FORME ET COULEUR
Les atomes et les molécules possèdent-ils des qualitës^objectives qui, traduites en langage subjectif, s'expriment par la forme et la couleur?
Avant de répondre, il faut s'entendre sur ce que représentent exactement ces derniers termes.
Tout corps possède une certaine étendue, c'està-dire qu'il occupe une portion limitée de l'espace. Il a donc des limites. Qui dit limite dit milieu limitant. Nous ne pouvons concevoir les limites d'un corps que d'une manière relative, c'est-à-dire par rapport à un milieu qui l'environne, qui le touche, qui le presse. L'idée de limites est inséparable de l'idée de barrière, de résistance, laquelle naît à son tour de l'idée de contact de deux ou plusieurs forces contraires. Au point de vue plastique, les limites d'un corps
sont donc l'endroit où se font mutuellement équilibre d'une part les forces inhérentes à ce corps et susceptibles de modifier l'espace qu'il occupe, et, d'autre part, les forces ambiantes exerçant une action quelconque sur les forces précédentes. Il n'y a pas de limites sans la présence de ces deux facteurs : puissance et résistance.
Conséquence : la forme d'un corps est la succession des plans suivant lesquels l'ensemble de certaines forces inhérentes à ce corps, envisagé comme puissance, fait équilibre à l'ensemble des forces ambiantes, envisagé comme résistance.
Nous ajouterons, comme corollaire, que tout changement survenant au sein d'un des facteurs, puissance ou résistance, se traduira forcément par une modification correspondante dans l'ensemble des limites du corps que l'on envisage, ou, si l'on veut, dans sa forme.
La forme d'un corps n'est donc pas immuable par essence : c'est la traduction externe de son énergie, manifestée par la façon dont il occupe le milieu dans lequel il se trouve.
Voilà pour la forme. Quant aux qualités objectives, qui servent de substratum à la notion de la couleur, elles représentent simplement le traitement subi par le rayon lumineux à la rencontre du corps qu'il vient frapper.
On peut se représenter la lumière solaire, par exemple, comme une superposition de vibra-
tions imprimées à l'éther qu'elle traverse (^). Les modes vibratoires dont elle se compose, tout en se trouvant superposés dans une formule, qui s'appelle la lumière blanche, n'en conservent pas moins leur valeur propre, absolument comme, dans une molécule, les atomes, tout en paraissant perdus dans l'ensemble, n'en continuent pas moins à posséder leur individualité.
L'ébranlement lumineux, se propageant dans un milieu déterminé et venant à rencontrer un milieu de constitution différente du premier, se comportera différemment, suivant la nature de ce second milieu. Si le second milieu diffère considérablement du premier, l'ébranlement lumineux peut être rejeté dans ce premier milieu. C'est ce qu'on appelle la réflexion. « Si la différence entre les deux milieux est moins tranchée, une partie au moins de l'ébranlement pénètre dans le second. La lumière n'est plus simplement réfléchie; elle est transmise. Mais elle rencontre, dès son arrivée dans le nouveau milieu, une nouvelle vitesse de propagation, d'où résulte une modification dans
(^) De même que, pour les ondes sonores, l'intensité du son est déterminée par l'amplitude des vibrations, tandis que sa qualité, c'està-dire sa hauteur, est réglée par leur durée, de même l'amplitude des vibrations éthérées fixe l'intensité lumineuse, tandis que la durée de ces vibrations détermine l'espèce de la lumière, autrement dit la couleur. Il existe ainsi un grand nombre de modes vibratoires, caractérisés chacun par une couleur ou radiation simple et dont la superposition, telle qu'elle est réalisée dans les rayons solaires, produit ce qu'on appelle la lumière blanche, de L apparent. Minéralogie, p. 184.
les conditions du mouvement », (^) ce qui donne lieu à la réfraction.
Ce sont, à proprement parler, les modifications subies par les rayons lumineux, soit comme lumière réfléchie, soit comme lumière transmise, qui constituent le substratum de ce que l'on nomme la couleur. Un corps qui laisserait passer le rayon lumineux sans lui faire subir aucune modification serait transparent, mais incolore.
Ces données étant maintenant précisées, revenons à notre question : Les atomes et les molécules possèdent-ils les qualités objectives qui servent de base à la notion de forme et de couleur ?
Sans nul doute en ce qui concerne la forme, puisqu'ils ont l'étendue, par conséquent des limites, c'est-à-dire, comme nous l'énoncions plus haut, une traduction de leur énergie dans le milieu qu'ils occupent.
Sans nul doute aussi en ce qui concerne la couleur, puisque, formés extérieurement d'une enveloppe d'éther, ils sont susceptibles de prendre une attitude vis-à-vis des vibrations lumineuses qui ont comme véhicule par excellence l'éther lui-même.
Cependant, nous ne devons pas nous arrêter plus que de raison à ces qualités objectives des atomes et des molécules.
(^) DE L APPARENT, Minéralogie, p. i88.
Ces propriétés ne nous intéresseraient, en effet, qu'à la condition de pouvoir se relier à quelque élément subjectif qui les perçoive et les interprète. Or, il n'est pas d'œil au monde capable d'être impressionné par un atome, ou même une molécule, prise isolément.
C'est dans leur réunion seulement que nos sens peuvent apprécier la présence de parcelles matérielles aussi minimes ; c'est par conséquent aussi dans leur réunion seulement que nous aurons vraiment à les considérer.
Laissons donc définitivement de côté tout au moins les atomes, mais avant d'en dire autant des molécules, consacrons -leur quelques mots encore pour le motif que voici.
Un des caractères de la matière inorganique, caractère qui la distingue plus que tout autre de la matière organisée, c'est que les corps minéraux se présentent à nous comme une simple juxtaposition de parties identiques. Que l'on en détache une parcelle, la plus petite possible, cette parcelle aura des propriétés absolument semblables à celles du corps dont on l'aura détachée.
L'expérience ne parvient pas à atteindre la limite de cette réduction successive en individus, de constitution toujours semblable à celle du groupe dont ils dérivent. Cependant cette réduction doit avoir une limite.
Cette limite est représentée par la molécule, non pas que celle-ci constitue le maximum de divi-
sibilité de la matière, puisque d'ordinaire elle est elle-même formiée d'atomes ; mais dans leur groupement en molécule, ces atomes prennent une valeur différente de celle qu'ils posséderaient, pris individuellement, et c'est cette valeur de groupement qui devient la valeur du corps luimême durant toute la suite des juxtapositions moléculaires (^).
Pour rester pratiques, nous pouvons donc négliger les qualités objectives de Tatome, puisque celles-ci se perdent dans la molécule et qu'elles ne peuvent donc jamais fournir la hase d'un jugement esthétique quelconque. Mais nous devons tout au moins une mention aux qualités ohjectives de la molécule, parce que la valeur morphologique de cette molécule est à la base de la valeur morphologique du corps lui-même, alors même que ce dernier atteint des dimensions suffisantes pour tomber dans le domaine de l'observation.
La forme d'une molécule réside dans la disposition de la masse d'éther qui en fait partie intégrante. Les forces qui rayonnent en quelque sorte à travers cette masse peuvent ne pas être partout les mêmes. Dans ce cas la différenciation de l'éther, au point de vue des forces qui le pénètrent, se
(^) Ceci soit dit sans préjudice de la différence pouvant exister entre la symétrie des polyèdres moléculaires et celle des assemblages réticulaires suivant lesquels ils se disposent. Mais, dans ce cas même, la relation subsiste, comme il sera dit plus loin, page 3o.
traduira nécessairement par une différenciation correspondante dans le plan-limite, qui marquera la rencontre de la molécule avec son milieu. C'est ce qui nous fait dire que la forme d'une molécule est l'expression directe de sa constitution.
Les molécules homogènes ont toutes la même constitution : la chimie nous prouve qu'on peut les prendre indifféremment l'une pour l'autre. Elles auront donc toutes aussi la même forme dans un même milieu.
Quelle sera maintenant cette forme?
Que la forme des molécules doive être géométriquement définissable, cela ne peut faire de doute, puisque leur simple juxtaposition, quand rien ne trouble leur action, se traduit par des « formes extérieures susceptibles d'une définition géométrique. Les travaux de Bravais ont, du reste, démontré que l'état cristallin n'admet d'autre raison physique que la forme même des molécules. » (J)
Quant à l'espèce de forme des molécules, diverses considérations ont amené les minéralogistes à croire qu'elle est toujours polyédrique. De plus, comme une molécule, même lorsqu'il s'agit d'un corps homogène, résulte ordinairement du groupement de plusieurs atomes, on en est arrivé à dire, d'une manière plus précise, que l'édifice atomique ainsi constitué forme « selon toute vrai-
(^) DE Lapparent, p. 8.
semblance un polyèdre géométrique ayant pour sommet les atomes simples » (J),
Comple'tons cette description de la molécule au point de vue de l'occupation de l'espace, c'est-àdire de sa forme, par une remarque qu'il importe d'avoir toujours présente à l'esprit, à savoir que l'équilibre exprimé par l'ëdiflce atomique est loin d'être le repos absolu, a Chacun des polyèdres moléculaires est animé d'un mouvement en rapport avec l'état calorifique du corps. Si le corps est solide, la molécule vibre autour de son centre de gravité ; s'il est liquide, ce mouvement se transforme en rotation; enfin, dans le cas des gaz, le centre de gravité lui-même est animé d'un rapide mouvement de translation. » (^)
Voilà donc quant à la forme des molécules : elle dérive directement de leurs forces intimes, appliquées au milieu dans lequel elles résident.
La démonstration serait à peu près la même s'il s'agissait, au lieu de forme, des qualités objectives dont résulte ce qu'en langage subjectif on nomme la couleur.
Cela dit quant aux molécules considérées isolément, arrivons aux ensembles de molécules qui constituent les corps proprement dits, c'est-à-dire les quantités limitées de matière susceptibles de tomber directement sous nos sens.
(^) DE Lapparent, p. 3. I (') Ibid., p. 6.