‹ Essai d'une théorie du sentiment esthétiqueChapitre 7 sur 8 · MATIERE VIVANTE · texte numérisé non relu

MATIERE VIVANTE

Nous abordons maintenant le monde organisé, le monde vivant : on pourrait dire le monde cellulaire, car la cellule est à la base de toute vie. Elle est l'unité de vie, comme la molécule est l'unité de matière dans les corps bruts. Nous devons donc, comme nous l'avons fait pour la molécule, consacrer quelques instants à l'examen de la cellule, considérée en elle-même.

Nous ne rencontrons pas, remarquons-le, dans la matière vivante un ordre d'idées absolument distinct du précédent. Car, si le principe de la vie nous présente la matière sous un nouvel aspect, il ne s'en exerce pas moins sur des molécules matérielles, tout à fait semblables à celles dont nous venons de nous occuper.

Des faits précis « nous autorisent à admettre que dans la formation des substances organiques, aussi bien que dans celle des corps inorganiques, ce sont les mêmes forces qui sont entrées en jeu... Il n'existe donc pas un élément particulier à l'organisme, une substance vitale, pas plus qu'une force vitale distincte des processus naturels de la matière » (^).

Les principes déjà connus pourront donc continuer à trouver dans ce nouveau cadre toutes leurs applications et ce que nous avons dit notamment quant à l'apparition de la forme dans la nature inorganique devra s'entendre également de la forme des corps relevant plus spécialement de la nature organisée.

Mais, si les éléments constituants sont les mêmes de part et d'autre, les deux modes d'évolution qui s'appellent la vie et la non-vie amènent ces éléments à se comporter de façon si différente que la division de la nature en ce qu'on appelle le monde inorganique et le monde organique s'en trouve pleinement justifiée.

A la base de toute matière organisée, disionsnous, se trouve l'unité de vie, la cellule.

Ce n'est pas à dire que la cellule soit un corps simple, homogène, irréductible. Tant s'en faut. Elle se compose , au contraire , de portions

(*) Claus, Zoologie, pp. 2 et 3.

distinctes, nettement définies, ayant leurs rôles respectifs dans l'évolution cellulaire : le protoplasme, la membrane, le noyau. Seulement la vie maintient entre ces diverses parties des relations de solidarité se traduisant par une véritable unité de l'ensemble. De ces relations, de ces sortes de courants vitaux découle nécessairement une répartition, une disposition déterminée, au sein de la cellule, de tous les éléments qui la composent. De ces mêmes courants se déduira la forme extérieure de la cellule, puisque, nous l'avons vu, la forme d'un corps est la succession des plans suivant lesquels un ensemble de forces inhérentes à ce corps, envisagé comme puissance, fait équilibre à l'ensemble des forces ambiantes envisagé comme résistance. Cette forme extérieure subit, il est vrai, l'influence du milieu dans lequel elle se produit; mais, pour peu que ce milieu soit homogène, elle sera principalement le reflet de l'économie des courants vitaux.

Supposons, par exemple, dans la cellule un centre vital rayonnant la vie dans tous les sens avec une égale intensité. Si le milieu est homogène, tous ces rayons vitaux seront arrêtés dans leur course à la même distance du centre et il en résultera naturellement une forme sphérique. ]c donne ceci, bien entendu, non pas comme un exemple positif, puisé dans la réalité des choses, mais comme une simple image, destinée seule-

ment à faire mieux saisir la pensée qui vient d'être exprimée.

Le même résultat se produirait si les courants vitaux substituaient à ce rayonnement homogène toute autre action mécanique, susceptible de disposer en forme de sphère tous les points de la cellule où réquilibre s'établit entre cette dernière et le milieu dans lequel elle vit. Pareille action pourrait résulter soit, directement, de la distribution régulière des ondes vitales à la périphérie, soit, indirectement, d'un pouvoir compensateur établissant entre les divers points de cette périphérie une solidarité suffisante pour corriger en eux ce que pourrait présenter d'irrégulier l'afHux d'ondes vitales en concours avec le milieu.

D'autre part, toute modification vitale dont l'effet s'étendra jusqu'à la surface extérieure aura donc aussi pour effet de modifier cette surface. Et, comme corollaire, toute modification de la surface ne pourra jamais être l'efïet que d'une modification dans l'économie vitale.

Ce que nous disons de la forme doit de nouveau s'entendre de la couleur. Le traitement subi par un rayon lumineux venant à frapper un corps quelconque dépend de l'état moléculaire et, par conséquent, atomique des parties atteintes. Or, la vie tient précisément à « l'arrangement

atomique complexe de la substance protoplasmique » (^). Cet arrangement atomique propre à la vie se manifestera donc au point de vue de la couleur par certaines propriétés sui generis, et l'activité spéciale aux courants vitaux ne pourra manquer de se traduire au dehors par des effets lumineux correspondants.

Forme et couleur ne sont donc, en matière de cellules, qu'avec un degré de complexité de plus ce que nous avons dit de la forme et de la couleur des corps inorganiques : des forces rendues visibles .

Allons plus loin. Ce que nous avons dit de la complexité de la cellule implique nécessairement que les questions de forme et de couleur ne s'arrêtent pas à cette cellule prise dans son entier. On peut les poursuivre jusque dans ses éléments constituants.

L'examen microscopique des cellules a permis, par exemple, d'étudier le noyau qu'elles renferment et de voir que, sous divers rapports, ce noyau se présente dans la cellule comme celle-ci se présente elle-même dans le milieu qu'elle occupe.

C'est ainsi que, dans le noyau, l'on distingue parfaitement « trois parties également organisées : une membrane, une portion protoplas-

(*) Claus, Zoologie^ p. 3.

miqueet un ëlëment nuclëinien » {'). , Dans les noyaux typiques, l'ëlëment nucJëinien prësente la forme filamenteuse : il est, en effet, constitue par un boyau ou filament, continu et pelotonne » (").

Or, jusque dans ces éléments infiniment petits de la vie la forme revêt un caractère précis, ordonnance, qui ne permet d'y voir qu'un phënomène du même ordre que les phénomènes relatifs a la forme dont nous avons passe la revue dans les cristaux et autres objets relevant de la matière inorganique.

La structure filamenteuse de fëlëmenl nuclëinien « est l'expression d'un fait gënëral » {^). A côte de cela, « longueur, volume, mode

d'enroulement , tout y varie d'un animal à

l'autre et même d'une cellule à l'autre » (•^), mais, bien entendu, sans aucune fantaisie et suivant des modes nettement définis pour chaque espèce de cellules. D'autre part '.< le boyau nuclëinien subit des modifications profondes Il

s'altère et se dégrade avec l'âge, comme le protoplasme lui-même » {'). Enfin, quand les boyaux sont doues d'une épaisseur suffisante, on '^peut

(') Carnoy, Biol. cell.. p. 202.

n Ibid., p. 212.

(3) Ibid., p. 217.

(*) Ibid., p. 21 3,

(^} Ibid., p. 221.

corivStater qu'ils « ont une membrane mince mais résistante qui les ferme entièrement et que la nuclëine logée à l'intérieur de cet étui y prend une position et parfois une forme déterminée (')». Tantôt c'est la forme de manteau (^), c'est-à-dire qu'on la trouve blottie contre la paroi de son étui sous la forme d'une couche d'une certaine épaisseur (^); tantôt c'est la forme de disques renfermant de la nucléine alternant avec des disques dépourvus de cette substance et produisant ainsi une sorte de striation du boyau (^). Ce caractère d'organisation, que nous venons de signaler pour l'élément nucléinien, se retrouve dans l'élément protoplasmique du noyau et y détermine également des caractères morphologiques bien définis. Ainsi, le protoplasme cellulaire (cytoplasma) est « traversé dans tous les sens yjar des filaments rayonnants de la périphérie vers le noyau et reliés les uns aux autres par des fils transversaux : véritable réticulum dont les minces trabécules circonscrivent des mailles de diverse grandeur. Ces mailles sont occupées par une masse hyaline où nagent de nombreux granules séparés, appelée enchylema » (^). Or, la partie

(^) Carnoy, Biol. cell., p. 23o.

(^) Ibid., p. 23 1.

(•') Ibid., p. 232.

(♦) Ibid., p. 233.

(^) Ibid., p. 190.

protoplasmique du noyau ( carjoplasma ) est (( formée , comme le protoplasme cellulaire , d'un rëticulum et d'un enchylema » (^). « Les trabëcules de ce réseau sont généralement plus minces et moins régulières, son enchjlème plus hyalin et moins granuleux que les éléments correspondants du cytoplasme. Parfois aussi, comme chez les batraciens, etc., etc., cette portion est peu fournie. Mais, à part ces détails, on doit identifier le caryoplasma avec le cytoplasma au point de vue organique, comme au point de vue chimique » (^). Aussi, le chanoine Carnoy se croit-il autorisé à affirmer que « la structure réticulée est un fait général et qu'elle représente une des propriétés les plus fondamentales et les plus caractéristiques de la matière vivante » (").

Cette proposition trouve un appui décisif dans ce fait que la membrane nucléaire à son tour est réticulée comme la membrane cellulaire elle-même ; et l'auteur en tire cette autre conclusion que « la membrane nucléaire et la membrane cellulaire doivent leur formation à un processus identique » (^).

A des caractères morphologiques aussi nette-

(^) Carnoy, Biol. cell., p. 239.

(^) Ibid., p. 245.

{^) Ibid.. p. 193.

C^) Ibid., p. 256.

ment définis dans les divers éléments composant le nojau doit correspondre évidemment un état morphologique, également bien défini, de Tensemble. En efïét, « le noyau est limité par des surfaces courbes. Sa forme originelle et typique

est la forme sphérique Dans les cellules jeunes,

embryonnaires et méristématiques des deux règnes, le noyau affecte presque toujours la forme

d'une sphère relativement parfaite Mais avec

le temps, cette configuration peut changer. C'est ainsi que peu à peu, pendant la différenciation tissulaire, un grand nombre de noyaux passent à la forme ellipsoïdale. Ce sont surtout les noyaux des éléments allongés dans un sens déterminé, comme le sont les fibres et les cellules conductrices des végétaux, les cellules musculaires et nerveuses, etc., qui subissent cette modification. ..... Les noyaux rubanés peuvent être considérés

comme des noyaux elliptiques allongés Dans

quelques tissus des insectes il arrive que les

noyaux subissent une autre modification, ils se ramifient Le noyau, d'abord elliptique, s'allonge dans un sens et envoie ensuite des protubérances dans toutes les directions Rien de

plus varié ni de plus bizarre tout à la fois que ces singulières productions » (^). « On les rencontre spécialement dans les larves de névroptères

{'■) Carnoy, Biol. cell., pp. 259, 260, 261.

et de lépidoptères Les plantes n'ont pas de

noyaux ramifiés » (^).

(( Avec l'âge, la forme du noyau se dégrade plus ou moins profondément. C'est ainsi que, dans les cellules vieilles, au lieu de noyaux sphériques ou. elliptiques, on ne trouve plus que des noyaux bosselés, étranglés, munis de protubérances irrégulières, etc. » (^).

« Les dimensions du noyau varient avec la nature des êtres et la nature des tissus » (^).

Dans ces noyaux des noyaux de la vie, l'on observe donc déjà des phénomènes de conformation et décoloration obéissante des règles définies, puisqu'ils se montrent seTnblables pour des cellules de même ordre et que l'on peut poursuivre jusque dans « ces abîmes de petitesse » les caractères qui distinguent les diverses espèces de plantes et d'animaux.

A ce degré d'intimité de l'organisme, de pareils phénomènes ne sauraient s'interpréter que comme l'expression directe du jeu des courants vitaux.

Quand la science nous apprend que la structure réticulée est une propriété fondamentale de la matière vivante, qu'est-ce à dire sinon que la matière vivante, en vertu de la constitution molé-

{*) Carnoy, Biol. celL, p. 262.

(") Ibid,, p. 263.

(^) Ibid.^ p. 265.

culaire qui lui est propre, se dispose en manière de réticulum, au même titre que la matière brute, dans un cristal, se dispose suivant les combinaisons rëticulaires dont il a été précédemment question ?

L'analogie deviendrait surtout frappante si, grâce au rapprochement des processus de formation du réticulum dans la cellule et dans le noyau, l'on admettait pour ce dernier quelque chose de semblable à ce qu'enseigne Naegeli pour la première. D'après lui « les éléments de la cellule représenteraient des agrégats de micelles : particules volumineuses, cristallines, assez distantes les unes des autres et disposées en séries linéaires et parallèles ». Seulement, tandis que les molécules des corps bruts ne laissent circuler entre elles que l'éther, « chacun de ces micelles serait lui-même entouré d'une atmosphère d'eau qu'il condense et retient avec une grande affinité ce qui est appelé eau de constitution. Entre les rangées de micelles peuvent pénétrer librement, en se mélangeant aux atmosphères précédentes, l'eau extérieure et les gaz dissous. Cette nouvelle eau s'appelle eau d'imbibition » Ç).

Serait-il téméraire de signaler un rapprochement entre cette façon de comprendre les éléments de la matière vivante et celle dont j'ai moi-même

(*) Cité par Caknoy, Biol. celL, p. 193.

essayé de comprendre la genèse de la matière inorganique'!^ Cette particule volumineuse, accompagne'e de son eau de constitution et la retenant avec tant d'affinité qu'elle en demeure, en fait, inséparable, ne correspond-elle pas à la particule pondérable que nous supposions née de la combinaison d'un certain nombre de systèmes d'éther, combinaison laissant en excès une certaine portion d'éther, servant d'enveloppe au noyau et en demeurant inséparable, tout au moins dans les conditions actuelles ?

Si les caractères morphologiques du noyau et de ses éléments ne sont que l'expression plastique du jeu des courants vitaux, nous devons soigneusement éviter d'y voir autre chose; nous devons nous garder surtout d'interpréter ces caractères dans le sens de notre expérimentation subjective et de prêter ainsi nos yeux à la nature aveugle. Celle-ci n'opère pas, à vrai dire, suivant un plan préconçu : ses manifestations sont toutes le résultat du libre jeu des forces dont son nom qualifie l'ensemble. Tout au moins, si l'on veut considérer comme une sorte de plan la façon définie dont, en réalité, ces forces se sont toujours comportées et continueront sans doute à se comporter dans l'avenir, ne faut-il pas étendre, jusqu'à tomber dans l'erreur flagrante, cette hypothèse de quasivolition, en prétendant trouver dans la nature des manifestations qui ne porteraient pas en

elles-mêmes leur raison d'être absolue et en lui prêtant, si je puis m'exprimer ainsi, des « intentions » dépassant la sphère des nécessites immédiates ?

C'est ce qui arriverait si, frappés de Faspect que nous présentent les objets matériels, nous arrivions à conclure que la nature s'est « préoccupée » de cet aspect pour lui-même, au lieu de reconnaître, comme nous devons le faire, qu'il correspond simplement aux dispositions que prend, sous l'influence des forces qui l'animent, la matière accessible à nos regards.

Qu'on le retienne donc, tous les caractères, tous les traits de beauté et de symétrie par exemple, que nous pouvons découvrir dans l'aspect extérieur des objets naturels n'ont d'autre valeur que celle des forces intimes dont ils sont la traduction.

Ne parlons, pour l'instant, que de la symétrie, si remarquable déjà dans le monde inorganique, mais dont les manifestations nous frappent davantage à mesure qu'avec l'organisation de la matière augmente notre tendance à lui prêter (( des intentions », et disons-en quelques mots encore au risque d'empiéter un peu sur la deuxième partie de cette étude.

Nous ne reconnaissons à première vue, dans les traits de symétrie dont abonde la nature, que des applications d'une notion abstraite, fournie de toutes pièces par notre entendement ; comme

l'idée du hasard doit être nécessairement écartée en présence d'une pareille abondance et, surtout, d'une pareille constance, nous nous étonnons, à juste titre, de voir surgir ainsi des phénomènes dont nous ne concevons la réalisation que sous l'effort d'une volition et, partant, d'un acte personnel. Cette erreur et cet étonnement proviennent de ce que nous considérons cette notion de symétrie comme une notion idéale, née de l'esprit humain, comme une pousse de ce germe immatériel, indépendant par essence de l'organisme et que l'on a considéré de tout temps comme le principal attribut de notre nature.

La source de la notion de symétrie est, au contraire, essentiellement matérielle et concrète. C'est une donnée expérimentale, née chez l'homme de la contemplation des objets matériels et simplement généralisée, algébrisée par lui. Voilà pour la connaissance.

Si l'on objecte à cette origine externe de la notion de symétrie la satisfaction intime qu'excite en nous la vue de ses applications, je répondrai que se sentiment est, dans son essence, en quelque sorte plus matériel encore que la connaissance se trouvant à sa base, et je n'hésite pas à le qualifier de sentiment physiologique pur.

Supposez un homme les bras pendant le long du corps et supportant de ses mains des poids inégaux. L'inégalité de tension qui en sera la

conséquence lui communiquera une impression de in alaise. Si cette situation devait se prolonger, il en résulterait un développement inégal des muscles et des membres. L'égalité primitive de ces derniers serait détruite et leur précédente symétrie se trouverait troublée. L'action inégale des forces engendrerait donc à la fois le malaise interne et la destruction de la symétrie extérieure. La simple vue de cette absence de symétrie suffira à l'observateur pour juger de l'inégalité de tension qui se manifeste dans les deux bras et pour conclure par conséquent au malaise qui en est la suite directe.

Si maintenant, au lieu de laisser cet homme dans cette situation, l'on remplace le poids le plus faible par un poids égal au plus fort, malgré cet accroissement du poids total le rétablissement d'équilibre rendra moindre le malaise antérieur, en même temps qu'il fera reparaître dans les formes extérieures la symétrie préexistante.

Cet équilibre, dont je viens de donner un exemple brutal, trouve dans l'existence humaine des applications continuelles. Sa recherche accompagne, peut-on dire, tous nos mouvements. Il est la source de s itisfactions permanentes, où, ce qui est plus exact, il fait partie de nos lois physiologiques; il pénètre, comme nous le verrons, notre nature dans ses détails aussi bien que dans

son ensemble. Nous souffrons quand son ordonnance vient à être troublée; nous en avons le sentiment, nous en avons l'instinct.

^lais cette loi de pondération et d'équilibre, l'homme n'est pas seul à y obéir. Nous Tavoiis constamment rencontrée, régissant la matière, en général, et présidant au groupement des molécules, tant organiques qu'inorganiques; nous avons reconnu dans le caractère qu'elle imprime aux formes de tout genre, autrement dit dans la sjrmétrie, le cachet extérieur de la libre expansion, par conséquent, de la plénitude des forces internes et l'on peut poser en principe d'une façon générale que, dans les objets naturels, la symétrie est un signe de perfection.

Tant qu'il ne s'élevait guère au-dessus des autres aniuiaux. l'homme a pu distinguer les objets sans analyser leurs caractères extérieurs, comme tels, et, guidé par Tinstinct, les rechercher uniquement parce qu'ils étaient bons, c'est-à-dire en harmonie avec sa formule organique. ^lais, grâce au développement de son intelligence, à son pouvoir spécial d'observation et de généralisation, il n'a pas tardé à reconnaître que ce que son instinct qualifiait de plus parfait trahissait cette valeur au dehors par certains caractères extérieurs constants. Il a généralisé de plus en plus ces caractères en y associant toujours l'idée de son propre Bien. Grâce à cette association, il

est parvenu, pour les objets placés dans le rayon de son instinct, à trouver des satisfactions très réelles dans la simple présence de certaines lignes ou de certaines combinaisons de lignes et dans leur contemplation.

Enfin, généralisant davantage encore et dépassant les limites de ses appétits directs, Fhomme a reconnu dans le reste de la nature des analogies avec les caractères extérieurs, source des impressions précédentes. Au fait de cette reconnaissance s'est associé d'une façon toute naturelle le souvenir |des impressions organiques dont il vient d'être question. L'analogie de la connaissance a conduit à l'analogie de la sensation ; si bien que, d'une manière générale, on peut dire que les satisfactions les plus pures, engendrées en nous aujourd'hui par la vue des objets symétriques, ne sont que le reflet mental de sensations positives éprouvées au cours de notre évolution.

Nous aurons évidemment à revenir sur ce point quand nous traiterons de l'élément subjectif du sentiment esthétique. Ce que nous en avons dit n'avait pour but que d'écarter dès l'abord un préjugé capable de fausser les idées sur les traits de régularité c[ue présentent, en général, dans la nature, les caractères morphologiques et de conserver à ces derniers toute leur valeur o])jective au point de vue des jugements que nous nous formons d'eux.

La symétrie dans les objets naturels n'est donc que l'expression extérieure du principe de pondération qui, dans le développement des êtres, préside à la répartition des forces dont ils sont formés.

C'est un fait, ou, plutôt, un ensemble de faits concordants d'où l'homme a dégagé la connaissance d'un caractère commun et dont (par instinct dans le principe, par un effort d'intelligence plus tard) il a rapproché l'idée de pondération, source de la satisfaction, physiologique d'abord, intellectuelle ensuite, que lui fait éprouver l'aspect d'une chose symétrique.

La propagation des forces suivant un tracé régulier est un fait général dans la nature. Nous en avons vu d'admirables exemples à propos du monde inorganique. Nous avons, pour ainsi dire, suivi des yeux la régularité merveilleuse avec laquelle se disposent entre elles les molécules de matière brute, quand rien ne vient contrarier leur allure. Nous avons été témoins de la manière dont, abandonnées à elles-mêmes et sans autre concours que celui de leurs forces intimes, elles aboutissent à ces formes, symétriques par excellence, qu'on appelle les cristaux. Et ce ne sont point là des faits isolés, des exceptions, des « prodiges » de la nature inorganique. C'est, au contraire, la règle universelle.

Il n'est pas de corps simple, par conséquent pas

de substance au monde qui, placée dans des conditions d'indépendance sufifisantes, ne soit susceptible de cristalliser, ou, tout au moins, de jouer, par sa présence, un rôle déterminant dans la formation d'un cristal.

La régularité dans la propagation des forces et dans leur répartition est donc à la base de toute la nature ; elle est de l'essence de la nature et, loin de nous étonner en présence de ses manifestations, nous devons considérer comme décelant un trouble tout phénomène, toute expression, toute forme, tout aspect qui ne la ferait pas manifestement éclater à nos jeux.

Cette même loi de pondération universelle, nous la retrouvons à chaque pas dans le monde organique. A la base, en effet, de tout organisme se trouve la cellule. Or, nous avons vu quelle précision y règne dans la répartition des éléments qui la composent, avec quelle constance ces éléments se groupent suivant une ordonnance déterminée chez tous les organismes d'une même espèce.

Bien plus, observant les cellules dans des conditions où presque rien encore n'est venu troubler leur mode natif de développement, la science les ramène en quelque sorte toutes à ce qu'on pourrait appeler un « système » unique, en nous montrant « dans les cellules jeunes des deux règnes le noyau affectant presque toujours la forme d'une

sphère relativement parfaite » et ajoutant : « les quelques exceptions qu'on pourrait mentionner ne feraient que confirmer cette règle » (J),

Cette forme sphèrique devient ainsi, peut-on dire, la forme-type de la vie. Toutes les formes subséquentes ne sont que cette même forme déviée dans le sens des forces appliquées à la cellule par après, témoin ces noyaux passant à la forme ellipsoïdale par le fait d'appartenir à des « éléments allongés dans un sens déterminé, comme le sont les fibres et les cellules conductrices des végétaux, les cellules musculaires et nerveuses, etc. » (^). Cette action perturbatrice n'éclate-t-elle pas de nouveau et la vie ne se peint-elle pas tout entière si l'on oppose à ces noyaux de cellules jeunes, vierges de forme comme de nature, ces « cellules vieilles » dont parle le chanoine Carnoy et dans lesquelles, au lieu de noyaux sphériques ou elliptiques, on ne trouve plus que des noyaux bosselés, étranglés et munis de protubérances irrégulières?

Les formes organiques remontent donc toutes à des éléments chez lesquels, à l'instar des cris* taux, la régularité du groupement se traduisait extérieurement par une forme symétrique parfaite. Ces formes sont donc sy^nétriques par essence. Cette essence n'a pu être détruite,

(^) Carnoy, Biol. celL, p. 259.

(*) Voir Carnoy, supra.

anéantie par les vicissitudes à travers lesquelles la loi de révolution a promené l'organisme pour l'amener à sa forme actuelle. Mise aux prises avec toute force nouvelle, la cellule primitive et après elle tous les organismes qui en sont issus y ont correspondu sans nul doute dans le sens de cette force, mais en même temps dans le sens de leur propre nature. L'expression extérieure de cetle correspondance a donc également dû participer d'un double caractère et, à moins d'un excès de complications, nous devrons y découvrir la trace de la symétrie inséparable de l'essence du facteur principal originaire.

Nous ajouterons que le principe de symétrie doit, à priori, constituer dans la disposition de la matière organisée un fait plus universel encore qu'en ce qui concerne le monde inorganique. La matière brute, en effet, est irréductible dans ses éléments. Le trouble apporté dans le travail autonome qui aboutit au cristal peut être assez complet pour qu'il ne demeure dans une masse inorganique donnée aucune trace de disposition régulière quelconque. Cette masse vSera, dès lors, absolument amorphe; mais ses éléments n'en subsisteront pas moins avec toutes leurs propriétés intrinsèques et resteront même susceptibles de reprendre une forme cristalline dans le cas où les conditions de milieu viendraient à se modifier de nouveau.

Dans le monde organique, au contraire, le groupement de matière d'où est née la cellule, l'association, la solidarité qui relient en une même unité les éléments essentiels d'un organisme ne peuvent être impunément troublés au delà de certaines limites. Si le trouble allait jusqu'à la dissociation de ces éléments, jusqu'à la rupture de leur formule d'ensemble, l'organisme deviendrait, par le fait, inexistant comme tel : il ne resterait plus de l'organisme qu'une valeur inorganique. Dès lors, également sous peine de mort, le principe d'ordonnance qui se trouve à la base de l'association cellulaire ne saurait être non plus battu en brèche au point de ne plus se manifester. Il pourra se plier à mille circonstances, épouser bien des milieux; mais toujours il se réfugiera quelque part, toujours aussi les caractères qui traduisent au dehors l'économie de l'organisme participeront de ce principe d'ordonnance et laisseront apparaître sous une forme quelconque la symétrie. La symétrie d'un organisme est comme le cachet de sa vitalité. C'est le reflet permanent de sa nature première, en vertu de laquelle les particules matérielles qui le constituent se disposent essentiellement suivant un certain ordre, dont la régularité peut se comparer à la disposition des éléments d'un cristal et dont la traduction extérieure apparaît, par le fait même, avec son genre de symétrie.

Nous verrons, en fait, ce principe de symétrie pénétrer fout le monde organisé. Non seulement il fournit les grandes lignes de ses classifications, en partageant par exemple le règne animal en deux grandes catégories, suivant qu'il s'y montre bilatéral ou rayonné ; mais on le retrouve partout dans les détails, nussi bien dans les profondeurs de l'organisme que dans ses caractères extérieurs. Sa persistance s'y traduit par des apparitions parfois les plus inattendues et dont la présence tiendrait du merveilleux si l'on ne connaissait l'origine de leur procession, si l'on ne tenait les premiers anneaux de leur enchaînement, absolument comme pour ces caractères ataviques qui viennent à surgir tout à coup dans une race et dont le principe et l'explication se retrouvent bien loin dans quelque ancêtre disparu depuis longtemps.

Encore une fois donc la symétrie est partout dans la matière. Elle donne la mesure de l'autonomie des forces qui lui sont propres. Sa présence est la loi, son absence marque un trouble. Chez l'animal sa recherche, dominée par les qualités intrinsèques dont la symétrie est la marque, sa recherche, dis-je, existe d'instinct. Il la réalise dans la mesure prescrite par sa nature spéciale. Chez l'homme cette recherche est donc également d'instinct. Mais cet instinct, l'homme l'élève à la dignité de connaissance. Grâce à cette dernière, il en étend la sphère au delà des limites de sa nature

brutale. Il le généralise, il en fait une catégorie de son entendement, et parti pour cette évolution cérébrale sans autre mobile que les sensations concomitantes des satisfactions de l'instinct, il en arrive à trouver, dans les applications matérielles de sa connaisvSance, des satisfactions plus pures, que, faute de se souvenir, il qualifie d'idéales et d'immatérielles.

J'ai cru devoir insister longuement sur ce point, parce qu'il est, en réalité, pour nous de la dernière importance et que son intelligence doit dominer spécialement la revue que nous avons maintenant à faire de la nature organisée. La symétrie que nous y voyons régner n'a point de valeur idéologique indépendante ; elle ne sert surtout aucun dessein abstrait : sa valeur est tout entière dans la pondération de forces qu'elle décèle.

Gela dit, revenons aux cellules.

Il n'est pas de scène organique où le principe de la symétrie s'affirme avec plus de netteté et de simplicité que dans le monde cellulaire. Rien d'étonnant d'ailleurs. Si, comme on le pense, la vie n'est pas un principe sui generis, si elle a jailli de la matière inorganique comme le produit d'une combinaison déterminée de certains de ses éléments, si elle n'est, en d'autres termes, que de l'architecture moléculaire d'un style spécial, elle

n'a pu surgir ainsi qu'à la faveur d'un processus analogue à ce que nous avons remarque pour la cristallisation. Comme chez les cristaux, les molécules de l'unité vitale primitive ont dû se juxtaposer suivant une ordonnance rappelant la régularité des assemblages réticulaires ; comme chez eux également, ]es forces se sont trouvées les traverser suivant des directions conformes à cette ordonnance : la meilleure preuve en est dans cette forme sphérique parfaite qui caractérise les noyaux cellulaires vierges encore de toute influence perturbatrice.

De même maintenant que les cristaux en se juxtaposant poursuivent en commun l'édifice cristallin, de même les cellules en se juxtaposant, pour former les organismes polycellulaires, devront observer une ordonnance dictée d'avance par leur constitution intime. A leur loi de constitution individuelle correspond une loi d'association. Il en est des cellules comme des pierres d'une voûte qui, taillées séparément suivant certaines dimensions, les mêmes pour toutes, portent virtuellement en elles le tracé du cintre qu'elles vont nécessairement former en se reliant l'une à l'autre.

Rappelons-nous les paroles de Bravais déjà citées plus haut (^) : « Lorsqu'un corps cristallise,

(*) Voir p. 22.

dit cet auteur, chaque molécule de ce corps vient se placer à son tour sur la surface extérieure du cristal eu voie de formation, au lieu qui convient le mieux à l'équilibre de son centre et dans l'orientation convenable pour qu'aucun couple de rotation ne tende à la faire tourner autour de ce centre. L'adoption de tel ou tel système cristallin résulte de ces conditions d'équilibre et ne peut s'expliquer que si l'on fait intervenir la symétrie propre de la molécule. »

Ne pourrait-on pas substituer à ces termes de cristallographie des termes de physiologie et dire: Lorsqu'un organisme croît, chaque cellule se joint à l'organisme en voie de croissance au lieu qui convient le mieux à l'équilibre de ses forces et dans l'orientation convenable pour que ces forces se trouvent dirigées dans le sens le plus propre à l'exercice de leurs fonctions organiques? L'adoption de telle ou telle forme par un organisme résulte de ces conditions d'équilibre et ne peut s'expliquer que si l'on fait intervenir les forces propres, ou, ce qui revient au même, la forme propre de la cellule.

Pour juger de ce degré d'ordonnance, il n'y a qu'à jeter les yeux sur les représentations que donnent du développement cellulaire tous les ouvrages traitant de la matière (').

(*; Entre autres la Biologie cellulaire de J.-B. Carnoy et le Traité de :[Oologie de Claus. Je signalerai notamment dans ce dernier les

Toutes ces formations sont vraiment admirables de régularité, de symétrie et c'est sans aucune exagération que J.-B. Carnoy parle, par exemple, des « cellules immenses, d'une beauté ravissante et d'une incomparable perfection, jeunes et sans enclaves » des arthropodes et des articulés.

Il y a, du reste, bien autre chose encore que de la simple symétrie dans l'ordonnance des cellules, considérées, soit en elles-mêmes, soit dans leur association. La symétrie peut être un élément de la beauté, elle n'est pas la beauté ellemême. Or, tel est le mot que vient de prononcer J.-B. Carnoy : « des cellules d'une beauté ravissante ». Et ce n'est point là une expression isolée. Ailleurs encore, le même auteur, à propos des cellules épithéliales de l'intestin du cloporte, parle de « détails de sculpture vraiment merveilleux » (^), et, de fait, la figure qu'il en donne est frappante, non seulement de régularité, mais encore d'allure, de caractère. Il y a donc déjà dans le monde cellulaire non seulement de la symétrie, mais de véritables « beautés ».

planches suivantes : fig. 263, développement du Sycoti raphanus ; fig. 320 et 321, segmentation de l'œuf de la Geryonia ; tig. 35o et 35i, phases de blastophère et de gastrula de la larve à' Aurélia aiirita; fig. 394, développement de l'œuf d'une Etoile de mer, et fig. io23, développement de VAmphioxus.

{^) Caknoy, Biol. cell.y p. 190.

Nous ne pourrons rechercher que plus tard la raison d'être de ces- beau tés parce que cette question se relie plus directement encore que la question de la SYmëtrie à Fintervention d'un élément subjectif. Qu'il nous suflBse, pour le moment, de faire remarquer conabien ces impressions de symétrie et de beauté sont de la même famille. Quand nous prononçons le nom de a beautés » devant les manifestations de la vie cellulaire, nous ne faisons pas abstraction de la symétrie que nous présentent ces mêmes manifestations. La symétrie concourt directement, au contraire, à nous donner cette impression de Beau; elle en fait partie intégrante; parfois même elle la constitue presque tout entière à elle seule. D'autres fois elle y joue un rôle plus secondaire ; dans certains cas enfin, la symétrie de Faspect n'entre presque pour rien dans la qualification de Beau, ou fait même place à des lignes qui en paraissent être le contrepied, tout en conservant ce qu'on appelle « du caractère ». La symétrie n'est donc pas la Beauté; elle n'en est pas même un élément nécessaire, mais elle en est incontestablement un élément. Leur origine doit, du reste, être la même. Ce que nous appelons la beauté des cellules est un fait aussi constant que leur symétrie. Comme pour cette dernière , les contours , les formes , sur lesquels elle repose, ne peuvent donc être dus qu'à des dispositions moléculaires déterminées.

répondant à certaine irradiation des forces intimes de l'organisme. C'est moins précis, en apparence, moins définissable, et, à première vue, moins mathématique; mais le principe est le même au fond. A ce degré d'intimité de l'organisme, on ne saurait alléguer, pour expliquer la présence de ces beautés, les arguments de nature subjective, tels que la sélection ou toute autre provocation ayant pour point de départ l'impression exercée sur un regard. Leur valeur demeure donc purement objective, et comme telle nous pouvons mettre cette valeur exactement sur la même ligne que la valeur assignée précédemment à la symétrie : de part et d'autre nous n'avons devant nous que l'expression plastique des forces vitales. La différence (s'il en est une essentielle) ne pourra se déduire que de notre examen subséquent de l'élément subjectif, inséparable de tout jugement esthétique.

Complétons maintenant ce que nous avons à dire des cellules par un rapide examen de leurs principales fonctions.

Les phénomènes nombreux et compliqués caractéristiques des êtres organisés « se résument dans deux catégories de mouvements : les mouvements physiques et les mouvements chimiques; et ils ont pour but la nutrition, l'accroissement et la

reproduction ou la multiplication de la cellule (^). »

Le caractère le plus important de Têtre organise, « c'est l'échange moléculaire perpétuel dont il est le siège et grâce auquel les mate'riaux qui le constituent sont tour à tour use's et remplacés au

moyen d'emprunts faits au monde extérieur

Chaque manifestation vitale repose sur l'échange de la matière, sur la destruction ou la formation de combinaisons chimiques ("). »

Supposons un organisme monocellulaire se trouvant au contact d'une substance quelconque pour laquelle , ou pour certains éléments de laquelle il ait de l'affinité. Par un processus analogue aux processus chimiques, la cellule va s'assimiler par endosmose les éléments pour lesquels elle possède cette affinité. Elle va faire siens leurs mouvements moléculaires dans la mesure compatible avec l'équilibre de sa formule. Elle laissera de côté, ou expulsera, s'ils s'y sont introduits, les autres éléments, dont les mouvements moléculaires sont incompatibles avec les siens propres, ou qui se trouvent primés, sous le rapport de la compatibilité, par les éléments précédents.

Le résultat sera forcément une modification de la formule cellulaire préexistante.

(*) Carnoy, loc. cit., p. 194, (*) Claus, loc. cit., p. 2.

En matière inorganique, quand une substance possède de Taffinitë pour une autre substance, ce phénomène se produit suivant une proportion déterminée, qui reste mathématiquement la même pour les mêmes circonstances.

Tous les atomes de telle substance se valent donc : ils n'ont pas d'individualité. La formule suivant laquelle ils se combinent n'est particulière à aucun d'eux : elle est commune à tous.

En matière organique, au contraire, la formule de combinaison est propre à chaque cellule prise individuellement, non pas en vertu d'un principe différent des principes régnant en matière inorganique, mais en vertu de cette circonstance de fait que, grâce à l'infinie diversité des milieux, jointe à la loi d'organisation c[ue nous définirons plus tard, il n'existe pas et n'a peut-être jamais existé deux organismes absolument semblables entre eux.

Les modifications possibles de la formule cellulaire sont donc extrêmement nombreuses et variées.

Mais, si ce que j'appellerai « la réceptivité cellulaire » favorise l'absorption et l'assimilation des éléments externes, susceptibles de s'harmoniser avec la formule de l'organisme, cette même « réceptivité » facilite, à leur tour, les influences destructives ou perturbatrices qui peuvent venir à se produire au sein de ce même organisme.

Une cellule

battait en brèch(

pourrait, si Ton ses éléments, maintenir indéfiniment son statu quo^ à l'instar de ce blë d'Egypte si bien conserve dans un sarcophage qu'on put le faire germer après des milliers d'années.

Mais, d'habitude, ce n'est pas le cas. Le milieu tend aussi bien à reprendre à la cellule, par voie de combinaison, certains de ses éléments, que cette cellule elle-même tend à puiser dans ce milieu, par voie d'assimilation, les éléments qui lui conviennent. Dès lors, la formule cellulaire ne résiste que si l'organisme entretient entre les éléments de cette formule les proportions et le concert d'où résulte la vie et s'il ne trouve, par conséquent, à puiser dans son milieu de quoi réparer ce que ce même milieu lui fait perdre. Tout au moins faut-il qu'il y ait équilibre entre l'assimilation et la déperdition : dans ce cas, il n'y aurait même que simple maintien, et l'assimilation devra l'emporter sur la déperdition pour que l'organisme puisse prétendre à se développer.

L'instabilité de composition, résultat de cet échange perpétuel, se reflétera naturellement dans les caractères extérieurs qui se rattachent à cette composition. Il s'ensuivra qu'à l'extérieur normalement stable de la matière inorganique va se substituer l'extérieur normalement instable de la nature organique. « La vie nous apparaît, en effet.

comme une série d états divers qui se modifient sans cesse, et aux mouvements de la matière correspondent les phénomènes du développement et le changement de forme du corps (^). »

Cette forme modifiée sera, comme la forme primitive, l'expression de la formule intime de l'organisme. La forme primitive était l'expression de la formule primitive; la forme nouvelle reflétera la formule nouvelle.

A côté des fonctions de nutrition se place une autre fonction qui complète le cycle des évolutions cellulaires : c'est la reproduction.

L'emmagasinement des mouvements moléculaires, résultat de la nutrition, peut avoir pour conséquence que, tout en s'étant opéré dans le sens de la formule cellulaire, tout en laissant à chacun de ses éléments sa valeur relative, il arrive à produire au sein de cette formule une certaine tension. Toute tension appelle une décharge. Or, dans le cas présent, la tension se trouve être proportionnellement égale pour tous les éléments constitutifs de la formule. Le résultat de la décharge se trouvera donc comprendre chacun de ces éléments dans la proportion qu'il occupe dans la formule principale. Ce sera la répétition de la même formule ; les masses seules différeront.

(*) Claus, loc. cit., p. 3.

Le résultat de la décharge se produira soit au sein raênie de rorganisme , où il apparaîtra comme une inclusion, soit au dehors de l'organisme par une sorte de dédoublement de celui-ci. Dans ce dernier cas, Ton se trouve immédiatement en présence de deux ou plusieurs organismes distincts, suivant chacun leur voie d'une manière indépendante. Dans l'autre cas, au contraire, le nouvel organisme , tout en ayant son existence propre, demeure dépendant de l'organisme principal, devenu le milieu dans lequel il vit.

De part et d'autre, le nouvel organisme, au moment où se trouve fécondé le germe dont il doit sortir, possède d'ores et déjà une formule entièrement calquée sur celle de l'organisme principal; mais il se trouve dès ce moment livré à l'action diversifiante des milieux (action retardée seulement un peu plus dans un cas que dans l'autre) et grâce à laquelle il peut se mettre à ne plus ressembler autant à l'organisme principal.

La décharge opérée, la tension qui avait donné naissance au nouvel organisme peut recommencer à se produire au sein de l'organisme principal et sera éventuellement suivie d'une décharge nouvelle. La fréquence du phénomène dépendra de plusieurs facteurs, parmi lesquels la complexité de l'organisme joue certainement un rôle important.

C'est dans ces deux fonctions qu'il faut cher-

cher l'origine des dissemblances comme des ressemblances qui existent entre les diverses formules organic[ues et, par suite, entre leurs formes. Les dissemblances, en effet, sont dues aux actions de milieu, variables, en fait, d'un individu à l'autre et réalisées principalement par la nutrition.

Les ressemblances dérivent surtout de la reproduction, puisque par celle-ci l'organisme se borne à refaire sa propre formule, seulement sur une autre échelle.

Variation et hérédité, tels sont donc les deux pivots sur lesquels, depuis l'apparition du premier organisme, la nature tourne sans cesse pour accomplir l'évolution dont nous suivons le développement à travers les âges géologiques.

Tout cela s'exerce, rappelons-le-nous encore, sur une matière dont la souplesse moléculaire dépasse infiniment ce que nous avons pu observer en matière inorganique.

La molécule brute une fois constituée tout comme le cristal une fois formé ne nous représentent plus guère, au point de vue de l'activité de leurs éléments, qu'une sorte de vibration sur place, quelque chose d'actif, mais de stable à la fois comme une voûte, où l'équilibre des forces en travail est si constant qu'il donne à l'ensemble l'apparence du repos complet.

Dans la matière organisée, au contraire, le rôle

actif, manifeste, des courants moléculaires ne cesse pas avec la constitution de la formule vitale. Celleci n'a pas, en quelque sorte, le loisir de se figer : elle conserve sa souplesse, sa fluidité'. Le champ y reste donc perpétuellement ouvert aux influences extérieures, non pas seulement comme dans le monde inorganique, pour anéantir la formule existante, mais simplement pour la modifier et la doter des éléments compatibles avec les grandes lignes de son équilibre.

La formule de la vie est donc essentiellement variable et changeante, et la forme s'en maintient essentiellement plastique , bien que toutes ses variations demeurent dominées par leur compatibilité avec le principe vital.

Il n'y a plus à s'étonner ni à s'émouvoir après cela devant la multiplicité des formes organisées. Bien au contraire : si l'on se représente les organismes à l'origine, semblables entre eux, mais ayant à leur base des éléments aussi délicats, aussi souples, aussi subtils que les éléments de la cellule; si d'autre part l'on s'imagine ces éléments aux prises avec des facteurs aussi variés que le sont les circonstances de milieu ; si enfin l'on tient compte du temps immense depuis lequel s'opèrent les actions et les réactions dont nous ne contemplons que le résultat final, nous demeurerons surpris de voir les organismes présenter entre eux si peu de différences; et si nous nous étonnons

encore de quelque chose, ce sera de Fëtendue du pouvoir modérateur de la nature, parvenant à maintenir dans une uniformité relative des éléments qui, multipliés par leurs causes de variation, devraient nous apparaître bien autrement disparates entre eux*

Nous nous sommes longuement étendu sur les caractères morphologiques des cellules et de leurs noyaux, bien qu'en pratique ces éléments de la matière vivante soient rarement perçus par nos sens et qu'ils ne puissent donc guère servir de substratum direct au sentiment esthétique. Mais il en est de la forme comme de la vie qu'elle abrite.

« La vie organique d'un être supérieur qu'estelle, à tout prendre, dans l'état de maladie comme dans l'état de santé, sinon la résultante de la vie individuelle de ces innombrables cellules? Or, disserter sur une résultante sans connaître la valeur précise de ses composantes, si ce n'est tenter l'impossible, c'est du moins s'imposer la dure obligation de marcher à tâtons, presque en aveugle, vers une solution telle quelle et tout empirique du problème (^). »

Après avoir vu, dans ce monde intime des cellules, la forme apparaître comme l'expression de

(*) Carnoy, loc. cit., p. 6.

forces vitales en équilibre dans le milieu environnant, nous n'aurons pas de peine à nous représenter la forme des organismes plus développés comme exprimant à son tour l'équilibre, dans un milieu déterminé, des forces multiples dont la résultante constitue leur vie. Seulement, tandis que cette expression était relativement peu compliquée dans la cellule, que tout y reflétait, comme dans les jeunes cellules dont nous avons parlé, l'unité et la simplicité caractéristiques des choses primitives, nous allons trouver dans les organismes subséquents une complexité de formes, souvent très grande, conséquence obligée de la complexité toujours croissante de l'économie des forces internes.

Mais, de même que, partis de la vie considérée dans une cellule unique, nous ne pouvons, parce que les cellules vont se compliquant, nier dans les organismes supérieurs que la vie soit « la résultante de la vie individuelle de ces innombrables cellules », de même, partis de la forme considérée dans les organismes monocellulaires, et obligés de rapporter directement cette forme à l'intimité de leur formule vitale, nous devons, malgré la complexité des formes chez les organismes polycellulaires, continuer à considérer ces formes dans leur ensemble comme la résultante des forces individuelles, ou, ce qui revient au même, des formes individuelles de toutes leurs cellules.

Lorsque l'on considère les organismes supérieurs dans leurs formes actuelles, il est impossible de se rendre compte du rapport de re'sultante à composantes existant entre la forme générale de l'organisme et les cellules dont il est forme. Mais ce rapport devient plus appréciable lorsque, partant de la cellule primitive et remontant lentemient la série des êtres, l'on en arrive par des degrés d'organisation successive aux êtres plus parfaits.

Nous ne pouvons, comme de raison, nous livrer ici à cette revue palëontologique, et nous nous bornerons à jeter rapidement, au point de vue de notre sujet, un coup d'œil général sur l'ensemble des deux règnes, végétal et animal.

Mentionnons au préalable cette remarque qu'il n'existe pas de différence radicale entre ces deux règnes. « Les caractères essentiels de l'organisation et les lois biologiques fondamentales sont les mêmes pour tous les êtres vivants. A ne considérer que les phénomènes généraux, il n'y a donc pas deux phjsiologies, l'une animale et l'autre végétale... Il n'y a qu^une physiologie comme il ïi^y a qu'une cellule (^). »

Et ce n'est pas seulement dans l'intimité des phénomènes cellulaires que se révèle cette étroite parenté entre les deux règnes; elle se retrouve

(") Carnoy, loc. cit., p. 9.

jusque dan> leurs caractères les plus apparents. Claus, dans son Traité de zoologie y passe en revue les traits prétendument distinctifs signale's entre les plantes et les animaux et il arrive à cette conclusion qu'aucun de ces caractères « ne nous permet d'établir une ligne de démarcation bien tranchée entre les deux règnes. Animaux et plantes partent du même point, la substance contractile, pour suivre dans leur développement des voies, il est vrai, divergentes, mais qui dès les premières phases empiètent encore maintes fois les unes sur les autres, et ils ne laissent voir réellement leurs différences caractéristiques que dans des organismes plus parfaits (^). »

Cette identité des processus initiaux a pour nous une grande importance, puisqu'elle doit nous permettre de poursuivre dans toutes les branches de la nature organisée Funité des principes que nous posons. Elle nous autorise à mettre sur le même pied les caractères généraux des deux règnes et à appliquer aux uns par analogie ce que nous parviendrons à déduire de l'observation des autres.

Sous réserve de ce qui précède nous allons parcourir séparément le règne végétal d'abord, le règne animal ensuite.

(') Claus. loc. cit., p. i3.

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