DU CARACTERE
Avant de passer outre, nous avons à relever un trait commun aux deux modes suivant lesquels nous apparaissent les objets dans la matière inorganique, et nous devons le retenir d'autant mieux que nous en retrouverons plus tard l'application dans la matière vivante : ce trait si gênerai est ce qu'on appelle le « caractère » .
Ce terme « caractère » joue un grand rôle en esthétique : il faut donc en bien préciser la portée.
Pris dans une acception très générale, il s'applique aux propriétés suivant lesquelles les objets nous deviennent sensibles. Ainsi, pour ne parler c|ue du sens de la vue, le lait d'être brillant ou mat, de revêtir telle ou telle couleur, d'être opaque
ou traDsparent, épais ou mince, allongëou ramasse, lisse ou rugueux, etc., constitue autant de caractères.
Ces caractères ont naturellement tous leur raison d'être; ils résultent de l'action mutuelle des forces propres à l'objet et des forces relevant du milieu dans lequel cet objet s'est trouvé place. Tout objet, en tant que perçu par la vue, possède donc des caractères formant le substratum des jugements visuels, et dont la réunion par l'œil constitue la vision de cet objet.
Ces caractères n'ont pas tous entre eux la même valeur. Sans parler de l'importance toute subjective que peut prendre un caractère secondaire, suivant le point de vue auquel on considère Tobjet, Ton peut dire qu'absolument parlant, tel ou tel caractère domine souvent les autres, les enveloppe, les relie et communique ainsi à l'ensemble une certaine unité. C'est ce qui doit arriver nécessairement quand l'action ou la réaction qui a donné naissance à ce caractère a été plus manifeste, plus (îtendue que les autres, ou bien encore chaque fois qu'une évolution plus générale a englobé dans son processus les évolutions partielles, d'où sont dérivés les caractères secondaires. Dans ce cas, le processus général, auquel l'objet doit son existence, est rendu plus immédiatement apprécial^le. Ce caractère principal est donc pris à bon droit pour le caractère de l'objet, et l'on dit alors que l'objet possède un caractère.
Considérez un caillou roule : quelles que soient ses dimensions, sa substance, sa couleur, un caractère domine tous les autres, c'est une forme telle qu'elle ne puisse être naturellement obtenue pour une pierre c[ue par un roulement prolonge, et spécialement un roulement dans Peau. C'est cette forme qui donne au caillou son caractère, le caractère de caillou roule.
Observez de même un cristal : quel que soit lé vSystème auquel il appartienne, immédiatement il vous frappera par ses facettes et ses arêtes, par sa régularité, sa symétrie, en un mot, son aspect géométrique : c'est cet aspect qui nous fait dès l'abord discerner un cristal, qui lui donne son caractère.
Dans les deux cas, pour le caillou roulé comme pour le cristal, le caractère qui le distingue n'est que l'expression d'un concours de forces, d'un processus, dans lequel sont venus se confondre les phénomènes plus secondaires d'où dérivent les caractères accessoires de l'objet : dans le premier cas le roulement prolongé dans l'eau, amenant une forme dont l'idée de rouler nous paraît presque inséparable; dans le second, cet apport régulier de matériaux, que nous avons essayé d'esquisser tout à l'heure, et dont l'ordonnance intime est tellement admirable que la forme extérieure du cristal, malgré son étonnante symétrie, n'en donne qu'une image relativement grossière.
'Si
Il arrive naturellement que ce que nous appelons le caractère vSe composera souvent de plusieurs caractères, mais alors intimement unis, en corrélation mutuelle, si bien que ces divers caractères, conséquence du même ensemble de faits, ne constituent, à proprement parler, qu'un caractère unique. Tel sera, par exemple, le cas d'un cristal où la régularité du processus de formation se traduirait tout à la fois par l'aspect géométrique, par la transparence et par d'autres phénomènes optiques.
Voilà donc ce qu'il faut entendre par le caractère d'un objet.
Quand, au contraire, aucun processus d'ensemble n'a présidé à la formation d'un objet, quand, par conséquent, parmi les caractères de cet objet, aucun ne domine au point d'affirmer quelque suprématie, l'on dit que l'objet est sans caractère : il possède, il est vrai « des caractères » mais non pas « un caractère » .
Il importe de ne pas confondre ce que nous appelons ainsi « avoir un caractère » avec ce qu'en esthétique pure, et dans un sens plus subjectif, l'on appelle « avoir du caractère ». C'est là un terme que nous nous occuperons de définir exactement plus tard; je ne le mentionne en ce moment que pour éviter une confusion possible.
Il y a donc une différence très marquée entre
les termes : avoir des caractères, avoir un caractère, avoir du caractère. C'est la deuxième de ces expressions dont nous désirons spécialement fixer le sens en ce moment, et nous devons nous y arrêter un moment encore pour montrer par quelques exemples que, lorsqu'un objet possède un caractère d'ensemble, ce caractère est aussi l'expression d'une action d'ensemble, à laquelle ledit objet s'est trouvé soumis.
Choisissons dans les Alpes un de ces pics arides que ne recouvrent ni terre végétale, ni neiges éternelles, un roc nu. Ses dimensions, la façon dont il pointe vers le ciel éveillent aussitôt l'idée d'une poussée gigantesque, s'accusant vers le bas dans la puissance de l'assise, s'amincissant à mesure qu'elle s'élève dans l'espace et se perdant tout en haut dans la ténuité de l'aiguille. Il ne faut pas être géologue pour savoir à c[uel point cette impression, presque instinctive, est exacte, et comment, en réalité, une force colossale fit ainsi s'élancer dans les airs ce qui n'était jadis qu'un fond de mer absolument uni.
Ce n'est pas tout. Au moment où ces masses ont été soulevées, elles n'avaient déjà plus leur plasticité de sédiments fraîchement déposés. Formées en roche déjà durcie, elles résistèrent à la poussée ; et ce ne fut qu'en les brisant, en les déchirant, en bouleversant leurs strates que les forces souterraines les dressèrent à l'endroit où nous les con-
templons aujourd'hui. Les traces de cette lutte, de cette violentatiou sont inscrites en mille endroits aux flancs du pic. Son aspect anguleux, âpre, hérisse' en est la marque.
Ce qui fait le pic, c'est donc cette poussée gigantesque s'exerçant sur des matériaux durs, les déchirant et les dressant d'une façon si escarpée que les flancs de la montagne ne savent rien retenir de ce qui pourrait j faire ëclore quelque végétation ou quelque vie. C'est également là ce qui donne au pic son caractère : c'est enfin ce qui fait se confondre dans une même catégorie, dans un même a caractère » les pics de toute nature, quels que soient d'ailleurs leurs caractères pétrographiques ou les autres caractères secondaires pouvant les différencier.
Ce que nous venons de dire du pic. nous pourrions le répéter pour d'autres genres de montagnes. Qu'au lieu du soulèvement d'un terrain de sédiment il s'agisse de roches éruptives, le caractère change aussitôt. La plasticité que possèdent souvent ces roches alors que, projetées au dehors, elles se fio^ent en forme de montao:ne, va se traduire , non plus par un aspect anguleux et abrupt, mais au contraire par des contours -ans arêtes saillantes, sinueux et arrondis.
Ou bien encore, si l'on en ^ient à considérer une dune, tout en elle trahit son caractère essentiellement mobile et changeant. Rien de solide:
il n'est pas deux grains de sable de sa surface qui soient liés Fun à Fautre d'une manière un peu durable; le coup de vent qui les a réunis peut à tout moment les séparer; ils glissent les uns sur les autres avec une sorte de fluidité qui apparaît dans la mollesse de la silhouette, tandis que cette discontinuité dans les éléments constituants se manifeste encore par la mahté de la teinte générale.
Ces exemples suffisent, pensons-nous. Les reliefs du sol possèdent donc des caractères qui résultent à la fois de la nature de leurs éléments constituants et des forces qui leur ont donné naissance. Ces caractères s'unifient plus ou moins en un caractère général, suivant qu'ils se montrent plus tranchés ou qu'ils manifestent davantage la dépendance mutuelle dans laquelle ils se trouvent, et ce caractère devient alors le caractère de l'objet.
Derrière tous les spectacles de la nature , derrière ce que nous appelons leur charme pittorescjue et leur poésie, il n'y a, somme toute, que des forces dont les coefficients seuls varient.
Ainsi, pour prendre la contre-partie des reliefs dont nous avons parlé, les innombrables sillons qui partout ravinent le sol, ces vallées tour à tour encaissées ou largement ouvertes, sauvages ou riantes, n'expriment autre chose que les forces dont elles résument la lutte. Le degré d'érosion d'une roche ne marquera jamais dans cette roche
que le produit d'un volume d'eau par une vitesse dans l'unité' de temps. Les méandres en apparence les plus capricieux peuvent très bien se comparer aux courbes d'un graphique qui marquerait les variations dans la dureté des roches au milieu desquelles ils se dessinent. La présence même de la végétation, ou son absence, consécfuence des alluvions qui tapissent la vallée en passant des cailloux roulés au limon le plus fin, n'est autre chose de nouveau que la mesure du pouvoir de transport des eaux à l'endroit observé.
Tout se réduit donc à des forces, tout pourrait se chiffrer. Si maintenant, dans ces multiples apparitions des formes terrestres sous Faction des forces naturelles, l'opération s'est poursuivie d'un seul jet, si les forces se sont confondues jusqu'au bout dans une œuvre d'ensemble, cette unité d'action se trouvera nécessairement reflétée jusque dans les détails du site façonné de la sorte et de cette unité naîtra ce que nous appelons un caractère.
Traversant pour la première fois une région quelque peu mouvementée, le géologue saura généralement nous dire, rien qu'à Faspect des lignes, quelle substance y compose le terrain, et à quel genre de formation appartiennent ses assises supérieures. Le sol nous livi*e, en effet, partout, dans ses formes de la surface, la dernière page de son histoire.
Voyez nos roches de TArdenne, premier massif de terre belge sorti des flots : son antique masse se dresse aride et pauvre au seuil de notre riche patrie. Une mince couche d'humus, produit de la roche elle-même, en recouvre, il est vrai, quelque peu la nudité, mais comme d'un voile assez transparent pour laisser deviner dans de puissants contours toute l'énergie de la force souterraine, qui dressa vers le ciel une pareille masse de pierre.
Dans la partie plus basse du pays, dans le Brabant, le Hainaut, la Hesbaye, tout est moins brutal et moins rude. Soulevé doucement, graduellement, le sol n'y a point subi de ces déchirements propres aux secousses plus brusques. Les collines ondulent mollement, et comme pour en adoucir encore les arêtes, une couche uniforme de limon en a recouvert toutes les croupes « ainsi que d'un manteau ».
Tout au nord enfin, c'est la plaine. Les forces multiples qui s'occupent sans cesse de modeler notre terre y ont opéré non plus en hauteur, mais en largeur. C'est le domaine de l'horizontal, de l'uni; c'est l'action égalisante, c'est l'eau, non pas dans sa force impétueuse, mais calme et persévérante; c'est l'ancienne plage, la lagune, l'estuaire.
Ce qui donne à ces divers aspects de la nature }xn caractère, ce qui pourra les rendre éventuelle-
ment susceptibles de prendre ce qu'en langage subjectif nous appellerons « du caractère », c'est donc l'unité' de leur processus de formation, unité suffisamment accusée dans tous les détails pour que la masse elle-même s'en trouve affectée.
Il en est ainsi non seulement pour les vues terrestres, mais encore pour les divers aspects que peut prendre le ciel.
La qualité de la lumière, les nuages, leur forme, leur couleur, leur allure, leur apparent chaos, leur répartition sur la voûte céleste, tout cela n'estil pas le résultat direct de forces si définies que de ces formes et de ces couleurs découlent pour la météorologie des pronostics presque certains ? Et, de nouveau, si quelque cause puissante parvient à enserrer dans son action tout ce que notre vue peut embrasser de ciel, un pareil ciel pourra prendre un caractère, au même titre que le paysage terrestre dont nous parlions tout à l'heure.
Terre et ciel, du reste, marient le plus souvent leurs effets, au point que de leur réunion nait alors un caractère plus complet et plus frappant encore. Avec quelle suprême harmonie la mer et le ciel n'unissent-ils pas toujours leurs aspects 1 Le motif en est dans l'unité des causes dont procèdent leurs calmes ou leurs fureurs. Pourquoi le ciel d'Afrique et le désert se confondent-ils si bien dans un même caractère? C'est
que, se renvoyant leurs feux l'un à l'autre et se refusant mutuellement toute fraîcheur, ils demeurent tous deux, par une même cause, uniformes, brûlants, implacables.
Nous venons de voir comment les objets acquièrent un caractère. Disons un mot encore de la façon dont ils peuvent le perdre et, pour plus de facilité, conservons dans nos exemples l'ordre d'idées qui nous a servi jusqu'ici, à savoir les reliefs du sol.
Deux cas peuvent se présenter. Ou bien la montagne perdra son caractère à raison d'influences qu'elle subit dans son ensemble : ces influences alors y marqueront partout leur empreinte. Dans ce cas la montagne, tout en ayant perdu son caractère primitif, aura pu néanmoins, grâce à ce processus d'ensemble, conserver un caractère, à l'instar d'un cristal qui passerait d'un système dans un autre, par un changement de température affectant également toutes ses parties. Tel est le cas des dolomies des bords de l'Elbe : les influences atmosphériques ont dissous petit à petit une parlie du calcaire qui entrait dans la composition de la roche, et celle-ci, qui tout d'abord devait présenter une paroi relativement unie, a pris, grâce à cette circonstance, l'aspect déchiqueté, crénelé qui lui donne l'apparence d'une succession de forteresses en ruines. La roche a
perdu le caractère primitif qu'elle possédait lors du soulèvement originaire, mais pour revêtir un caractère nouveau, grâce à des influences subséquentes, inscrites partout à sa surface.
Ou bien les influences en question font disparaître le caractère primitif sans que leur action soit assez générale ou assez accusée pour substituer un nouveau caractère à celui qui n'est plus. Les éléments constituants de la montagne possèdent toujours, comme formes, des caractères, et ces caractères correspondent exactement au jeu des forces qui les ont mis dans leur état actuel; mais leur lien d'ensemble a disparu ; il n'y a plus de continuité dans ces caractères ; ceux-ci existent dans les éléments de la montagne pris isolément, ils n'existent plus comme ensemble.
Je comparerais volontiers ce cas à celui où, en matière de cristallisation, par suite d'un passage trop brusque à l'état solide, « la masse offre l'aspect d'une poussière cristalline microscopique agglutinée ». Ces corps ne sont pas véritablement amorphes, puisqu'ils ont une structure cristalline bien définie. « Néanmoins on a pris l'habitude de qualifier de variétés amorphes les variétés d'un corps où la cristallisation porte sur des éléments si petits que les phénomènes ordinaires des cristaux ne s'y manifestent pas. » (^)
{^j DE Lappa&bnt, p. a88.
De même, dans notre cas, on ne peut pas dire que la montagne n'a plus de caractères ; mais nous pouvons la considérer comme amorphe au point de vue du caractère parce que celui-ci ne se manifeste plus dans Pensemble de la masse comme telle.
Enfin, ce que nous venons de dire d'une montagne, au point de vue de la perte du caractère, peut s'entendre, de nouveau, de tout un paysage. Si le site que nous contemplons a subi des remaniements successifs, chacun de ceux-ci mutilant l'œuvre précédente sans pouvoir la détruire et s'y substituer lui-même, il en résultera une sorte de confusion, d'abâtardissement, une situation équivoque, sans cachet et sans suite : l'aspect manquera de caractère.
Nous pouvons maintenant conclure en ce qui concerne la matière inorganique considérée comme élément objectif de l'idée du Beau.
Le monde inorganique nous présente des formes et des couleurs.
La forme d'un objet est toujours la résultante des influences qu'exercent mutuellement les propriétés de cet objet et le milieu dans lequel cet objet se trouve, en entendant ici par milieu non seulement les notions relatives à l'espace, mais toutes les circonstances quelconques, étrangères à
la nature de l'objet, qui auraient pu exercer sur ce dernier quelque influence.
On peut distinguer les corps inorganiques en cristallins et amorphes, suivant que la disposition extérieure de leurs molécules résulte essentiellement du libre jeu des lois intimes, ou que le corps, abandonnant en quelque sorte tout plan d'édifice moléculaire, se trouve au contraire dominé, dans la détermination de ce dernier, par les circonstances du milieu. Mais, dans un cas comme dans l'autre, la forme est engendrée par un travail ; elle marque le point d'équilibre entre certaines forces envisagées comme puissance et d'autres forces considérées comme résistance; ce point d'équilibre correspond à la limite des corps: cette dernière se trouve donc être le résultat mathématique d'un rapport et ce que nous appelons « la forme » n'est que la traduction subjective d'un état des corps indépendant de toute vision.
Il en est de même pour la couleur, celle-ci n'étant non plus que la traduction subjective de la façon dont se comportent à la rencontre des corps les rayons lumineux qui viennent les frapper.
Les formes et les couleurs, telles que nous les apprécions, ont donc, en matière inorganique, un substratum positif, indépendant de toute valeur subjective, substratum représenté par un certain
ëquilibre existant entre des séries d'actions et des séries de réactions.
Formes et couleurs, au point de vue plastique, ne sont que l'appréciation expérimentale de cet état d'équilibre par les images que forment au sein de l'œil les altérations subies par la lumière sous le choc de ces actions et de ces réactions. Tous les aspects de la nature inorganique, avec les qualificatifs dont nous nous plaisons à les décorer, rochers sourcilleux, ciel menaçant, mer en fureur, ou bien encore riches pépites, cristaux compassés, opales capricieuses, tous ces aspects, dis-je, ne sont que les solutions d'autant de problèmes de mécanique. Ce sont des forces rendues « visibles » par l'impression que leurs résultantes arrivent à produire dans notre œil.
Il n'y a donc pas de caprice ni de bizarrerie qui tiennent ; et si, dans nos jugements sur la forme et la couleur des objets extérieurs, de pareils termes reviennent trop souvent sur nos lèvres, c'est que notre ignorance de la véritable nature des choses ne nous revient pas assez souvent dans l'esprit.