même les deux défauts subsistent à côté l'un de l'autre ; mais, qu'elle soit brève ou diffuse, la phrase atteste également la prolixité du style (1). Peu à peu cependant elle se
(1) Vbyez les vieilles chroniques , soit italiennes, soit espagnoles, soit françaises. Après une longue suite de phrases commençant inYariablemont par et , sans que l'auteur s'aperçoive de la monotonie qui en résulte , arrive souvent une phrase interminable , comme celle-ci , par exemple, que je prends dans la Chronique de Jean Villani :
« Avvenne , corne piacque a Dio, chc al tempo del buono Carlo magno impcradoie di Roma c rc di Francia, di cui addiciro
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resserre; les contours se dessinent, les articulations se détachent et se mesurent, les nombres se combinent , les désinences se fixent , le tissu du style s'affermit et se condense , et la période existe. A ce moment seul la prose acquiert la plénitude de ses moyens d'expression et sa plus complète harmonie. Mais comme le style poétique n'atteint ce point su-
avemo faUa lunga nieraoiia,dappoich'ebbe abbaUulala lirannica superbia de' Longobardi e de' Saracini , e degrinfcdeli di sanla Gbicsa , e messa Roma e lo'raperio in buono sîato e in sua libcrtà, siccome addiotro è fada menzione , cerli genlili e nobili del contado di Firenze, che si diceano che caporali furono , i filii Giovanni , i filii Guiueldi , e i filii Ridolfi , stialli degli anlichi nobili citladini délia prima Firenze , si congregarono insierae con quelli cotanti abitanli del luogo ove fu Firenze , ed altri loro scguaci abitanti nel contado di Firenze , e ordinaro di mandare a Roma aiubasciadori de' migliori di loro a Carlo impcradore, e a papa Leone , e a' Romani , e cosi fu falto , prcgandogli cbe si dovessono ricordare délia loro figliuola la cilla di Firenze , la quale fu guasta e dislrulla da Goti e Vandali in dispetlo de' Romani , acciocch' clla si rifacessc, e che a loro piacesse di darc forzadi génie d'arme a riparare i Fiesolani e loro scguaci nemici de' Romani, clie la ciltà di Firenze non lasciavano redificaro. »
(Lib. m, cap. 1.) Villani écrivait sa Chronique quelques années à peine avant que IJoccace écrivit son Dêcaiiuron. On peul couiparcr.
prême que dans le genre lyrique , la prose n'y arrive qu'avec l'entier développement de l'éloquence, sous quelque forme qu'elle se produise.
Ainsi la période est à la prose ce que la strophe est à la poésie. Dans la poésie tout est réglé , déterminé, arrêté d'avance; les mesures sont comptées, soit dans le vers prisa part, soit dans ces combinaisons de mètres différents qu'on nomme strophe; dans la prose tout est libre, le nombre et la quantité des syllabes, le nombre et la longueur des membres dont se compose la phrase; et d'une phrase à l'autre tout varie, tout se modifie, tout change. Aussi les Anciens appelaient- ils la prose le discours libre, solula ora'io. Toutefois , au milieu de cette liberté absolue, la période est une forme relativement déterminée, puisqu'elle introduit dans les divisions de la phrase un certain ordre symétrique, une certaine proportion qui correspond évidemment à l'enchaînement régulier des vers dans la strophe.
L'histoire littéraire de la Renaissance nous présente sur ce point une remarquable coïncidence.
Le premier prosateur des temps modernes est lioccace. Il continue et complète l'œuvre nécessaire
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(le Danlc , non pas seulement pour l'Ilalie , mais pour l'Europe enlière. Sans doute il y a dans chaque nation moderne une sève propre qui se fût développée tôt ou tard ; mais on ne peut nier que Boccace n'ait , par son influence , liàté partout ce développement et ne l'ait modifié dans un certain sens. Ainsi l'Espagne avait, dès le xiu® siècle, un livre écrit d'un style simple, mâle et ferme, les Parlidas, du roi Alphonse , onzième du nom ; mais celte prose, d'un caractère vraiment viril et tout à fait digne du génie de ce noble peuple qui lullait avec tant d'énergie contre les Maures, est encore monotone et raide; elle a déjà les qualités austères du style; elle n'a pas ces qualités plus douces et non moins précieuses, la variété, la souplesse et l'élégance. Ni Don Juan Manuel, ni Don Lopcz de Ayala, qui écrivent au siècle suivant, ne font faire des progrés sensibles à la prose espagnole. 11 faut venir au xv« siècle et au marquis de Santillana , pour y reconnaître cette allure souple , élégante et animée, qui fait la valeur et le charme de la prose. Mais Boccace a passé par là. Santillana lui-même constate cette influence de l'Ualiesur l'Espagne en réunissant.