CHAPITRE VI
REGNE VEGETAL.
D'après ce que nous avons annonce, l'ensemble des caractères extérieurs, chez un organisme ve'gétal, comme dans la cellule simple et comme dans le cristal, n'est autre chose qu'une expression de ses forces intimes dans leurs rapports avec le milieu limitant. La forme n'existe ni par ellemême ni pour elle-même. Quoi qu'en dise l'expression consacrée, l'organisme ne « revêt » pas une forme, il ne s'accommode pas dans un moule idéal prescrit d'avance; il se façonne de lui-même dans la mesure permise par le milieu qu'il occupe suivant « les poussées » qu'engendrent en lui les courants vitaux, ces courants n'étant eux-mêmes que la conséquence d'un état moléculaire propre. La forme, c'est donc l'organisme tout entier en tant que limité par son milieu.
Nous avons vérifié cette loi dans la cellule; nous avons reconnu qu'elle est aussi absolue
pour une cellule que pour un cristal. Le développement est différent, niais le principe est le même. En effet, disions-nous, comme il n'existe pas, à proprement parler, de substance organique spéciale, les éléments moléculaires sont de nature semblable dans la cellule et dans le monde inorganique. Les manifestations, en ajDparence d'un ordre si nouveau, que nous présente la nature vivante ne peuvent donc tenir qu'à certain mode de combinaison de ces mêmes éléments et à certain genre de mouvements moléculaires, résultat direct de cette combinaison. Le caractère de spontanéité, qui semble distinguer, en général, les manifestations vitales, doit lui-même être considéré comme une propriété chimique. C'est une réaction d'une nature spéciale, mais c'est une réaction. C'est donc une manifestation d'ordre moléculaire, devant, comme telle, se traduire au dehors par des caractères en rapport avec ses mouvements propres. La vie a sa forme native, témoin les jeunes cellules de forme si parfaite dont nous avons parlé précédemment. Les déformations ou les transformations que cette forme peut subir sous l'effet de conditions diverses n'enlèvent rien à son principe originel, pas plus que les déformations subies par un cristal ou son passage d'un système dans un autre n'anéantissent en lui la valeur du système cristallin dont il procède.
Nous avons à vérifier maintenant la réalisation de ces principes au sein des organismes appartenant au règne végétal.
Il est certain, comme nous l'avons déjà dit, que, si l'on considère d'emblée la masse des formes végétales actuelles, l'on pourra difficilement se faire à l'idée d'un processus d'ensemble au sein d'une pareille multiplicité, d'une pareille variété de lignes et de couleurs. Comment admettre que tous ces caractères, passant en apparence de la régularité la plus mathématique à la bizarrerie la plus échevelée, ne soient, en définitive, que les multiples d'un facteur unique, modifié seulement par les conditions de milieu?
C'est pourtant bien ainsi et l'on s'en convaincra sans peine si, au lieu d'aborder de front le monde végétal dans ses manifestations actuelles, on remonte à ses origines et qu'on envisage à grands traits les phases les plus caractéristiques de son évolution.
Lorsque la vie se manifesta sur le globe pour la première fois, les végétaux consistaient en cellules simples ou en colonies de cellules, juxtaposées, et semblables entre elles, ou très peu diiïerenciées. C'étaient des algues, rien que des algues.
L'origine commune de tous les végétaux, à cette première phase de leur évolution, ne saurait être mise en doute. Ils apparaissaient bien comme les multiples d'un facteur unique. Leurs difïerences
résidaient presque exclusivement dans le nombre des cellules associe'es : c'étaient en quelque sorte des différences arithmétiques, et si, parmi ces cellules, prises individuellement, on pouvait relever certaines nuances, celles-ci n'allaient pas au point d'efîacer le cachet de la cellule-tvpe, dont elles procédaient.
Bien qu'à la vue ces algues ne présentent que des cellules juxtaposées, nous nous trouvons cependant en présence d'autre chose que de simples juxtapositions. Aucun lien matériel, il est vrai, ne semble relier ces cellules entre elles: mais il est à remarquer qu'elles observent dans leur groupement des limites normalement constantes pour des espèces déterminées. Ou rencontre, en effet, certaines espèces d'algues dont plusieurs centaines de mille occuperaient Fespace d'une tête d'épingle, tandis que d'autres atteignent quatre cents pieds et dépassent en hauteur tous les autres végétaux.
Le degré d'extension que prend ici la juxtaposition des cellules résulte non seulement de la nature du milieu et de la présence d'une quantité absolue de matière associable, mais encore de la qualité de cette matière, qualité favorisant davantage l'accroissement d'un individu dans un cas que dans Tautre. Il y a donc déjà là comme un pouvoir de croissance, ayant des limites à peu près fixes, s'épuisant à mesure que grandit l'or-
ganisiiie qui en est doué et constituant chez ces végétaux des caractéristiques de leurs diverses espèces.
Les végétaux en question représentant de simples associations de cellules, du moment que l'étendue du pouvoir de groupement de ces dernières ne relève pas exclusivement des circonstances extérieures, elle ne saurait tenir pour le surplus qu'à la composition de ces cellules mêmes ou, en d'autres termes, à leur degré d'activité moléculaire.
Pour bien nous rendre compte de ceci, remontons un instant à la source même de l'activité moléculaire, c'est-à-dire à la composition atomique des corps. Nous avons vu que des atomes semblables peuvent, suivant leur composition, s'unir en nombre plus ou moins grand pour former une molécule simple; si les atomes sont de substance différente, ils peuvent également, suivant leur composition , s'unir en nombre variable pour former une molécule composée. Dans tous les cas, l'association des atomes a des limites bien déterminées dans la formation des molécules.
N'est-il pas tout naturel c[ue les molécules ainsi constituées continuent à relever de la composition atomique, qui est à leur base, lorsqu'il s'agit de se grouper librement pour former un corps proprement dit?
C'est ce que nous avons déjà vérifie en examinant la façon dont se groupent les molécules inorganiques pour former un cristal, façon toute analogue, remarquons-le, à celle dont se disposent, croit-on, les atomes dans la formation de la molécule.
La manière différente dont les molécules d'un cristal se comportent suivant les substances et les cas ne saurait tenir non plus qu'à des différences correspondantes dans leur composition atomique.
Dans la formation des molécules, disons-nous, l'association des atomes a des limites bien déterminées. Logiquement donc, dans la formation d'un cristal, l'association des molécules aura ses limites également déterminées.
Il y a, dans tous ces différents cas — molécule simple, molécule composée, association de molécules en manière de cristal, — il J a, dis-je, comme un cycle d'activité moléculaire à différents degrés, s'élargissant à mesure que s'affaiblissent l'intimité et la solidarité du rapport qu'il embrasse, mais toujours réel et susceptible, par conséquent, de limites normales.
En matière inorganique, le cycle d'activité moléculaire se trouve fermé par la formation d'un cristal complet; ce dernier résume tout le « système » : au delà de cette limite, il peut y avoir juxtaposition, il n'y a plus d'ensemble réel. L'extension, l'accroissement des cristaux est
le fait clés circonstances extérieures et si l'on constate, pour tels cristaux en particulier, des dimensions c[ue n'atteignent jamais certains autres cristaux, ce fait ne peut être attribue cju'à la quantité de matière cristallisable en présence; il est indépendant de la formule cristalline comme telle.
Il n'en est pas de même en matière organique. Le cycle vital ne s'arrête pas à la cellule. Il en franchit les limites et, tout en laissant certain essor aux cellules individuelles, il les retient en même temps dans l'unité de l'organisme.
Lorscfu'un organisme se développe, c[ue des cellules nouvelles prennent place à côté de cellules plus anciennes, il J a donc autre chose cj^ue lorsqu'un cristal se nourrit et grossit. Dans ce dernier cas, il y a simple juxtaposition de cristaux. Ceux-ci occupent certainement les uns visà-vis des autres des positions cjui semblent impli- Cjuer de véritables relations. Mais cette position de même cjue l'orientation de leurs propriétés physicjues suivant des axes communs ne dépassent pas, comme raison d'être, les limites de leurs individualités respectives et ne vont pas surtout jusc|u'à créer entre eux un lien d'ensemble. Deux cristaux juxtaposés ne font pas plus « un » que la lame de fer ne fait « un » avec l'aimant c|ui la retient.
Dans le cas d'un organisme polycellulaire, au
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contraire, il existe entre les cellules un lien, subtil mais très rëel, ne de l'élargissement du cycle d'activité moléculaire et conduisant les cellules à fondre leurs individualités dans l'unité de l'organisme. C'est, à proprement parler, ce lien qui fait l'organisme ; les dimensions extérieures ne font donc qu'exprimer au dehors la valeur organique de l'ensemble cellulaire et, comme cette valeur, nous le répétons encore, n'est qu'une mesure d'activité moléculaire, ce caractère extérieur n'exprimera non plus qu'un certain degré de cette activité.
Il arrivera maintenant que le lien dont nous venons de parler et qui confond les cellules dans la solidarité d'un organisme, il arrivera, dis-je, que ce lien se manifeste non plus seulement par certaines dimensions, mais par de véritables formes d'ensemble.
Ces formes n'ont rien de fantaisiste. Ce qui le prouve, c'est la régularité même qui domine les apparitions nouvelles. Les algues se différencient, en effet, suivant des groupes ou espèces présentant des caractères aussi constants que les dimensions des algues primitives. De plus, quand il s'agit d'espèces paléontologiques, leur présence est limitée à tels terrains déterminés, ayant constitué jadis des milieux également déterminés, au point que leur présence suffît pour caractériser les terrains en question. Enfin, toutes les varia-
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tions que l'on peut signaler parmi les algues ne vont jamais jusqu'à leur faire perdre leur caractère commun d'algues, ni par conséquent le cachet de leur origine unique.
Il j a donc en somme dans ces caractères et dans ces conditions d'apparition une constance telle qu'elle doit à priori nous faire rejeter toute idée de fantaisie qui nous viendrait à l'esprit.
En somme l'on doit se borner à dire qu'à la suite de circonstances diverses, mais précises, il s'est présente pour les algues des modifications de milieu, ayant amené ces organismes à s'assimiler de nouveaux mouvements moléculaires et à modifier par conséquent leur état moléculaire antérieur. Par là même les formules organiques se trouvèrent aussi modifiées, et cette modification se traduisit dès lors par des changements dans la forme qui résultait des formules préexistantes.
Ces formes nouvellement ajDparues se sont épurées grâce à la loi de persistance du plus apte; elles ont acquis graduellement une plus grande précision et, transmises par l'hérédité, elles sont devenues finalement des caractères d'espèces.
Sans doute elles reflètent l'action des circonstances de milieu, mais appliquée à une formule organique préexistante et ne pouvant que modifier cette dernière sans la détruire.
C'est donc la formule organique propreraenl
dite, la raison d'ensemble des cellules composant l'organisme, qui demeure à la base des formes quelconques que cet organisme vient à revêtir comme tel. Et c'est cette formule qui sert de substratum aux actions de milieu que subit l'organisme.
Il n'y a donc pas de raison pour ne pas dire de toutes les algues ce que nous avons dit des algues primitives, à savoir que leurs caractères extérieurs ne sont que le reflet de leur formule interne, influencée par un milieu déterminé.
Cette conclusion une fois admise, il importe de ne pas la remettre en question, de ne pas se prendre à douter de nouveau sous l'empire de certaines apparences que pourraient nous présenter les organismes dont nous nous occupons.
Il existe, par exemple, dans les algues, certaines formes d'une symétrie remarquable. Nous ne pourrions que répéter à leur sujet ce que nous avons déjà dit à propos des cellules en général et de leur juxtaposition symétrique, puisque, en fait, ces algues se présentent comme de simples agrégats de cellules individuelles.
D'autres algues présentent des lignes définies que nous ne pouvons d'emblée rattacher à nos types géométriques usuels. Mais la difficulté de ramener ces formes à quelques lignes- types, comme on ramène tous les cristaux à quelques systèmes, ne constitue pas une difficulté sérieuse.
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Elle est plutôt une consécration des principes qui régissent la matière organisée.
La symétrie, en effet, telle que nous l'avons observée dans les cristaux et dans certains assemblages cellulaires, ne fait qu'exprimer la pondération suivant laquelle la matière se distribue dans un corps. En matière inorganique, cette pondération se traduit par certaines lignes , plus stables et plus constantes que les autres et qui, en raison de cette circonstance, sont devenues pour nous des lignes-types. En matière organique, où c'est, au contraire, la variété qui constitue la règle, nous devons nous dire à priori que cette même pondération revêtira d'autres lignes ou, tout au moins, que les modulations de la vie entraîneront à des modulations importantes dans les lignes si simples et si régulières des organismes primitifs. Nous savons donc que la pondération doit prendre, dans son expression externe, des lignes nouvelles, essentiellement variables. La présence de ces dernières ne saurait donc nous faire nier l'action de ce même principe de pondération qui donnait tout à l'heure naissance à des dispositions rigoureusement symétriques. Il existe, du reste, des preuves du maintien de ce principe à travers les formes en question. Je citerai notamment le fait que ces caractères extérieurs apparaissent le plus souvent avec un certain degré de correspondance dans l'organisme.
qu'ils se font « pendant » ; puis encore la constance de ces caractères, constance suffisante pour en faire des caractères d'espèces, et accusant par là même une stabilité qu'on ne concevrait pas sans un véritable équilibre dans l'économie et, partant, sans une réelle pondération des forces.
Ce qui nous paraît être autre chose n'est donc pas autre chose. La forme-tjpe des cellules, la sphère, nous paraissait également autre chose que les formes-types des cristaux ; au fond c'était l'expression différente d'un même principe, la régularité du jeu des forces moléculaires se manifestant d'une façon déterminée chaque fois qu'il parvient à s'exercer librement.
Si l'on peut faire découler du même principe des choses qui dans notre esprit diffèrent autant qu'un cube et une sphère, pourquoi ne pourrionsnous pas regarder en principe comme congénères de la forme sphérique cellulaire des formes qui, malgré toutes leurs divergences, sont moins inconciliables avec cette forme sphérique que cette dernière ne l'est elle-même avec la forme cubique ?
Il est d'ailleurs très difficile de préciser dans les formes dont nous nous occupons en ce moment le point où ce que nous appelons la symétrie proprement dite fait place à d'autres lignes, c'est-àdire le point où la pondération des forces perd de son évidence à nos yeux. C'est une question
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de mesure, je dirai plus, une question de « sentiment », variant beaucoup suivant les observateurs.
Qu'on ne l'oublie pas, cette variation d'une personne à l'autre dans le « sentiment des choses » se retrouve à chaque instant. Certaines sensations se manifestent en nous d'une manière si positive que tout le monde, semble-t-il, doive les éprouver comme nous. Et cependant ces mêmes sensations passent chez d'autres tout à fait inaperçues. Ne vojons-nouspas des musiciens trouver d'exquises harmonies dans des combinaisons de sons qui retentissent à d'autres oreilles d'une façon discordante? Mieux encore : les sept notes de la gamme, telle que nous la pratiquons, telle que seulement nous pouvons nous la figurer ne remontent pas à si longtemps. Telle et telle notes étaient inconnues auparavant. Les notes que nous avons acquises depuis dérivent-elles pour cela d'un autre principe que leurs voisines? Du tout; elles proviennent seulement de ce que, au cours de notre évolution, nous avons trouvé, dans la série des vibrations, certaines divisions nouvelles, produisant en nous des impressions de même ordre que les divisions déjà connues, et que nous avons intercalées parmi ces dernières. De même pour la couleur. Les Grecs, dit-on, ne connaissaient pas le bleu. C'est fort possible et nous n'aurions à ce propos qu'à renouveler ce que
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nous venons de dire pour les notes de la gamme. L'impression du bleu serait ainsi produite par un mode vibratoire que l'œil a défini depuis et qui, pour être demeure inapprëcië comme tel prëce'demment, n'en dérive pas moins du même principe que les autres couleurs.
Pourquoi n'en serait-il pas de même de la pondération des forces manifestée dans les caractères extérieurs? Ceux-ci ne reposent-ils pas également sur une harmonie, un rapport^ De ce que nous ne saisissions pas immédiatement cette harmonie nous ne pouvons pas conclure qu'elle n'existe pas.
Xous affirmerons donc , jusqu'à preuve du contraire, que si, dans un organisme monocellulaire ou polycellulaire simple, nous rencontrons des formes en dehors de ce que nous appelons les formes géométriques usuelles, et que ces formes apparaissent d'une manière constante, cette constance est un gage de la pondération suivant laquelle la matière se distribue au sein de l'organisme . Quant au côté plus ou moins imprévu de cette forme, il tiendra toujours, soit à un accident, soit à ce que nous ne saisissions pas le rapport entre la pondération effective des forces et son expression extérieure.
Les corps de cette dernière catégorie ne s'écartent donc pas non plus des lois relatives à la disposition de la matière déjà vérifiées pour les corps
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précédents, pour les cristaux comme pour les cellules individuelles et pour les organismes formés d'une association de cellules régulières. C'est la même loi, mais variée dans ses applications, à la faveur d'une formule plus complexe et par conséquent plus mobile que les autres.
Haeckel est d'avis qu'un grand nombre d'organismes ne dépassant pas les limites de la cellule devaient peupler les mers laurentiennes et y revêtir des formesnombreuses.il donne, entre autres, une planche d'une Desmidiacée remarquable par la régularité de sa forme et par des dentelures qui en font un fort joli dessin. Il cite également certaines algues, les Floridées, qui, par leur forme et leur couleur, appartiennent « aux plantes les
plus charmantes La couleur rouge qui les
caractérise est tantôt un pourj^re foncé, tantôt un écarlate des plus vifs, tantôt un rose tendre, et passe d'une part au violet et au l^leu pourpré, d'autre part à des teintes brunes et vertes avec une magnificence remarquable » (^).
Mentionnons enfin les Siphonées pour la façon dont leur figure imite certaines plantes appartenant à des degrés supérieurs. Tantôt, en efiét, elles prennent l'apparence d'une mousse délicate, tantôt même elles ressemblent à une plante complète avec sa tige, ses racines et ses feuilles.
0 Haeckel, Schôpfungsgeschichte, p. 416.
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Leur structure est cependant tout à fait élémentaire. Composées entièrement d'un même cjtode, elles montrent bien à quel point le seul cytode, c'est-à-dire l'organisme le plus simple qui se puisse trouver, est susceptible de pousser l'accommodation aux circonstances de milieu.
A quoi donc attribuer cette sorte d'empiète^ ment des formes sur les degrés subséquents de révolution organique? Gomment expliquer dans ces plantes primitives, encore sans organisation, la réalisation des formes dont l'origine paraît essentiellement liée à la présence de certains organes ?
On peut très bien supposer, me semble-t-il, que, chez les plantes d'un degré supérieur, la présence des organes soit loin d'être la seule raison d'être de leurs formes générales. Certainement, comme nous allons le voir, les organes se développent sans plan préconçu. Apparitions de circonstances, ils continuent à subir le régime de ces circonstances dans leur évolution subséquente. Mais leur action est essentiellement locale. Rien n'empêche de supposer que l'ensemble de ces manifestations locales et, par conséquent, l'ensemble des formes locales qui en sont la traduction soient dominés et régis par une loi de structure générale, indépendante de tels ou tels organes et simplement concomitante chez l'organisme de certaines conditions générales de milieu. De même
que dans les fibres d'un arbre, dans les ramifications de ses branches, dans les nervures de ses feuilles on est autorise à poursuivre le principe de la structure réticulaire de la cellule primitive, de même rien ne s'oppose à ce que l'on voie dans la disposition si générale que prennent les plantes en tige, racines et feuilles la poursuite d'un principe de structure se rattachant à la « raison d'ensemble » dont nous parlions tout à l'heure et pouvant, dès lors, se manifester déjà dans des organismes moins avancés.
Ajouterai-je que les organismes animaux primitifs et même les animaux plus avancés, mais ceux-ci principalement dans leurs organes internes, rappellent très souvent dans leur structure des formes végétales ? Est-ce le hasard des milieux, ou n'est-ce pas plutôt un écho de cette même loi de croissance dont nous venons de relever les manifestations aux deux extrémités du règne végétal? Ce ne serait, du reste, qu'une application du principe d'évolution, grâce auquel nous retrouvons constamment dans des organismes individuels, dotés de moyens relativement faibles, le reflet de ce cpie la nature a produit ailleurs avec des forces plus considérables et, semble-t-il, très différentes. « Les faits généraux de la paléontologie paraissent consacrer cette croyance que l'on peut découvrir le même plan dans ce qu'on appelle la vie générale du globe et
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dans la vie individuelle de chacune des formes
organi
;ées qui maintenant l'habitent (^)
Te me suis louo-uement étendu sur les algues parce que le principe une fois admis pour ces organismes pourra s'étendre facilement au règne végétal en général, sorti, du reste, tout entier des classes inférieures dont nous venons de nous occuper. Le transformisme n'est que l'histoire des variations subies dans la formule des êtres organisés, à mesure que des circonstances nouvelles venaient à se produire, variations dont la portée s'est toujours mesurée à l'importance des changements survenus dans les milieux, et qui, suivant cette portée même, ont donné naissance aux variétés , aux espèces , aux familles , aux genres, etc.
Gomme une conséquence logique, mécanique, dirai-je, chaque fois qu'une variation appréciable s'est produite dans la formule intime d'un organisme, elle s'est trouvée reflétée dans ses caractères extérieurs. Ceux-ci sont donc de vrais révélateurs en fait d'histoire naturelle, et c'est à bon droit qu'on les a fait servir si souvent de base à des classifications qui visaient au fond des qualités plus intrinsèques.
(*) D*" Carpenter. — De là l'expression de microcosme appliquée spécialement à l'homme, qui semble résumer en lui tous les degrés de l'évolution dont il est le couronnement.
Nous ne passerons pas en revue ce développement successif embrassant à la fois la Flore passée et la Flore présente. Bornons-nous à renvoyer sous ce rapport au tableau dresse par Haeckel dans son Histoire de la création naturelle.
Ce tableau résume d'une façon simple et saisissante en quelques colonnes toute l'histoire du monde végétal. L'on y voit non seulement à quelles époques ont apparu ou vécu telles ou telles plantes, mais encore quelle était aux diverses époques leur abondance relative.
Il est remarquable que presque toutes les colonnes du tableau de Hœckel prennent pour caractéristique soit une couleur, soit une forme. Peut-on avoir un témoignage plus éclatant de la correspondance existant entre ces caractères extérieurs et le mouvement intime de l'évolution? N'en ressort-il pas à l'évidence qu'au milieu des apparences si multiples de la nature végétale se retrouvent, en aussi petit nombre et avec le même caractère oligarchique que les systèmes cristallins, certains caractères extérieurs qui demeurent comme les pivots autour desquels évoluent tous les autres et qui maintiennent ainsi, dans le monde des plantes, à travers toutes les variations de détail, la marque de l'universelle pondération de la matière?
Répétons-le donc, la forme et la couleur de tous les organismes végétaux ne sont qu'une
manière d'être par rapport au milieu limitant et cette manière d'être est réglée de la façon la plus précise par le jeu des forces organiques.
Les variations que Ton observe dans les caractères extérieurs non seulement des différentes espèces, mais des individus d'une même espèce ne sont que l'application de ce principe à des circonstances de fait extrêmement Aariables.
Supposez que nous comparions entre elles des planches de nover, de chêne et de sapin, bien rabotées et polies de manière à faire apparaître nettement les filDres et les nœuds. Quelle variété, quel apparent caprice de lignes et de teintes ! Certaines lois dominent cependant cette variété, puisque, de prime abord, vous reconnaissez dans ces planches une structure commune, celle du bois, en même temps que des structures spéciales vous faisant rapporter ces trois spécimens à trois ft essences » différentes. Or, ces fibres et ces nœuds, qui vous guident dans votre jugement sur la qualité intrinsèque des planches en question, ces fibres et ces nœuds, dis-je, c'est toute la vie des arbres dont ils proviennent : c'est le graphique de leur mode d'existence.
Nous savons d'autre part que ces forces intimes, en tant qu'elles parviennent au dehors, trouvent fatalement leur expression dans les caractères extérieurs. Nous devons donc à priori trouver, dans les caractères extérieurs des & essences » dont
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nous venons de parler, un caractère commun correspondant au caractère commun observé dans leur intimité : à la valeur interne, qu'on appelle bois, correspond, en effet, la valeur externe qu'on appelle arbre. Des caractères spéciaux diversifient ensuite dans leur aspect d'arbres, comme dans leur structure générale de bois, les trois essences proposées : c'est ce qui fait que nous reconnaissons tout aussi vite un noyer, un chêne, un sapin que nous reconnaissions tout à l'heure du noyer, du chêne, du sapin.
Cette diversification successive, que l'on pourrait poursuivre dans le « jeu de bois » de planches provenant de différents arbres d'une même essence, on la retrouverait dans les caractères individuels externes de ces arbres eux-mêmes. Ces variations externes, malgré la grande diversité que présentent les arbres et malgré leur aspect souvent bizarre, sont moindres cependant que les variations observées dans l'intérieur de l'organisme. L'étendue de ces variations externes n'est donc nullement un obstacle, au contraire, à ce qu'on les considère comme un écho des forces internes qu'elles recouvrent. La seule cause de nos erreurs et de nos illusions à cet égard provient de la difficulté toujours croissante de rapporter à des causes intimes appréciables les effets extérieurs que nous constatons.
L'établissement de ce rapport est souvent plus
aisé en ce qui concerne la couleur. Ainsi, la grande extension du vert dans la nature végétale tient sans contredit à des causes intimes générales, qui ont été définies. Mais cette même couleur verte revêt des nuances infiniment variées. Qu'estce à dire sinon que cette cause intime générale, à savoir l'état moléculaire dont la combinaison avec la lumière engendre le vert, que cette cause générale, dis-je, subit suivant les formules organiques spéciales des variations innombrables dont le résultat nécessaire se trouve dans la multiplicité de nuances dont nous venons de parler?
Ce que nous disons de la couleur verte, nous pourrions le répéter pour les autres teintes que prennent parfois ces feuillages . C'est ainsi que les panachures de certains érables ou les tons ardents des hêtres pourpres ne sont en définitive que le reflet d'anomalies internes propagées artificiellement pour l'ornement de nos jardins. Ils donnent l'indice de ces anomalies, comme le teint d'un malade donnerait l'indice d'une chlorose ou d'une scarlatine.
Voyez, du reste, les arbres à l'approche de l'hiver, quand la sève se retire et avec elle la cause générale qui faisait se confondre dans une teinte presque uniforme toutes les verdures de l'été. Nous retrouvons alors mais plus accentuées encore les individualités des feuillages printaniers. Les feuilles de chaque essence perdent,
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avant tout, Teffet de la formule commune qui s'y superposait à leur formule spe'ciale et avant que de tomber donnent chacune leur note particulière dans le paysage d'automne.
Bien que les principes prëce'demment exposes puissent suffire pour ce que nous avons à dire du règne végétal, nous ne pouvons abandonner ce dernier sans dire quelques mots de la manifestation végétale par excellence de la Fleur.
Tel est le charme de son aspect que nous sommes tentes d'oublier devant elle les forces positives et prosaïques qui lui ont donne naissance. La poésie s'en est emparée comme d'un champ paraissant fait pour elle. La peinture a épuisé sa palette à reproduire ses formes et ses couleurs. L'architecture n'a cessé d'y puiser ses principaux motifs de décoration. Bref, de tout temps et en tous lieux, l'homme a retiré de la contemplation de la fleur des jouissances sans nombre, que complétait souvent à merveille la suavité de ses parfums. Il a vu dans la fleur « la couronne de la végétation » ; il l'a personnifiée comme il a toujours personnifié, du reste, ce qui lui paraissait beau et bon ; il lui a prêté, si ce n'est en réalité, du moins dans ses fictions, des sentiments, des intentions, des délicatesses de tout genre. Images, figures, dira-t-on, valant ce que vaut le « langage des fleurs ». Soit; mais
qui d'entre nous cependant, en observant ces productions charmantes, leurs nivstères, leurs attitudes, leur éle'gance, leurs blancheurs ou leurs opulences, ne s'est laissé aller, ne fût-ce qu'un instant, à s'imaginer voir en tout cela comme une pointe d'intention ou un semblant d'action personnelle '^
Nous analyserons plus tard l'origine de ce penchant presque irrésistible chez l'homme, la raison d'être d'un pareil culte et du rapprochement involontaire que nous faisons entre les phases de la vie d'une fleur et notre propre manière d'être et de sentir. Ne parlons pour l'instant que des conditions objectives dont se compose l'aspect d'une fleur, abstraction faite de tout regard et de toute interprétation.
Sans doute la fleur est, dans sa structure, d'une grande complexité, et cette complexité est pour beaucoup dans notre répugnance à n'v découvrir cju'un simple concours de forces. Mais aussi, que de temps écoulé avant qu'un semblable organe apparaisse dans l'évolution végétale î quel entrecroisement de composantes pour déterminer une pareille résultante ! Les cryptogames, suivant ce qui résulte du tableau de Haeckel, ont régné seuls pendant une période que l'on peut évaluer à 80 °/o des temps géologiques tout entiers.
Si l'on songe que ce terme un peu suranné de « cryptogames » comprend au moins trois em-
branchements, e'qui valant chacun, comme portée, à la division subséquente des phanérogames (*), l'on pourra se faire une idée de la complexité des combinaisons qui durent se produire au cours d'une pareille évolution, et la complexité de la fleur en ressortira à son tour comme une conséquence toute naturelle.
Cette fleur, du reste, quand elle apparut sur le globe, était relativement peu de chose, et ne dépassait guère ce que nous voyons encore dans les fougères, lescycadées, les conifères, en un mot dans les gymnospermes. Vers la fin de la période secondaire seulement, c'est-à-dire alors que plus de go ^/o des temps géologiques étaient écoulés, apparut, avec les angiospermes, la fleur telle que nous la comprenons vulgairement.
La fleur se développe alors dans toute sa plénitude. Véritable épanouissement des formules végétales supérieures, elle reproduit, sous des dehors plastiques, l'infinie variété engendrée au sein de ces formules par leur souplesse initiale et l'instabilité des milieux. Elle est comme le grossissement des formules individuelles, rendant visibles à nos yeux les forces les plus subtiles dont se compose l'essence d'une plante, et provoquant ainsi des surprises égales à celles que nous cau-
C) Voir Léo Errera. Revue scientifique, 1884, n» 3.
— lissent dans un microscope les détails inattendus et souvent admirables que nous y découvrons.
Nous disons les détails : c'est qu'en effet, dans la fleur, les détails seuls varient. Nous j retrouvons, comme partout ailleurs, l'unité dans la variété.
C'est ainsi que toutes les plantes angiospermes se divisent en deux grandes catégories, monocot^'lédones et dicotylédones, suivant que leurs graines présentent une ou deux feuilles séminales [keùnblatt), a Chaque enveloppe florale des plantes monocotjlédones, dit Haeckel, compte ordinairement trois folioles, et il est très vraisemblable que le végétal d'où sont issues toutes les monocotylédonées avait une fleur régulière et ternaire. Ordinairement les feuilles des monocotylédonées sont simples et parcourues par des faisceaux vasculaires ou nervures rectilignes (^) ». Chez les dicotylédonées, au contraire, le chiffre servant de base à l'assemblage de la Heur n'est pas 3, mais 4 ou 5, ou un multiple de ces nombres. (( En outre, leurs feuilles, ordinairement plus différenciées, moins simples que celles des monocotvlédonées, sont parcourues par des faisceaux vasculaires, des nervures sinueuses et ramifiées. »
A l'échelon le plus bas des plantes monocoty-
(') Histoire de la création naturelle. Traduction par Letourneau, p. 356. — Comp. Schôpfungsgeschichte, p. 433.
lëdones le calice et la corolle ne sont pas encore différenciés. On les appelle monochlamjdées (^Kelchblilthigé) ou apétales. Plus tard seulement apparaissent les plantes à corolle {Kronenhlilthige oder corollijlorce) avec différenciation du calice et de la corolle Elles se divisent en plantes à fleurs en étoile {sternhlûthigé) ou dialypétales, et en plantes à fleurs campanuliformes (^glockenblûthige) ou gamopétales. Ces dernières constituent le groupe le plus élevé et le plus parfait du règne végétal. Elles ne prennent leur développement qu'au milieu du tertiaire, au miocène, pour atteindre leur splendeur au pliocène et au quaternaire (^).
La complexité de la fleur s'explique donc par la longue accumulation, le constant entre-croisement des facteurs qui lui ont donné naissance. De plus, cette complexité se trouve dominée par des principes presque mathématiques, maintenant l'ordre et l'harmonie dans cette foule bigarrée et la faisant se mouvoir en bon ordre à travers quelques grandes voies.
Qant à la variété des détails, poussés souvent si loin dans les fleurs d'une même famille qu'il faut toute l'autorité de la science pour nous les faire ranger côte à côte, quant à cette variété,
(^) H.ECKEL, Schôpfungsgeschichte, pp. 434-436.
dis-je, elle s'explique suffisamment par la multiplicité des situations dans lesquelles les plantes ont pu se trouver.
L'on peut dire que la vie des plantes est une vie d'aventures dont la fleur est la svnthèse.
Aux caractères généraux que lui donne ce rôle synthétique viennent, du reste, se joindre les caractères que la fleur a pu acquérir pour son propre compte.
« En produisant dans chaque partie des variations accidentelles légères, mais très diverses, et en recueillant et accroissant par sélection naturelle celles de ces variations qui sont avantageuses à Torganisme, dans les conditions d'existence complexes et toujours changeantes où il peut se trouver, la nature réalise à la longue des combinaisons admirablement appropriées les unes aux autres et à leur but ; et ces combinaisons surpassent incomparablement toutes celles que l'imagination la plus fertile, Thomme le plus ingénieux, pourrait inventer dans une période de temps illimitée (*) ».
Ce principe général n'apparait peut-être nulle part d'une façon plus éclatante que dans le monde des fleurs.
La fleur accompagne le phénomène de la reproduction. Elle marque donc Tendroit où l'orga-
(*) Da&wd», Fécondation des orchidées par les insectes, p. 332
nisme accumule le plus pur de sa substance pour le condenser dans le germe qui résume son essence.
Le surcroît d'activilë moléculaire qu'engender l'accumulation des forces en cet endroit y donne naissance, comme nous allons bientôt le voir, à une différenciation de structure qui devient le siège d'un organe. Cet organe, qui s'appelle la fleur, obéit, comme tout organe, à cette loi générale que « tout changement de structure dans la matière vivante favorise la production des actions par lesquelles il a été lui-même produit ».
C'est donc seulement dans le sens utilitaire que la fleur a dû successivement se développer et derrière le brillant cortège qu'elle fait aux noces de la plante, nous devons pouvoir découvrir de toutes parts l'action conservatrice de l'instinct.
Cette question est capitale pour notre sujet. Nous la verrons se présenter de nouveau lorsque nous parlerons de la nature animale. Le principe est le même pour les deux règnes. Ce que nous pouvons en dire maintenant sera donc autant de fait pour plus tard.
Arrêtons-nous-j donc un instant et prenons comme exemple les fleurs, extraordinaires et d'apparence bizarre entre toutes, des Orchidées.
Darwin, dans un magnifique ouvrage où se révèlent à la fois sa simplicité presque naïve, l'élévation de ses vues et son génial esprit d'ob-
servation, nous promène en tous sens dans ce monde merveilleux.
Passant en revue les différents groupes de ces plantes étranges, il décrit minutieusement la structure compliquée de leurs fleurs.
Celles-ci, nous apprend-il, sont conformées de telle façon qu'elles ne sauraient (à de rares exceptions près) être fécondées directement. Presque toutes périraient si les insectes ou les papillons cessaient de s'entremettre entre leurs stigmates et leurs pollinies. Aussi, tout est-il disposé dans ces fleurs pour assurer un plein effet à la visite de ces inconscients auxiliaires. L'insecte pénètre dans la fleur en quête du nectaire, mais il ne saurait atteindre ce dernier sans aller en même temps frapper le rostellum à l'endroit voulu pour que la pollinie s'attache à son corps.
Tout est réglé dans sa marche. La manière même dont il doit s'introduire dans l'orifice est nettement déterminée pour chaque espèce d'Orchidée. C'est ainsi que, décrivant la manière dont les petits insectes doivent visiter V H er minium pour arriver à le féconder, Darwin ajoute cette remarque: « Mon fils, dit-il, a vu quelques-uns de ces insectes qui, s'étant engagés dans la fleur d'une manière différente, en sortirent et changèrent de position (^). »
(*) Darwin, /. c, p. 74.
L'auteur nous fait assister ensuite aux pérégrinations des insectes engages dans ces sortes de palais enchantés; nous les voyons hésiter, faire fausse route, puis, ramenés dans la bonne voie par la structure de la fleur elle-même, aboutir à l'endroit précis où, tandis qu'ils puisent le nectar, leur corps reçoit presque infailliblement sa charge de pollinies Ç). La précision que présente la conformation de la fleur sous ce rapport est vraiment admirable. C'est ainsi que le lobellum de VOrchis pyramidalis est muni de « crêtes, entre lesquelles glissent les trompes des insectes et qui peuvent être comparées au petit instrument dont on se sert parfois pour guider un fil dans le trou étroit d'une aiguille (^) ».
Ce qui donnera mieux encore une idée de cette extrême précision, c'est que dans les expériences de Darwin et de son fils sur V Hennin ium^ visité par des insectes tout à fait minuscules, les pollinies se sont trouvées constamment « attachées à la même place, au côté externe de l'une des deux pattes antérieures, sur la saillie formée par l'articulation du fémur avec l'os coxal; une seule fois une pollinie était attachée au côté externe du fémur, un peu au-dessous de l'articulation Q) ».
(*) Darwin, /. c, pp. Sy, 74, 77, 144, 238.
.(^) Ibid., p. 24.
(^) Ibid., p. 74, note.
Sans doute l'insecte doit se pre'senterau nectaire dans une position telle c[u'il emporte fatalement les pollinies soit en arrivant, soit en partant, soit même au moment où il boit. Mais encore faut-il parfois, dans ce dernier cas, qu'il demeure boire le nombre de secondes voulu pour que le disque visqueux servant d'attache à la poUinie ait le temps de la cimenter au corps de l'insecte en durcissant. La nature de la fleur pourvoit à cette exigence en mesurant la facilite d'absorption du nectar au temps nécessaire pour que le disque visqueux durcisse et « se fixe inëbranlablement sur son véhicule ». C'est ainsi que dans la plupart des espèces du genre Orchis^ les nectaires ne renferment pas de nectar à l'état libre. Celui-ci s'amasse entre les deux membranes intérieure et extérieure des nectaires. Pour pouvoir l'aspirer, les papillons doivent percer la membrane interne, ce qui leur fait éprouver tout juste le retard nécessaire à la fixation de la pollinie.
Darwin n'a vu les nectaires d'Orc/zij contenir du nectar que chez cinq espèces anglaises. Or, chez ces espèces, « la matière visqueuse n'a pas les mêmes propriétés chimiques que chez les véritables Orchis. Elle ne durcit pas aussitôt qu'elle est exposée à l'air..., mais est assez gluante pour pouvoir de suite souder fortement les pollinies aux insectes ». Dès lors « il n'est pas nécessaire que les papillons mettent longtemps à
aspirer le nectar et soient obliges de percer sur quelques points la paroi interne des nectaires (') ». Aussi le nectar se trouve-t-il immédiatement à leur porte'e dans le nectaire, comme dans un rëser-. voir libre.
Il n'est pas davantage besoin de retard et l'insecte pourra donc, sans inconvénient, atteindre directement le nectar, lorsque la matière visqueuse durcit presque instantanément, comme pour la goutte de fluide visqueux qu'émet le rostellum du Listera ovata. « Si on l'expose à l'air, en moins d'une seconde il se recouvre d'une pellicule, puis en deux ou trois secondes la goutte entière devient dure » (^).
L'insecte ou le papillon se retire donc de la fleur, emportant les pollinies solidement fixées et dans une position bien déterminée.
Darw^in a vu des papillons portant attachées à leur trompe jusque sept et onze paires de pollinies recueillies successivement. « Les trompes de ces papillons, dit-il, avaient un aspect étrange, arborescent » (^).
En général, les porte-poUinies, au sortir de la fleur, se rendent à d'autres fleurs de la même espèce, toujours en quête de nectar, et se présen-
(*) Darwin, /. c, pp. 49 à 5i.
(^) Ibid , p. 142.
(^) Ibid., p. 33.
tent doue dans la nouvelle fleur de la même façon que dans la fleur précédente.
Dans ces conditions et en présence de l'identité de conformation des deux fleurs, l'on devrait s'attendre à ce que les pollinies attachées à l'insecte viennent heurter tout simplement celles de la fleur nouvelle, au lieu de toucher le stigmate comme l'exige l'acte de la fécondation. Mais il n'en est point ainsi.
La fleur n'a pu s'organiser, comme nous venons de le dire, en vue de l'enlèvement des pollinies que grâce à l'utilité de cette organisation pour la conservation de l'espèce. Cette organisation doit donc avoir eu son complément. Le voici.
Au cours du voyage de l'insecte, le caudicule portant la pollinie s'incline en vertu d'un pouvoir de contraction du disque visqueux, sur lequel nous aurons à revenir plus tard.
La pollinie, déviée de sa station primitive, se trouve alors dans la position voulue pour qu'à l'arrivée de l'insecte dans la fleur nouvelle, elle aille directement frapper le stigmate qu'elle doit féconder. Ce mouvement d'abaissement des pollinies peut être simple Ç) ou complexe (^). Il s'effectue à peu près en trente secondes et toujours avec une précision remarquable.
(^) Darwin, /. c, pp. i6, 60, 79, 81, (*) Ibid,, pp. 26, 85.-
Quand ce mouvement n'a pas lieu, il est suppléé, suivant les espèces, par la conformation de la pollinie, par la forme, les dimensions ou la flexibilité du caudicule (^), ou bien encore par les mouvements imposés à l'insecte pour se rendre d'un nectaire à l'autre (^).
Grâce à cette multiplicité de combinaisons, la pollinie se présente toujours à la fleur nouvelle de manière à venir exactement frapper le stigmate et à y abandonner les paquets de pollen nécessaires à la fécondation.
Tel est en résumé le mode de fécondation des Orchidées par les insectes. Je n'ai pu malheureusement en donner qu'une idée grossière. Pour apprécier comme il convient ces merveilles, il faut lire Darwin lui-même et suivre avec lui ces péripéties que l'on croirait tenir du roman d'aventures si le grand naturaliste ne leur donnait la sanction de sa suprême autorité.
(( La diversité des combinaisons réalisées presque toujours en vue du croisement entre fleurs distinctes semble être inépuisable » (^). Telle est donc avant tout l'origine de ces curieuses structures, de ces « formes étranges et diversifiées à l'infini que l'on pourrait comparer aux insectes
(^) Darwin, /. c, p. 5.}.
C Ibid., p. 77.
{^) Ibid, p. 167.
tropicaux de la faniile des Homoptères, qui senibleut à notre ignorance avoir été façonnés par le plus bizarre caprice » (^). Envisagées à ce point de vue, les Orchidées pre'sentent mille de'tails qui, « en apparence insignifiants, ont certainement une haute importance ». Et Dar^vin ajoute une réflexion que nous ferions bien de retenir pour la suite de notre sujet : « Ces exemples, dit-il, montrent bien quelle réserve on doit mettre à se prononcer, chez les autres êtres organisés, sur la valeur de particularités de structure insignifiantes en apparence » (").
C'est du reste principalement par les détails de structure que les Orchidées arrivent à une diversité telle qu'elle nous paraît tenir de la fantaisie; c'est de ces mêmes détails que ressort surtout leur aspect souvent fantastique. Au fond elles présenlent des caractères essentiellement uniformes et l'on peut les ramener dans leurs grandes lignes à un schéma, le même pour toutes.
C'est ce que nous montre de nouveau Dar^vin dans un diagramme d'une ordonnance et d'une symétrie vraiment saisissantes.
(( Nous voyons, dit-il, qu'une fleur d'Orchidée se compose de cinq parties simples, qui sont trois sépales et deux pétales, et de deux parties
C) Darwin, /. c, p. 272.
C) Ibid., p. 334.
composées, la colonne et le labellum. La colonne est formée de trois carpelles et généralement de quatre étamines, le tout complètement soude. Le labellum est forme d'un pétale et de deux étamines pëtaloïdes du verticille externe, avec soudure également parfaite (^). »
« Ces quinze organes sont disposés, selon la règle commune, trois par trois, sur cinq rangs ou verticilles alternes (^). »
Si Ton se rappelle maintenant ce que nous avons dit précédemment des plantes monocotylédones en général, l'on sera tout naturellement conduit à conclure avec Darwin que « toutes les Orchidées doivent leurs caractères communs à leur descendance de quelque plante monocotylédone, qui, comme tant d'autres plantes du même embranchement, possédait quinze organes disposés trois par trois, sur cinq verticilles alternes; et que la structure présente de leur fleur, si merveilleusement changée, a été acquise par une longue suite de lentes modifications , chaque modification utile ayant été fixée pendant le cours des changements incessants auxquels le monde organique et le monde inorganique ont été exposés (^). »
(*) Darwin, /. c, p. 280.
(») Ibid., p. 276.
(^) Ibid., p. 292,
Ces modifications d'ailleurs, bien que tenant à l'instabilité des choses naturelles, ne se sont pas accomplies sans ordre, au hasard : elles ne se sont pas traduites par ce que Ton pourrait appeler des aberrations de forme et de couleur.
Le principe de pondération et de symétrie, si remarquable dans le plan fondamental, commun à toutes les Orchidées, continue à se faire jour dans les détails qui viennent, semble-t-il, agrémenter ce plan. Les formes les plus pittoresques, les plus capricieuses n'ont rien de désordonné dans leur apparition, à preuve la correspondance symétrique des détails et la façon dont ils se font (( pendant » . Certainement les hasards de la vie y ont mis leur empreinte; les luttes soutenues au cours des temps s'y trouvent en quelque sorte décalquées avec leur variété et leur imprévu ; mais l'incohérence de l'attaque n'a pu détruire le bon ordre de l'organisme auquel elle s'adressait. Ouvrant en quelque sorte ses rangs aux éléments venus pour le détruire, ce dernier les a, peut-on dire, englobés dans son sein et soumis à sa discipline, tout en leur laissant leur cachet d'origine et en revêtant par conséquent lui-même celui-ci dans une certaine mesure.
Nous pouvons, du reste, renouveler ici la remarque déjà formulée précédemment quant à l'unité relative des formes dans le monde organique.
Ces formes, nous venons de le dire, reflètent les contingences auxquelles l'organisme s'est trouvé soumis, mais contingences assimilées et rendues participantes de l'ordonnance essentielle à cet organisme.
Cette ordonnance, à son tour, ne consiste pas dans une sorte d'influence abstraite mettant en ordre, mais en ordre quelconque, la matière à laquelle elle s'applique. Elle résulte, au contraire, de circonstances aussi concrètes que l'ordonnance d'un cristal et découle, comme cette dernière, de la nature des mouvements moléculaires propres à la substance qu'elle régit. Or, ces mouvements moléculaires, source de l'ordonnance, se traduisent fatalement à l'extérieur par des formes déterminées. On ne peut donc concevoir le maintien de l'ordonnance essentielle à l'organisme sans l'accompagner en esprit d'une certaine forme également essentielle à l'organisme et jouant dans la forme finale de ce dernier le rôle d'un facteur distinct du contingent fourni plus directement à cette forme par les facteurs externes. La forme que nous appelons essentielle peut être englobée, noyée dans des accidents de toute espèce, se trouver masquée sous les dehors plus frappants appliqués à l'organisme par les circonstances du milieu; mais cette forme subsiste comme subsiste un atome dans la combinaison chimique dont il fait partie intégrante.
D'autre part, tous les organismes ont à leur base des cellules entre lesquelles on ne saurait faire de distinction radicale. Ils procèdent tous d'une même ordonnance. Cette unité d'ordonnance primordiale se traduit d'une manière plastique chez la cellule, à l'intérieur par l'aspect réticule, à l'extérieur par la forme sphérique commune aux jeunes cellules.
L'ordonnance est susceptible de se modifier suivant les circonstances sans perdre son caractère essentiel, absolument comme un cristal peut passer d'un système dans un autre sans perdre son caractère cristallin, c'est-à-dire ce que nous avons appelé sa valeur intime.
De là les grandes divisions qui partagent le monde organique, divisions dont nous avons donné un aperçu pour le règne végétal et que nous retrouverons dans le règne animal sous forme de symétrie rayonnée et bilatérale.
Les divers aspects possibles de cette ordonnance intime prise en elle-même, ou, si l'on veut, les divers « systèmes organiques » par-dessus lesquels peut se mouvoir l'évolution, sont, comme de juste, fort peu nombreux. De même tous les assemblages réticulaires possibles se réduisent à un petit nombre de systèmes cristallins.
A ces « systèmes organiques » se rattacheront nécessairement des formes correspondantes.
Tout organisme a retenu quelque chose du
principe d'ordonnance qui se trouve à la base du monde organique et décèle sa présence par des caractères correspondant au « sjstème » suivant lequel il est développe'. Sa forme est donc complexe. Certains de ses éléments appartiennent en propre à l'organisme ; ils résultent de son évolution particulière. D'autres éléments plastiques sont 5 au contraire , communs non seulement à tous les organismes développés suivant le même sjstème, mais, jusqu'à un certain point, à tous les organismes quelconques. Chaque organisme porte en puissance la forme des autres, comme chaque cristal d'un sjstème porte en puissance les formes des autres sjstèmes dans lesquels il est susceptible de passer sous l'empire des circonstances. Je ne vois donc pas une pure coïncidence fortuite dans le fait de trouver certains organismes rappelant dans leur forme celle d'autres organismes appartenant à des catégories très éloignées et considérées comme essentiellement différentes. Je pense qu'on peut prendre la chose de plus haut et j voir le résultat d'un lien réel se rattachant à la communauté d'origine et à l'identité primordiale de substance. La théorie de la pangenèse n'appelle-t-elle pas, du reste, ce que l'on pourrait appeler la théorie du panmorphisme ?
Nous avons déjà fait un rapprochement entre la structure réticulaire des cellules et le bran-
chao-e d'un arbre ou les nervures de ses feuilles.
Nous avons vu certaines algues, dépourvues d'organes proprement dits, prendre sous l'empire d'une cause analogue les formes d'une plante complète avec tige, racines et feuilles ; en même temps nous rappelions combien souvent, spécialementdans la disposition de leurs organes internes, les animaux rappellent comme structure les formes ve'ge'tales. Nous avons à faire maintenant, en ce qui concerne les Orchidées, une remarque en sens inverse. Plusieurs Orchidées rappellent d'une manière frappante les formes animales.
Ce sont d'abord des fleurs produisant des impressions du genre de celles qui faisaient écrire à Dar^vin, à propos du Cattasetum saccatum : « Une couleur sombre et cuivrée avec des taches orangées; une ouverture béante dans un grand labellum borde de franges; deux antennes, dont l'une est simplement pendante et l'autre déjetëe en dehors, donnent à ces fleurs un aspect étrange, sinistre, reptilien » (^).
Toutefois, ce ne sont là que des impressions encore assez vagues. Chez d'autres Orchidées il y a de véritables ressemblances, assez frappantes pour s'être traduites dans les noms de ces plantes. Parmi les Ophrjdées, l'on trouve ainsi, dans le
//) Darwin, /. c, p. 20g.
genre Orchis, FOrchis grenouille, FOrchis papillon; dans le genre Ophrjs, FOphrys mouche, rOphrys araignée, l'Ophrjs abeille (^).
N'ayant vu ces fleurs que figurées, je ne puis me rendre exactement compte du degré de ressemblance qu'elles présentent avec les animaux dont elles portent le nom. Cette ressemblance doit être grande cependant, puisque des auteurs sérieux ont admis qu'elle puisse faire illusion aux autres animaux. A propos de l'Ophrjs abeille, qui, par exception, se féconde directement sans le secours des insectes, Darv^in cite l'opinion de Robert Brown qui avait « imaginé que ces fleurs ressemblent aux abeilles afin que les insectes ne songent pas à leur faire visite ». Darwin ne rejette pas cette hypothèse comme ridicule ; il la réfute sérieusement, au contraire, en disant : « Je ne suis pas de cette opinion. La ressemblance, peut-être plus frappanle, de la fleur de l'Ophrys mouche à un insecte n'empêche pas quelque insecte inconnu de la visiter : ce qui, dans cette espèce, est indispensable pour la fécondation » (^).
Je ne considère évidemment pas comme prouvé ce que j'ose avancer concernant le lien réel, le lien d'une commune causalité pouvant exister
(^) Darwin, /. c, pp. 53 à 92.
n Ibid., p. 67.
entre ces fleurs et ces animaux. Si Ton songe cependant combien sont fre'quents ces rapprochements, combien ils s'étendent parfois à des genres tout entiers, l'on conviendra que la chose mérite d'être conside'rëe. Qu'on remarque du reste que, dans l'espèce, les ressemblances animales se trouvent accumule'es dans un même groupe d'Orchidées : il semble donc que les plantes de ce groupe possèdent une propriété commune qui leur permette cette échappée dans les formes animales, comme les Siphonées possédaient de leur côté la propriété de s'aventurer dans les formes végétales supérieures.
Si l'on voulait pousser à l'extrême les conséquences d'un pareil fait, l'on pourrait j trouver un argument pour supposer, non seulement que les divers animaux rappelés dans l'aspect des Orchidées possèdent dans leur forme un facteur se rattachant à leur essence organique primordiale, commune à l'animal et à la plante, mais encore que le fait d'être simultanément rappelés dans un même groupe de plantes rapproche l'une de l'autre leurs origines et sert ainsi de lien entre leurs formes si distantes.
Il est vrai (et je préviens l'objection) qu'à côté des Orchidées prémentionnées se place également rOrchis nid d'oiseau Ç). Mais ce fait isolé n'infir-
(*) Darwin. /. c. p i3i.
merait pas ce qui précède. De plus, Tobjection pourrait non seulement être levée, mais se tourner à l'avantage de ce que nous aurons à dire plus tard à propos des nids. Nous verrons que les nids ont dans leur forme une véritable valeur organique. Il en est des nids proprement dits comme des alvéoles d'une ruche, de l'écaillé d'une tortue ou d'un test quelconque. Le fait d'être en apparence une construction indépendante ne lui enlève pas son caractère instinctif, c'est-à-dire organique. La forme du nid dépend de la nature de l'oiseau comme la forme de l'oiseau lui-même. Elle a la valeur d'un véritable organe. La fleur qui rappellerait cette forme ne s'écarterait donc pas autant qu'on pourrait le croire de la tendance à reproduire des formes animales, que nous venons de signaler pour les autres espèces d'Ophrjs et d'Orchis.
Notre but en nous arrêtant si longuement aux Orchidées était de montrer par un exemple frappant combien dans les formes végétales, les plus capricieuses en apparence, tous les détails de structure ont leur raison d'être intrinsèque, combien tout j est pondéré, combien, dès lors, ces formes continuent à se ressentir de l'admirable ordonnance que nous avons vu présider jusqu'ici aux arrangements de la matière. Entre la disposition moléculaire d'un cristal et celle d'une fleur
il n'y a de différence que le mode : la valeur d'arrangement est la même.
Ce que nous avons dit de la fleur dans son ensemble se vérifierait également pour les de'tails dont elle se compose.
Considérons, par exemple, une pollinie. « Chez toutes les Orchidées (sauf deux genres que Darwin C[ualifie, l'un « d'anormal, l'autre de « dégradé ») chaque grain de pollen se compose d'une réunion de quatre granules (^). » Bien que ces granules soient sphériques, le grain composé prend, grâce à leur disposition par quatre, l'aspect quadrangulaire. « Les grains composés sont reliés entre eux par des fils fins et élastiques. Ces fils forment des paquets (Darwin les qualifie de « cunéiformes ») qui s'étendent dans le sens longitudinal le long de la ligne médiane de la face antérieure de chaque pollinie... Tel est le nombre de ces fils que cette ligne médiane parait plus foncée et que chaque masse poUinique montre une tendance à être divisée longitudinalement en deux moitiés... La ligne suivant laquelle les fils parallèles se dirigent en plus grand nombre est la plus résistante; partout ailleurs les pollinies sont extrêmement friables (^). » Ne croirait-on pas entendre la description d'un cristal avec ses assem-
(*) Darwin, /. c, p. Soy.
C) Ibid., pp. 97 et 98.
blages et Porientation de ses forces physiques (^)? Ceci n'est point un exemple isole, se vérifiant dans les seules Orchidées. Si l'on parcourt l'ouvrage que Darwin a publié sur « les différentes formes de fleurs dans les plantes de la même espèce », on retrouve à chaque page la confirmation de ces caractères.
Il y a des plantes dont les individus existent sous deux ou trois formes et diffèrent par la longueur des pistils et des étamines, en même temps ^ que par le diamètre des grains polliniques ou la
I structure du stigmate. On les appelle hétérosty-
B lées, dimorphes ou trimorphes. Les plantes à
long style s'appellent dolichostylées, celles à court style brachystylées ; enfin, dans les plantes hétérostylées trimorphes, les plantes à style interm médiaire s'appellent mésostylées.
Dans les plantes hermaphrodites ordinaires, « un individu peut complètement en féconder un autre de la même espèce ou être fécondé par lui. m II n'en est pas de même avec les plantes hétérosty-
lées : un sujet dolichostylé, mésostylé ou brachystylé ne peut pas féconder indistinctement ■ tout autre individu ou être fécondé par lui ; il
lui faut absolument un sujet appartenant à une autre forme. Ainsi le caractère essentiel des plantes hétérostylées, c'est que les individus sont
{*) Voir supra, pp. 26 et 27.
divises en deux ou trois sections comme les mâles et les femelles des plantes dioïques ou des animaux supérieurs qui existent en nombre à peu près e'gaux et sont adaptés pour la fécondation réciproque (J). »
« Les deux ou trois formes de la même espèce hétérostylée ne diffèrent point les unes des autres, ni comme apparence générale, ni comme feuillage, ainsi que cela se produit quelquefois, bien que rarement, dans les deux sexes des plantes dioïques Ç) » . La corolle cependant varie quelquefois légèrement comme dimension et comme couleur. Les grandes différences de structure résident dans les organes reproducteurs (^), tout naturellement d'ailleurs puisque de la structure de ces organes dépend la fécondation croisée, dont la poursuite a amené la variation de ces plantes. « Les grains polliniques présentent parfois comme couleur des différences profondes et souvent extraordinaires comme étendue diamétrale. Ils présentent aussi des différences comme forme, et selon toute apparence comme nature du contenu, puisque leur opacité est inégale (^) ». Ce maintien jusque dans les grains de pollen de dimensions, c'est-à-dire de formes à la fois si
(^) Darwin, loc. cit., p. 25 1 C) Ibid., p. 252.
(^) Ibid., pp. 253 et suiv.
(-*) Ibid., p. 253.
précises et si minutieuses qu'il faille les apprécier au micromètre, montre bien à cfuel point le principe de pondération dans la distribution de la matière pénètre jusqu'aux derniers recoins de l'organisme.
D'autre part, nous avons également jusque dans ces arcanes de la plante la trace visible des influences externes et de l'adaptation qui en est la conséquence. Tel est le cas, par exemple, pour Faramea, où « dans la forme brachjstlée les grains polliniques sont recouverts de pointes acérées afin de pouvoir s'attacher les uns aux autres ou d'adhérer à la surface d'un insecte, tandis que les plus petits grains de la forme doljchost jlée sont absolument lisses (J) ». L'adaptation et partant la pondération dans la façon de se comporter de cette plante sont surtout frappantes si l'on rapproche de la remarque relatif' e aux grains polliniques ce que rapporte Darwin dans un autre endroit à propos des pistils et des étamines de la même plante. « Dans la forme dolichostjlée, le pistil qui s'élève au-dessus de la corolle est presque exactement deux fois aussi long que celui de la forme brachjstjlée : ce dernier est inclus dans
le tube Les étamines, dans chaque forme,
correspondent comme hauteur aux pistils de la
(^) Darwin, loc, cit., p. 253.
forme opposée. » Dans ces conditions la différence signalée entre les grains polliniques « est toute propice à la plante; car, si les grains des ëtamines saillantes propres à la forme hrachystylëe étaient nus, ils pourraient être enlevés par le vent et se perdre, tandis que les pointes dont leur surface est recouverte, déterminant leur cohésion, favorisent en même temps leur adhérence aux corps velus des insectes, qui se bornent à frôler ces étamines pendant qu'ils visitent les fleurs. D'autre part, les grains glabres des fleurs dolichostjlées sont enfermés avec sécurité dans le tube de la corolle, où ils ne peuvent être enlevés par le vent et où ils ne peuvent manquer d'être appliqués contre la trompe d'un insecte, laquelle, dans son mouvement d'introduction , presse nécessairement contre les anthères incluses ». Et comme pour compléter cet admirable exemple d'adaptation, à l'époque de la maturité de la fleur de Faramea « les étamines tournent sur leur axe dans l'une des deux formes, la brachjstjlée, afin que le pollen puisse être enlevé par le frottement des insectes et transporté aux stigmates de l'autre forme. Dans les fleurs dolichostjlées, les anthères des cinq étamines incluses ne tournent point sur leurs axes, mais elles ont une déhiscence interne , comme c'est la règle dans les Rubiacées, et c'est là la meilleure disposition pour assurer l'adhérence des grains polliniques à
la trompe des insectes qui pénètrent dans la fleur Ç) ».
Nous voudrions pouvoir ajouter d'autres exemples à celui qui précède et décrire, notamment , les rapports vraiment admirables qui existent entre les pistils et les étamines des trois formes du Ljthrum salicaria(^). Mais il importe de se borner. Ce que nous avons dit suffira, pensons-nous, pour justifier la conclusion que nous poursuivions dans cet examen du monde végétal, à savoir que la matière, en évoluant dans cette première arène du monde organisé, n'abandonne pas le principe de disposition régulière et pondérée que nous avons pu constater dans le monde inorganique; qu'elle se borne, grâce à la souplesse qui caractérise la vie, à moduler ce principe d'ordonnance d'après les circonstances qu'elle traverse.
La vie a son genre de forme propre. Cette forme peut consister et consiste vraisemblablement en un certain nombre de a systèmes » qui en procèdent directement. Les organismes ont donc à leur base une forme essentielle dont la valeur équivaut, peut-on dire, à la valeur de cristallisation dans les corps bruts. Leurs formes individuelles ne sont que des contingences greflees
\^) Darwin, îoc. cit., pp. 184, i35, i36. O Ibid., pp. 142 à 170.
sur cette forme essentielle et introduites peu à peu par la loi de Fëvolution : ce sont les résultats successifs de l'adaptation, suite de la lutte pour l'existence et synthétisant dans un ensemble, en apparence conçu de toutes pièces, la série des victoires et des capitulations de la plante. Rien n'a pu s'y glisser sans cause utile : nous l'avons vérifié jusque dans des détails d'une incroyable minutie. Nous nous croyons donc autorisé à poser dès à présent cette proposition, qui sera développée davantage dans le chapitre suivant, à savoir que la forme d'un, organisme est la synthèse externe de son Bien relatif.
Ce que nous venons de dire de la forme, nous pourrions en grande partie le répéter à propos de la couleur. Mais cet ordre d'idées trouvera mieux sa place dans ce que nous allons dire au sujet du règne animal.
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