DE LA COULEUR , DU DESSIN ET DU MOUVEMENT
Les objets extérieurs nous apparaissent inévilablement avec des couleurs, avec des contours ou des lignes , et , s'ils sont animés , avec des mouvements , des attitudes, des gestes, aussi variés que les impressions intérieures. Le style, destiné à reproduire les idées que nous nous formons des choses, a donc nécessairement des couleurs, un dessin, des mouvements expressifs. 11 exprime, par lu couleur, des images, par le dessin, des idées
ou des formes, par le mouvement, des seuliuients ou des passions.
D'ailleurs , c'est bien l'ordre où ces phénomènes ont lieu.
Dans tout objet que la lumière révèle à notre vue, nous distinguons d'abord les couleurs , puis les lignes qui circonscrivent les couleurs , puis les mouvements , gestes ou attitudes, qui ne sont jamais que les diverses combinaisons des lignes. C'est ainsi du moins que nous nous rendons compte successivement de ce qui se passe simultanément sous nos yeux. Il peut arriver que nous soyons frappés d'un mouvement avant de connaître l'ensemble des lignes dont l'objet en mouvement se compose; mais nous ne pouvons apprécier la valeur et le caractère de ce mouvement avant de percevoir clairement la forme générale de l'objet et l'harmonie de ses contours. Nous devons donc étudier en premier lieu la couleur, en second lieu le dessin, en troisième lieu le mouvement.
De même que la couleur est la première chose qui nous frappe dans un objet quelconque, aussitôt
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qu'il s'offre à nos regards , de même la couleur est l'élémeul primitif du style, celui du moins qui apparaît avant tous les autres dans le développement régulier des langues et des littératures (1). Si la couleur n'existait pas dans les corps , nous ne saisirions que des lignes abstraites , accessibles à l'intelligence , mais inaccessibles à l'imagination , et nous ne pourrions nous en emparer définitivement par la mémoire qu'à l'aide du raisonnement, comme cela se fait en géométrie. Si la couleur n'existait pas dans le style , les nations , aux époques naïves de leur histoire, les langues, à leur origine , manqueraient de moyens d'expression , ou n'aboutiraient qu'à des essais informes , et le plus souvent s'épuiseraient en vaines tentatives. La raison ne se développe pas aussi vite que l'imagination , et l'on exprime Ips perceptions par la couleur longtemps
(i) Voyez les Niebelungen , traduction de M"» Moreau de la Mellière ; les Poèmes Mandais , traduits et savamment commentés par M. Bergmann , professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg,' la Finlande, par M. Lcouzon Le Duc; les Chants populaires de la Grèce moderne , recueillis et publiés par M. Fauriel , et en général tous les monuments de la poésie primitive ou populaire.
avant d'enfermer les idées dans des lignes nettes et précises. Que l'on soit un peuple ou que l'on soit un homme, on commence par des images, toujours vives et claires, si on les prend isolément, souvent confuses ; si l'on tente de les grouper, et l'on finit par des idées qu'on enchaîne symétriquement suivant les lois de la logique et les règles de l'art. Les sauvages, les peuples primitifs, les enfants, les gens du peuple, soit dans les villes, soit dans les campagnes, ont un langage coloré, tout en figures et en images , et ne se doutent guère des exigences de l'idée, qui veut, pour être parfaite d'expression, un dessin pur , serré , correct , des contours précis, des lignes à la fois souples et fermes. On a pu dire avec raison qu'il se faisait plus de tropes à la halle en un jour qu'à l'Académie en toute une année. Si les animaux pouvaient parler, comme ils n'ont que des sensations , ils ne parleraient que par images.
Ce que j'ai dit de l'influence du climat et de la race sur la nature du son n'est pas moins vrai de la couleur. Elle varie d'une zone à l'autre, d'une nation à l'autre. Chaude et vive au Midi , elle est plus sombre et plus énergique au Nord. Ici un ciel
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changeant , entremêlé de brumes et de clartés ; là un ciel toujours pur, toujours brillant, des horizons toujours baignés de lumière. Il en résulte qu'au Nord la couleur est plus inégale ou plus variée, au Midi plus égale ou plus uniforme; qu'au Nord les écrivains, les poètes surtout, prêtent à la nature, presque toujours voilée , une infinité de formes et d'aspects tout fantastiques , d'expressions , si l'on peut ainsi dire, personnelles; tandis qu'au Midi, sous l'influence du soleil, clair et incorruptible interprète d'une nature sans voiles, ils remplissent leur style de ce qu'ils voient bien plus que de ce qu'ils rêvent. Chez les Hébreux, et en général chez les Orientaux, il y a une extrême hardiesse d'iraagination et par conséquent de couleur. La faculté qui, dans l'homme, médite, combine, ordonne,' y est souvent écrasée par celte tacullé plus prompte , plus ardente , plus impétueuse, plus vivante en un mot, qui se nourrit de sensations et s'épanouit en images (1).
(1) Le caraclère de la race subsiste même au milieu de circonstances nouvelles , (jui scmbleiaicnl devoir le modilier. Camoëns , pat exemple , qui compose ses fAisiades à Macao , reste
Esl-il besoin d'insister sur l'intime relation qui existe entre la nature de l'écrivain et la couleur qu'il affectionne? Le poète, dit-on, est peintre; tout homme né pour écrire l'est aussi , à quelque degré que ce soit. Il a donc nécessairement, comme le peintre, une manière propre de sentir la couleur et de l'exprimer. 11 saura plus ou moins habilement fondre les nuances , distribuer la lumière et les ombres , tirer parti des contrastes ; il sera enfin plus
entièrement Portugais dans le tour de son imagination et la couleur de son style. Ses vers sont admirables d'éclat, de force, de douceur ; mais ils sont virgiliens comme ceux de l'Arioste ou du Tasse, qui n'ont jamais quitté l'Europe. Il décrit l'Orient avec des images toutes classiques, et son fameux Génie des Tempêtes est si savant qu'on serait tenté de croire qu'il a été élevé dans les écoles publiques d'Italie , ou tout au moins à l'Université de Coïmbre. Sismondi , dans son Uisloire des liUératures méridionales, dit que peut-être, si Camoëns avait écrit son poème après son retour en Europe , son imagination se serait plu à lui retracer les climats enchantés qu'il avait quittés pour jamais , et que son ouvrage eût été plus empreint de couleurs locales. La remarque est très-fine ; mais je suis peu disposé à admettre cette sup> position, pour deux raisons : Camoëns, d une part, est Européen et homme du Midi; de l'autre, il écrit au temps de la Renaissance. A ce double titre, il ne pouvait ni sentir profondément, ni exprimer convenablement la puissante nature orientale.
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OU moins coloriste, ou même il ne le sera pas du tout : ce qui ne signifie pas que son style sera complètement dépourvu de couleur , mais qu'on n'y rencontrera guère que ces images banales, ces métaphores vulgaires , qui , appartenant à tout le monde, n'appartiennent plus en particulier à personne. Il faut ajouter que chaque écrivain mettra dans sa couleur quelque chose d'indéfinissable , qui tient au plus intime de son être , à celte région mystérieuse de l'âme où la couleur et le son viennent se fondre dans une seule et même harmonie.
Voyez M. de Lamartine dans ses Méditations , dans ses Harmonies, dans son Jocelyn : son style est-il de la musique ou de la peinture? Il est l'un et l'autre, et cependant il n'est jamais exclusivement ni l'un ni l'autre. Il est évident que le poète chante et peint en même temps, et par un même acte plutôt que par deux, actes simultanés ; qu'il y a dans son âme une transformation perpétuelle du son en couleur et de la couleur en son; que lui-même à certains moments ne pourrait pas dire si ce ne sont pas des sons qu'il voit et des couleurs qu'il entend. Prenez, au contraire, M. Hugo, surtout dans ses