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œuvres lyriques. Certes , il aime les sons , et il a sur ce point ses goûts positifs et ses prédilections marquées; mais il leur préfère la couleur; mais il est bien plus peintre que musicien , et plus sculpteur encore que peintre. Sa vue est nette, précise, arrêtée 5 il peint les choses en homme qui les a regardées et observées de près j il donne à son style des contours vigoureux , des lignes sculpturales. 11 peut laisser du vague dans la pensée ou dans le sentiment; il n'y en a jamais dans la couleur de la figure ou dans le dessin de la phrase. Sans nul doute il abuse de ces deux choses, de l'image par la prodigalité, de la ligne par la symétrie ; mais M. de Lamartine abuse aussi de sa couleur, souvent indécise, de son harmonie, souvent trop musicale, au point de noyer, comme dans un nuage de vapeurs fuyantes et dans une profusion de mélodieux accords, les contours amollis de ses phrases que rien n'arrête.
Je pourrais multiplier les citations et les rapprochements; je n'ajouterais rien, je le crois, à la clarté de ma pensée.
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Cela me conduit à parler du dessin, qui correspond surtout à l'idée, ainsi que la couleur à la sensation.
Un peintre, quand il conçoit un tableau, le voit dans son ensemble, comme s'il était réalisé; c'est une sorte d'intuition commune à tous ceux qui inventent. Or, lefl'et général de toute peinture se faisant d'abord par la couleur, c'est la couleur qui le frappe d'abord; l'ordonnance et même la conception claire du dessin ne doivent venir qu'après. S'il en était autrement, il ne serait pas peintre; à coup sûr du moins il ne serait pas coloriste. Essayez cependant de supprimer le dessin dans une peinture quelconque, que restera-t-il ? Du rouge, du bleu, du jaune, du vert, du blanc, du noir, des couleurs enfin , produits d'une force puissante, mais aveugle, que rien ne limite ou ne détermine, qui saisit nos sens et notre imagination, sans arriver à notre intelligence, quelque chose enfin d'inachevé, qui attend, pour être, l'idée, c'est-à-dire la forme. Supprimez la couleur au contraire, et ne conservez que les lignes, vous avez toute la pensée du peintre qui se montre clairement à vos yeux ,
soit dans l'ensemble, soit dans les groupes, soit dans chaque personnage ou chaque objet, suivant les genres ; rien ne manque à son tableau de ce qui doit porter une idée à votre esprit , sauf peut-être les nuances que la couleur ajoute, indépendamment de l'effet total, à l'expression animée de certains sentiments et même de certaines idées. Encore les peintres habiles , pour ne pas parler seulement des grands peintres, feront-ils soupçonner la couleur même dans le dessin, tant il y a au fond de rapport entre ces deux choses , comme au reste entre tous les éléments de nos créations, si divers qu'ils semblent au premier aspect.
Ces observations s'appliquent au style aussi bien qu'à la peinture. Ils sont l'un et l'autre soumis aux mêmes conditions, logiques et historiques tout à la
fois.
La pureté , la netteté , la précision et la vigueur des lignes n'apparaissent dans le style qu'avec la civilisation chez les peuples, avec la virilité chez les individus, c'est-à-dire avec le développement logique des idées et l'art qui en règle l'expression. Il faut avoir pleine conscience de sa pensée pour la
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ïxivètir (le ces formes arrêtées saus lesquelles elle reste floltanle et indécise. Dessiner d'une main ferme et hardie les contours de l'idée; la faire sortir du pêle-mêle des sons et des figures comme une statue d'un bloc de marbre; lui donner, à côté du relief de la couleur, le relief des lignes; cela n'appartient qu'aux langues déjà viriles et au génie des maîtres. Il ne faut pas l'oublier , dans le style, aussi bien que dans la musique , on dessine avec des sons , et la justesse des proportions, la coupe savante des phrases, la mesure et le nombre des articulations ou membres dont elles se composent, l'enchaînement rhythmique des syllabes longues ou brèves, sourdes ou sonores , concourent en même temps à l'harmonie qui charme l'oreille et à l'harmonie qui satisfait les yeux. Il existe enfin un lien étroit, un rapport indestructible entre le travail de développement ou de cohésion qui se fait dans l'esprit et cette facile ou puissante harmonie que l'expression réalise au dehors. H faut donc chercher dans l'àme de l'écrivain , dans les qualités et les défauts de son esprit, même de son caractère, la raison d'être de son dessin , quel qu'il soit , comme on doit y cher-
cher, selon que je l'ai dit plus haut , les motifs de sa prédilection pour telle nature de sons et de couleurs plutôt que pour telle autre. D'ailleurs l'écrivain, en tant qu'individu, résume en lui toutes les influences que j'ai déjà signalées , race, climat , nationalité, époque, et souvent , pour bien apprécier le plus ou le moins de valeur de son dessin, le plus ouïe moins de précision de ses lignes, il est besoin de connaître l'histoire , les institutions et les mœurs de son pays. Ayant indiqué dans un autre ouvrage quelques-uns de ces rapports chez les principales nations littéraires, je crois inutile d'y revenir (1). Je ne puis toutefois me dispenser de faire à la littérature française l'application des principes que je viens d établir.
La France aime l'idée; elle la conçoit avec clarté, elle l'exprime avec netteté et vigueur. Aussi préfére-t-elle généralement le dessin à la couleur , ou du moins n'accepte-t-elle la couleur que dans la mesure où elle peut s'unir au dessin sans nuire à la pensée. Il y a en France , dans nos grands siècles
(i) De VInvenlion originale.
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littéraires, équilibre entre la raison et l'imagination. Voilà pourquoi l'imagination semble parfois lui manquer, la plupart des hommes ne sachant la reconnaître que lorsqu'elle domine. Chez nous donc, le plus habituellement, on donne à la phrase, qui enferme l'idée, une forme pure , précise et correcte, comme on donne à l'ensemble de l'œuvre, par une conséquence nécessaire, un cadre harmonieux et savant. Les mêmes qualités de l'esprit qui impriment à chaque idée isolée une allure droite et ferme influent en même temps sur la justesse de la composition et la clarté des développements.
Depuis Malherbe et Descartes, comme tous nos écrivains , poètes et prosateurs, marchent ensemble et d'accord vers cette noble perfection du dessin qui a fait la force de notre littérature au dedans et son influence au dehors! Et dans cette harmonie même de tous les esprits, dans ce concert de tous les efforts , quelle admirable variété! Quelle beauté et en même temps quelle souplesse de style ! Examinez-les tous : Malherbe, Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, Boileau, parmi les poètes; Descartes, Pascal, lîossuel, Fénelon^ Bourdaloue,
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Massillon , La Bruyère , et plus tard , Voltaire , Rousseau, Montesquieu , BuffoUj parmi les prosateurs : ils se ressemblent à coup sûr pour la netteté toujours , souvent pour la vigueur des lignes ; et cependant ils se distinguent par des traits tellement caractéristiques qu'il est impossible , même aux plus inexpérimentés , de confondre leurs différents styles. Nous avons , il est vrai , depuis une quarantaine d'années, quelque peu dévié de celte voie salutaire.
Vers le commencement de ce siècle , Chateaubriand ramena le goût de la couleur, et trop souvent, disons-le franchement, de la couleur fausse. La littérature et la langue elle-même semblaient épuisées après tant de chefs-d'œuvre. De grands événements secouaient violemment l'esprit des peuples et remuaient tous leurs instincts , bons ou mauvais. Chateaubriand revint à l'imagination , comme à une source abandonnée, remontant ainsi le cours des siècles et redemandant à l'élément primitif, ou, si l'on veut, instinctif du style, c'est-àdire à la couleur et à l'image, des moyens de rénovation et de rajeunissement. Par malheur , en cela
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il est facile de se tromper et de prendre pour un renouvellement ce qui n'est après tout qu'un efl'ort. Les goûts du vieillard ou de l'homme blasé ressemblent beaucoup parfois à ceux de l'adolescent ; mais cet amour désordonné de la sensation , qu'excitent chez celui-ci Tardeur du sang et l'exubérance de la vie, n'est chez l'autre qu'un etfet de la lassitude et de l'épuisement. Aussi voit-on les littératures finir, comme elles ont commencé, par l'usage immodéré delà couleur et de l'image.
Cette réflexion pourrait paraître chagrine , ou pis que cela , si je l'appliquais sans exception à toute la littérature de notre époque. Ce serait rabaisser le présent au profit du passé, ce qui n'est ni dans mes intentions ni dans mes goûts, car cela n'est ni dans la vérité ni dans la justice. Il y avait nécessité à retremper dans ses origines et la langue et le style. Là est le grand côté de l'œuvre de Chateaubriand. Les plus élevés de nos écrivains contemporains, marchant après lui dans celte voie , ont su pour la plupart s'arrêter à temps et n'admettre la nouveauté que dans une juste mesure. Sans s'écarter de la tradition française, sans cesser d'encadrer la
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pensée dans un dessin large et pur , d'illustres prosateurs et d'illustres poètes ont redonné à notre langue par le coloris un caractère d'énergie qu'elle n'avait plus. Deux femmes même, madame de Staël et madame Sand, sont venues apporter à l'œuvre commune des qualités d'esprit et une richesse d'imagination vraiment viriles , tempérées par cette délicatesse de sens et cette douceur pénétrante qui n'appartiennent qu'à leur sexe. Nous ne sommes donc pas encore dépossédés du magnifique héritage de nos devanciers. Toutefois craignons de l'altérer et de l'amoindrir en penchant de plus en plus vers la couleur, ou même en abusant, comme quelquesuns l'ont fait, du dessin et de la ligne; car, aux époques comme la nôtre, ce qu'il y a de plus difficile , c'est de se défendre des excès , toujours dangereux, même dans le bien.
Au son , qui est le corps ou la matière du style , à la couleur, qui correspond surtout à la sensation, au dessin, qui correspond surtout à l'idée, se joint le mouvement, qui traduit au dehors les émotions intérieures de l'âme, les sentiments et les passions.
d'une théorie du style. 5o
II s'applique au son , pour l'accélérer ou le ralentir, suivant les impressions d'une inflnie diversité qui niodilienl l'âme dans le sens de la joie ou de la tristesse, de la haine ou de l'amour ; à la couleur, pour en échauffer et en varier tout à la fois les nuances expressives (1); au dessin, pour lui communiquer celte souplesse animée qui fait vivre l'idée, celte rapidité qui lui donne des ailes , ou cette gravité majestueuse qui révèle la méditation de l'esprit et la profondeur de la pensée. Sans le mouvement, point de poésie, point d'éloquence , ou pour mieux dire, point de style.
Le mouvement n'est pas moins nécessaire aux autres arts. Il est l'âme même de la musique, sur les sons de laquelle il agit comme sur les sons du style, mais avec d'autant plus de force et de puissance que la musique , presque entièrement privée des ressources de la couleur, et ne pouvant arriver au dessin que par le mouvement, ne serait sans le mouvement qu'un assemblage plus ou moins confus
(t) Il cil csl du slylc comme ilu visage luiinaiii , auquel la mobilité de la couleur donne une si éloquenle variété d'expressions.
de sons juxta- posés. On le retrouve dans la j>einlure et la sculpture, qui semblent immobiles. Il est dans l'expression des physionomies, dans le regard, dans les gestes , dans les attitudes ; il y a des tableaux qui parlent ; il y a des statues qui marchent, qui courent, qui volent; il y a dans ces deux arts mille passions, mille sentiments qui s'expriment, mille mouvements enfin qui saisissent en même temps l'âme et les yeux. A plus forte raison est-il dans l'art de la danse et dans l'art du comédien, puisqu'il en est la condition indispensable , puisque sans lui ils ne seraient pas.
La nature , notre modèle universel, est toujours en mouvement. C'est parce que la terre se meut, que nous voyous passer devant nous ces spectacles d'une variété et d'une richesse infinies , les saisons avec leurs accidents et leurs aspects divers , les jours et les nuits avec leur intarissable fécondité de couleurs et de nuances ; c'est parce que l'air se meut, que les nuages traversent le ciel sous raille formes gracieuses ou terribles, que les mers se soulèvent, que les flots écument , que les végétaux s'agitent en mille capricieuses ondulations ; c'est parce que
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la chaleur , celte divine sœur de la lumière, se meut dans tous les êtres , que nous voyons l'oiseau voler, le poisson nager, le quadrupède bondir, et la nature tout entière, même quand elle semble endormie dans son repos, remuer et comme palpiter sous le souffle de Dieu. Que le mouvement s'arrête, il n'y a plus dans la création que l'immuable uniformité de la lumière ou des ténèbres , et dans les deux cas la stérile immobilité de la mort.
Le style peut-il , plus que la nature , se concevoir sans le mouvement? Autant vaudrait dire que l'homme serait encore l'homme, s'il n'était qu'une machine organisée pour recevoir les sensations et les transformer en idées, s'il n'avait en lui cette source de sentiments et d'amour d'où découlent incessamment les innombrables phénomènes de la vie.
Le mouvement se môle donc à tous les autres éléments du style; il les unit, il les fond, il n'en fait qu'un tout; il agit sur eux comme le feu sur des métaux divers qu'il lie ensemble parla fusion. 11 donne de plus au style cette variété , si l'on peut dire, vivante, qui consiste dans le rapport harmonieuv des ex|)ressions avec les sentiments dont elles
émanent. 11 ne faut donc pas s'étonner que le mouvement varie suivant la nation, suivant le genre, suivant l'écrivain. Cette diversité est celle de la vie. On n'enseigne pas la chaleur et la rapidité du style ; elles tiennent à la nature même de celui qui écrit et sont exigées quelquefois par la nature de son ouvrage. Le feu de l'âme se répand dans le style et lui imprime cette infinité de tours , d'inflexions , d'attitudes, de formes idéales et de mouvements passionnés, qui font d'un seul être et d'une seule œuvre tout un monde. De là naît l'éloquence , soit qu'elle parle dans un poème d'Homère ou dans un discours de Démostliénes; l'éloquence, cette puissance persuasive, parce qu'elle vient de Dieu , qui la possède éternellement, lui , et ne fait que nous la prêter pour quelques moments fugitifs, souvent encore méconnus de nous-mêmes !